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Full text of "Le général de division comte de Martimprey: Avec sept planches hors texte et ..."

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Le Général de Division 

Comte de Martimprey 



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Le General de Division 
COJV\TE DE MARTIMPREY 

1808- 1883 



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aénéral DERRÉCAQAIX 



Le Qénéral de Division 

Comte de Martimprey 



AVEC SEPT PLANCHES HORS TEXTE ET CINO CARTES 




PARIS 

LIBRAIRIE CHAPELOT 

MARC IMHAU8 A RENÉ CHAPELOT, ÉDITEURS 

dO. Rue Dauphine. VI« (Même Maison à NANCY) 

1913 



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PREFACE 



Quand on reporte sa pensée sur nos guerres du 
siècle dernier, on ne voit tout d'abord que la vic- 
toire 'finale et le nom du vainqueur. En Crimée 
par exemple, ce qui frappe l'esprit c'est la prise de 
Sébaslopol, puis l'énergique figure du maréchal 
Pélissier qui a terminé ce siège sanglant et cou- 
ronné nos drapeaux d'une gloire immortelle. Et 
repondant, combien de généraux illustres ont surgi 
dans ces événements! Parmi eux, il en est un dont 
le nom, presque oublié en dehors de l'armée, res- 
tera cependant attaché à tout jamais aux faits et 
gestes des armées d'Algérie, de Crimée et d'Italie. 
C'est celui du général Edmond de Martimprey, qui 
fut leur chef d'état-major général, leur organisa- 
teur, le préparateur de leurs marches, de leurs 
combats, de leiu's approvisionncmcnls, qui assis- 
ta à leurs luttes, partagea leurs épreuves, veilla 
à leur rapatrienumt et, dans certains cas, comme 
en Crimée, partit le premier de tous pour revenir 
le dernier. 

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VI PREFACE 

II y a là une grande personnalité qui n'a pas dans 
notre histoire militaire la place qui lui revient. 

Il importe de ta lui rendre. Tel est le but de ce 
livre. 

Sous le second Empire, Tarmee compta dans 
ses rangs deux généraux de Martimprey, deux 
frères, qui tous deux parvinrent au sommet de la 
hiérarchie et laissèrent parmi nous une trace 
brillante par l'éclat de leurs services, leurs qua- 
lités militaires et leur dévouement à la France. 

Le plus jeune, Auguste, officier d'infanterie, 
fidèle aux traditions de ses aïeux, succomba en 
héros aux suites d'une grave blessure reçue à la 
bataille de Magenta. 

L'aîné, Edmond, officier d'état-major, devint 
une des premières illustrations militaires de son 
temps. Très modeste, animé du sentiment du de- 
voir, il se distinguait par une conscience et une 
abnégation qu'on ne saurait trop admirer, surtout 
quand on les trouve réunies aux vertus militaires 
qui font les hommes de grande valeur. 

A ces divers titres, le général de division Edmond 
de Martimprey mérite d'être honoré parmi les plus 
dignes. 

Après avoir été, en Afrique, le chef d'état-major 
et l'ami de La Moricière et de Cavaignac, puis 
le chef d'état-major général de l'armée d'Algérie 
sous le maréchal Randon, il devint le major gé- 
néral de l'armée d'Orient, sous les ordres successifs 



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PRÉFACE VII 

des maréchaux Saint- Arnaud, Canrobert et Pélis- 
sier. 11 fut ensuite, comme adjoint au maréchal 
Vaillant, le véritable major général de Tarmée 
d'Italie. 

Parvenu la même année au commandement en 
chef, il aurait obtenu la dignité de maréchal de 
France si une maladie grave ne Tavait enlevé au 
service actif en arrêtant prématurément sa car- 
rière. 

Il se révéla à ses subordonnés par des qualités de 
foi, d'énergie, de courage et d'honneur qui en 
firent un chef éminent. D'un esprit, d'une intel- 
ligence et d'un cœur qui relevaient, comme l'a 
écrit son fils aîné, au-dessus des vulgarités du siè- 
cle, il a été un modèle pour tous ceux qui ont 
servi sous ses ordres. 

Nul mieux que lui n'a exercé avec plus de dévoue- 
ment et de compétence les difficiles fonctions de 
chef d'état-major général d'une armée en cam- 
pagne qui embrassent à la fois tous les détails 
du service courant, des marches, des cantonne- 
ments et des opérations. Nul n'a rempli avec plus 
de perfection les devoirs multiples et compliqués 
qui lui ont incombé à cet égard pendant les guerres 
du second Empire, tâche accablante qui aurait fait 
reculer plus d'un général et qu'il a accomplie à 
l'entière satisfaction de ses chefs. 

Si la France a pu se glorifier d'avoir produit 
nombre d'illustres généraux, elle compterait sans 



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VIII PRÉFACE 

peine les majors généraux qui, depuis Berthier, 
ont exercé avec éclat ces hautes et lourdes fonc- 
tions. Le général de Marlimprey a été le plus re- 
marquable d'entre eux; et les talents militaires 
qui l'ont signalé à l'attention de ses supérieurs 
serviront toujours d'exemple à ceux qui le suivront 
dans la carrière. 

Il fut mon général en chef pendant deux ans. 
Ce fut pour moi une chance heureuse et un bonheur 
de servir sous ses ordres. Je lui dois, en grande 
partie, ma croix de chevalier et une citation. J'ai 
élé lier d'avoir été distingué par lui. C'est pour 
moi un acte de reconnaissance que d'entreprendre 
aujourd'hui le récit de sa brillante existence, trop 
heureux si je pcMix rendre à sa mémoire Thoni- 
mage qui lui est légitimement dû. 

GÉNÉBAL DeRRECAGAIX. 
Paris, le II décembre igia. 



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ARMOIRIES 

de la 

MAISON DE MARTIMPREY 



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Le Général de Division 

Comte de Martimprey 



CHAPITRE I 



LES ORIGINES 

Ancêtres des Martimprey tués à Tennemi. — Pays d*ongine. — 
Services militaires. — Décret dos ducs de Lorraine en 1618. — 
Branches aînée et cadette. — Derniers représentants de la branche 
ca<lelte. — Caractères généraux des chefs de famiMe. 



Au mois d'août 1876, le général de division de Mar- 
timprey, gouverneur des Invalides, se trouvait en villé- 
giature dans son château de Chaumont-sur- Yonne. Il 
approchait de soixante-dix ans et sa santé, éprouvée 
par ses longs services de guerre, était gravement at- 
teinte. 

Voulant laisser à ses enfants une idée des origines 
de sa famille et de ses traditions, il reporta sa pensée 
sur l'ancien château de Martimprey, près de Gcrbépal, 
dans les Vosges, et écrivit ce qui suit : 

« Je viens interroger l'ombre des vieux parents 

C*cst là qu'ils ont vécu, comme je voudrais vivre : 
Laborieux et fiers, obscur*, mais sans remords, 
Traçîvnt devant leurs fils le sillon qu'il faut suivre. 
El marchant, le front calme, à d'héroïques morts 

DE Lapradb. 



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" 4 " LE COMTE DE MARTIMPREY 



Tels ont été : 

Hugues de Martimprey, tué en Egypte, en 1260, ba- 
taille de Pharanie, sous saint Louis. 

Gérard de Martimprey, tué à la bataille de Montcassel 
Flandre), iSSg. 

Philippe de Martimprey, blessé à mort à Azincourt, 
i4i5. 

Comte de Martimprey de Choisimont, tué en prison 
du 2 au 5 septembre 1792, massacre des prisons. 

Général de division Auguste de Martimprey, blessé à 
Magenta, 1859. Mort des suites de sa blessure en 
1876, i5 février. Son nom' figure au rapport officiel 
de la bataille. Honneur rare! » 

Cette belle page, sur laquelle Tâme d'un héros a 
fait passer un souffle de gloire, et d'immortalité, donne 
une première idée des origines de cette noble race. 
Il suffira d un court résumé pour la compléter. 

La maison de Martimprey est originaire du duché 
de Bourgogne. Le premier de ses membres qui ait 
commencé son illustration est Hugues de Martimprey. 
dont le nom et les services ont été transmis par titrer 
authentiques, vérifiés en la Cour souveraine de Lor- 
raine et Barrois, qui a maintenu à ses héritiers, en 
16 18 et 1765, les titres et qualités de chevalier, de 
comte et de baron. 

En 1248, parti deBesançon où il possédait de grand» 
bi<^ns, il accompagna saint Louis dans sa première 
croisade et fut tué à la bataille de Pharanie, en Egypte, 
en i25o. Succombant au champ d'honneur pour Dieu, 
son roi et sa patrie, il montra aux héritiers de son 
nom la voie qu'ils devaient suivre. 

Les armes de sa maison datent de cette époque et 
portent pour devise : Pro fide pugnando (Combattant 
POUR SA foi). 



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LES ORIGINES 6 

Son arrière petit-fils, Gérard de Martîmprey de Ville- 
font, accompagna le duc de Bourgogne, Eudes IV, en 
Flandre, marcha avec lui contre les Anglais et périt 
à la bataille de Montcassel, le 26 juillet i33g. 

Son petit-fils, Philippe, entré au service de Jean 
sans Peur, duc de Bourgogne, prit part à la guerre de 
i4i5 contre les Anglais, combattit à Azincourt, y fut 
grièvement blessé et mourut Tannée suivante des sui- 
tes de ses blessures. 

Un de ses descendants, Marc de Martimprey, comte 
de Villefont, prit part, avec Charles le Téméraire, à la 
conquête de la Lorraine et à l'invasion de la Suisse. 
n combattit à Granson, à Morat et sous les murs de 
Nancy, oti son prince perdit la vie. 

C'est à propos de Marc que les documents du temps 
font mention, pour la première fois, de la terre de 
Martîmprey. 

Ce fut à cette époque, en effet, dans les premières 
années du xvi* siècle, que les chefs de la maison vin- 
rent habiter cette propriété, où ils possédaient un 
château. Ils y avaient été attirés par les ducs de Lor- 
raine, qui leur témoignaient une estime particulière. 
Ce changement de résidence constitue, pour la maison 
de Martimprey, une période lorraine qui dura depuis 
le XVI* siècle jusqu'à la fin du xviii*. 

En 1695, à la mort de Jean III, la maison de Mar- 
timprey se divisa en deux branches. La branche aînée 
donna à l'armée plusieurs officiers, entre autres Jean- 
Joseph-Félix de Martimprey, qui fit la campagne des 
Ind^s contre les Anglais, sous le bailli de Suffren. Il 
devint lieutenant-colonel et quitta volontairement le 
service en 1793. Son frère aîné, Jean-François-César, 
parvenu au grade de maréchal de camp, s'était déjà 
retiré du service en 179 1. 

La branche cadette s'adonna également à la .'^.arrière 



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4 LE COMTE DE MARTIMPRBY 

des armes, et plusieurs de ses membres devinrent des 
officiers distingués. 

Parmi eux, François de Paule, Augustin, comte de 
Martimprey de Ghoisimont, comte et baron de Ville- 
font, devînt en 1776 lieutenant au régiment de Lan- 
guedoc. Une lettre royale le désigna pour remplir au- 
près du roi Louis XVI les fonctions de gentilhomme 
ordinaire de la chambre. 11 fut le grand-père des deux 
généraux de division. 

La Révolution le trouva fidèle à son souverain. 
Ecroué à la prison de la Force, il y fut massacré du 
2 au 5 septembre 1792. 

Son second fils, Augustin-Pierre, entré dans l'ar- 
mée comme simple soldat, fit toutes les campagnes de 
l'Empire, de 1806 à 18 15, fut grièvement blessé à 
Lutzen, parvint au grade de colonel, fut nommé offi- 
cier de la Légion d'honneur et de Saint-Louis. Il 
donna sa démission en i83o. 

Son frère aîné, Augustin-Dominique-Romain, épou- 
sa, en 1807, M"* Angélique-Françoise Royer de Maulny, 
fille d'un ancien officier, qui lui donna deux fils, 
Edmond et Auguste, les futurs généraux de division, 
et une fille, Lise-Apolline-,Iosèphe de Martimprey. 

En résumé, pendant près de sept cents ans, les 
chefs de cette famille servirent leur patrie les armes à 
la main et lui donnèrent, sans compter, la vie de leurs 
enfants. Aujourd'hui encore, leurs descendants figu- 
rent comme officiers dans les rangs de l'armée, n'ayant 
d'autre ambition que de faire honneur à leur nom et 
à leurs aïeux. 

La famille de Martimprey ne s'est pas distinguée 
seulement par ses services militaires, et les souvenirs 
qu'elle a laissés dans le pays lorrain parlent encore 
en sa faveur. A Gerbépal, où se trouvent les ruines de 
l'ancien château de Martimprey, leur mémoire est res- 
tée l'objet d'une grande vénération. Hommes modestes, 



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LES ORIGINES d 

sans représentation extérieure, vivant sans faste dans 
la simplicité la plus digne, fiers de leur origine, tenant 
en haute estime leurs titres de descendants d'un che- 
valier croisé, ils ne se prévalurent pas de leurs avan- 
tages et ne voulurent jamais user du droit de haute 
et basse justice qui leur avait été concédé. 

Ils s'employèrent toujours à faire le bien, inspirant 
confiance, recevant avec un accueil empressé ceux qui 
recouraient à eux dans les moments difficiles, et leur 
donnant à Toccasion de sages conseils avec Tappui de 
leur influence. Hommes de devoir et de foi, fidèles 
serviteurs de leurs souverains, prêts à verser leur sang 
en toute occasion, ils ne cherchèrent qu'à transmettre 
à leurs descendants des traditions de dévouement, de 
courage et d'honneur. 



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CHAPITRE II. 



ENFANCE ET JEUNESSE 

Naissance, éducation, entrée à Saint-Cyr. — École d'application 
d'état-major. — Stage d'infanterie. — La carte de France. — 
Stage de cavalerie. — Retour à l'infanterie. — Embarquement 
pour la province d'Oran. 

Edmond-Charles de Martimprey naquit à Meaux, 
résidence de sa famille, le i6 juin 1808. Gomme on 
l'a vu, il était le fils aîné du comte Augustin-Domi- 
nique-Romain de Martimprey de Ghoisimont et de 
IMP^* Angélique-Françoise Royer de Maulny. 

Tout jeune encore, son intelligence s'éveilla au con- 
tact des souffrances que l'invasion de 181 4 causait à 
la patrie. L'Empire s'écroulait et les soldats de toutes 
les nations dévastaient nos campagnes. Un jour, il y 
eut sous les murs de Meaux un violent combat pour 
empêcher un corps prussien de forcer le passage de la 
Marne. Le soir, son père le mena sur le terrain de la 
lutte et lui fit voir, couchés à terre, plusieurs grena- 
diers de la vieille garde. Il n'avait que six ans et ce 
spectacle se fixa dans sa mémoire; s'ajoutant plus tard 
aux récits des guerres de Napoléon et aux sentiments 
que les traditions de ses aïeux avaient éveillés dans son 
âme, il décida du choix de sa carrière. A seize ans, 
après avoir terminé sa seconde, il déclara à son père 
qu'il voulait être militaire. Une santé robuste, un grand 
désir d'activité et un goi^i décidé pour l'armée justi- 
fiaient sa résolution que ses parents approuvèrent. 



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8 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Il entra à Saint-Cyr, le i6 novembre 1826, le 9* de 
sa promotion sur deux cents élèves. Insensible aux 
premières brimades, il travaillait avec ardeur, quand 
une contusion à la joue reçue au tir à la cible l'obligea 
à entrer à Tinfirmerie. Son mal, qui n'était rien au 
début, empira au point qu'on le crut perdu. Le général 
commandant l'école lui fit administrer les derniers 
sacrements. Mais la force de la jeunesse reprit le des- 
sus. Une fois guéri, il se remit au travail, se distingua 
par son fanatisme et passa en première division avec 
le grade de caporal. Placé dans une compagnie de 
recrues, il se trouva, au mois de janvier, en présence 
d'un mouvement de révolte causé par les sévérités du 
sous-directeur des études. Ses camarades abandonnè- 
rent un jour Tamphithéâtre. Martimprey et quatre ou 
cinq autres gradés refusèrent de les suivre. Le générai 
directeur du personnel au ministère de la guerre vint 
faire une enquête et punit les coupables. Aussitôt, 
tout rentra dans Tordre, et les gradés restés fidèles à 
leur devoir furent nommés chefs de compagnie. La 
deuxième reçut pour sergent-major Edmond de Mar- 
timprey. Mis en quarantaine avec les autres gradés, 
il vit ses amis approuver sa conduite, ainsi que son 
frère Auguste, entré une année après lui. A partir de 
ce moment, il commanda ses recrues avec une sévérité 
qui maintint la discipline, mais qui lui fit des ennemis 
et lui attira des duels à la sortie de l'école. 

Aux examens de fin d'année, il obtint le n® i4, qui 
assurait son admission à l'école d'état-major, faveur 
réservée alors exclusivement aux trente premiers, 

La police, prévenue par l'autorité supérieure, em- 
pêcha tous les duels, et le 3 janvier 1829, le sous-lieu- 
tenant de Martimprey entrait à sa nouvelle école. Heu- 
reux de son sort, il so distinguait par son zèle, lors- 
qu'un accident grave vint interrompre ses études. Une 
chute dans un escalier lui causa une luxation du poi- 



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ENFANCE ET JEUNESSE 



gnet gauche et une fracture du bras. Un moment, on 
craignît le tétanos, mais sa constitution l'emporta; la 
guérison se fit assez vite et il eut le bonheur de né pas 
rester estropié. 

Sa deuxième année fut troublée par la prise d*Alger 
et la campagne de i83o, pour laquelle il demanda vai- 
nement à quitter l'école; puis, par la Révolution de 
Juillet. 

Cet événement lui causa une impression profonde. 

A ses yeux comme à ceux de ses camarades, la fidé- 
lité au roi était un culte. 

Après l'abdication de Charles X, il se rendit à Meaux, 
dans sa famille, et voulut donner sa démission. Les 
conseils de son père réussirent heureusement à chan- 
ger le cours de ses idées. 11 rentra à l'école d'état- 
major, reprit ses travaux et sortit à la fin de l'année 
avec le n" 7. 

Il fut désigné pour faire son premier stage au 1 1* ré- 
giment d'infanterie qui occupait Soissons et était des- 
tiné à entrer en Belgique. Il rejoignit de suite son 
poste et, pour ses débuts, se trouva sous les ordres d'un 
capitaine de caractère difficile, avec lequel cependant, 
grâce à son zèle, il finit par s'entendre. 

Au mois de juin, un ordre du ministre le tira de son 
régiment, à son grand déplaisir, pour l'affecter à une 
section topographique qui devait exécuter le levé d'une 
partie de la Champagne comprise entre Reims, Sainte- 
Menehould et l'Argonne. A cette époque, les officiers 
d'état-major récemment sortis de l'école d'application 
et possédant quelques aptitudes pour la topographie 
étaient employés aux levés de la carte de France. 

Le lieutenant de Martimprey avait à cet égard un 
véritable talent qui devait, peu d'années après, lui 
permettre de rendre, en Afrique, des services signalés. 
Désigné d'office, en raison de ses notes, il commença 



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lO LE COMTE DE MAKTIMPREY 

à mener une existence solitaire et laborieuse que ne 
soupçonne pas d'habitude le commun des mortels. 

Logé dans une pauvre auberge de village, Tofficier 
topographe se lève avec le jour, part avec sa boussole, 
son trépied, sa planchette, trime toute la journée, dé- 
jeune oîi il peut et ne rentre qu'à la nuit, exténué, 
mais avec la satisfaction du devoir accompli. Telle fut 
alors la vie du sous-lieutenant de Martimprey. Il avait 
a3 ans, cet âge où tant d'autres ne rêvent que fêtes et 
plaisirs. « Cette existence fit promptement mûrir dans 
son esprit les idées sur lesquelles chacun sent le be- 
soin de s'appuyer pour traverser ce monde (i). » 

Les travaux de la carte de France ne plaisaient pas 
toujours aux officiers passionnés pour le service actif. 
Le sous-lieutenant de Martimprey était du nombre. Il 
n'en fit pas moins ses levés avec une entière con- 
science. 

Nommé lieutenant le 20 juin 1882, il fut inscrit, 
au mois d'octobre suivant, dans le corps spécial d'état- 
major. 

Il rencontra alors un de ses anciens, destiné à un bel 
avenir, le capitaine d'état-major Bedeau, dont les con- 
seils influèrent sur sa destinée. Bedeau n'avait qu'un 
rêve : quitter Paris et le service d'état-major pour 
passer dans les troupes. 11 comptait pour cela obtenir, 
un jour ou l'autre, son affectation à l'armée d'Algérie. 
Il encouragea vivement son jeune camarade de Mar- 
timprey à quitter la carte de France et à suivre son 
exemple. 

Ce dernier, gagné à ces idées, fit d'activés démar- 
ches pour être envoyé au siège d'Anvers; mais, n'ayant 
pu réussir, il alla faire son stage de cavalerie au 6* hus- 
sards, à Auch. 11 s'adonna alors tout entier à son nou- 

(i) Souvenirs d'an officier d'éiat-major, — Ce livre fut écrit et 
publié par son fils aîné, Louis de Martimprey, capitaine d*état-ma- 
jor, avec les notes que le général a laissées. 



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ENFANCE ET JEUNESSE II 

veau service, perfectionna ses aptitudes de cavalier et 
obtint d'excellentes notes. 

Toutefois, au bout d'un an, cette vie lui parut mo- 
notone. 

S*étant rendu à Montpellier en i835 pour embrasser 
son frère Auguste, lieutenant au a6* de ligne, qui par- 
tait pour l'Afrique, il rencontra à Toulouse le colonel 
de son ancien régiment d'infanterie, le ii*, qui allait 
aussi se rendre en Algérie. Ce chef de corps, n'ayant 
pas de lieutenant d'état-major, l'autorisa à demander 
cet emploi qui lui fut accordé huit jours après. 

Il fît ses adieux au 6" hussards oîi il était très appré- 
cié, rejoignit le ii* de ligne et alla avec lui s'embar- 
quer à Port-Vendres sur un navire de guerre, le Du- 
quesne, qui devait le transporter à Oran. Des renforts 
y étaient envoyés pour réparer l'échec subi, en juin 
i835, dans les marais de la Macta. 

Après une pénible traversée de dix jours, le Du- 
quesne jeta l'ancre le 3 novembre i835, vers onze heu- 
res du soir, dans la rade de Mers-el-Kébir. 

Cette arrivée sur la terre d'Afrique laissa, dans l'âme 
du jeune lieutenant, une impression des plus vives. 

La mer était unie, la nuit magnifique la lune se couchait 
derrière les hautes montagnes qui couvrent le mouillage à 
l'ouest, éclairant le fort de ses dernières clartés. 

Des feux de campements arabes brillaient sur le rivage 
que saluait la musique du ii* de ligne. J'étais en extase; 
une vie nouvelle s'ouvrait devant moi (i). 

Le lieutenant de Martimprey avait alors 27 ans; 
il était grand, mince, vigoureux, plein d'ardeur et 
dans les meilleures conditions pour faire campagne. 



(i) Souvenirs d'ttfi officier d* état-major. 



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CHAPITRE III 



PREMIÈRES CAMPAGNES D'AFRIQUE 

(i83S'i840) 

Arrivée dans la province d'Oran. — Situation du paye. — Combat 
de Toued Sig (i835). — Nomination de capitaine. — Travaux 
topographiques. — ComJbats sur la Tafna, contre Jes Garabas, et 
de Sidi-Yacoub (i836). — Rapports avec le général Burgeaud. — 
Combat de la Sikkak (i836). — Cita<tion. — Martimprey cheva- 
lier de la Légion d'honneur. — Traité de la Tafna. — Fonction é 
de chef d*état-major. — Présentation au duc d'OiHléans. — Rup- 
ture du traité de la Tafna. 

A l'époque où le ii^ de ligne débarqua en Afrique, 
la guerre contre Abd-el-Kader semblait concentrée 
dans la province d'Oran. C'était là qu'étaient le ber- 
ceau de TEmir, ses tribus les plus fidèles, ses postes les 
plus importants et ses khalifas les plus renommés. 

Quelques mois auparavant, il avait réussi à enlever, 
dans le défilé de la Macta, le convoi du général Trézel 
qui rentrait à Arzew, après une courte expédition. Ses 
pertes, très élevées, l'avaient empêché de poursuivre 
son succès. De notre côté, nous avions eu ^600 hom- 
mes hors de combat et nous avions laissé à l'ennemi 
un obusier avec toutes nos voitures. En France, le 
public, très ému, qualifia cet événement de désastre. 
Ce n'était pourtant qu'un simple accident de guerre, 
un succès d'arrière-garde pour l'Emir. Mais, les indi- 
gènes en firent une victoire éclatante. Le général Tré- 
zel en fut disgracié et de nombreux renforts furent 
aussitôt dirigés sur la province d'Oran. 



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|4 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Telle était la situation à Tarrivée du ii* de ligne. 
Il fit son entrée à Oran, le 4 novembre i835, à midi. 
Je marchais, écrivait le lieutenant de Martimprey, 
avec une joie mêlée de fierté, derrière le colonel, en 
tête du régiment. 11 alla s'établir, le soir même, à trois 
lieues en avant d'Oran, dans la plaine dite du Fi- 
guier, où les troupes destinées à des opérations pro- 
chaines formèrent un grand camp, dont le parapet 
en terre et le fossé ne nous dispensèrent pas de quel- 
ques alertes et fusillades nocturnes. » 

La vie d'Afrique commençait, pour le jeune officier, 
!r jour même de son débarquement. 

L'Algérie a eu sur sa carrière, comm€ sur celle 
de ses contemporains, une influence exceptionnelle. 
C'est elle, c'est surtout la province d'Oran qui a mis 
en relief ses qualités d'officier d'état-major, de topo- 
graphe et d'officier des affaires arabes. Elle lui a 
nffert mainte occasion de se distinguer et d'être 
apprécié par des chefs de haute valeur, tels que La 
Mnricière, Cavaignac et Bugeaud. C'est elle enfin 
qui l'a fait arriver au grade d'officier supérieur à 34 
ms et, plus tard, aux premiers échelons de la hiérar- 
chie. 

On ne saurait donc le suivre avec trop d'attention 
dans ces premières années de sa vie en campagne, où 
les services qu'il a rendus avec un zèle et un dévoue- 
ment remarquable ont attiré sur lui les regards de 
^es généraux. 

Pour venger l'échec de la Macta, une expédition 
fut résolue contre Mascara, centre de la puissance de 
TEmir. Le gouverneur général, maréchal Clausel, 
:illait la diriger et le duc d'Orléans, fils aîné du roi, 
devait l'accompagner. Au camp du Figuier, on or- 
^^anisait, dans ce but, un corps expéditionnaire de 
T^.ooo hommes. Vingt jours furent nécessaires pour 
former les colonnes et les convois. 



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PREMIÈRES CAMPAGNES D 'AFRIQUE l5 

Le 28 novembre, on entra en campagne. Une vie 
nouvelle s'ouvrait pour le lieutenant de Martîmprey, 
vie de fatigues et de dangers, d'alertes de nuit et de 
combats le jour, faite tout entière de surprises et 
de mouvement. Pour un jeune officier, arrivant de 
France, épris de sa carrière et brûlant du désir de 
montrer sa bravoure, c'était un charme sans égal. 

Dès les premières marches, son attention fut éveil- 
lée. Chaque jour, les traînards avaient la tête tran- 
chée et chaque soir, en face d'un ennemi invisible 
qui harcelait nos avant-postes, on campait en carré, 
en ordre S€rré, sans autre espace que le terrain foule 
par les pieds des soldats. 

Martimprey reçut le baptême du feu le 1" décembre. 
Les Arabes occupaient le débouché des gorges de 
l'oued Sig (1). Le maréchal chargea le général Ou- 
dinot d'aller le reconnaître. Le colonel du ii" de ligne 
commandait l'infanterie, accompagné de son lieute- 
nant d'état-major. Un combat violent s'engagea. L'en- 
nemi était en forces et plein d'ardeur. Il fut néanmoins 
repoussé, mais après nous avoir mis une centaine 
d'hommea hors de combat. En rentrant au camp, 
le colonel de Vilmorin fit connaître à ses officiers la 
brillante conduite de son officier d'ordonnance et parla 
de lui dans les termes les plus flatteurs. Il en fut très 
heureux. C'est là qu'il vit pour la première fois le 
commandant de La Moricière, déjà connu de toute 
l'armée. 

A partir de ce moment, on se battit tous les jours 
et on livra, le 3, un combat victorieux, devant les 
marabouts de Sidi Embareck. En arrivant près de 
Mascara, le 11* de ligne fut chargé d'occuper le vil- 
lage d'El Bordj, tandis que le maréchal gagnait Mas- 



(i) Voir, pour les campagnes d'Afrique, la carte n^ i. 



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l6 LE COMTE DE MARTIMPREY 

cara, avec le duc d'Orléans. Pendant ce temps, la fu- 
sillade continuait sans un instant de répit. 

Après avoit fait incendier Mascara, le maréchal re- 
vint sur ses pas et toute la colonne reprit le chemin 
de la côte, par un temps affreux qui rendait les che- 
mins impraticables. Les chameaux qui portaient les 
vivres et les blessés tombaient à chaque pas, exténués; 
il fallut bivouaquer sans abris. Le retour vers Mos- 
taganem se fît ainsi dans des conditions pitoyables; et 
quand on fut revenu à Oran, le quart de l'effectif entra 
aux hôpitaux. Le nombre des malades était si élevé 
qu'on dut installer des ambulances dans les mosquées 
et les synagogues. La mortalité fut énorme et, tout 
compte fait, cette petite armée de 12.000 hommes en 
avait perdu plus de 1.200. Tel était, en Afrique, le 
revers de la gloire I 

Le lieutenant de Martimprey paya aussi son tribut 
et fut atteint d'un commencement d'entérite en arri- 
vant à Mostaganem. Le mal céda heureusement à la 
vigueur de sa jeunesse, et dans les premiers jours de 
janvier i836, il fut prêt à repartir en expédition. 

Le duc d'Orléans était rentré en France; le maréchal 
de son côté avait résolu d'aller dégager Tlemcen, blo- 
quée par Abd-el-Kader. Il forma une colonne àe six 
à sept mille hommes avec les soldats valides restant 
de sa récente course à Mascara, et se mit en route, 
le 8 janvier i836. Cette marche, de trente-deux lieues, 
s'accomplit sans combat. La ville fut occupée. Le 
maréchal y laissa un chef distingué, le général Perré- 
gaux, et se dirigea sur Raschgoun, petit port voisin 
qu'il voulait relier à Tlemccn par une route. 

Le départ eut lieu le 25 janvier. Le ii* de ligne cou- 
vrait l'ambulance, le convoi et la réserve d'artillerie. 
Dès le 26, les Arabes se montrèrent en forces et nous 
livrèrent, deux jours de suite, des combats acharnés. 
Le II* de ligne fut très engagé; un moment ses lignes 



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PREMIEBES CAMPAGNES D AFRIQUE f «y 

furent traversées; bientôt le nombre des Arabes gros- 
sissant, la situation devint grave et le maréchal com- 
prit qu'il ne pourrait atteindre Raschgoun. L'inquié- 
tude gagnait tout le monde, quand le canon retentit 
sur notre gauche. C'était le général Perrégaux qui 
avait entendu à Tlemcen le bruit prolongé de la lutte 
et qui accourait au secours de son chef. Grâce à lui, 
on put battre en retraite et regagner Tlemcen, tandis 
que les Arabes célébraient leur victoire. Ce furent des 
jours d'épreuve pour les officiers du 1 1* qui acquirent 
alors, à leurs dépens, une dure leçon d'expérience. 
Le lieutenant de Martimprey, vivement frappé par 
ce qu'il venait de voir, fut des mieux placés pour en 
profiter. 

Le maréchal, du reste, ne s'obstina pas dans ses pro- 
jets; et, laissant une garnison à Tlemcen, sous les 
ordres du capitaine du génie Cavaignac, il revint à 
Oran. Le ii* de ligne rentra dans cette ville avec le 
reste des troupes; son lieutenant d'état-major, ayant 
son cheval indisponible, dut faire la route à pied. 

A son arrivée, heureusement, il eut une compensa- 
tion qui dissipa ses fatigues. Il y trouva sa nomination 
de capitaine, datée du 20 décembre i835, et des nou- 
velles de sa famille dont il était privé depuis deux 
mois. Les difficultés qu'on éprouvait alors à trans- 
mettre les correspondances étaient souvent insurmon- 
tables. Tout homme isolé était sûr d'être tué par les 
Arabes ou par les fauves. Quelques semaines avant la 
rentrée du ii" de ligne à Oran, deux porteurs de dé- 
pêches du maréchal, partis de Tlemoem pour Oran, 
avaient été dévorés par des lions. 

En février, le maréchal rentra à Alger. 

Le général Perrégaux, commandant de la province, 
reprenant son initiative, voulut affecter le capitaine 
de Martimprey à une mission spéciale. 

On le savait bon topographe et, à cette époque, où 



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l8 L£ COMTE DE MARTIMPBEY 

Ton n'avait aucune carte du pays, cette qualité était 
inappréciable. Le général allait conduire une expédi- 
tion contre la tribu des Garabas, campée au delà du 
Sig, dans la vallée du Chrouf . Il fit venir le capitaine 
et le chargea de diriger le service topographique. 

Ce dernier en fut un moment ennuyé. Les travaux 
topographiques ne passaient pas pour un service de 
guerre. Mais au début de la conquête de l'Algérie, ils 
avaient une importance telle que sans eux on ne pou- 
vait préparer ni marche, ni opération. Le capitaine 
s'en rendit compte, et revenant sur sa première im- 
pression, il écrivit plus tard, à ce sujet : 

A la guerre, les travaux topographiques doivent porter 
bonheur, s'ils ont tout le développement qu'ils comportent, 
c'est-à-dire si, au delà des levés, ils s'étendent à la statisti- 
que du pays, à Tétude de son état politique et militaire. 
T /officier qui joindra à ces études la connaissance de la 
langue parlée sur le théâtre de la guerre, qui se montrera 
actif, intelligent, de bonne volonté et résolu, obtiendra 
promptement la considération et la bienveillance du com- 
mandement et, en attendant qu'il recueille les bénéfices 
légitimes de sa carrière, il aura la plus douce des satisfac- 
tions, celle de se rendre utile. 

Telle fut, en effet, la manière éclairée dont le capi- 
taine comprit ses nouvelles fonctions. Elle fut bientôt 
si appréciée par ses chefs que tous voulurent les lui 
conserver et qu'elles devinrent pour lui, pendant quel- 
ques années, une véritable spécialité. Il se mit alors à 
l'étude de la langue arabe et des ressources que pou- 
vaient offrir les tribus de la province. 11 put ainsi com- 
pléter les levés par des mémoires dans lesquels ses gé- 
néraux trouvaient les renseignements dont ils avaient 
besoin. Sa connaissance du pays, des tribus qui le 
peuplaient et même des projets de l'ennemi, les ame- 
nèrent parfois à lui confier les affaires arabes et à le 



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PREMIÈRES CAMPAGNES d'aFRIQUE I9 

considérer comme un officier indispensable. Son ser- 
vice ne l'empêchait pas d'ailleurs de prendre toujours 
une part active aux combats, ce qui lui fit bientôt une 
belle réputation de courage et d'énergie. 

Chez les Garabas, il eut ainsi à porter des ordres au 
milieu de la mêlée engagée entre les guerriers de la 
tribu et les chasseurs à cheval de la colonne. 

Le général Perrégaux, très content de ses services, 
l'amena peu de jours après, dans une expédition sur 
la basse Mina, en lui offrant une place sous sa tente et 
à sa table. Il devait lui conserver toujours une véri- 
table amitié. Dans cette nouvelle course, Martimprey 
se distingua en sauvant la vie à un chasseur d'Afrique 
qui était en train de se noyer dans la Macta. Le i3 mars, 
il prit part à une action engagée, dans la plaine de 
Ceyrat, contre les Ferragas, et revint ensuite, avec la 
colonne, à Mostaganem et à Or an, oîi il arriva le 
i" avril. En passant à Mostaganem, il vit partir pour 
Alger, où le gouverneur demandait des renforts, le 
II* de ligne, dont il se sépara définitivement. 

A Oran, il eut à faire de nouveaux adieux. Le géné- 
ral Perrégaux était aussi appelé à Alger par le maréchal 
-Glausel. Mais avant de quitter son commandement, il 
proposa le capitaine de Martimprey pour la croix de 
chevalier et lui témoigna une affection dont ce dernier 
fut vivement touché. Par la suite, il la lui exprima de 
nouveau toutes les fois qu'il en eut l'occasion. Sa car- 
rière, du reste, devait être de courte durée. Il mourut 
en 1837, des suites d'une blessure reçue au siège de 
Constantine. 

Le général d'Arlanges, qui le remplaçait à Oran, 
commença par maintenir le chef du service topogra- 
phique dans ses fonctions. Puis, le 7 avril, à la tête 
d'une colonne de 2.4oo hommes, il l'emmena dans 
une course vers la chaîne du Tessalah, contre les Beni- 
Amer. De là, le général marcha sur Baschgoun, d'où 



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20 LE COMTE DE MARTIMPREY 

il comptait reprendre le projet du maréchal Clause], 
et relier la côte à Tlemcem. 

Tout le monde avait le sentiment que Teffectif de 
la colonne était trop faible pour une opération de ce 
genre, faite au milieu de tribus hostiles et bien armées. 
Les événements ne tardèrent pas à justifier ces craintes. 

On ne put arriver au bord de la mer, vis-à-vis 
Raschgoum, que le i6, après un combat meurtrier oii 
nous perdîmes 85 hommes. Le camp, établi à l'embou- 
chure de la Tafna, dut être fortifié. Huit jours après, 
le 25, le général d'Arlanges partit en reconnaissance 
avet une colonne volante de 1.200 hommes sans sacs, 
deux escadrons et quatre pièces. 

Son but était d'étudier le terrain sur lequel on pour- 
rait tracer la route. Le capitaine de Martimprey l'ac- 
compagnait. Mais, dès le début, à la mosquée de Sidi- 
Yacoub, des masses compactes de Kabyles engagèrent 
une lutte tellement opiniâtre qu'il fallut s'arrêter, 
puis battre en retraite, ce qui redoubla leur audace. 
Bientôt le général, son chef d'état-major et son aide 
de camp furent blessés et hors de combat. Le colonel 
Combes prit le commandement et pressa la marche. 
Il fallut abandonner à l'ennemi des chevaux tout équi- 
pés, les tués et un grand nombre de blessés qui furent 
massacrés; puis des coffrets de canons de montagne, 
des tambours et des armes. L'ennemi, enivré par son 
succès, se mit alors à piller. La poursuite en fut ralen- 
tie et on put regagner le camp oîi on se compta. On 
avait bien ramené 280 blessés; mais 60 hommes dont 
3 officiers manquaient. C'était une perte de 34o hom- 
mes. A l'état-major, il y avait un officier tué et tous 
les autres, sauf Martimprey, étaient blessés. Tous les 
chevaux étaient atteints. Celui du capitaine était blessé 
à l'épaule. Ce combat de Sidi-Yacoub était une défaite 
et la situation avait pris tout à coup un caractère de 
gravité extrême. 



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PREMIÈRES CAMPAGNES D*AFRIQUE 21 

 partir de ce moment, chaque jour, le camp fut 
attaqué, et Ton crut, un soir, que les retranchements 
allaient être forcés. Les vivres manquaient; il fallut 
abattre des chevaux d'artillerie pour nourrir la troupe 
dont le moral résistait encore. Le général d'Arlanges 
était bloqué. 

Heureusement, le général Bugeaud, qui avait été 
nommé à sa place, arriva à Oran au mois de mai, avec 
trois régiments d'infanterie. Il se rendit par mer à 
Raschgoun, prit le commandement le 6 juin, fit rom- 
pre le blocus qui durait depuis un mois et demi, et 
prit la route d'Oran qu'il atteignit le i6. 

Deux jours après, Bugeaud repartait pour Tlemcem 
qui avait besoin d'être ravitaillé et offrait une place à 
sa table au capitaine de Martimprey qui fut très sen- 
sible à cet honneur. Toutefois, il s'aperçut dès le pre- 
mier jour que ses rapports avec son nouveau chef 
seraient parfois difficiles. 

A cette époque, le général Bugeaud n'était pas par- 
tisan de la conquête de l'Algérie, qu'il trouvait rui- 
neuse et compromettante. Il le disait tout haut et pro- 
voquait, à table, sur ce sujet, des discussions dans les- 
quelles il s'animait au point de perdre toute mesure. 
Il attaquait vivement des hommes tels que La Mori- 
cîère et Cavaignac, dont l'armée d'Afrique admirait 
alors la bravoure et les talents. Un jour, en marche, à 
moitié route de Tlemcen, Martimprey, l'entendant cri- 
tiquer plus vivement que jamais ces chefs qu'il aimait, 
ne put se retenir et protesta dans des termes qui irri- 
tèrent le général. Ce dernier se contenta cependant de 
le regarder d'un air mécontent. 

En arrivant au bivouac, il profita d'un incident 
pour lui adresser des reproches sur un ton tellement 
blessant, que celui-ci s'en plaignit. Le général insista 
et s'échauffa, Martimprey, habituellement maître de 
lui, se regimba et prétendit avoir droit à des ména- 



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22 LE COMTE DE MARTIMPREY 

gements. Le général, furieux, le menaça de le faire 
marcher à la queue de la colonne et de le faire embar- 
quer pour la France dès qu*an serait arrivé à Rasch- 
goun. 

Bugeaud, heureusement, était un chef généreux; un 
acte de bravoure du capitaine devait tout arranger. 

Dans la dernière journée de marche avant Tlemcen, 
le 26 juin, Farrière-garde fut attaquée par de nombreux 
cavaliers. Le général cherchait un officier pour aller 
dire au commandant de Tescadron de spahis de re- 
pousser Tassaillant. Martimprey s'offrit, reçut Tordre 
du général, le transmit et se lança sur les Arabes avec 
les spahis. Il arriva sur Tennemi en tête d^ la charge, 
mais fut accueilli par un feu de file qui coucha par 
terre, derrière lui, six à huit spahis. L'attaque fut ar- 
rêtée du coup; c'était l'insuccès. 

Il revint au pas, sous une grêle de balles auprès du 
général qui avait tout vu, et l'envoya chercher trois 
escadrons de chasseurs pour prendre sa revanche. Il 
chargea de nouveau à leur tête et l'ennemi fut dis- 
persé. 

Souvent vif dans ses propos, Bugeaud n'avait pas de 
rancune. 

Témoin de la bravoure de Martimprey, il réunit son 
état-major le soir à Tlemcen et lui dit que parfois 
« on pouvait se heurter dans des appréciations, mais 
qu'en campagne surtout il n'en fallait garder aucune 
impression fâcheuse et ne penser qu'à bien servir. Il 
termina en leur donnant l'assurance de son estime et 
de son affection (i) ». 

Puis, pour mieux prouver au capitaine qu'il ne 
gardait aucun souvenir de sa discussion, il le cita à 
l'ordre pour sa conduite dans le combat du même jour. 

(i) Souvenirs d^an officier d* état-major. 



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PREMIÈRES CAMPAGNES D 'AFRIQUE 23 

A partir de ce moment, il lui témoigna une bienveil- 
lance qui ne devait plus se démentir. 

La garnison de Tlemcen, laissée sous les ordres de 
Gavaignac, était fatiguée, presque sans vivres, et avait 
grand besoin d'ôtre secourue. Le général repartit pour 
\a Tafna, afin d*y prendre un nouveau convoi, et se 
mit en route le 4 juillet pour le conduire dans la place. 
Son aide de camp, ayant dû rentrer en France, il le 
remplaça par Martimprey. En route, le 6 juillet, il eut 
à livrer à l'Emir son fameux combat de la Sikkak, dans 
lequel Abd-el-Kader éprouva une défaite complète. Un 
de ses bataillons de réguliers fut fait prisonnier. Ce 
fut un beau succès qui eut un grand retentissement. 

Le général cita encore le capitaine à Tordre et le 
proposa de nouveau pour la croix de la Légion 
d'honneur. Il voulut même l'envoyer à Paris por- 
ter les drapeaux pris à l'ennemi. Mais Martimprey, 
d'un caractère modeste, peu disposé à remplir une mis- 
sion d'apparat, pria le général de l'en exempter. Il fut 
surtout heureux d'apprendre qu'à Paris le dépôt de la 
guerre avait fait reproduire de nombreux exemplaires 
de son plan du combat de la Sikkak, que le général 
avait joint à son rapport. 

Quelle distance, écrivait-il plus tard, entre celte vie pleine 
d'attraits et celle que je menais, neuf mois auparavant, dans 
Toisiveté d'une garnison (i). 

A celte époque, il avait réussi à gagner la confiance 
du général Bugeaud, qui la lui témoigna deux jours 
après Faffaire de la Sikkak, en lui dictant un long 
mémoire sur la guerre dans la province d'Oran. Il y 
exprimait ses idées sur la qualité des troupes, soldats 
et officiers à employer en Afrique, sur les moyens de 
transport, sur l'artillerie, la composition des colonnes, 

(i) Soavenîrs^d'un officier dUtat-major, 



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24 LE GOBfTE DE MABTIMPRET 

la nécessité de l'offensive dans les combats, le choix 
des postes, les camps retranchés à construire, enfin 
sur les subsistances et les ravitaillements. 

Un pareil travail ne pouvait que mûrir l'esprit de 
Martimprey et lui donner une expérience qui lui man- 
quait encore. 

Il en avait besoin alors, même pour les règles d'hy- 
giène à observer dans ce pays. Car peu de jours aupa- 
ravant il avait commis une grave imprudence. 

La saison était chaude et le plaisir de se plonger dans 
les eaux de la Tafna l'avait tenté. Il prit ainsi un bain 
en plein soleil, ce qui lui valut, en rentrant à Tlemcen, 
un fort accès de fièvre. Une large saignée put heureu- 
sement le remettre sur pied. 

Bientôt il reprit la route d'Oran avec le général 
qui s'y embarqua pour Alger et rentra ensuite en 
France. Le général Létang remplaça Bugeaud dans le 
commandement de la province. 

Au mois d'août, malgré une chaleur accablante, le 
capitaine fit, avec son nouveau chef, deux courses au 
sud d'Oran, sur le Tlélat et la Mékerra. 

Il n'allait pas tarder à recevoir la récompense des 
actions de guerre dans lesquelles sa belle conduite 
avait été remarquée. Il fut nommé le 3o août chevalier 
de la Légion d'honneur et inscrit définitivement dans 
le cadre des capitaines d'état-major ayant fini leurs 
stages. 

Ce fut un des moments les plus heureux de sa vie. 
Décoré à 28 ans, sur la proposition du général Bu- 
geaud, titulaire de deux citations, estimé tout particu- 
lièrement par les divers généraux qui l'avaient vu à 
l'œuvre, il commençait à surgir parmi ses camarades. 

A son retour à Oran, à la fin de septembre i836, il 
fut chargé d'une reconnaissance de la forêt d'Emsila, 
en pays à peu près insoumis. C'était une mission diffi- 
cile et périlleuse. En la lui confiant, le général mît 



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PREBC1ÈRE8 CAMPAGNES d'aFRIQUE d5 

BOUS ses ordres un bataillon d'infanterie et vingt cava- 
liers. A cette époque, le règlement sur le service en 
campagne attribuait à un officier d'état-major en re- 
connaissance le commandement à grade égal, eans 
tenir compte de l'ancienneté, des troupes destinées à 
l'accompagner. Dans cette circonstance, le chef de ba- 
taillon fut maintenu à Oran et, par hasard, plusieurs 
capitaines se trouvèrent plus anciens que Martimprey. 
Néanmoins, il leur donna se« ordres, se mit en route, 
réussit dans sa mission et rentra en ville oîx il reçut 
de vives félicitations. 

Pour lui, ce fut une joie particulière : c'était la pre- 
mière fois qu'il exerçait, en campagne, le commande- 
ment d'un petit corps de troupes. 

Récemment encouragé par de belles récompenses et 
par l'estime de ses chefs, il était alors plein de vigueur 
et d'entrain. C'était d'autant plus heureux qu'une pé- 
riode d'épreuves allait commencer pour lui. 

Son général fut forcé d'expédier plusieurs bataillons 
au maréchal Clausel pour renforcer les troupes desti- 
nées à l'expédition de Constantine. L'effectif de son in- 
fanterie disponible fut ainsi réduit à S.ooo hommes, 
ce qui lui interdisait toute opération d'une certaine 
ampleur. Il eut cependant à ravitailler Tlemcen dans 
des conditions difficiles oiïi le concours de Martimprey 
lui fut très utile et lui permit de réussir en trompant 
la vigilance d'Abd-el-Kader. Ce fut après cette expédi- 
tion qu'il céda le commandement de la province au 
général Brossard et rentra en France. C'était le sixième 
chef que le capitaine voyait désigner pour Oran de- 
puis qu'il servait en Afrique. Il y avait de quoi décou- 
rager les meilleurs officiers. Martimprey s'en affligea, 
comprenant combien il était difficile d'obtenir d'utiles 
résultats avec des changements aussi fréquents. Mais 
son zèle ne se démentit pas un instant. 

Le général Brossard était peu estimé. Très dépen- 



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a 6 LE COMTE DE MARTIMPRBY 

sier, dénué de sens moral, il était prêt à commettre 
les actes les plus répréhensibles pour en retirer un 
profit. 

Forcé de ravitailler Tlemcen, n'osant pas le faire 
avec le peu de forces dont il disposait, il eut l'idée 
d'entamer des négociations avec l'Emir, qui lui désigna 
comme intermédiaire un juif nommé Ben-Durand. 
Il fut convemi entre eux qu'Abd-el-Kader ravitaille- 
rait la ville et que le général lui laisserait acheter à 
Oran les matières premières dont il avait besoin pour 
refaire ses munitions. 

Martimprey reçut Tordre d'assurer la remise aux 
agents de TEmir d'un premier' chargement de plomb, 
acier, soufre, etc. Ce service était si étrange qu'il éveilla 
dans son esprit un soupçon qu'il ne pouvait cependant 
avouer à personne. Après réflexion, il réclama un or- 
dre écrit. Le général le lui donna, en lui faisant obser- 
ver que les munitions de guerre livrées à l'Emir va- 
laient bien le blé et la viande envoyés par ce dernier 
aux troupes de Tlemcem. Martimprey répliqua qu'il 
voyait les choses autrement. Malgré sa réponse et son 
attitude, il reçut l'ordre écrit d'assister à une deuxième 
livraison. Cette fois, n'y tenant plus, il déclara au chef 
d'état-major qu'il était décidé à désobéir. C'était grave 
assurément; et cependant les faits devaient démontrer 
bientôt à quel point il avait eu raison. 

Le mois d'avril 1887 fut marqué par la nomination 
d'un nouveau gouverneur, le général Damrémont, et 
le retour du général Bugeaud à Oran. L'arrivée de ce 
chef émînent ne pouvait que réjouir Martimprey. De- 
puis la dernière campagne qu'ils avaient faite ensem- 
ble, le général avait gardé de lui le meilleur souvenir. 
L^n moment, il avait cru être appelé à entrer en Espa- 
gne à la tête d'une armée et avait demandé à Mar- 
timprey de le rejoindre comme aide de camp. Mais 
ce projet n'avait pas en de suito et, cette fois, ce fut 



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PREMIÈRES CAMPAGNES d'aFRIQUE 27 

le général qui se rapprocha du capitaine, emmenant 
avec lui de nombreux renforts. 

Au mois de mai, il quitta Oran à la tête d'une co- 
lonne, avec laquelle il alla porter des vivres à Tlemcen 
et se rendit ensuite au camp de la Tafna. Martimprey 
l'accompagnait. L'expédition s'accomplit sans combat. 
Cette attitude des Arabes frappa tous les officiers, qui 
furent encore plus surpris lorsqu'on arrivant sur la 
Tafna ils entendirent parler de paix à conclure avec 
l'Emir. Le capitaine écrivit à ce sujet : 

Le général avait-il dès lors mesuré la longueur de la lutte 
nécessaire pour anéantir la puissance si forte, si vivace, 
qu'avec son génie Abd-el-Kader, au nom de l'islamisme, 
était en mesure de nous opposer? Je ne saurais le dire (i). 

Toujours est-il que Bugeaud, approuvé par le Gou- 
vernement, entama des négociations avec l'Emir, régla 
les conditions d'un traité de paix et prit rendez-vous 
avec lui pour une entrevue le i" juin, au Fid-el-Attach. 

Martimprey fut témoin de cet événement historique 
qui amena le général à commettre une des grandes 
fautes de sa carrière. Il en a fait un récit très fidèle 
qui a été publié. 

L'Emir, comprenant les avantages de ce rendez-vous, 
fit en sorte de lui donner une apparence toute à son 
avantage. La France allait traiter avec lui sur le pied 
de l'égalité. C'était une reconnaissance publique de la 
haute position qu'il s'était attribuée. Voulant en profi- 
ter, il commença par se faire attendre et obligea ainsi 
Bugeaud à venir au-devant de lui. Son état-major seul 
l'accompagnait; il n'y avait là que sept officiers, dont 
Martimprey, et quatre cavaliers d'escorte. 

Abd-el-Kader, qui avait prévu le nrtbuvement, envoya 

(i) Souvenirs d^un officier d^ état-major. 



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28 LE COMTE DE HCARTIMPRET 

un khalifa à Bugeaud pour le conduire près de lui. 
ri y eut un mouvement d'hésitation et Martimprey fit 
observer qu'il n'y avait plus à reculer; il fallait aller 
chercher l'Emir jusque dans son camp. Plus tard, le 
général Bugeaud, racontant à la Chambre des députés 
cet incident de la guerre d'Afrique, se servit des expres- 
sions du capitaine pour justifier sa décision. 

Enfin, l'Emir parut et l'entrevue eut lieu. Le récit 
qu'en a fait le capitaine est connu avec tous ses inci- 
dents. Le traité de la Tafna qui en résulta fut une 
erreur qui pesa toujours sur la mémoire de Bugeaud. 
Non content d'avoir fait d'Abd-el-Kader un sultan 
algérien assez puissant jmur traiter directement avec le 
roi de France, il avait consenti à évacuer Tlemcen, le 
camp de la T^fna, et la plus grande partie des territoires 
que nous occupions au sud d'Oran, d'Alger et de Mos- 
taganem. 

Comme il fallait s'y attendre, ce traité rencontra en 
France une désapprobation générale et la carrière du 
général en fut un moment compromise. Ses officiers 
d'état-major on furent les premiers affectés. Mais le 
capitaine, déjà très attaché à ce chef éminent, ne laissa 
jamais percer les sentiments qu'il en ressentit. Il se 
contenta d'écrire un jour qu'à cette époque l'Afrique 
était un pays de « troubles, d'erreurs, d'intrigues et 
d'iniquités (i) ». 

Après cette funeste expédition, Martimprey rentra 
à Oran, avec la colonne, dans les premiers jours de 
juin. Son général y resta le temps suffisant pour at- 
tendre la ratification, puis l'exécution du traité qu'il 
avait si malheureusement conclu. 

Aux yeux de l'armée d'Afrique, la paix en était la 
conséquence. Pour les officiers fatigués, c'était le mo- 
ment d'obtenir des congés. Le capitaine n'avait pas vu 

(i) Souvenirs d'an officier d'état-major. 



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PREMIÈRES CAMPAGNES d'aFRIQUE 2Q 

sa famille depuis quatre ans et, pendant cette période, 
il n'avait cessé d'être en expédition, de lever ses itiné- 
raires, de marcher et de combattre. Arrivé à Oran 
comme lieutenant, il avait maintenant la double épau- 
lette, la croix, quatre citations et la réputation d'un 
officier d'état-major de grand mérite. Il avait aussi 
besoin de repos. Il demanda et obtint un congé, dont il 
profita pour aller revoir tous les siens. Tandis qu'il en 
jouissait avec un bonheur partagé, son jeune frère, 
Auguste, arrivait à Bône avec le 26* de ligne, pour 
prendre part à l'expédition de Constantine, une des 
plus rudes campagnes qu'ait vues l'Algérie. 

Pendant l'absence du capitaine, on découvrit à Oran 
les malversations du général Brossard. Il avait reçu 
d'Abd-el-Kader des sommes d'argent importantes pour 
cesser les hostilités et conclure avec lui des arrange- 
ments qui avaient contribué à lui livrer Tlemcen avec 
des munitions de tout genre. Forcé de se rendre en 
France, il y fut arrêté et traduit en conseil de guerre. 

Au mois de décembre, Martimprey, ayant fini son 
congé, revînt à Oran. Il y trouva un nouveau chef, 
le général Auvray, qui fut bientôt remplacé par le 
général Bapatel. 

Ce dernier ne fit également que passer et eut pour 
successeur le général Guéhéneuc, à la fin de 1837. Un 
de ses premiers actes fut de donner au capitaine de 
Martimprey, le 16 décembre, l'ordre de se rendre à 
Mostaganem pour y étudier l'état de la place, celui 
des postes qui en dépendaient, la situation des troupes, 
des approvisionnements et du matériel de toute es- 
pèce. 

Cette mission fut remplie à la satisfaction du général 
qui complimenta le capitaine à son retour à Oran. 

La paix régnait alors partout. Mascara était devenue 
la capitale de l'Emir et on avait un instant songé 
à y envoyer Martimprey pour gérer le consulat que 



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3o LE COMTE DE MABTIMPREY 

la France y avait installé. La proposition lui en avait 
été faite avant son départ pour Marseille; mais il ne 
l'avait acceptée que sous conditions. A son retour, lu 
situation n'était plus la même; on ne lui parla plus de 
cet emploi et il profita de sa liberté d'action pour com- 
pléter les études topographiques qu'il avait entreprises. 
Il pressentait une reprise des hostilités un jour ou 
l'autre et songeait au besoin de cartes et de renseigne- 
ments qu'on aurait alors. Quoique peu encouragé par 
ses chefs qui ne jetaient plus les yeux sur les levés, il 
se livra au travail avec ardeur. 

Au mois de juin, voyant l'importance qu'avait prise 
Mascara, il s'y rendit et fit un levé à vue assez étendu 
de la ville et des environs. Il commença de même un 
levé des environs d'Oran au 1/25.000*. Ses travaux qui 
avaient déjà rendu tant de services à ses généraux, 
étaient favorisés par le calme qui régnait dans la Pro- 
vince. Pendant les années i838 et iSSg, en effet, les 
troupes, resserrées dans les étroites limites imposées 
à notre domination, restèrent dans une inaction com- 
plète. 

Il n'en fut pas de même pour Martimprey. 

Chargé d'abord de remplacer, comme chef d'état- 
major, le lieutenant-colonel de Maussion, parti en 
congé, il fut distrait de ces fonctions par la malheu- 
reuse affaire du général Brossard qui venait d'éclater. 
Ce chef militaire, mis en jugement à Perpignan, avait 
cité le capitaine comme témoin à décharge. 

Celui-ci dut se rendre en France, où sa déposition, 
marquée au coin de la sincérité et appuyée sur les 
ordres écrits qu'il avait gardés, le fit classer dans les 
témoins à charge. Un premier arrêt condamna l'accusé, 
mais fut cassé en appel. Il fallut un nouveau juge- 
ment qui occasionna au capitaine un second voyage à 
Perpignan. Cette fois, ce fut pour assister à un acquit- 
tement. Ces allées et venues lui avaient permis d'aller 



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PREMIÈRES CAMPAGNES d'aFRIQUE 3i 

embrasser ses parents à Meaux et son frère Auguste 
à Bône. 

A cette époque, Bugeaud, retiré dans sa propriété 
d'Excideuil, était en butte ai^x attaques de la presse. 
Devenu un homme politique par son entrée à la Cham- 
bre des députés, il avait souvent montré son mépris 
pour les journalistes. Ceux-ci, excités de leur côté, ne 
l'avaient pas ménagé et n'hésitaient pas à l'occasion 
à lancer contre lui les calomnies les plus odieuses. 

Un fait de cette nature venait de se produire pen- 
dant le séjour de Martimprey à Perpignan. Reconnais- 
sant des procédés que le général avait eus à son égard, 
il crut devoir lui exprimer les sentiments que les atta- 
ques des journaux avaient soulevés dans l'armée. Sa 
lettre fit un grand plaisir au général, qui lui répondit 
peu de temps après. 

Excideuil, le i8 novembre i838. 

J'ai reçu avec infiniment de plaisir, mon cher Martimprey, 
la lettre que vous m'avez écrite de Perpignan. Je tiens à 
votre estime plus qu^ celle de beaucoup d'autres et il m'a 
été doux de recevoir l'assurance que les calomnies de Viri' 
jâme et les déclamations de la presse n'avaient point affaibli 
vos sentiments pour moi, ce qui augmente ceux que j'avais 
pour vous. 

Heureusement que dans mon malheur les consolations du 
genre des vôtres ne m'ont point manqué. Tous mes amis 
de l'armée et de la Chambre se sont empressés de m'écrire 
les choses les plus aimables et mes commettants ici m'ont 
comblé d'attentions et de démonstrations flatteuses. On m'a 
donné des fêtes et des banquets; on a tout fait pour adoucir 
ma peine et me réconcilier avec l'humanité. 

Certains passages de votre lettre sont bien misanthropes 
et je conviens que le spectacle du monde est bien fait pour 
inspirer ces sentiments. Mais s'il y a des hommes pervers, 
il y en a aussi de bien bons et vous en êtes un. C'est pour 
eux qu'il faut vivre; c'est à ceux-là qu'il faut se dévouer. 



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32 LE COMTE DE MABTIMPRET 

Pour moi, j'aime beaucoup mieux mon département depuis 
la cruelle épreuve que je viens de subir. 

Vous avez raison, mes jours de bivouac ont été les plus 
beaux de ma vie. J'espère bien en avoir encore et ils seraient 
plus heureux si je vous aVais à mes côtés, etc. 

Votre dévoué serviteur. 

BUGEAUD. 

Martimprey garda cette lettre comme un souvenir 
précieux. 

Revenu à Oran, il reprit ses fonctions de chef d'état- 
major provisoire et eut l'occasion, en septembre iSSg, 
d'être présenté au duc d'Orléans, venu dans la province 
en touriste. Le prince voulut voir les travaux du bu- 
reau topographique. Mais, prévenu contre leur exac- 
titude, il se montra peu aimable pour leur auteur et 
lui laissa une impression pénible. Gelle-ci heureuse- 
ment ne tarda point à s'effacer sous la pression d'évé- 
nements auxquels bien des officiers s'attendaient. 

On voulut, pour honorer le prince, lui faire exé- 
cuter l'expédition des Portes de fer. Abd-el-Kader, qui 
avait réorganisé ses forces, n'attendait qu'une occa- 
sion pour rompre le traité de la Tafna. Il prétendit 
que cette expédition en violait les clauses, reprit les 
armes et dévasta la Mitidja. 



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CHAPITRE IV 



GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER 

(i 840"! 84V 

Combat de Mazagran (i84o). — Nomination de La Moricière à Cran. 

— Sa confiance en Martimprey. — L'étoile polaire. — Gou- 
vernement du générai Bugeaud. — Destruction de Tagdempt. 

— Combat d*El-Bordj (i84i). — Opérations autour de Mas- 
cara. — Expédition du Cliéliff (1842). — Martimprey chef 
d'escadron d*élat-major. — Combat contre les Keraïch. — Bles- 
sure grave. — Direction des affaires arabes d'Oran. — Carte de 
la province. — Missions diverses. — Voyage à Paris. — Organi- 
sation des bureaux arabes. — Bataille d'Isly (i844). — Expédition 
dans le sud. — Mouvements insurrectionnels (i845). — Courses 
avec la Moricière. — Études de colonisation. — Rentrée en 
France du maréclml Bugeaud. — Reddition d'Ab-el-Kader (1847). 

De tous côtés et surtout à Oran, on se mit sur le 
pied de guerre. Martimprey fut chargé par le général 
Guéhéneuc de se rendre à Bou-Tlélis, avec un esca- 
dron et un bataillon pour vider les silos. Malgré le 
faible effectif de sa troupe, il réussit à remplir sa mis- 
sion. 

A son retour, on apprit que le poste de Mazagran 
et la ville de Mostaganem avaient été attaqués par les 
Arabes, le i5 décembre. 

Le général y envoya Martimprey, pour « organiser 
la défense de Mazagran, étudier la situation de Mosta- 
ganem et d'Arzew, enfin prendre toutes les disposi- 
tion qu'exigeait leur sûreté (i) ». 

Il partit sur une mauvaise tartane, gagna Arzew, 

(i) Souvenirs d'an officier d'état-major. 



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34 LE COMTE DE MARTIMPREY 

prit les mesures défensives nécessaires et s*embarqua 
le lendemain sur une petite barque de pêcheur qui le 
conduisit tant bien que mal à Mostaganem. Quelques 
heures après son arrivée, il partit pour Mazagran avec 
des munitions, quinze jours de vivres, un obusier et 
le matériel nécessaire pour prolonger la défense. Il 
visita le poste, Gt réparer son enceinte, lui donna pour 
commandant le capitaine Lelièvre et rentra à Mosta- 
ganem, où il acheva son inspection. Il repartit ensuite 
pour Oran sur la barque qui l'avait emmené, fut sur- 
pris par une tempête et faillit être jeté à la côte où 
les Arabes l'auraient impitoyablement massacré. Son 
énergie soutint le patron de la barque qui réussit à le 
conduire à Arzew, après vingt heures d'une navigation 
périlleuse. Dans cette ville, il prit le bateau de la cor- 
respondance et put enfin gagner Oran, où il rendit 
compte de sa mission. 

Huit jours après, le 2 février i84o, eut lieu l'attaque 
de Mazagran. Grâce à ses dispositions, cette bicoque 
fit une défense glorieuse qui resta célèbre dans l'his- 
toire et exalta au dernier degré le courage de nos 
soldats. 

La lutte contre Abd-el-Kader reprit alors dans toute 
l'Algérie; cette fois, nos généraux, Bugeaud en tête, 
comprirent qu'on avait fait fausse route et qu'elle de- 
vait être menée jusqu'au bout avec la plus grande 
énergie. 

Autour d'Orah étroitement bloqué, un premier en- 
gagement eut lieu à Ten-Salmet, près de Misserghin, 
où le général Guéhéneuc, accompagné de Martimprey, 
arriva trop tard pour infliger une défaite à Bou-Hamedi, 
khalifa de TEmir à Tlcmcen. 

Mais deux jours après, le chef indigène, ayant repris 
l'offensive, fut battu et forcé de s'éloigner. Martimprey 
se distingua dans ce combat par son activité et sa bra- 
voure. 



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GUERRE CONTRE ABO-EL-KADER 35 

A la suite de cette affaire, un camp fut établi en 
a?ant^poste à Bridia et couvert par une redoute. On s*atr- 
tendait à y être journellement attaqué. Martimprey ob- 
tint de s'y installer pour avancer ses travaux topogra- 
phiques. Mais il ne put y rester longtemps. Le i5 juin, 
pendant un engagement, une chute de cheval lui causa 
une forte entorse qui l'obligea à regagner Oran et à s'y 
reposer. Il profita de son inaction pour ache;ver d'inté- 
ressantes études sur l'organisation à donner aux co- 
lonnes dans les campagnes d'Afrique. 

Cette année i84o fut, pour les troupes de la pro- 
vince, une époque de découragement. La faiblesse des 
effectifs ne permettait aucune opération et les ordres 
reçus par le général Guéhéneuc lui prescrivaient de 
retenir devant lui une partie des contingents indigènes 
sans s'engager. Cette situation avait engendré partout 
une grande lassitude morale et physique. 

Au mois d'août heureusement, la désignation d'un 
<:hef populaire vint la modifier. Le général de La Mo- 
rîcière, nouvellement promu, fut nommé à Oran, à la 
place du général Guéhéneuc. Celui-ci, très affecté de 
son changement, ne voulut pas s'embarquer sans avoir 
avec Martimprey, qu'il avait en grande estime, un 
entretien dans lequel il lui fit connaître les instruc- 
tions qui avaient motivé ses actes. Il comptait sur lui 
pour le défendre à l'occasion. 

Une ère nouvelle de combats et de succès allait com- 
mencer. Le nouveau chef des troupes d'Oran, à peine 
âgé de trente-quatre ans, célèbre déjà par ses talents, 
son courage et son expéi'ience, ne pouvait manquer de 
donner à la lutte contre l'Emir un caractère offensif 
d'une vigueur inattendue. 

Martimprey, qui professait pour lui une admiration 
sans bornes, ne put s'empêcher d'en témoigner sa joie 
aux officiers qui s'intéressaient à l'avenir de la Pro- 



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36 LE COMTE DE MARTIMPREY 

vince et notamment au général Bugeaud. Ce dernier 
lui répondit : 

Excideuil, le 4 septembre i84o. 

Mon cher Martimprey, 

Votre bon souvenir, pour être tardif, n'en est pas moins 
précieux. Je suis heureux, chaque fois que je reçois des 
preuves d'estime et d'affection de mes frères d'armes. 

Vous avez bien raison de penser que je m'intéresse vive- 
ment à la Division d'Oran. Rien de ce qui la touche ne 
m'est indifférent. Ce chef, qu'à juste titre vous avez ac- 
cueilli avec joie et espérance, je l'avais désigné pour Oran, 
au temps où je devais prendre le commandement de toute 
l'armée. Depuis, lorsque le Gk)uvernement se laissait arrêter 
par les criailleries de la presse et par d'autres considérations 
tout aussi mauvaises, je l'ai encore pressé d'envoyer au plus 
tôt Lamoricière à Oran, et s'il a tant tardé, ce n'est pas 
ma faute. 

Malgré ses talents et sa résolution, les choses n'iront pas 
aussi vite que vous paraissez le croire. Il est des circons- 
tances qui sont plus fortes que les hommes de mérite, ou 
du moins qu'on ne peut vaincre qu'avec du temps et une 
persévérance des plus énergiques... 

....Adieu, mon cher Martimprey, tenez-moi un peu au 
courant de ce que vous ferez et croyez à mon attachement. 

Bugeaud. 

La nomination de La Moricière transporta de jœe 
la petite armée d'Oran. Son premier acte fut la sup- 
pression du camp de Bridia, et Martimprey, qui avait 
concouru à son établissement, dut, peu de mois après, 
aider à son évacuation. Il en fut du reste heureux, 
car son emplacement, mal choisi, n'avait engendré 
que des maladies. 

En même temps, le nouveau général, préoccupé des 
moyens d'action dont il pourrait disposer et pénétré 
de la nécessité de connaître son terrain d'opérations, 



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GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER 87 

voulut voir en détail les ressources que pourrait lui 
offrir le bureau topographique. 

Il y trouva non seulement des cartes et de nombreux 
itinéraires, mais le levé de toutes les positions occu- 
pées par les troupes depuis Tarrivée du capitaine en 
Afrique et des mémoires de toute sorte, complets et 
détaillés, sur la statistique du pays, sur les tribus, 1** 
nombre de leurs guerriers, leurs troupeaux, leurs pro- 
ductions, la contrée qu'elles habitaient, les chemins 
praticables, etc. Disposé d'avance à remplacer le capi- 
taine si son service ne lui offrait pas les renseignements 
dont il avait besoin, il fut au contraire enchanté, le lui 
dit nettement, lui fit connaître toute l'importance qu'il 
attachait à ses fonctions et lui donna un nouveau pro- 
gramme de travaux. Il voulait une carte générale de 
la province, complétée par renseignements, avec l'aide 
du bureau arabe. Le capitaine commença à en dresser 
les minutes tandis qu'un autre officier d'état-major les 
mettait au net. Ce fut un travail considérable qui exi- 
gea des efforts assidus. Mais à cette époque oh la confi- 
guration du sol était à peu près inconnue, son utilité 
fut hautement appréciée. Chaque jour le général ve- 
nait en suivre les progrès. Quand il devait partir en 
expédition, le capitaine rédigeait un projet et y ajoutait 
un croquis. Une fois en route, chaque jour de marche 
donnait, lijRU à une étude par renseignements et à un 
levé pendant l'étape ou le combat, puis, le soir, au bi- 
vouac, à une mise au net sur un plan directeur. La carte 
de la province fut ainsi dressée en dix années. Les mi- 
nutes furent établies en double; un exemplaire pour le 
dépôt de la guerre, alors dirigé par le général Pelet, 
et un autre pour le bureau topographique d'Oran. 

Ces beaux travaux furent bientôt connus et valurent 
à leur directeur les approbations les plus flatteuses. 
Ils lui firent une réputation d'autant plus méritée qu'il 
ne manquait jamais un combat et qu'il fut en même 



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38 LE COMTE DE MARTIMPREY 

temps employé, tantôt comme chef d'état-major, tantôt 
comme officier des affaires arabes. 

Les premiers efforts du nouveau commandant de la 
province eurent pour but de préparer une vigoureuse 
offensive contre TEmîr. Il voulut avoir une organisa- 
tion de marche pour ses colonnes et un personnel spé- 
cial pour les guider. Sa confiance dans Martimprey 
était déjà telle qu'il le désigna pour diriger ses co- 
lonnes. A partir de ce moment, ce fut toujours lui 
qui, en expédition, précédait les troupes d'une qua- 
rantaine de pas, entouré de guides arabes et suivi d'un 
cavalier portant un fanion blanc orné d'une étoile 
rouge. 

Les .soldats eurent bientôt fait d'appeler ce fanion 
V étoile polaire y puis d'appliquer ce surnom au capi- 
taine d'état-major chargé de la direction des colonnes. 

Ces fonctions devinrent par la suite un poste de 
choix, d'autant plus remarqué qu'il attirait sur son 
titulaire les premiers coups de l'ennemi. Elles n'empê- 
chèrent pas le capitaine de faire en même temps le 
levé à vue et la reconnaissance des routes suivies par 
les troupes. La ville d'Oran était bloquée. Pour la dé- 
gager, le général commença par razzier une des tribus 
les plus dévouées à l'Emir, les Garabas. Dans la nuit 
du 22 octobre i84o, guidé par Martimprey qui con- 
naissait le pays, il réussit à enlever leurs tentes, leurs 
troupeaux et la famille de leur chef, Ben-Yacoub. Dans 
son rapport, il cita le capitaine et le proposa pour offi- 
cier de la Légion d'honneur. 

Ce fait d'armes éloigna les indigènes et dégagea les 
abords de la ville. Le mois suivant, ce fut le tour des 
Ouled Ali d'être razziés. Au retour, la colonne fut 
assaillie par les Arabes; il y eut un violent combat 
qui coûta la vie au colonel d'état-major de Maussion. 
C'était pour le capitaine un chef et un ami. Depuis 
t836, ils ne s'étaient pas quittés, partageant souvent la 



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GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER Sg 

même tente, quelquefois la même couverture et man- 
geant à la même table. Ce fut pour lui une grande 
perte. 

Après la razzia des Ouled-Ali, vint celle des Ouled- 
Kralfa, campés à vingt lieues d'Oran sous les ordres 
du khalifa d'Abd-el-Kader, Bou-Hamedi. Le capitaine 
guida son chef comme précédemment; la razzia eut 
un plein succès; Bou-Hamedi dut se rejeter en arrière 
et on rentra à Oran, à la (in de novembre, pour y trou- 
ver le lieutenant-colonel d'état-major Pélissier, suc- 
cesseur du colonel de Maussion. Sa rencontre avec Mar- 
timprey fut l'origine de rapports d'estime et d'amitié 
qui ne devaient jamais être altérés, malgré le carac- 
tère difficile du futur maréchal. Ils eurent une grande 
influence sur la carrière du capitaine. 

Le début de Tannée iS^i allait bientôt mettre en 
présence les troupes d'Oran et les forces régulières de 
l'Emir. Un de ses khalifas les plus renommés, Musta- 
pha-ben-Tami, s'était avancé au delà du Sig, poussant 
devant lui les gens des Garabas. A cette nouvelle, 
La Moricière quitta Oran, dans la soirée du 12 jan- 
vier, avec dix bataillons, deux escadrons et une batte- 
rie de montagne. Martimprey lui donnait la direction, 
marchant en tête avec un guide arabe qui n'était qu'un 
bandit connu par ses crimes. L'entreprise réussit en- 
core et les Azib des Garabas furent enlevés. En repre- 
nant la route d'Oran, la colonne eut son arrière-garde 
attaquée par les forces de Ben-Tami. Un violent com- 
bat s'ensuivit près des marabouts de Sidi-Lakdar; les 
Garabas perdirent plus de trois cents hommes et le 
lieutenant d'Abd-el-Kader dut s'enfuir avec ses cava- 
liers. 

Ces débuts du nouveau général avaient donné à ses 
soldats une telle confiance qu'avec eux, désormais, il 
pouvait tout entreprendre. 

La nomination de Bugeaud comme gouverneur gé- 



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4o LE COMTE DE BfARTIMPKEY 

néral vint redoubler leur ardeur et inspirer à tous une 
nouvelle foi dans le succès. La Moricière en fut infor- 
mé à son retour à Oran, où il trouva Tordre de se ren- 
dre à Alger accompagné de Martimprey. 

Le nouveau gouverneur offrit à ce dernier, en sou- 
venir de leurs bonnes relations passées, l'emploi de 
deuxième aide de camp. C'était très flatteur. Mais le 
capitaine s'était attaché au général de La Moricière et 
ressentait pour lui autant de sympathie que de dévoue- 
ment. Il l'avoua au gouverneur en le remerciant et 
lui demanda de le maintenir, à son poste. Bugeaud 
avait l'âme trop haute pour s'en offenser. Il n'en ap- 
précia que plus favorablement le caractère et la ma- 
nière de servir du capitaine, qui venait de lui montrer 
une abnégation des plus louables. La Moricière de son 
côté en fut vivement touché. 

Désormais, Martimprey fut pour lui un ami. L'en- 
tourage du général s'en rendit compte au point que, 
plu^ d'une fois, le chef d'état-major s'adressa à lui 
pour obtenir de La Moricière une décision qu'il croyait 
utile. 

Rentré à Oran, le général prépara l'exécution du 
plan d'opérations qu'il avait exposé à Alger au gouver- 
neur, et qui se résumait ainsi : occuper Mascara, siège 
de la puissance de l'Emir, accabler les tribus des envi- 
rons qui étaient son plus ferme appui, le forcer à en- 
gager ses forces régulières, les battre et les détruire. 

Dans ce but, les troupes d'Oran furent concentrées 
en avril à Mostaganem. Le mois suivant, le gouver- 
neur leur amena quelques renforts et vînt se mettre 
à leur tête. Le duc de Nemours, second fils du roi, 
l'accompagnait. Quand tout fut prêt, voulant fixer 
définitivement les détails de l'expédition, il convoqua 
La Moricière, qui vint le trouver avec les capitaines 
de Martimprey et Daumas, ce dernier chef des affaires 
arabes. Le colonel de La Rue, envoyé du Ministre de 



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GUERRE CONTRE ABD-BL-KADER 4^ 

la guerre, assistait à l'entretien. Bugeaud ne voulait 
pas marcher d'abord sur Mascara et tenait avant tout 
à détruire les postes fortifiés qui servaient de base 
et de magasins d'armes à TEmir, surtout Tagdempt. 
On discuta. Martimprey fut invité, après avoir pré- 
senté ses itinéraires, à donner son avis. Il proposa 
de marcher d'abord sur Tagdempt, puis sur Mascara; 
d'occuper cette place avec une garnison munie • de 
vingt jours de vivres, de revenir, avec la colonne, 
à Mostaganem, chercher un second convoi, le con- 
duire à Mascara et, de là, rayonner sur le pays, sui- 
vant les vues du gouvernement et du général. Son 
avis fut goûté par ses deux chefs et, le i8 mai i8/|i, 
la colonne se mit en route. 

Après divers petits combats, on arriva, le 24, à 
Tagdempt. Le fort, protégé par une enceinte rectan- 
gulaire, avait été incendié par Abd-el-Kader, qui ne 
pouvait songer à le défendre. 

Martimprey, en sa qualité de directeur de la mar- 
che, arriva le premier devant l'entrée du fort. Mais, 
voulant laisser au chef d'état-major le plaisir d'y en- 
trer avant lui, il l'attendit. Ils y pénétrèrent tous deux 
et trouvèrent sous la voûte, pendus côte à côte, un 
chien et un chat. « C'était une façon des Arabes d'ex- 
primer aux Français qu'ils seraient toujours, vis-à-vis 
d'eux, comme chien et chat (i). » 

Le fort fut détruit et le jour même, 26 mai i84i, 
la colonne repartit pour Mascara, oîi Martimprey s'était 
engagé à conduire le gouverneur. Chaque étape fut 
marquée par un combat. 

Pendant le trajet, un incident se produisit entre le 
général en chef et le capitaine. Ce dernier avait été 
invité à dîner par le gouverneur, en compagnie du duc 



(i) Souvenirs d'un officier d'éta{-major. 



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4 a LE COMTE DE MARTIMPREY 

de Nemours, du colonel de La Rue, délégué du Minisire, 
et de trois députés. Les officiers d'état-major da 
prince et du général Bugeaud complétaient la réunion. 
Comme d'habitude, la conversation s'anima; on parla 
des difficultés que les colonnes rencontraient pour 
vivre dans un pays à peu près sans ressources comme 
l'Algérie. Martimprey, qui connaissait sa province, fit 
observer que la contrée était cependant couverte de 
riches moissons et que les convives avaient même 
pour sièges de belles gerbes de blé. Il ajouta que les 
Romains avaient su faire la guerre en Afrique en vi- 
vant sur le pays et qu'ils l'avaient appelée le grenier 
de l'Italie. 

Cette observation excita la susceptibilité de Bugeaud. 
Craignant qu'on lui reprochât un jour de n'avoir pas 
su tirer parti des ressources que possédaient les Arabes, 
il reprocha au capitaine de se faire l'écho du général 
La Moricière, et l'admonesta vivement. Le lendemain, 
il le chargea d'assurer l'approvisionnement, des ma- 
gasins de Mascara, avec les moissons qu'il avait si- 
gnalées, et mit à sa disposition quelques corvées de 
soldats. 

Martimprey, ému, blessé même par le ton du gou- 
verneur, songea un moment à demander sa rentrée 
en France. Mais le général La Moricière l'en détourna 
et le duc de Nemours lui témoigna un véritable intérêt 
qui le calma. Le gouverneur continua sa route sur 
Mascara, y fît reposer les troupes pendant vingt-quatre 
heures et repartit pour Mostaganem, laissant le capi- 
taine à Mascara pour remplir sa mission. 

Huit jours après, il revenait avec un fort convoi. 
Dans l'intervalle, il avait réfléchi; l'idée du capitaine 
lui avait paru pratique. Il le prît à part, lui dicta un 
ordre pour la récolte des moissons et pour leur achat 
par l'administration, lui promit des encouragements 



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GUERRE CONTRE ABD EL-KADER 4^ 

s'il réussissait €t le prévint que, « dans le cas contraire, 
il aurait à se repentir de ses erreurs (i) ». 

Dès le lendemain, la récolte commença. La troupe 
était commandée par le colonel de cavalerie Randon, 
avec Martimprey pour chef d'état-major. Le résultat 
fut remarquable; tout le monde s'y intéressa. Le gé- 
néral de La Moricière, qui voulait faire de Mascara sa 
nouvelle base d'opérations, s'en occupa le premier. 
Bientôt, les approvisionnements en blé, orge et paille 
furent abondants et répondirent à tous les besoins. 

Le gouverneur fut enchanté et, cette fois, en quit- 
tant Mascara pour Mostaganem, il félicita Martimprey 
et l'emmena avec lui. Ce dernier assista, le 20 juin, 
au combat d'El-Bordj. Peu de jours après, la colonne, 
de retour à Mascara, reprit sur une large échelle la 
récolte des moissons, qui ne devait pas, cependant, 
s'achever sans quelques résistances. Le i3 juillet, en 
effet, près des marabouts de Sidi-Daho, l'apparition 
subite du khalifa Ben-Tami faillit tout compromettre. 
Un combat violent s'engagea. Le capitaine, dans cette 
journée, chargea sut les réguliers d'Abd-el-Kader avec 
le colonel Yusuf , le maréchal des logis Fleury et quel- 
ques cavaliers. Leur initiative arrêta l'élan de Ben-Tami 
et permit d'achever la lutte avec succès. Le porte-fanion 
du capitaine fut cité à l'ordre. 

Le TC), après plusieurs affaires, les troupes, très fati- 
guées, rentrèrent à Mostaganem et à Oran. On passa 
l'été à les refaire et à leur procurer un repos devenu 
indispensable. 

Dès qpi'elles furent en état de repartir, on les concen- 
tra de nouveau à Mostaganem, où le gouverneur gé- 
néral ne tarda pas à arriver d'Alger, prêt à entre- 
prendre une vigoureuse campagne d'automne. 

Au mois de septembre, il fît former deux colonnes. 

(i) Souvenirs d'im officier d* état-major. 



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44 LE COMTR DE MARTIMPRET 

L'une, dite politique^ sous ses ordres directs, marcha 
contre la forte tribu des Flitta; Tautre, dite de ravi- 
taillement^ commandée par La Moricière, quitta Mos- 
taganem six jours plus tard pour se rendre à Mascara, 
avec un nombreux convoi. Martimprey en faisait 
partie. 

Près des montagnes d'El-Bordj, apprenant que les 
forces de l'Emir, d'un effectif élevé, lui barraient le 
chemin, La Moricière, craignant de compromettre sa 
mission, prévint ses colonels qu'avant d'attaquer l'en- 
nemi il voulait se joindre à la colonne du gouver- 
neur. Son chef d'état-major, Pélissior, fut d'un avis 
contraire et, connaissant l'influence du capitaine, 
directeur de la marche, il le pressa d'agir sur le général 
pour l'engager à forcer seul le passage; Martimprey 
refusa, trouvant que son devoir était d'obéir à son 
chef, dont il partageait d'ailleurs les idées. 

La réunion des deux colonnes s'affectua et fut ap- 
prouvée par Bugeaud. Abd-el-Kader, qui était sur les 
lieux avec de nombreux contingents, les lança sur lui à 
El-Bordj, le 8 octobre. Le combat fut long et meur- 
trier. Il fallut déloger l'Emir de trois positions succes- 
sives, avant de le forcer à battre en retraite. Deux jours 
après, la colonne gagnait Mascara, dont la garnison 
avait eu aussi à se défendre. 

On rayonna alors autour de la ville, razziant les tri- 
bus et vidant leurs silos. Puis, on marcha sur Saïda, 
suivant l'itinéraire que Martimprey avait tracé. On y 
arriva, après un combat de nuit, livré le 21 à Sidi- 
Aïssa-Maïmo, et on n'y trouva que les ruines d'un 
récent incendie. L'Emir avait encore détruit ce poste. 

Le général Bugeaud se porta ensuite au-devant du 
khalifa Ben-Tamî qui était aux environs et qui, pre- 
nant l'offensive, fit une attaque soudaine sur le bivouac 
du gouverneur, à Tagremaret, avec 1.200 cavaliers 
réguliers. Il en résulta un combat de cavalerie où 



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6UBBRE CONTRE ABD-EL-KADER ^b 

nos spahis, entraînés par le colonel Yusuf, repous- 
sèrent l'ennemi et rentrèrent au camp, enivrés de 
leur succès. 

Martimprey écrivit à ce sujet : 

Leur retour fut triomphal et mérite d'être décrit, parce 
qu'il donne une idée de cette époque. 

Ils revinrent musique en tête; derrière marchaient les 
prisonniers, la corde au cou; puis, plusieurs rangs de cava- 
liers menant en main les chevaux de prise tout sellés, les 
armes suspendues à Tarçon; enfln, un double rang de spahis, 
les fusils haut, et ayant chacun une tête au bout du canon. 

Les escadrons, précédés de leurs blessés et de leurs morts 
portés sur des cacolets et sur des litières, fermaient la 
marche (i). 

On revint à Mostaganem, oix le capitaine organisa 
une nouvelle colonne d'approvisionnements qui, ren- 
due à Mascara, permit à La Moricière de recommencer 
ses razzias et ses enlèvements de silos. 

Les tribus voisines furent bientôt complètement rui- 
nées et découragées. 

Le capitaine menait alors une existence d'une acti- 
vité incessante. A peine rentré à Mascara, il préparaît 
l'itinéraire de la prochaine course qui s'effectuait quel- 
quefois le soir même. Pendant tout l'hiver, il fut en 
mouvement, n'ayant souvent qu'un petit nombre 
d'heures de repos. Les marches de nuit se renouve- 
laient à chaque instant ; c'était le moyen de sur- 
prendre les tribus au petit jour. Elles amenaient sou- 
vent des combats qui furent toujours heureux et en- 
traînèrent plusieurs soumissions. Ces opérations autour 
de Mascara diminuèrent notablement le prestige d'Abd- 
el-Kader et ruinèrent peu à peu ses moyens d'action. 

En février 1842, le gouverneur général arriva d'Al- 

(i) Sotwenirs d*un officier d^ état-major , 



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46 LE COMTE DE MARTIMPREY 

ger pour fair€ une expédition contre Sebdou qui fut 
détruit et changer divers commandements' de subdi- 
visions. Martimprey était toujours en course. 

Cette période des campagnes d'Afrique fut telle- 
ment active et produisit de tels avantages qu'elle laissa 
dans son esprit un souvenir saisissant. Il Ta décrite- 
dans les termes suivants : 

Si rhistoire de la conquête de l'Algérie est un jour écrite 
avec une impartialité éclairée, la campagne d'hiver de Mas- 
cara, de i84i à 1842, sera considérée comme la cause la 
plus efficace de cette conquête; elle comptera dans les plus 
belles pages des annales de larmée française. 

Je n'ai jamais rencontré de militaire, officier ou soldat, 
ayant fait partie, à l'époque dont il s'agit, de la division de 
Mascara, qui ait refusé au chef qui nous conduisit son tribut 
d'admiration et qui ne se soit félicité d'avoir eu l'honneur 
de concourir à sa mémorable entreprise. 

Personne autre que lui n'en avait, par avance, calculé 
la portée et précisé les conséquences. 

Ecrivant au duc d'Orléans à ce sujet, le général me 
faisait l'honneur de me citer au prince comme le seul offi- 
cier sous ses ordres qui n'eût pas désespéré d'arriver à une 
bonne fin; je dois avouer pourtant que mes espérances 
furent plus d'une fois ébranlées par la crainte, non pas des 
difficultés que l'ennemi pouvait nous opposer, mais de 
celles dont les germes fermentaient dans nos rangs, à tous 
les degrés de la hiérarchie, et dans le Gouvernement lui- 
même. 

Le général de la Moricière en triomp)ia, à force de 
volonté, d'habileté, de courage et de génie (i). 

L'admiration de Martimprey pour son illustre chef 
était redoublée par une vive amitié et par des sympa- 
thies que les épreuves de la campagne avaient forti- 
fiées. Elles avaient eu pour le capitaine l'avantage de 



(i) Souvenirs d'un officier d* état-major. 



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GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER 4? 

le faire apprécier par tous ces hommes que l'Algérie 
devait placer un jour à la tête de l'armée : Randon, 
Pélissier, Saint-Arnaud, Bedeau, Cavaignac, et tant 
d'autres. 

Ces courses continuelles, au lieu de ralentir ses tra- 
vaux topographiques, n'avaient fait que les dévelop- 
per. De tous côtés, ses chefs lui en adressaient des féli- 
citations et des remerciements. 

Randon, alors colonel de cavalerie, lui écrivait déjà 
en i84o : 

... J'ai pu acquérir une nouvelle preuve de votre esprit 
judicieux et du fruit que l'armée peut retirer de votre 
expérience rendue plus complète par l'étude constante que 
vous faites des détails du métier.... Je vous remercie, j'aime 
à vous le répéter, de ce que vous avez bien voulu vous 
souvenir de moi à votre camp de Bridia et il me tarde de 
vous Texprimer de vive voix.... 

Le chef le plus frappé par l'étendue et la précision 
de ses travaux était le lieutenant-général Pelet, pair de 
France, alors directeur général du dépôt de la guerre, 
où il centralisait, faisait mettre au net et reproduire 
les travaux topographiques des officiers d'état-major. 
Ancien aide de camp de Masséna, ayant fait toutes les 
campagnes du premier Empire, ami du maréchal Soult, 
ministre de la guerre, membre de la chambre des pairs, 
très instruit, le général Pelet était une des personnali- 
tés remarquables de l'époque. Il avait été frappé depuis 
longtemps par les résultats qu'obtenait Martimprey, 
par les œuvres qu'il produisait et faisait son éloge en 
toute occasion. Il connaissait aussi ses parents et leur 
communiquait de temps à autre les nouvelles qu'il en 
recevait. 

En i84o, lorsque La Moricière eut vu le capitaine à 
l'œuvre, aussi brave au feu qu'habile dans ses levés, 
il l'avait proposé, malgré son grade, pour la croix d'of- 



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48 LE COMTE DE MARTIMPRBY 

ficier de la Légion d'honneur. Le général Pelet lui 
écrivit à cette occasion. 

Psiris, le 27 novembre i84o. 

Mon cher Capitaine, 

Le dernier rapport du général de Lamoricière et son 
ordre du jour aux troupes de la division d'Oran m'ont fourni 
Toccasion d'appeler sur vous l'attention de M. le Maré- 
chal (i). La lettre ci-jointe vous prouvera le vif intérêt 
que l'on prend ici à vos travaux. Je regrette qu'il ne me soit 
pas possible de vous faire obtenir immédiatement la croix 
d'officier de la Légion d'honneur, qui a été demandée pour 
vous. 

Le Pair de France, 
Lieutenant général Directeur, 

Pelet. 

À la fin de l'année suivante, le capitaine put lui 
envoyer les minutes d'une belle carte d'ensemble des 
reconnaissances faites au printemps. Le directeur du 
dépôt de la guerre en fut si satisfait qu'il la montra 
au ministre, et ce dernier l'examina avec un grand in- 
térêt. 

Au mois d'avril 1842, le gouverneur général revint 
à Oran pour s'entendre avec La Moricière sur les opé- 
rations à effectuer au printemps* 

11 voulait remonter le Chéliff avec une partie des 
troupes d'Oran, et opérer sa jonction sur l'oued 
Rouïna avec une colonne venant d'Alger sous les or- 
dres de Changarnier. La Moricière, pendant ce temps, 
couvrirait sa marche du côté du sud en parcourant les 
hautes vallées qui se déversent dans le Chéliff. 

Bugeaud comptait beaucoup sur cette opération pour 
achever la pacification des tribus voisines. Il tint avant 

(i) Maréchal Soult, ministre de la Guerre. 



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GUERHE CONTRE ABD-BL-KADER ^9 

tout à avoir son guide des colonnes et le levé du terrain 
parcouru. 

En conséquence, il donna Tordre au capitaine de 
Martimprey de quitter momentanément le général de 
La Moricière et de se rendre près de lui à Mostaga- 
nem. 

Cette expédition du Chéliff, renforcée de tous les 
goums de la contrée, commença le i5 mai i84a. 

Ce fut, écrivait le capitaine, un véritable triomphe. A la 
vue d'une masse aussi considérable de leurs coreligionnaires, 
réunis sous le drapeau français, les tribus de TEst furent 
entraînées à se soumettre, etc.... 

La jonction des troupes d*Oran et d'Alger s'effectua 
sans encombre et Martimprey, poussant sa marche 
jusqu'à Blidah, eut le plaisir d'y rencontrer son frère 
Auguste, alors capitaine adjudant-major au 26* de 
ligne. 

Après quelques jours de repos, la colonne d'Oran 
reprit le chemin de sa province, sous les ordres du 
général d'Arbouville, commandant la subdivision de 
Mostaganem. «^ 

Mais avant de quitter le directeur de ses marches, 
le gouverneur général tint à lui témoigner sa bienteil- 
lance en le proposant pour chef d'escadron et en le 
citant dans son rapport Sur l'expédition. 

Le retour de la colonne se fît par Milianah et le gé- 
néral d'Arbouville ajouta aux fonctions du capitaine 
celles de la direction des affaires arabes. On était à la 
fin de juin et les étapes s'accomplirent par une chaleur 
accablante qui occasionna beaucoup de maladies. Tout 
le monde aspirait au repos et Martimprey, lui-même 
souffrant de l'entorse qu'il s'était faite l'année précé- 
dente, songeait à aller aux eaux de Bourbonne pour 
achever sa guérison. Il avait écrit à ce sujet au gé- 
néral Pelet pour savoir si ce dernier approuverait une 



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5o LE COMTE DE MARTIMPREY • 

demande de congé. Mais à ce moment les ordres du 
général de La Moricière vinrent déranger ses projets. 

Le commandant de la province maintenait en expé- 
dition les troupes qui arrivaient d'Alger et les envoyait 
chez les Flitta. Le capitaine, continuant la vie active 
qu'il menait depuis le mois d'avril, se vit entraîné 
dans de nouvelles courses, et dut renoncer à son congé. 
Après avoir assité à un combat près de Sidi Mohamed- 
ben-Aïssa, il quitta Je général d'Arbouville pour re- 
joindre La Moricière à Mascara. 

Après avoir fait avec lui une marche dans le sud-est 
jusqu'à Taguin, visité les ksours de Chellala et de Ben- 
Hammade, il rentra dans le Tell et assista, près de 
Loha, à une rencontre imprévue entre les soldats de 
la colonne et de nombreux cavaliers commandés par 
l'Emir en personne. Ce dernier fut mis en déroute 
et faillit être pris. 

Les derniers mois de l'année s'écoulèrent encore en 
expéditions qui eurent, pour la carrière du capitaine, 
une importance exceptionnelle. Le i3 novembre i842, 
il fut promu chef d'escadrons d'état-major. Ce grade 
supérieur, qui décide de l'avenir des officiers, lui était 
décerné à 34 ans et le plaçait dans une position hors 
ligne. Très connu maintenant dans l'armée d'Afrique, 
apprécié comme un officier de choix par des chefs 
célèbres, tels que Bugeaud, La Moricière, Bedeau, 
Changarnier, par d'autres très en vue qui allaient bien- 
tôt s'élever aux premiers rangs de la hiérarchie, tels 
que Pélissier, Randon, Cavaignac, Saint-Arnaud, Bos- 
quet, ayant fait toutes les expéditions d'Oran depuis 
i835 et obtenu plusieurs citations, lié d'amitié avec le 
général de La Moricière, il était sûr désormais de par- 
venir aux grades les plus élevés. Comme il récrivît 
alors, « ce fut le plus beau moment de sa jeunesse ». 

Mais, comme il arrive souvent, un accident faillit, 
quelques jours après, anéantir toutes ses espérances. 



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GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER 5l 

C'était en novembre. Les cavaliers du capitaine de 
Forton venaient d'exécuter une razzia sur la tribu in- 
soumise des Keraïch. Le commandant de Martimprey 
reçut l'ordre de protéger leur retour avec deux compa- 
gnies d'infanterie. Il fut ainsi entraîné dans un enga- 
gement au cours duquel il fut atteint d'un coup de 
feu en pleine poitrine. La blessure était grave; mais 
elle fut bien soignée. Il resta immobilisé pendant un 
mois à Mascara. Ce long repos suffit à le remettre. 
A la fin de l'année, il était prêt à reprendre sa vie 
d'expédition. Il reçut à cette époque, presque en même 
temps, des félicitations et des condoléances. Le général 
Pelet, son chef topographique, lui écrivit que son 
avancement <( serait salué par les acclamations de tout 
le corps d'état-major et de Tarnaée d'Afrique tout en- 
tière ». Deux jours après, il lui renouvelait ses compli- 
ments. 

Paris, le 26 novembre 1842. 
Mon cher Commandant, 

C'est avec une bien vive satisfaction que j'ai appris votre 
nomination. Le zèle et le dévouement dont vous n'avez 
cessé de donner des preuves méritaient la récompense que 
vous venez d'obtenir, et je n'hésite pas à dire que tous vos 
camarades applaudiront à votre avancement. 

Par décision du 18 de ce mois, M. le Maréchal vous a 
maintenu au service topographique d'Oran. Cette disposition 
me fait d'autant plus de plaisir, qu'il m'eût été difficile de 
vous désigner un successeur, qui par sa connaissance du 
pays, pût ^e rendre aussi utile que vous. 

Le Pair de France, 
Lieutenant général Directeur, 
Pelet. 

Au commencement de i843, la santé du comman- 
dant était si bien rétablie que ilc général de La Mori- 



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52 LE COMTE DE MARTIMPREY 

cière le chargea, en rentrant à Oran, de visiter quatre 
tribus turbulentes, de leur imposer des contributions 
de guerre et de consolider leur soumission. 

Quoiqu'il trouvât l'une d'elles, les Medgeers, en ar- 
mes, le fusil haut, prête à combattre, il réussit dans 
sa mission, grâce à une fermeté qui produisit un excel- 
lent effet. 

De nouvelles fonctions l'attendaient à Oran. Il de- 
vait y « prendre la direction des affaires arabes de la 
subdivision, puis centraliser la statistique et tous les 
documents relatifs à l'existence politique et matérielle 
des tribus de la province (i) ». Les chefs des bureaux 
arabes des autres subdivisions, parmi lesquels se trou- 
vaient le commandant Bosquet et le capitaine Charras, 
tous deux officiers d'artillerie, avaient ordre de corres- 
pondre avec lui. Il fut en même temps nommé mem- 
bre de la commission administrative instituée à Oran. 

Ces attributions, nouveau témoignage de la con- 
fiance du général de la Moricière, montrent que, tout 
en se distinguant dans le service d'état-major, Mar- 
timprey avait acquis, comme officier des affaires ara- 
bes, une réputation incontestée. 

Dans la commission administrative dont il faisait 
partie, il eut à s'occuper du budget des recettes et des 
dépenses, de la délimitation du terrain civil concédé 
aux colons et de nombreux travaux d'utilité publique, 
tels que le barrage du Sig, les salines d'Arzew, la con- 
servation des forêts, etc. 

Pour la délimitation du territoire civil, il fut amené 
à reconnaître les terres de l'ancien beylick,* usurpées 
depuis la conquête par les tribus qui les avoisinaient. 
Il put ainsi faire inscrire sur les registres du domaine 
cinq mille hectares d'excellentes terres. Elles furent 
exploitées de suite et devinrent le point de départ des 
terrains de colonisation. 

(i) Souvenirs d'un officier d^ état-major. 



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GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER 53 

En réalité, ces travaux furent le début de rexistence 
civile, politique et administrative de la province 
d'Oran. Martimprey, toujours modeste, en reporta le 
mérite au général de La Moricière. Ils eurent aussi pour 
résultat de faire définir d'une façon précise, les attri- 
butions des officiers des affaires arabes. Enfin ils lui 
permirent de compléter avantageusement les cartes 
qu'il avait commencées. Il put y tracer les divisions 
naturelles du pays, le Tell, le grand et le petit désert. 
En réunissant les levés de ses nombreux itinéraires et 
ceux qu'il avait exécutés autour des villes, il réussit 
à établir une nouvelle carte d'ensemble de la province 
et l'adressa au général Pelet, au commencement de 
1843, en l'accompagnant d'une lettre qui en faisait 
voir l'importance. 

Mascara, le i6 janvier i843. 
Mon général, 

Conformément à votre intention de recevoir communi- 
cation des travaux de statistique que le général de la Mori- 
cière m'a donné Tordre d'exécuter, j'ai l'honneur de vous 
adresser le calque d'une carte au i/4oo.ooo, présentant les 
divisions administratives instituées par l'autorité française, 
dans la province d'Oran. Elles sont écrites en rouge. Le nom 
des tribus et tout ce qui est primordial est en noir. 

J'aurais voulu de plus tracer sur la carte la limite actuelle 
des soumissions, comme aperçu de l'état politique de la 
province. Craignant la confusion dans le dessin, je4;ne suis 
décidé à vous indiquer ici cette limite par un jalonnement 
de points; pour cette indication, j'ai pris la situation des 
choses au i5 décembre i843i c'est-à-dire, précédemment aux 
opérations des divisions de Medeah, Milianati, Mostaganem 
et Mascara dans le bas Chélif... 



Le chef d*escadron d' état-major, 
DE Martimprey. 



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54 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Les travaux du commandant, moins éclatants que 
les combats auxquels il avait assisté, avaient, cepen- 
dant, pour la consolidation de notre conquête algé- 
rienne, des conséquences inappréciables. « Nous étions 
passés, dit-il, de l'obscurité à la lumière et, bien que 
nous eussions à poursuivre une guerre pleine de cruel- 
les nécessités, il nous était permis de nous livrer aux 
douces espérances d'une pacification définitive et plei- 
ne d'avenir (i). » 

Tandis qu'il achevait à Oran la mission qui lui 
avait été confi.ée, l'occupation du reste du pays se pour- 
suivait activement : le poste de Tiaret était fondé en 
avril i843, près de Tagdempt; ceux de Saïda et de 
Sidi-bel-Abbès étaient créés à la même époque; les sou- 
missions s'étendaient autour d'Orléansville et de Tlem- 
cen. L'Emir, qui voyait ces progrès ruiner peu à peu 
sa puissance, apparut tout à coup dans la plaine 
d'Eghris, chez les Hachem-Garabas, près de Mascara. 
Pendant ce temps, sa smala était enlevée à Taguin, le 
10 mai i843, par le duc d'Aumale. Cet événement, 
d'une portée considérable, ne découragea pas Abd-el- 
Kader; et le gouverneur, apprenant sa présence chez 
les Hachem, ordonna au général commandant la sub- 
division d'Oran de renforcer Mascara. Celui-ci forma 
aussitôt une colonne avec le 9* chasseurs à pied qui 
arrivait de France, tous les détachements disponibles 
et i.s^oo cavaliers du Maghzcn, commandés par l'agha 
Mustapha. II la confia au chef d'escadrons de Martim- 
prey qui devait, avec elle, rallier La Moricière. Il ac- 
complit cette petite opération sans obstacle, et revint 
ensuite à Oran. 

Au commencement de juin, il reçut une mission ana- 
logue et fut chargé de conduire à Mascara un fort 
convoi de poudre et de matériel d'artillerie. Il était 

(i) Souvenirs d^un officier d'' état-major 



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GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER 55 

escorté par El M^zari, nouveau chef des cavaliers du 
Maghzen, remplaçant Fagha Mustapha récemment tué 
dans une rencontre. Après avoir déposé ses voitures 
à Mascara, il conduisit ses cavaliers au général de La 
Moricière, le rejoignit sur le Menafsa et resta près de 
lui pour concourir à ses opérations. 

Bientôt, le général l'envoya, avec le .même Maghzen, 
razzier, sur le haut Riou, les Beni-Meslem insurgés, 
qui émigr aient vers les hauts plateaux. Il livra à cette 
occasion, le i6 juin, un violent combat au goum de 
cette tribu qui soutint vaillamment la lutte et la pro- 
longea pour donner à Témigration le temps de s'éloi- 
gner. Néanmoins, l'engagement fit honneur au Magh- 
zen, à leur vaillant chef El Mezari et au commandant 
de l'expédition. 

Il campa sur le terrain du combat et, le jour suivant, 
rejoignit La Moricière qui fut néanmoins vexé de voir 
les troupeaux des Beni-Meslem lui échapper. 

Le lendemain soir, survint un incident qui fut en- 
core, pour Martimprey, une nouvelle leçon d'expé- 
rience. Dans la nuit, un Arabe de cette tribu vint le 
trouver et, quoique ses renseignements fussent des plus 
utiles, il ne crut pas devoir réveiller le général. Il ne 
le prévint qu'au lever du jour. Ce dernier voulut de 
suite questionner l'indigène et apprit alors qu'une nou- 
velle émigration, aussi forte que celle des Beni-Meslem, 
était en train de défiler à deux lieues de son camp. 
Il fit prendre les armes et lança ses cavaliers sur les 
traces indiquées. Malheureusement, il était trop tard; 
on ne put atteindre aucun dissident. La Moricière, 
mécontent, adressa de vifs reproches à Martimprey 
pour ne pas l'avoir prévenu assez tôt. Celui-ci, très en- 
nuyé, dut s'avouer qu'ils étaient mérités, et s'en sou- 
vint pour l'avenir. 

Il n'y avait plus qu'à rentrer à Tiaret, ce qui eut 
lieu dans les premiers jours de juillet. 



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56 LE COMTE DE MAKTIMPREV 

A peine arrivé, le commandant fut chargé de con- 
duire à Oran, par Mascara, un aide de camp du minis- 
tre de la guerre, le chef d'escadrons d'état-major Foltz, 
qui était venu suivre les dernières opérations. 

La mission, très simple en apparence, n'était pas 
facile. Le voyage de Tiaret à Mascara devait s'effectuer 
en pays ennemi, au milieu de tribus hostiles qui pré- 
paraient une nouvelle insurrection. 

Aussi, dès sa première étape, la nuit venue, Mar- 
timprey, qui s'était constitué à grand peine une petite 
escorte de dix-huit hommes du train, quitta le chemin 
suivi et alla bivouaquer à quelque distance, embusqué 
dans le fond d'un ravin. Il fît veiller son monde, les 
chevaux sellés et bridés. Une grande agitation, souvent 
troublée par des coups de feu, régnait aux environs. 

Il repartit au petit jour, à travers la plaine d'Eghris 
oîi régnait un silence de mauvais augure. Il eut ce- 
pendant le bonheur d'atteindre sans encombre Mas- 
cara, où on le croyait perdu, sachant que des canti- 
niers qui le suivaient avaient été massacrés. 

Le lendemain, i8 juillet, la ville fut attaquée par 
Abd-el-Kader, à la tête d'un millier d'hommes. Sa ten- 
tative n'eut aucun succès. Après une fusillade nourrie, 
il dut battre en retraite. Martimprey qui, dès les pre- 
miers coups de fusil, s'était porté sur le lieu du combat, 
voyant l'ennemi en fuite, se lança sur ses traces avec 
une quinzaine de cavaliers dont trois officiers: une 
troupe de spahis devait l'appuyer. Il put sabrer quel- 
ques traînards. Mais l'arrière-garde de l'Emir, voyant 
son faible effectif, revint sur ses pas et ouvrit le feu. 
Sur les quinze cavaliers, trois furent mis hors de com- 
bat et sa position allait devenir critique quand heureu- 
sement les spahis arrivèrent pour le dégager. Il se 
replia alors sur l'infanterie, après avoir recueilli les 
corps déjà décapités d'un maréchal des Jogis et d'un 
chasseur. Il se reprocha d'avoir causé leur mort en 



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GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER 67 

cédant à un entraînement qui était pourtant bien na- 
turel. 

Cette petite affaire avait néanmoins donné une cer- 
taine sécurité à la route qu'il devait sufvre jusqu'à 
Oran. Il quitta donc Mascara trois jours après, marcha 
rapidement jusqu'au Sig, y trouva i5o cavaliers de 
tribus fidèles qu'il prit comme escorte et parvint à 
gagner Oran sans encombre. 

Il y trouva le congé qu'il attendait pour se rendre 
à Bourbonne, dont les eaux lui étaient recommandées, 
et ne tarda pas à s'embarquer pour revoir la mère 
patrie. 

Ce fut pour lui une grande joie. Depuis l'année 
précédente, les événements l'avaient constamment 
forcé de retarder ce voyage qui lui était devenu néces- 
saire. Il put enfin s'occuper de sa santé, qui en avait 
grand besoin. 

A Paris, il fut reçu par le maréchal Soult qui l'in- 
terrogea longuement sur la province d'Oran et sur 
les créations jugées utiles à la pacification définitive 
du pays. Très renseigné sur cette question, il lui en 
fit un exposé complet, selon les vues du général de La 
Moricière. Le ministre lui en témoigna toute sa satis- 
faction. 

La seconde visite fut pour le général Pelet. Le direc- 
teur général du dépôt de la guerre le reçut en ami 
et l'installa pendant quelques jours dans les services 
du dépôt pour y mettre les cartes du Ministre au cou- 
rant. Il lui annonça la publication de son dernier tra- 
vail d'ensemble, la Carte politique et administrative 
de la province d'Oran, à 1/800.000. Il comptait l'a- 
chever pendant son séjour aux eaux. 

Elle permettait de saisir d'un coup d'œil les divi- 
sions de la province, l'extension de notre domination 



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58 LE COMTE DE MARTI.MPREY 

dans le sud, ainsi que les postes fondés, ou à fonder 
dans le Tell et sur sa limite (i). 

Ce fut pendant le séjour aux eaux du commandant 
que le général Bugeaud fut élevé à la dignité de Maré- 
chal de France. 

Martimprey partagea, à cette occasion, la joie de 
toute l'armée. 

A son retour de Bourbonne, le maréchal Soult lui 
donna de nouvelles preuves de sa bienveillance. A ce 
moment, la direction des affaires de l'Algérie au mi- 
nistère préparait un projet d'organisation des bureaux 
arabes « d'après lequel la direction des affaires arabes 
d'Alger, placée près du gouverneur général, devait 
correspondre directement avec les bureaux des divi- 
sions, des subdivisions et des cercles^ recevoir leurs 
rapports et leur donner des instructions. Dans ces 
conditions, la politique des tribus et leurs intérêts 
échappaient au commandement. Celui-ci n'était plus 
que le bras, le bureau arabe était la tête (i). » 

C'était le système de l'intendance militaire appli- 
qué aux bureaux arabes, créant, à côté du commande- 
ment, une puissance à peu près indépendante. 

Le projet était rédigé et allait être soumis à la si- 
gnature du Ministre, lorsqu'un heureux hasard per- 
mit au commandant d'en prendre connaissance. H 
s'empressa de faire un rapport détaillé dans lequel il 
signalait tous les vices du projet. Ii'intendant mili- 
taire qui était alors directeur des affaires d'Algérie fut 
exaspéré par la lecture de ses observations. La scène 
qu'il fît à Martimprey fut tellement vive que ce der- 
nier, jugeant qu'il n'avait plus rien à faire à Paris, 
partit le soir même pour Marseille et de là pour Oran. 

Peu de temps après il vit paraître le décret d'or- 
ganisation des bureaux arabes, et fut heureux de cons- 

(i) Souvenirs d^un officier d^étot-major. 



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GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER ÔQ 

tater qu'on avait tenu compte de ses idées. Il avait, 
dans cette circonstance, rendu un grand service à la 
cause algérienne. 

A son retour, il trouva la situ<ation générale amé- 
liorée. La puissance d'Abd-el-Kader était très dimi- 
nuée. La prise de la smala lui avait porté un coup irré- 
parable; son infanterie régulière était détruite et Tun 
de ses principaux khalifas, Sidi Emb'arek, venait d'être 
tué dans un combat. Désormais son prestige était 
presque anéanti et sa situation très précaire, ne lui 
permettait plus que des coups de main sans portée. 
Ce fut peut-être ce qui décida le commandant à céder 
à un de ses collègues, le bureau arabe d'Oran, qu'il 
dirigeait depuis quelque temps. 

L'Emir, voyant ses affaires tourner si mal en Al- 
gérie, se dirigea vers le Maroc pour y chercher un 
appui. La Moricière prévoyant une prochaine cam- 
pagne dans l'ouest, envoya Martîmprey à Tlemcen, 
avec mission de recueillir sur la frontière, sur ses 
tribus, sur leurs ressources, tous les renseignements 
susceptibles d'être utilisés. 

On était à la fin de i843, et l'hiver commençait 
lorsque Martimprey arriva à Tlemcen. Bedeau y com- 
mandait. Reçu par lui en camarade, il fut logé dans 
sa maison, invité à sa table et amené dans les courses 
que ce chef distingué faisait à chaque instant. Il cou- 
chait même dans sa tente, trop heureux de saisir l'oc- 
casion qui lui était offerte de se perfectionner au 
contact d'un homme de valeur. 

Sa première opération fut d'aller assister à la créa- 
tion du poste de Lalla-Magrnia qui devait être le pré- 
texte de notre guerre avec les Marocains. 

A son retour à Tlemcen, il trouva le maréchal Bu- 
geaud et La Moricière tous deux appelés par l'état poli- 
tique du pays. Martimprey causa avec eux de la situa- 
tion et, sachant que le gouverneur comptait maintenir 



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LE COMTE DE MARTIMPREY 



la tranquillité au moyen de calonnes légères, il en fît 
ressortir les inconvénients, ajoutant qu'il les croyait 
trop faibles au milieu de populations belliqueuses et 
« qu'un jour ou Tautre ces dispositions pourraient se 
payer chèrement (i) ». 

Cet avis déplut au gouverneur, qui ne put s'empê- 
cher, malgré son amitié pour le commandant, de lui 
faire une observation désagréable. Celui-ci ne dit rien; 
mais les événements ne devaient pas tarder à lui don- 
ner raison. Pendant cette année i844, les circonstances 
amenèrent le général Bedeau à confier à Martimprey 
divers commandements de troupes. C'était combler 
ses vœux, et ce fut pour lui une grande joie d'avoir 
à diriger de petites colonnes. Il s'acquitta de ces fonc- 
tions à l'entière satisfaction de son chef. 

Un jour, il partit avec deux bataillons, un escadron 
de chasseurs, deux pièces de campagne et une com- 
pagnie du génie pour ouvrir une route carrossable 
entre Tlemoen et Magrnia. Une autre fois, à la tête 
d'un détachement, il fut chargé de razzier les Ouled- 
Oulassa. Il leur enleva une position défensive avec 
deux escadrons de chasseurs d'Afrique auxquels il fit 
mettre pied à terre. 

Rentré à Tlemcen, il apprit du général Bedeau que 
les Beni-Amer, excités par l'agha Kadda-ben-Moktar, 
étaient prêts à s'insurger. Il reçut l'ordre d'arrAter cet 
agha au sein de sa tribu. Bedeau 'lui confia pour cela 
le 8* bataillon de chasseurs à pied et deux escadrons. 
Il partit avec huit jours de vivres, faisant courir le 
bruit qu'il allait mettre un terme aux incursions de 
quelques maraudeurs du sud. A son passage chez les 
Beni-Amer, divers chefs vinrent le voir pour se ren- 
seigner. La bonne réception qui leur fut faite en attira 
d'autres et, parmi eux, Kadda-bon-Moklar. Il fit aus- 

(i) Souvenirs d*un officier d* état-major. 



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GUERRE CO?iTRE ABD-EL-KADER 6l 

sitôt cerner sa tente et le prévint qu'il avait ordre de 
l'arrêter, en lui faisant observer qu'il ne l'avait pas 
appelé. C'eût été une perfidie à laquelle il ne se 
serait jamais prêté. L'agha se résigna comme un vrai 
musulman, fut ramené à Tlemcen et de là déporté en 
France. Plus tard, la soumission de l'Emir permit 
de lui rendre sa liberté. 

Suivant son habitude, le commandant utilisait tou- 
jours ses courses en faisant le levé des contrées qu'il 
traversait pour la première fois. Sous ce rapport, son 
séjour à Tlemcen lui avait permis de compléter la 
topographie de la subdivision, jusque-là peu connue, 
et de recueillir sur les tribus voisines de la frontière 
des documents que le maréchal Bugeaud ne devait pas 
tarder à utiliser. Martimprey se rendit à Oran pour 
les mettre au net et revint ensuite à Tlemcen en pas- 
sant par son ancien bivouac d'Aïn-Bridia. Mal lui en 
prit; il y gagna de forts accès de fièvre qui lui cau- 
sèrent une faiblesse extrême. Son ordonnance fut 
atteint comme lujl; ses chevaux, exposés plusieurs 
nuits de suite à des pluies froides et pénétrantes, tom- 
bèrent aussi malades. Rien ne marchait plus dans sa 
petite smala. 

Ces jours d'épreuve, que tous les officiers d'Afrique 
ont connus, furent durs à passer. Heureusement ils 
furent assez courts et lorsqu'au mois de mai le beau 
temps reparut, il était déjà en convalescence, et fut 
bientôt remis. 

La Moricière, inquiet de l'agitation des tribus de 
l'ouest, venait d'arriver. Le poste de Magrnia s'ache- 
vait et les troupes chargées de sa défense étaient cam- 
pées sur ses abords. On allait être forcé de faire recon- 
naître notre domination à l'ouest par le sultan du 
Garb. 

Le général de La Moricière ne tarda pas à apprendre 
que ce dernier, considérant la création de Magrnia 



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02 LE COMTE DE MARTIMPREY 

comme un acte d'hostilité, concentrait à Oudjda d'im- 
portants contingents. Il faisait en même temps cou- 
rir le bruit qu'il préparait une invasion du territoire 
oranais par deux fortes masses de troupes, opérant, 
l'une par les plaines de Magrnia, l'autre par les hauts 
plateaux. Le général rassembla aussitôt à Magrnia six 
bataillons, quatre escadrons et huit bouches à feu, le 
tout à l'effectif de 4.5oo hommes. Puis il prévint le 
gouverneur en lui demandant à la fois sa présence et 
des renforts. 

Martimprey, qui le secondait activement, se rendit 
avec lui au marabout de Sidi-Aziz, à la fin de mai, 
avec une faible colonne. 

Le 3o, apercevant au loin une grande masse de cava- 
lerie, le général l'envoya en reconnaissance aux avant- 
postes. Il en revint bientôt annonçant une attaque 
imminente, qui se produisit peu d'înstajits après. 
Mais déjà nos dispositions étaient prises. L'ennemi, 
reçu par des feux bien dirigés, ne tarda pas à plier. La 
Moricière prit l'offensive et lança ses escadrons. Les 
cavaliers marocains, sabrés et bousculés, s'enfuirent à 
Oudjda. Ils avaient été entraînés au combat par un 
chérif, parent du sultan, qui leur avait promis la 
victoire. 

Le soir même, le général rentrait à Magrnia avec 
Martimprey. Dans les premiers jours de juin, Bugeaud 
rejoignit son lieutenant et prit le commandement. 

Le i5, une entrevue eut lieu entre Bedeau et le 
caïd d'Oudjda, El-Guennaoui. Martimprey fut envoyé 
par La Moricière en avant de Magrnia, sur un mou- 
vement de terrain d'oii il pouvait suivre des yeux le 
général Bedeau. Resté seul sur le point qu'il avait 
choisi, le commandant y fut attaqué par les Marocains 
et fut un instant en danger. Un caïd, heureusement, 
vint le dégager et l'engagea à se retirer s'il ne vou- 
lait pas être massacré. La Moricière le rappelait au 



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GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER 63 

même instant. Bedeau reparut de son côté, sain et sauf, 
sans avoir rien obtenu. 

Nous commencions notre marche en retraite, lors- 
que Bugeaud, survenant avec quatre bataillons, fit 
faire demi-tour, prit Toffensive et marcha sur Oudjda. 
Ce mouvement inattendu surprit Tennemi qui battit en 
retraite par la plaine de la rive gauche de Toued Mouï- 
lah. Martimprey, sachant que, dans cette partie de son 
cours, cette rivière n'offrait aucun gué, en prévint 
La Moricière et le gouverneur, en leur faisant entrevoir 
la possibilité d'acculer les Marocains sur un obstacle 
infranchissable. 

Bugeaud ordonna aussitôt de les attaquer, après une 
conversion à droite, qui obtint le résultat prévu. Plus 
de 3oo Marocains furent tués et, avec leurs têtes les 
spahis élevèrent une pyramide sur le bord de la rivière. 

On revint à Magrnîa; puis, le 19 juin, l'armée alla 
occuper Oudjda, oîi Martimprey accompagna le géné- 
ral de la Moricière. Il y eut alors, avant la bataille 
d'Isly, diverses opérations guidées par le commandant 
qui lui valurent les compliments de ses chefs. On 
arriva ainsi au mois d'août. L'armée s'était renforcée 
et comprenait maintenant 18 bataillons, 19 escadrons, 
800 cavaliers indigènes et 20 bouches à feu. 

Le gouverneur général résolut de marcher sur les 
masses ennemies que le fils du sultan du Maroc, Sidi 
Mohamed, avait rassemblées à une dizaine de lieues 
de distance sur les mamelons appelés Coudiat Muley- 
Abd-er-Rhaman. Il chargea Martimprey de lui dessiner 
le fameux dispositif en losange qu'il avait adopté pour 
la marche en avant; puis, de choisir ses guides, de 
s'entendre avec eux et de les diriger. 

Les levés que celui-ci avait exécutés sur* la frontière 
lui avaient fait connaître tous les terrains environnants. 

Le i3 août, l'armée quitta de nouveau Magrnia et 
reprit sa marche le lendemain au point du jour. 



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€4 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Martimprey guidait la tête de colonne qui s'atten- 
dait au combat. Il la conduisit sur les gués de Toued 
Mouïilah, qui furent franchis sans obstacle, et l'enga- 
gea ensuite dans la vallée d'un affluent de droite de 
l'oued Isly. Cinq à six cavaliers marocains se reti- 
raient devant lui en tiraillant; nos éclaireurs avaient 
ordre de ne pas répondre. 

Ce prélude de la bataille d'Isly, dans lequel Martim- 
prey avait, depuis la veille, une responsabilité spé- 
ciale, a été raconté par lui dans les termes suivants : 

Nous nous avancions dans un ordre parfait. Le maréchal, 
avec son état-major, se maintenait à gauche et à hauteur de la 
tête de colonne. — Martimprey, cria-t-il, êtes- vous sûr de 
la direction P — Oui, Monsieur le Maréchal, m'empressai- je 
de répondre. — Bono, reprit-il d'une voix de stentor qui, 
entendue de toute Tarmée, souleva dans les rangs une ru- 
meur bruyante d'hilarité pleine de confiance. 

Enfm, un fort détachement était venu nous reconnaître 
et s'était rapidement retiré. 

En arrivant à Djerf-Hakdar, où Tlsly fait un angle pro- 
noncé, nous découvrîmes sur la rive gauche trois grands 
camps de tentes blanches, de même forme, contenant entre 
eux de 18.000 à 20.000 hommes. La tente du fils de l'Em- 
pereur dominait le camp principal. 

Les contingents des tribus étaient groupés autour des 
trois camps; partout régnait un mouvement que notre ap- 
proche justifiait. Des cavaliers ne tardèrent donc pas à 
accourir et à engager une tiraillerie assez vive avec nos 
chasseurs à pied d'avant-garde, déjà embusqués le long de 
risly qui se présentait devant nous. La tête de colonne en 
était à quatre cents pas. 

Le maréchal prescrivit dq faiire halte et de prendre 
Tordre de combat par bataillons échelonnés, se flanquant 
de proche en proche. Il fallait passer la rivière pour aborder 
les camps, notre véritable objectif. 

Dans ce moment, un colonel fit au maréchal l'observation 
quo le terrain accidenté de la rive gauche i\e permettrait pas 



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GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER 65 

d*y employer la cavalerie et d*y conduire du canon. Le 
maréchal m'interpella. Je lui garantis sur ma tête de le 
bien conduire par la rive gauche. Aussitôt il donne le signal 
de se porter en avant. 

Je courus à la rivière, dont les balles ridaient l'eau. Une 
rampe excellente, la seule peut-être à une lieue au-dessus 
et au-dessous, qui fut large et praticable sans travail, s'offrait 
devant moi. 

La colonne du centre qui suivait l'artillerie de campagne 
s'y engagea, la franchit sans encombre et remonta avec la 
mèipe facilité sur l'autre rive, après avoir traversé un gué 
solide et sans profondeur. 

A partir de ce moment, l'affaire fut générale. 

A trois heures du soir, nos bivouacs occupaient l'emplace- 
ment du camp du fils de l'Empereur. 

La bataille d'Isly eut un effet moral extraordinaire. 

La paix s'ensuivit. Elle fut signée à Tanger, le lo septem- 
bre i844 (i). 

Ce grand événement de guerre, qui consacra d'une 
manière définitive notre conquête algérienne, avait 
laissé dans l'esprit du commandant de Martimprey 
un souvenir ineffaçable. Et lorsque, quinze ans plus 
tard, devenu commandant en chef, il nous conduisit 
sur le terrain de la bataille, après avoir vaincu les 
Beni-Senassen, ce fut avec une joie non dissimulée 
qu'il nous fît élever un monument commémoratif 
sur l'emplacement même de la tente du prince Sidi- 
Mohamed. 

Peu de jours après ce grand succès, Martimprey 
revint à Magrnia avec le général Bedeau. 11 fut chargé 
de l'installation des troupes au camp de Djemâa-Ba- 
zaouat, tandis que le maréchal s'embarquait pour 
Alger. 

Lorsque les chaleurs furent passées, l'état sanitaire 

(i) Soavenin d*an officier d^état-major 



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66 LE COMTE DE MARTIMPREY 

s'étant amélioré, La Moricière remit ses soldats en mou- 
vement. Il fit d*abord exécuter par le commandant, 
une reconnaissance de la route de Djemâa-Razaouat 
à Tlemcen, l'emmena ensuite dans une course le long 
de la frontière, puis revint avec lui à Tlemcen, atten- 
dre le général Gavaignac qui remplaçait Bedeau, pro- 
mu divisionnaire. 

Le commandant assista, dans cette ville, à la tou- 
chante entrevue qui eut lieu, en novembre, entre 
La Moricière et Gavaignac. Emus jusqu'aux larmes, ils 
s'embrassèrent avec effusion et parlèrent du passé, ftuit 
ans auparavant, Gavaignac, alors capitaine, avait com- 
mandé à Tlemcen, dans des circonstances difficiles. Il 
s'y retrouvait général à la tête d'une belle subdivision, 
et de tribus désormais soumises. 

Après l'avoir installé, La Moricière le quitta, lui 
laissant Martimprey pour l'accompagner dans sa tour- 
née de prise de possession. Ge voyage commença im- 
médiatement. Ils visitèrent ensemble Magrnia, Dje- 
mâa-Razaouat, Sebdou, les hauts plateaux, la fron- 
tière nnarocaine, Missiouine et la région boisée des 
Ouled-Elnar du Tell. Après six semaines de courses, 
ils revinrent à Tlemcen où Gavaignac rendit sa liberté 
au commandant. 

(Rentré à Oran, ce dernier y trouva une nouvelle mis- 
sion d'une importance politique de premier ordre. 

Il s'agissait de délimiter la frontière du Maroc. Le 
ministre avait envoyé dans ce but en Afrique le gé- 
néral de La Rue et désigné Martimprey pour lui être 
adjoint. 

Tous deux gagnèrent d'abord Tlemcen, au le com- 
missaire du gouvernement attendit l'arrivée d'un per- 
sonnage marocain, Si-Selaoui, délégué par le sultan du 
Gharb. 

Ge délai servit au commandant à préparer un tra- 
vail qui était la conséquence du traité de Tanger. 



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GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER &7 

C'était une tâche délicate qu'il a résumée dans ses sou- 
venirs. 



Je recueillais des renseignements sur la frontière, telle 
qu'elle existait du temps des Turcs, et je traçais la carte 
à mettre à l'appui du procès-verbal de délimitation. Dans 
le Tell, ce travail était facile; la carte que j'avais dressée 
l'année précédente et qui était entre les mains du ministre, 
«contenait toutes les indications nécessaires. Dans le Sahara, 
c'était beaucoup moins clair et je fus conduit à une erreur 
grave, en m'en rapportant aux témoignages du caïd de 
Tlemcen, Si Ammadi-Sakal, et de l'agha de la montagne de 
l'Ouest, Si ben-Abd-Allah. Ils nous certiflèrent que les Ouled 
Sidi Cheikh Garabas étaient marocains. 

(3e mensonge, car ce ne pouvait être une erreur, était 
léger à des musulmans, témoignant de la non appartenance 
aux chrétiens de populations musulmanes. 



Une entrevue solennelle fut convenue pour consacrer 
cette œuvre de délimitation. Elle eut lieu sous le 
<;anon du fort de Magrnia entre les délégués des deux 
nations, escortés par le général Cavaignac et le caïd 
d'Oudjda, tous deux à la tête d'une forte troupe. 

Après les salutations d'usage, suivies d'une collation 
et de cadeaux, les signatures furent apposées en mars 
1845 sur l'acte de délimitation et sur la carte qui eji 
<îontenait le tracé. Martimprey eut à signer également 
celle qu'il avait dressée. 

L'erreur volontaire des indigènes au sujet des Ouled- 
Sidi-Cheikh-Garabas souleva plus tard d'amers regrets. 

De retour à Oran, le commandant fit, par un temps 
affreux, une longue et pénible recoonaissance dans 
le but d'ouvrir une route à travers le Tessalah, vers 
Sidi-Bel-Abbès; puis il repartift avec La Moricière pour 
aller fonder à Daya un poste-magaain entre Sebdou 
et Saîda. 



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68 LE COMTE DE MARTIMPRET 

Il était dans cette région quand le colonel Géry, un 
des meilleurs officiers supérieurs de la province, alors 
commandant de la subdivision de Mascara, reçut Tor- 
dre de conduire une colonne dans le sud. 

Martimprey, qui avait préparé un itinéraire dans 
cette direction, jusqu'à Stitten, lui fut adjoint. 

Le i8 avril, la colonne étant formée, on quitta 
Saïda. La marche s'effectua à travers le chott Chergui. 
Les tribus nomades avoisinantes avaient fui vers le 
Sahara. Il fallut chercher à les atteindre. En marchant 
sur le ksar de Rassoul, qui appartenait aux dissidents, 
on échangea une vive fusillade avec des goums des 
Ouled-Sidi-Gheikh, qui suivaient la colonne. Le ksar 
fut occupé et détruit. 

On résolut de pousser jusqu'à Brizina, centre de 
ksours entourés de belles palmeraies, sur la limite du 
Sahara. On y parvint par le lit desséché de l'oued 
Mecheria, après un court engagement au Kreneg du 
même nom et un combat contre deux à trois cents 
fantassins aux abords de l'oasis. La colonne prit un 
peu de repos pendant son séjour au milieu des dattiers 
et, le i*' mai, elle fit sauter les murailles du ksar. 

Là, il fallut s'arrêter, les vivres étaient rationnés; 
on reprit le même jour la route du Tell. Un fort ras- 
semblement de cavaliers du sud, soutenus par des ti- 
railleurs à pied, attaqua alors la colonne; un combat 
eut lieu; l'ennemi fut mis en déroute et la marche 
continua. 

Le pays parcouru, de Rassoul à Brizina, avait un 
caractère particulier. Il laissait à ceux qui le voyaient, 
l'impression du désert, surtout à cette époque de l'an- 
née où l'été commençait et où les chaleurs, accrues 
par la nature sablonneuse du sol, devenaient acca- 
blantes. Le commandant, frappé par l'aspect de cette 
région, si différente de celles du nord de l'Afrique, 
écrivit plus tard à ce sujet : 



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GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER 6g 

Sou« ce grand ciel brûlant, sans nuage, d'un bleu foncé, 
notre colonne paraissait comme un point. Elle tenait bien 
peu de place ainsi, près de ces immenses soulèvements aux 
arêtes verticales, aux crêtes hérissées, dont le roc, couvert 
d'une couche ferrugineuse appliquée par fusion, réfracte au 
loin les rayons d*un soleil de feu. 

Le spectacle nouveau de cette nature grandiose et sévère 
m'impressionna vivement (i). 

Le commandant revint à Bassoul avec le chef de 
la colonne, gagna ensuite Toued Sidi-Nasseur et se 
dirigea sur Frendah, où il arriva au mois de juin. 

Pendant cette pénible expédition, il avait trouvé le 
temps de dresser une carte du pays et .de l'accompa- 
gner d'un mémoire, qui lui valut des remerciements 
du maréchal Soult. Il devait être reproduit en partie 
dans le compte rendu sur la situation de TAlgérie, 
adressé aux Chambres par le ministre. 

A son arrivée à Frendah, le commandant fut rap- 
pelé par le général La Moricière qui était aux envi- 
rons. Il fit avec lui plusieurs courses intéressantes et 
fut chargé d'établir le projet d'une nouvelle route des- 
tinée à relier entre eux les divers postes-magasins du 
sud. 

Il revint à Oran pour y organiser un service de sta- 
tistique de la province. En même temps, il fut autorisé 
à délivrer des litres de concession aux habitants du 
village de Medina-Djedida, nouvellement créé aux 
abords de la ville sur ses propres plans. 



(i) Dans cette course audacieuse vers rextréme sud, le colonel 
Géry était seconde par \e capitaine Deligny, alors chef des affaires 
arabo«i de sa colonne. Près de vin^rt ans après, en i864t pendant 
rînsurrection des Oulod-Sidi-Cheikh, Deligny, devenu général de 
division et commandant de la province, conduisait une colonne 
dans la même région. L'impreA^ion ressentie par le chef d'escadron 
de Martimprey, s'était communiquée à loue les officiers. Malgré la 
beauté de ces* oasis et le pittoresque des villages indigènes, c'était 
bien le Sahara, la grande steppe désertique qui vous apparaissait 
comme une région nouvelle^ imposante et désolée. 



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70 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Martimprey eut alors l'occasion de faire une excur- 
sion d'un nouveau genre. Le contre-amiral Rigodit, 
chef supérieur de la marine, allait visiter la côte ouest 
de nos possessions. Le commandant, ayant obtenu l'au- 
torisation de l'accompagner, visita avec lui les pré- 
sides espagnols et Gibraltar. A son retour à Oran, il 
trouva le général de La Moricière en partance pour 
Alger où il allait faire l'intérim du gouvernement géné- 
ral. Il devint lui-même chef d'état-major provisoire 
de la division, à la place de son ami le colonel de Crény 
qui était allé se marier en Normandie. Le général de 
Bourjolly commandait la province. 

Ces changements, joints à la dissémination de nos 
forces, avaient éveillé l'attention des Arabes et, pen- 
dant l'automne de i845, provoqué de divers côtés des 
mouvements de révolte. Ce fut alors que survint le 
désastre de Sidi-Brahim, où le colonel de Montagnac 
et sa petite troupe furent anéantis par les dissidents 
restés fidèles à Abd-el-Kader. Dans la même contrée, 
le colonel de Barrai fut obligé de se réfugier dans le 
fort de Magrnia. Le général Cavaignac de son côté, 
après deux jours de combat contre les Traras insur- 
gés, fut rejeté sur Tlemcen. Toute sa subdivision se 
'souleva. A Aïn-Témouchen, une troupe de 25o soldats 
d'infanterie mit bas les armes devant des contingents 
indigènes et fut emmenée prisonnière. Des massacres 
isolés eurent lieu; des ponts furent coupés et les prin- 
cipales routes interceptées. 

Martimprey, alors à Oran, fut envoyé à Nemours 
pour se renseigner sur l'affaire du colonel de Monta- 
gnac. Il recueillit des détails sur ce malheur, visita 
la place, y installa un commandant supérieur et se 
rembarqua pour Oran. En route, il rédigea sur cet 
événement un rapport qui fut publié en France par 
ordre du ministre de la guerre. 

Au reçu de ces tristes nouvelles, La Moricière arriva 



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GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER 7I 

d'Alger avec des renforts, prit avec lui Martimprey 
et partit de suite en expédition. Ce fut une nouvelle 
période de combats meurtriers. Le commandant se ren- 
dit ainsi avec son chef au col de Thaza où on rallia 
le général Gavaignac. De là on gagna Nemours pour 
s'y ravitailler et marcher sur Nedromah. Pendant ce 
trajet, la colonne livra un violent combat aux Beni- 
Menir, soutenus par des réguliers d'Abd-el-Kader. Après 
les avoir battus et repoussés, elle fut attaquée par des 
milliers de Kabyles qui voulaient l'empêcher de ga- 
gner Aïn-Kebira. Elle leur fit subir de grandes pertes 
et les dispersa. 

D' Aïn-Kebira, le commandant se rendit avec La Mo- 
ricière chez les Traras révoltés qui furent, décimés à 
Bab-el-Hadid et forcés de s'humilier devant le vain- 
queur. On revint ensuite à Nedromah d'où Martim- 
prey partit avec quatre escadrons pour conduire des 
Uessés à Nemours et en ramener un convoi. Il se diri- 
gea ensuite avec son général sur Mascara d'où ce der- 
nier réussit à rouvrir les communications avec Oran 
et Mostaganem. 

A son arrivée dans cette ville, il eut une surprise 
agréable, sa nomination de lieutenant-colonel datée 
du 25 octobre i845. En quittant le ministère, le maré- 
chal Soult avait tenu à lui donner cette dernière mar- 
que d'estime. Cette • récompense accordée spontané- 
ment par l'illustre lieutenant de l'Empereur était inap- 
préciable. Il y fut d'autant plus sensible qu'il ne s'y 
attendait pas, n'ayant encore que trois ans de grade 
de commandant. Malgré cela, cet avancement parut 
à tous parfaitement mérité. Il en reçut de nombreuses 
félicitations. Celle du général Pelet lui fut particu- 
lièrement sensible. Ce dernier lui écrivit, le 6 no- 
vembre : 



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72 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Mon cher Colonel, 

Vous connaissez depuis longtemps le vif intérêt que je 
vous porte; je n'ai donc pas besoin de vous dire tout le plaisir 
que j'ai éprouvé en apprenant votre nouvelle promotion. 
Personne plus que moi na rendu justice à votre zèle et à 
vos travaux, et vous pouvez être assuré que je saisirai tou- 
jours avec empressement les occasions qui se présenteront 
de vous être utile. 

Le Pair de France, 

Lieutenant général Directeur général^ 

Pelet. 

Martimprey était maintenu à la disposition du gou- 
verneur général, qui le laissa auprès de La Morîcière. 
Celui-ci en fut très heureux; il l'amena chez les Sda- 
mas qu'il comptait châtier. Martimprey reçut plu- 
sieurs fois à cette occasion des commandements de 
troupes avec lesquelles il eut à livrer divers combats 
et à exécuter plusieurs razzias, notamment sur les 
Tenmasnias et les Hachem-Cheragas. Ses courses le 
conduisirent à Medrossa d'où il fut lancé avec quatre 
escadrons contre le shérif Bou-Maza, dont la présence 
venait d'être signalée. Il le mit en fuite et lui enleva 
une émigration nombreuse, suivi par La Moricière qui 
se disposait à le soutenir avec l'infanterie. 

A ce moment, divers changements eurent lieu dans 
l'armée d'Afrique. Le plus remarqué fut celui du co- 
lonel Pélissier qui quitta l'état-major général pour 
prendre le commandement de la subdivision de Mosta- 
ganem. 

On avait atteint l'année i846. Les courses conti- 
nuaient ardentes et fructueuses. Le lieutenant-colonel 
assista ainsi à la soumission des Sdamas, visita avec 
La Moricière Frendah et Tiarct. 11 fut ensuite dirigé 
sur les campements des Harrar, qu'il razzia après 
une poursuite de plus de quatre lieues. 



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GUERRE CONTRE ABTl-EL-KADER 78 

De retour à Saïda, il retrouva son général, qui lui 
confia sa cavalerie et un bataillon pour aller punir 
les Beni-Fouaga de leurs pillageô de convois. 

Ces expéditions répétées avaient ramené le calme 
dans les tribus et rétabli notre autorité. 

Le général reprit la route d*Oran et envoya Martim- 
prey à Mostaganem pour y organiser une colonne 
dont il devait être le chef d'état-major, avec le colonel 
Vaneddeghem, du i6* de ligne, pour chef. En deux 
jours, tout fut prêt. Quatre bataillons, deux pièces de 
montagne, un peloton de chasseurs d'Afrique et une 
centaine de cavaliers indigènes partirent pour opérer 
dans la vallée du Chéliff, où Ton imposa de fortes 
amendes aux Medgeers et surtout aux Hadars qui vou- 
lurent combattre et furent rudement châtiés. La co- 
lonne razzia encore les tribus de la rive droite du 
Chéliff, puis prit position à Bel-Hassel pour surveiller 
les parties basses du fleuve de la Mina et la turbulente 
tribu des Flitta. Elle y fut rejointe par le lieutenant- 
colonel Bosquet que Martimprey avait momentané- 
ment remplacé. Ce dernier retourna alors auprès du 
général de La Moricière sur Toued el Haddad et partit 
avec lui pour Tiaret. 

Il quitta bientôt ce poste pour refouler, vers le sud, 
l'Emir lui-même, qui venait de faire une pointe sur 
le TeU. 

Les tribus des Harrar et des Ouled-Grélîff, qu'il avait 
soulevées, furent promptement ramenées dans le de- 
voir. 

On était alors au printemps de i8/|6. Désormais, le 
Tell était tranquille et La Moricière put enfin s'occu- 
per des questions de colonisation qui étaient pour lui 
le véritable but de notre conquête. 

Pour ces intéressants travaux, le lieutenant-colonel 
était encore son collaborateur le plus utile. Dès qu'il 
fut libre, il l'envoya à Oran « délimiter les territoires 



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y4 LE COMTE DK MABTIMPREY 

nécessaires à rétablissement de vingt-cinq mille co- 
lons européens entre Oran, Mostaganem et Mascara ». 

C'était une étude difficile. Il fallut d'abord constater 
Tétat des propriétés arabes. Le lieutenant-colonel y 
consacra un mois entier pendant lequel il fut absorbé 
par un travail a^ssidu, qui lui prit souvent, à cheval 
ou sous la tente, quinze heures sur vingt-quatre. La 
miso au not du dessin et la rédaction des mémoires 
s'achevaient, quand le général le rappela à Oran. 

11 en partit avec lui, au mois de mai, pour se rendre 
à Frendah. C'est dans ce poste que La Moricière pré- 
para un projet de création, dans chaque province, 
d'une préfecture chargée de l'administration civile et 
destinée à remplacer, avec le temps, l'autorité mili- 
taire. Martimprey le jugea prématuré et son apprécia- 
tion fut justifiée par le mauvais accueil qu'il reçut 
au gouvernement général. 

Une partie de ce travail portait la signature du 
lieutenant-colonel, qui se trouva, à cette occasion, mêlé 
à un nouvel incident. 

Quand le gouverneur était absent d'Alger, le com- 
mandant de la province avait le droit d'envoyer direc- 
tement au ministre la copie des rapports qu'il adressait 
à Alger. 

La Moricière voulut user de ce droit. Martimprey ve- 
nait d'obtenir un congé et allait partir pour Port-Ven- 
dres. Le général lui confia le double de son travail 
au moment où il expédiait l'original au gouverneur 
général. 

Ce procédé était d'autant plus regrettable que le 
maréchal avait toujours été plein de bontés pour La 
Moricière, qui connaissait bien ses idées sur cette 
question. 

Avec son sens pratique, Bugeaud ne jugeait pa» 
opportun d'accorder une part de commandement aux 
administrateurs civils avant la pacification complète 



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GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER 'jb 

du pays. Or, la conquête de l'Algérie n'était pas en- 
core terminée. 

Quoi qu'il en soit, Martimprey, obéissant à son 
chef, porta le double de son projet au général de La 
Rue, directeur des affaires de l'Algérie à Paris, qui le 
mit de suite à l'étude. 

Après avoir passé quarante jours en France, le lieu- 
tenant-colonel regagna Oran, où il trouva sa nomina- 
tion de chef d'état-major de la division, en remplace- 
ment de son ami, le colonel de Grény, appelé à Alger 
comme sous-chef d'état-major général. 

Le maréchal Bugeaud avait annoncé sa prochaine 
arrivée. Déjà, sans plus attendre, il avait adressé de 
vifs reproches à La Moricière pour l'envoi de son tra- 
vail au ministère et l'avait fait publier avec une réfu- 
tation sévère. Certaines phrases du lieutenant-colonel 
relatives aux indigènes y étaient particulièrement blâ- 
mées. 

Le Maréchal avait raison, écrivit plus lard Martimprey, 
qui avait cédé aux désirs de son général et conclu, dans son 
travail, à la nécessité de prélever sur les Arabes, les terres 
qu'ils avaient en excédent, pour les livrer à la colonisa- 
tion (i). 

L'entrevue du gouverneur et du général de La Mori- 
cière fut des plus froides. Désormais, les relations 
de service devinrent impossibles entre ces deux chefs 
qui avaient eu une part si belle à la conquête de l'Al- 
gérie. 

Le lieutenant-colonel ne put s'empêcher d'attribuer 
à oe fait l'animosité que le gouverneur montra désor- 
mais pour le général, sentiment qu'il qualifie d'in- 
juste, mais qu'il croit avoir été entretenu par des exci- 
tations maladroites. 

(i) Souvenirs d*un officier d^état-major. 



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y 6 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Il en fut d'autant plus peiné qu'il connaissait la 
bîenvf^il lance du maréchal et qu'il lui était aussi dé- 
voué qu'à La Moricière. 

Du reste, le procédé de ce dernier ne pouvait être 
considéré que comme un acte d'indiscipline. Quoi qu'il 
en soit, le projet administratif de La Moricière devait 
être avant peu cx)nsacré par un décret. 

A la suite de cette affaire, le commandant de la 
province, ayant dû faire une absence, fut remplacé 
par le général d'Arbouville. ï^ directeur des affaires 
arabes, le lieutenant-colonel Walsin, ayant pris, lui 
aussi, un congé, ses fonctions furent confiées au chef 
d'étal-major de la division. On savait qu'un surcroît 
de travail, même considérable, n'était pas fait pour 
Fef frayer. 

Comme il était tout acquis aux idées colonisatrices 
de La Moricière, il profita du répit que lui laissaient 
les Arabes pour préparer la réalisation du projet de 
colonisation. Des crédits avaient déjà été ouverts pour 
accorder des indemnités aux indigènes usufruitiers du 
sol qu'on allait accaparer et pour acheter aux proprié- 
taires les terrains enclavés dans les limites de nos 
tracés. On agrandit ainsi le domaine de l'Etat d'éten- 
dues considérables. 

Martîmprey était persuadé que ces mesures avaient 
une grande importance pour l'avenir de la colonie et 
que c'était le seul moyen pratique de « féconder par 
le travail la terre conquise au prix de tant de sang (i) ». 

I/îdée qu'il préconisait était assurément pratique, 
pourvu qu'elle fût appliquée au moment opportun. 
Mais il n'en fallait pas moins prévoir qu'une des pre- 
mières tendances de l'administration civile serait de 
renverser le pouvoir militaire et de se substituer à lui 
aux dépens peut-être des populations indigènes. C'est 

(i) Souvenirs d^un officier d^éUtt-major, 



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GUERRE CONTRE ABD-BL-KADER 77 

ce qui arriva quelques années après. Et quand le lieu- 
tenant-colonel de Martimprey, devenu commandant 
en chef, trouva dressée devant lui comme adversaire 
cette même autorité civile dont il avait été un des 
premiers promoteurs, peut-être regretta-t-il Tardeur 
qu'il avait mise en i846 à préparer son avènement. 

Le maréchal Bugeaud voulait, lui, des colonies 
militaires. Ses théories ne pouvaient réussir, parce 
que les colons militaires devaient toujours manquer 
des mises de fonds et de Texpérience nécessaires. 

Mais, de toutes façons, il eût été sage de laisser 
Tadministration des colons à l'autorité militaire, tant 
que les ferments de révolte étaient à redouter parmi 
les indigènes. 

En tout cas, désormais, un conflit existait entre le 
maréchal et son premier lieutenant. Il devait avant 
peu se continuer à Paris, au sein même de la Chambre 
des députés, dont tous deux allaient être membres, et 
produire dans le public le plus fâcheux effet. Martim- 
prey, devenu l'admirateur et l'ami de La Moricière, 
fut naturellement entraîné à défendre ses idées, qui 
finirent par triompher. 

Pour le moment, pendant l'automne de i846, il 
avait à s'occuper, comme directeur des affaires arabes 
et chef d'état-major, du maintien de la paix dans la 
province. Son attention fut attirée sur la contrée qui 
s'étend au sud de la montagne de Tessalah. La tribu 
des Beni-Amer l'avait quittée pour se rendre près 
d'Abd-el-Kader, au Maroc. Par suite, la tranquillité de 
la région était compromise. Pour l'assurer, Martim- 
prey demanda la création d'un aghalik, qu'il fut chargé 
d'organiser et d'installer. Cette mesure eut un heureux 
résultat. 

Après différentes courses dans l'intérieur de la pro- 
vince avec son commandant intérimaire, il rentra à 



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76 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Oran, où il eut roccasion de revoir son frère Auguste, 
sur le point de rentrer en France avec son régiment. 

Pendant ce temps, le général d»* La Moricière pour- 
suivait une campagne électorale qui ne fut peut-être 
pas une heureuse in-spi ration. Elle réussit cependant, 
mais après des péripéties que le général tint à faire 
connaître à son chef d'état-major par la lettre sui- 
vante : 

Paris, le 21 octobre i846. 

Mon cher Martini,prey, 

Je vous remercie bien de votre lettre du 8 octobre... les 
renseignements précis qu'elle renferme sur Tétat des choses, 
ractivité avec laquelle vous continuez à pousser ce qui egt 
relatif à la colonisation, la sûreté et la logique avec laquelle 
vous conduisez toute cette affaire, me font un plaisir que 
vous comprendrez mieux que je ne pourrai vous l'exprimer. 

... J'ai été bien bas pendant deux mois... mais nos tra- 
vaux sur la colonisation restaient debout et les efforts du 
Maréchal (i) et de tous les siens, pour les discréditer, 
n'avaient fait que les grandir ; la grande réunion de 
membres influents des deux Chambres chez M. Giiizot avait 
produit un très mauvais effet pour les projets enfantés à 
xMger, qui ne reposaient point comme les nôtres sur un 
travail consciencieux et approfondi, comme celui que vous 
aviez fait; celte discussion, qui a eu quelque retentissement, 
avait été le signal d'une sorte de réaction en faveur des idées 
dont j'étais le représentant.... 

... Après mon élection, je suis arrivé à Paris; j'ai trouvé 
tout le monde au ministère disposé à faire réussir nos 
projets. Pendant mon absence, on avait toujours songé à 
s'en faire une arme contre la colonisation militaire (2). Au- 
jourd'hui, on espère que nous pourrons avoir un commen- 
cement d'exécution pour le printemps prochain, afin d'ap- 
puyer nos idées sur des faits accomplis.... 



(i) Bugeaud. 

(2) Préconisée par le gouverneur général. 



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GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER 79 

... U paraît qu'une lettre écrite par vous à Tanger et 
adressée à Roches, je suppose, aurait été envoyée par lui au 
ministère des affaires étrangères. M. Guizot l'aurait lue et en 
aurait été très frappé; il en a longuement parlé au général (i) 
<en lui disant que votre jugement sur les choses était l'appré- 
ciation la plus saine qu'il en ait encore vue; il a témoigné 
le regret de ne pas avoir fait plus ample connaissance avec 
'W)U8, etc. 

N'allez pas, après cette lettre, vous gonfler d'orgueil et 
devenir insupportable, etc... adieu, à bientôt et mille amitiés. 

Le lieutenant-génémty 

J>E LA MORIGIÈRE. 



La Morîcière rentra à Oran, à la fin de l'hiver sui- 
vant et Martimprey fut heureux de le revoir. 

En entrant à la Chambre élective, dit-il, le général avait 
-eu pour but de rechercher, pour ses projets de colonisation, 
les faveurs de l'opinion, bien éloignées jusque-là de leur 
^tre acquises. 

Le Gouverneur général, en pos^ssion depuis longtemps 
de la députation, était plus que jamais le promoteur de la 
^colonisation par l'armée, à l'occlusion des systèmes qui, 
comme celui du commandant de la province d'Oran, ten- 
taient de se faire jour à la tribune du Parlement. 



A ce propos, Martimprey rappela, dans ses souve- 
nirs, le blâme dont le général fut frappé de différents 
côtés pour s'être lancé dans la politique. 

C'est ainsi, dit-il, que la patrie, qu'il ne faut jamais mau- 
dire, est ingrate envers ses meilleurs serviteurs et que l'his- 
toire elle-même ne leur réserve qu'une justice tardive. 

(i) Général de La Rue, aâde de camp du roi. 



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LE COMTE DE MARTIMPREY 

A cette époque, le maréchal Bugeaud fit aussi une 
courte apparition à Oran. Quant au général, il ap- 
prouva ce que le lieutenant-colonel avait fait au bureau 
arabe en son absence; et peu de jours après, il- repartit 
pour Paris afin de prendre part à l'ouverture de la 
sesï^ion. 

Le général d'Arbouvilie reprit le commandement et 
se rendit de suite à Tlemcen, d*où Cavaignac venait 
de partir en expédition. Martimprey, absorbé par les 
affaires arabes, fut momentanément remplacé, comme 
chef d'état-major, par le commandant Jarras. 

11 eut alors un moment difficile. 

Le maréchal Bugeaud venait de commencer une 
ex[>édition dans Toued Sahel, du côté de la Kabylie, 
quand il reçut une plainte grave contre le lieutenant- 
colonel. Ce dernier était accusé d'avoir rendu, chez 
les indigènes, une révolte imminente par suite des 
achats de terre qu'il avait faits récemment pour le 
compte du domaine. Le maréchal, déjà excité contre 
lui par les questions de colonisation auxquelles il avait 
pris part, ordonna au général d'Arbouville de procé- 
der à une enquête. 

I,e commandant de la province, qui tenait son direc- 
teur des affaires arabes en très haute estime, le chargea 
de rédiger lui-même sa réponse. Martimprey, touché 
d'un procédé aussi délicat, l'en remercia vivement et 
en conserva toujours un souvenir reconnaissant. Il 
établit un mémoire justificatif très complet que le 
général signa et adressa au gouverneur. On n'entendit 
plus parler de cette affaire; mais, à la Chambre des 
députés, les idées colonisatrices de La Moricière furent 
vivement attaquées et, à ce sujet, Martimprey, à son 
tour, fut blâmé. Ce fut pour lui un gros ennui. 

Soutenu, toutefois, par la bienveillance du général 
d'Arbouville, il continua son service avec le même 



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i 



GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER 8l 

zèle, et finit par reléguer cet incident dans les souve- 
nirs du passé. 

A cette époque, siirvint, en Algérie, un événement 
qui devait laisser une trace profonde dans Tesprit des 
contemporains. Ce fut la rentrée en France du maré- 
chal Bugeai:id, au mois de juillet 1847. ^^ venait de 
terminer son expédition de Toued Sahel. 

Ce fut à la fin de cette campagne, couronnée de succès, 
que se termina à Bougie, le long et glorieux commandement 
du duc d'Isly. Son nom, populaire dans l'armée française, 
chéri et vénéré dans l'armée d'Afrique et jusque chez les 
indigènes, était pour toujours attaché à l'histoire de la 
conquête la plus juste, la plus noble et la plus civilisatrice 
des temps anciens et modernes (i). 

Le départ du maréchal coïncidait avec la ruine défi- 
nitive de la puissance d*Abd-el-Kader. Ce dernier, en 
effet, à peu près expulsé d'Algérie, se soutenait avec 
peine au Maroc". Le sultan, redoutant son influence, 
venait de le frapper d'anathème, et de réunir contre 
lui de nombreux contingents. 

Cette situation agitait les tribus. La Moricière, re- 
venu à la tête de son commandement, fut obligé de 
se porter sur la frontière pour surveiller les événe- 
ments. Il laissa le lieutenant-colonel à Oran pour diri- 
ger les publications du journal VEcho et satisfaire la 
curiosité publique, très surexcitée par les nouvelles de 
l ouest. 

.\u mois de décembre, l'Emir, ayant voulu attaquer 
de nuit l'armée marocaine, subit une défaite complète 
et fut rejeté sur notre territoire. C'était la fin.' Epuisé, 
sans ressources, abandonné par ses derniers réguliers, 
il déposa les armes et se rendit au général de La Mori- 
cière. 

(i) Souvenirs d^un officier d^ état-major. 



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82 LE COMTE DE BfARTUtfPRET 

Lei duc d'Aumale, nommé depuis peu gouverneur 
général, fut prévenu. Il arriva à Nemours et reçut 
sa soumission. On fît monter TEihir à bord du navire 
qui avait amené le gouverneur et on le conduisit à 
Mers-el-Kebir, où La Moricière demanda d'urgence Mar- 
timprey, qui se trouva ainsi mêlé aux incidents de la 
reddition de notre célèbre adversaire. 11 en fit plus, 
tard un récit détaillé. 

C'est sur le plateau de Sidi-Brahim, théâtre du drame 
sanglant du colonel de Montagnac, qu'eut lieu la reddition. 

Les murs du marabout étaient restés tachés de sang; 
le sol était parsemé d'ossements humains. C'est là qu'Abd-el- 
Kader vint se présenter; il comptait s'y trouver en face du 
général de Lamoricière, le seul entre les mains duquel, 3ui- 
vant ses expressions, il avait pu se résoudre à consommer 
le sacrifice suprêrne de son abdication. 

En l'absence du général, ce fut le colonel de Montauban, 
du 2* spahis, qui reçut l'émir. 

Après avoir passé devant le front de la cavalerie, qu'il 
salua avec estime, Abd-el-Kader, escorté de quelques chas- 
seurs à cheval, se dirigea sur Nemours, où il arriva le soir; 
sa famille y était déjà. 

Presifue en même temps, le général de Lamoricière y 
entrait, sans autre escorte que celle des quelques cavaliers 
réguliers de l'émir, qui étaient venus se rendre à lui la 
veille. 

Dans la matinée où s'accomplissait cet événement, qui 
couronnait l'œuvre longue et laborieuse de la conquête de 
l'Algérie, des salves d'artillerie étaient tirées à Nemours 
pour une autre cause. Le duc d'Aumale, gouverneur général 
depuis trqis ou quatre mois, débarquait. 

Les jours précédents, le général de Lamoricière l'avait 
pressé par plusieurs courriers de venir user de l'influence 
de son rang, comme gouverneur, comme fils du roi, pour 
donner des chances plus favorables à l'heureuse issue qui 
se préparait; mais l'état de la mer avait retardé l'arrivée 
du Prince. 



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GUERRE CONTRE ABB-EL-KADER 83 

Il Gt le plu8 affectueux accueil au général de Lamoricière 
auquel le général Cavaignac, qui accompagnait le duc d'An- 
maie, adressa des compliments {^eins de chaleur, dignes 
de ces nobles cœurs. 

Le général de Lamoricière alla voir l'Emir, qui lui fit 
présent de son yatagan. La foi musulmane de rillustre Tadncti 
ne put suffire à lui donner la force de se renfermer en 
lui-même durant ces premières heures; ses larmes abon- 
dantes et ses sanglots étouffés remplirent une nuit san» 
sommeil. 

Enfin, le matin, Tâme brisée, mais résigné, il monta la 
dernière jument qui lui restât et qui, comme lui» était 
blessée et s'avança, suivi de quelques serviteurs, vers le 
logement du duc d'Aumale. 

A une certaine distance, il mit pied à terre et, conduisant 
en main sa monture à la manière des Arabes lorsqu'ils font 
acte de soumission, il vint rendre hommage au prince, qui 
le reçut avec une haute dignité. 

L'Emir retourna à pied à sa tente. 

Dans l'après-midi, le même navire à 'vapeur reçut le duc 
d'Aumale, Abd-el-Kader et le général de Lamoricière qui, 
à son arrivée à Mers-el-Kebir, au milieu de la nuit, m'en- 
voya l'ordre de me rendre de grand matin auprès de lui. 

Lorsque j'arrivai à bord, le duc me donna la main, le 
général me sauta au cou et nous nous tînmes embrassés 
quelques instants; puis, il me conduisit auprès de l'Emir 
ef me mit à sa disposition. 

Abd-el-Kader me demanda de faire venir un médecin pour 
panser un léger coup de feu qu'il avait reçu à la jambe, 
s'informa de mon nom, du temps que j'avais passé en 
Afrique. Je lui dis que j'y étais depuis i835, que j'avais 
débuté par l'expédition de Mascara, après la Macta; que 
j'étais avec le général Bugeaud à leur, entrevue de Fid-el- 
Atach, pour la paix de la Tafna. 

Le souvenir de cette journée, où sa puissance s'était élevée 
jusqu'à le faire traiter d'égal à égal avec le représentant de 
la France, touchait une plaie saignante : Abd-el-Kader in- 
clina la tête et se tut. Il passa la matinée à écrire et à dicter 
des lettres à Mustapha-ben-Tami, qui était près de lui. 



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84 LE COMTE DE MARTIMPBEY 

Vers huit heures du matin, je conduisis Témir à bord 
de la frégate qui allait le porter à Marseille. J'y vis amener 
sa mère, sa femme, toutes deux voilées, son fils, enfant 
d'un aspect maladif, et plusieurs de ses officiers, tous blessés. 

A dix heures, le navire faisait route vers la France et dis- 
paraissait à rhorizon (i). 

Martimprey se rendit alors à l'église Saint-Louis 
d'Oran où il assista à un Te Deum solennel avec le 
prince, le général de La Moricière et les autorités. 

L'heureux terme d'une guerre qu'il avait suivie depuis 
son origine, au milieu de tant de vicissitudes, était donc 
atteint I un avenir de paix et de progrès s'ouvrait pour cette 
terre d'Algérie conquise au prix de tant de sacrifices (i). 

Après le départ de l'Emir, Martimprey fut chargé 
d'accompagner le duc d'Aumale dans une tournée 
aux environs d'Oran. Il lui fît visiter Misserghin, le 
Sig, Moslaganem,*Arzew, et le ramena à Oran où le 
prince s'embarqua pour retourner à Alger. 



(i) Souvenirs d^un officier d^ état-major. 



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CHAPITRE V 



RÉVOLUTION DE 1848 

Gouvernement du duc d'Âumale. — Lettre de Pélissier. — Martim- 
prey chef d'éta.t-majoT de Gavaig^nac. — Proclamation de la Répu- 
blique. — Martimprey quitte T Algérie. — Sa «situation. — Sop 
arrivée à Paris. — État des esprits. — Commission de défense 
nationale. — L'armée des Alpes. — Direction du personnel et 
des opérations militaires. — Journées de juin. — Son mariage. 
— Changement de* ministère. — Son retour en Afrique. 



Dans le rapide voyage qu'il fit avec le duc d'Aumale, 
Martimprey avait eu Toccasion d'apprécier le jeune 
prince. L'impression qui lui en resta était si vive 
qu'elle ne devait plus s'effacer. Il la résuma ainsi : 
« D'une intelligence supérieure, laborieux, instruit et 
sage, le duc d'Aumale, quoique bien jeune, se mon- 
tra, dès son début, un grand administrateur et le 
digne dépositaire du pouvoir (i) ». 

Il avait alors, pour chef d'état-major général, un. 
ami de Martimprey, le colonel de Crény, qui avait su 
acquérir la réputation d'un homme de talent et de 
caractère. 

A cette époque, Martimprey était connu de tous les 
chefs de l'armée d'Afrique; et les relations qu'il avait 
avec plusieurs d'entre eux devaient avoir un jour une 
heureuse influence sur son avenir. Ses rapports avec 
Pélissier étaient des plus intimes, et d'autant plus di- 
gnes d'êtro signalés que ce dernier ne prodiguait pas 
son amitié. 

(i) Souvenirs d'un officier d* état-major. 



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86 LE COMTE DB MARTIMPRBY 

Ces sentiments ne devaient jamais cesser et Ton 
verra plus tard le caractère si difficile du duc de Mala- 
kofî atténuer toujours pour Martimprey ses rudesses 
et ses duretés. Au début de i848, Pélissier, qui com- 
mandait la subdivision de Mostaganem, eut le malheur 
• de perdre son père qu'il aimait profondément. Mar- 
timprey lui adressa l'expression de ses condoléances, 
auxquelles il répondit par une lettre qui donne déjà 
une idée du lien qui les unissait. 

Mostaganem, 12 janvier i848. 
Mon cher Martimprey, 

J'ai reçu vos cordiales condoléances et elles ont été pour 
moi une douce consolation; car, dans la situation où la 
perle cruelle d'un père m'a placé, on attache un grand prix 
à voir sa peine partagée par un cœur tel que le vôtre. 

Dieu vous conserve longtemps votre excellent père, votre 
excellente mère et tous les vôtres. Je vous embrasse cordia- 
lement. 

Le général A. Pélissier. 

La reddition d'Abd-cl-Kader, suivant, à quelques 
mois de distance, la rentrée en France du maréchal 
Bugeaud, marquait une date importante dans Thistoire 
de notre conquôte. Cette grande œuvre semblait ter- 
minée et cette illlision devait durer quelque temps. 

La tranquillité succédait à l'agitation et pour bon 
nombre d'officiers, le moment de prendre un congé 
était arrivé. Le commandant de la province d'Oran 
lui-même, persuadé qu'il pouvait s'absenter sans in- 
convénient, quitta le pays au mois de janvier i848, 
pour aller suivre en France la session parlementaire. 
Il ne devait plus revoir l'Algérie. 

Cavaignac le remplaça par intérim. Martimprey 
était au mieux avec lui. « C'était, dit-il, un chef bien- 
veillant et même affectueux. » Il fut heureux d'être à 



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RÉVOLUTION DE l848 87 

la tète de son état-major. Bien du reste à ce moment 
ne troublait la paix, et d'importantes tribus, qui avaient 
•émigré au Maroc avec Abd-el-Kader, revenaient sur 
leurs territoires, complètement ruinées, réduites à la 
dernière misère et très diminuées. 

Cette époque fut aussi favorable à l'avancement des 
travaux topographiques. Le lieutenant-colonel en pro- 
fila pour faire achever par un de ses officiers une 
carte générale du Maroc à laquelle il travaillait depuis, 
plusieurs mois, et qu'il envoya plus tard au dépôt de 
la guerre. 

Tandis qu'à Oran on jouissait d'un calme si com- 
plet, une nouvelle inattendue arriva d'Espagne, le 
5 mars. Une révolution avait éclaté à Paris, le 24 fé- 
vrier; le gouvernement du roi Louis-Philippe avait 
été renversé et la République proclamée. 

Aussitôt, Cavaignac envoya son adhésion. Son chef 
d'état-major, tenant à s'isoler de toute démonstration 
politique, réunit ses officiers et leur dit que, dans des 
circonstances aussi extraordinaires, il comptait prendre 
toujours pour règle de conduite le sentiment du de- 
voir militaire et le dévouement à la patrie. Ses offi- 
ciers furent tous de son avis. C'était une sage réserve, 
basée sur le règlement qui doit toujours guider l'âme 
d'un soldat. 

Le général Cavaignac fut le premier à l'approuver. 
D'ailleurs la République ne se présentait pas à Oran 
sous une forme séduisante. La lie de la populace était 
déjà venue au Château-Neuf, résidence du général, 
hurler des vociférations et l'obliger à se montrer pour 
recevoir son salut. En rentrant, il serra la main de 
Martimprey et lui dit, les larmes aux yeux : « Ce n'est 
pas ainsi que j'entends la République ». 

Tandis que ces incidents agitaient la ville, le lieu- 
tenant-colonel reçut, le 7 mars, du général de La Mori- 
cière, une lettre qui lui causa une vive surprise. Ce 



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88 LE GOBfTE DE MARTIMPREY 

dernier avait été blessé dans les journées de février, et 
lui disait qu'en présence des graves événements de 
Paris, il avait besoin d'avoir près de lui un officier ayant 
toute sa confiance. Il avait songé à Martimprey et lui 
demandait de venir le rejoindre. 

Celui-ci en parla à son nouveau chef, qui avait 
également reçu de son prédécesseur à Oran une lettre 
dont il avait été profondément touché. « Cavaignac» 
dit plus tard le lieutenant-colonel, était un noble cœur. 
Il avait été vivement impressionné par les termes de 
la lettre de La Moricière. Ils effacèrent jusqu'à la der- 
nière trace des préventions qu'on avait jetées précé- 
demment entre ces deux hommes si dignes l'un de 
l'autre. » 

J aurais voulu vous garder, mon cher ami, dit-il à Mar- 
timprey; mais j'en fais le sacrifice à Lamoricière; quand 
on a, cgmme vous, servi et travaillé si longtemps ensemble, 
c'est un désir bien naturel de vouloir se retrouver, surtout 
au milieu de ces événements graves où nous voici enga- 
gés (i). 

Il embrassa son chef d'état-major pour qui il pro- 
fessait depuis plusieurs années autant d'estime que 
d'amitié et se sépara de lui pour se rendre à Alger. 

Il venait d'être nommé général de division et gou- 
verneur général. 

Martimprey vendit tout ce qu'il avait, ses effets, ses 
chevaux, et s'embarqua, le lo, pour Marseille. Le i5, 
il était à Paris. 

Les souvenirs qu'il a laissés de cette première partie 
de sa vie militaire s'arrêtent à cette date. Ils se termi- 
nent par une réflexion qui peint leur auteur et montre 
l'élévation de ses sentiments. 

J'aurais pu sans doute donner bien des détails encore 

(i) Souvenir d*ufi officier d^ état-major. 



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RÉVOLUTION DE l848 89 

sur les vingt premières années de la conquête et de l'histoire 
de l'Algérie; car, dans cette période si remplie de ma vie, 
j'ai approché bien des hommes, connu bien des faits, 
pénétré bien des passions. 

Mais, à un demi-siècle de distance, les couleurs vraies 
s'effacent parce que le cadre a changé. 

Ne voulant pas que ce récit puisse donner lieu à des juge- 
ment erronés, j'ai cru meilleur de ne parler des personnes 
et des choses qu'avec une extrême réserve (i). 

Martimprey rentrait en France après un premier 
séjour de treize ans en Algérie. Arrivé dans ce pays 
comme lieutenant d*état-major, il en repartait lieu- 
tenant-colonel et officier de la Légion d'honneur, avec 
quatre citations à l'ordre de l'armée, une blessure 
grave, un cheval blessé sous lui, et ayant pris part à 
vingt-trois combats ou actions de guerre. C'était très 
beaul 

Pendant celte glorieuse période, sa personnalité 
8*était affirmée. Il était noté comme un officier d'état- 
major de grande valeur, brave soldat, apte à exercer 
à l'occasion un commandement de troupes. Il avait 
successivement rempli les fonctions d'officier topo- 
graphe, de guide de colonnes dans des régions incon- 
nues, de directeur des affaires arabes, de chef d'état- 
major et de commandant de troupes. Partout, on 
l'avait jugé un officier d'élite. Après avoir rempli des 
missions difficiles, il était devenu l'officier de choix 
et l'ami du général de La Moricière, cet homme supé- 
rieur qui avait à peu près conquis la province d'Oran 
et forcé Abd-el-Kader à se rendre. 

Ces faits parlaient d'eux-mêmes et, désormais, le 
lieutenant-colonel était, après Pélissier, l'officier supé- 
rieur d'état-major le plus distingué de l'armée d'Afri- 
que. Mais ce dernier, désigné pour des commande- 

(i) Souvenirs d*ufi officier d* état-major. 



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ÇO LE COMTE DE MARTIMPREY 

nxents actifs, ne devait plus reprendre des emplois 
d'état-major, auxquels son caractère, rude et difficile, 
ne pouvait convenir. Martimprey restait, ainsi, le seul 
en vue pour les hautes fonctions d'état-major. Cette 
spécialité, jointe à son éducation, à sa puissance de 
travail et à sa bienveillance, venait de le faire appeler 
à Paris par son ancien général d'Oran et devait le dé- 
signer, quelques années plus tard, pour être le major 
général de nos armées. 

L'aspect de Paris, quand il y arriva, n'était pas fait 
pour lui donner une haute idée du nouveau gouver- 
nement. Le désordre régnait partout. La populace, 
maîtresse de la rue, était prête à s'imposer et à faire 
la loi; pour l'apaiser, on avait nommé un ouvrier 
membre du gouvernement, ce qui n'avait pas empêché 
le palais des Tuileries d'être envahi et pillé. Des élé- 
ments de désorganisation avaient même gagné l'ar- 
mée. On se demandait ce que serait l'avenir et l'on 
sentait qu'il fallait faire appel aux hommes d'ordre et 
d'énergie. On ne pouvait les trouver que parmi les 
chefs de l'armée d'Afrique alors très populaires. C'était 
cette conviction qui avait décidé La Moricière à de- 
mander le concours de Martimprey, qui lui fit naturel- 
lement sa première visite. En quelques mots, le géné- 
ral le mit au courant. « On n'aura, lui disait-il, que 
les militaires d'Afrique pour les besognes qui se pré- 
parent. » 

Le plus pressé était de lui trouver une position. Une 
commission de défense nationale venait d'être créée. 
La plupart de ses membres, les généraux* Pelet, Vail- 
lant, du génie, La Moricière, Bedeau, connaissaient 
Martimprey. Il fut mis à sa disposition le 23 mars. 

Elle s'occupa d'abord de définir ses attributions et 
le but de ses efforts. Pondant ce temps, l'agitation la 
plus vive régnait dans la capitale, où le public et les 
clubs étaient entraînés par des meneurs et des ambi- 



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RÉVOLUTION DE l848 QI 

lieux. Déjà, le i6, le lendemain de l'arrivée de Mar- 
timprey, une manifestation de gardes nationaux avait 
eu lieu pour éloigner du gouvernement provisoire 
certains membres qu'on jugeait trop avancés. Cette 
démarche provoqua, le 17, un mouvement en sens 
contraire. Des corporations ouvrières et des clubs révo- 
lutionnaires se portèrent sur l'hôtel de ville pour de- 
mander le renvoi des troupes et l'ajournement des élec- 
tions. 

Les choses allèrent ainsi jusqu'au milieu d'avril. La 
commission de défense nationale venait de fixer ses 
premiers travaux. Le gouvernement provisoire avait été 
forcé d'organiser une armée des Alpes dont le com- 
mandement avait été confié au général Oudinot. On 
supposait qu'elle pourrait être obligée d'entrer avant 
peu dans le bassin du Pô. 

A ce sujet, la commission, qui avait déjà chargé 
Martimprey d'établir le cantonnement de cette armée, 
lui confia une mission spéciale dont son ami, le général 
Pelet rédigea les termes. 

i4 avril i848. 

Le colonel Martimprey continuera le travail sur le canton- 
nement provisoire de l'armée des Alpes. Ce travail devra 
être copié et donné au général Oudinot ou au colonel Saint- 
Hippolyte (i). Il le montrera au colonel Charras (2). 

Le colonel Martimprey demandera de ma part au 
colonel Charras les rapports sur les pays étrangers depuis 
le i5 mars jusqu'au i5 avril, et en fera un résumé som- 
maire par puissance et par armée. Il demandera aussi des 
détails sur la composition et sur l'arrivée des troupes venant 
de l'Algérie, pour compléter le travail de l'armée des Alpes. 

Le colonel me remettra le projet de marche par le col de 
Tende, Coni, etc. 



(i) Chef d 'état-major au génériï Oudinot 

(2) Nommé depuis peu lieutenant-colonel et secrétaire de la Com- 
misBion. 



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92 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Le colonel Martimprey demandera la communication du 
projet de marche fait par M. Denniée pour rentrée dans 
le Piémont en deux colonnes par le mont Cenis et le mont 
Genèvre. 

Il continuera la marche sur Turin (qui doit être comprise 
dans Titinéraire), sur Milan et Brescia, par Novare et Chiari, 
sur Alexandrie et Crémone, par Asti et Plaisance. 

' E. Pelet. 



Ces projets ne devaient pas, du reste, être mis à exé- 
cution. Ce qui occupait les esprits, c'étaient les élec- 
tions pour la Constituante. Celle-ci se réunit le i4 mai. 
Cavaignac, élu représentant du peuple, était nommé 
ministre do la Guerre le 17. A ce moment, il y avait 
de tels tiraillements dans les différents partis qu'on 
pressentait une prochaine guerre civile. Cavaignac dut 
songer à concentrer à Paris les troupes dont il pourrait 
avoir besoin. 

Se souvenant des capacités de Martimprey, il le 
nomma, le 3 juin, directeur du personnel et des opé- 
rations militaires. Il avait ainsi sous la main un hom- 
me de devoir, en dehors des partis, dont la loyauté, 
le zèle et le dévouement lui étaient particulièrement 
connus. Dans la terrible tragédie qui se préparait, il 
ne pouvait mieux placer sa confiance. 

Martimprey allait être chargé d'une lourde respon- 
sabilité; le gouvernement s'était placé dans une situa- 
tion extraordinaire et à peu près sans Issue. 

Après la Révolution de février, il avait promis du 
travail aux ouvriers de Paris. Pour tenir ses engage- 
ments, il avait créé des ateliers nationaux, où plus de 
100.000 hommes étaient venus réclamer du pain et des 
moyens d'existence. Cette charge (fevint bientôt une 
ruine pour le budget. Un jour, la Chambre refusa les 
crédits, mesure qui souleva la colère du peuple et 



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RévoLUTioN DB i848 gS 

causa, dans ses rangs, une agitation indicible. Une 
lutte sanglante devint imminente. 

Cavaignac prit ses dispositions pour la soutenir avec 
succès. Martimprey le secondait et transmettait ses 
ordres pour la concentration, à Paris, des régiments 
dont le concours était nécessaire. Au dernier moment, 
il dut se rendre lui-même dans les garnisons voisines, 
et former une colonne qu'il ramena dans la capitale. 

Le 23 juin, le soulèvement du peuple éclata et des 
barricades s'élevèrent. La commission executive de 
l'assemblée voulut forcer Cavaignac à éparpiller ses 
forces et à diriger sur chaque barricade des détache- 
ments chargés de les détruire. C'était le moyen de 
faire écraser les compagnies ou les bataillons par des 
masses d'insurgés et d'assurer le triomphe de la révo- 
lution. Le ministre s'y refusa. Il fallut se décider à lui 
confier tous les pouvoirs. 

La lutte fut alors conduite avec la plus grande éner- 
gie. Après trois journées de combats, l'insurrection 
fut vaincue. Pendant ce temps, Martimprey, chargé 
d'envoyer aux troupes les ordres du chef du pouvoir, 
eut une tâche des plus difficiles et supporta de cruelles 
heures d'angoisses. Il faut avoir vu Paris à cette funeste 
époque pour s'en rendre compte. Quand le combat eut 
cessé, les rues, les places, les grands boulevards, théâ- 
tre de cette lutte fratricide, présentèrent pendant quel- 
ques heures l'aspect le plus sinistre. Sur les boule- 
vards, les troupes bivouaquaient dans la poussière, au 
milieu des débris de toute sorte, sur des tas de paille 
souillés. On aurait dit une ville morte, conquise par 
une armée victorieuse, dont les soldats, après avoir 
rompu leurs rangs, erraient à l'aventure, cherchant 
un abri, le repos et des vivres. 

Le lieutenant-colonel dut conserver toute sa vie le 
souvenir des pénibles journées qu'il vécut à cette épo- 
que et du travail accablant qui lui incomba. Peu d'hom- 



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g4 l'B COMTE DE MARTIMPREY 

mes, il est vrai, pouvaient comme. lui résister pendant 
plusieurs jours aux fatigues d'un service prolongé. 
Mais la gravité des événements pendant les sanglantes 
journées de juin 18A8 donnait à ce service un carac- 
tère exceptionnel. 

Il l'accomplissait avec d'autant plus de zèle que le 
ministre de la guerre était son ami. La Moricière, 
membre de l'Assemblée constituante, avait succédé, le 
28 juin, à Cavaignac, devenu chef du pouvoir exé- 
cutif. 

Ses prévisions sur les officiers d'Afrique s'étaient 
réalisées. Tous les emplois directeurs du ministère de 
la guerre étaient confiés à des officiers généraux ou 
supérieurs de la province d'Oran. 

Ce fut pour Martimprey une chance heureuse. Car 
les services qu'il rendit à cette époque ne pouvaient 
manquer d'être brillamment récompensés. La Mori- 
cière le nomma colonel le 10 juillet, douze jours après- 
son arrivée au ministère. C'était le gage assuré d'un 
brillant avenir. Martimprey, âgé à peine de quarante 
ans, n'avait plus qu'à se laisser porter par les événe- 
ments. Il pouvait aspirer aux grades les plus élevés. 

Il conservait encore les fonctions dont il avait été 
chargé aux heures les plus sombres de la guerre civile. 
Il y avait tant de vides à combler, de blessures à gué- 
rir, de colères à calmer, de services à réorganiser, que- 
sa présence à la tête de sa direction était indispeïi- 
sable. 

D'autre part, les relations de famille que sa pré- 
sence à Paris lui avait permis de renouer, devaient 
l'amener, avant peu, à un événement d'un caractère 
intime qui allait modifier son existence. 

M"' de La Moricière voulait le marier. Il ne deman- 
dait pas mieux. Elle le présenta à M"* Louise-Thérèse 
Mesnard de Chouzy, petite-fille du comte de Champa- 
gny, duc de Cadore, ministre des Affaires étrangères 



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névoLUTioN DE i848 q5 

sous Napoléon P'. Un projet de mariage ne tarda pas 
à être agréé par les deux familles. . Indépendamment 
de sa belle réputation militaire, le colonel apportait à 
sa fiancée un cœur excellent, plein de droiture et de 
bonté, une modestie et une abnégation qui pouvaient 
peut-être lui nuire dans le courant de la vie, mais qui 
le relevaient encore aux yeux de ses amis. Sa demande 
fut accueillie et, dès le mois de septembre, il sollicita 
l'autorisation ministérielle, qui lui fut accordée le 
2 octobre. Son mariage fut célébré le 19 du même 
mois. 

A ce moment, les circonstances qui l'avaient fait 
appeler au ministère s'étaient modifiées. Les esprits 
étaient tournés vers l'élection du Président de la Répu- 
blique. Tout le monde faisait de la politique; et ce 
genre d'occupation était loin de lui convenir. 

Il ne tenait pas à la vie de bureau, et aspirait à 
retourner en Algérie, où M™ de Martimprey était prête 
à le suivre. 

Le 10 décembre, le prince Louis Napoléon, ayant été 
élu Président de la République, le ministère fut changé 
et le général Rullière succéda à La Moricière. 

Le colonel n'avait pris ses fonctions de directeur que 
pour être agréable à son ancien commandant de la 
province d'Oran. 

Libre désormais, il s'empressa de demander son ren- 
voi en Afrique, où il rêvait d'avoir un commande- 
ment. Le 23, le nouveau ministre signa un décret qui 
le mettait à la disposition du gouverneur de l'Algérie, 
pour exercer le commandement d'une subdivision. 
Mais, connaissant le mérite du colonel qu'il avait vu 
à l'œuvre dans les premières années de la conquête, il 
ne voulut pas le laisser partir sans lui donner un de 
ces témoignages d'estime qui sont toujours si précieux 
pour un officier. Il lui adressa la lettre suivante. 



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96 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Paris, le 23 décembre i8il8. 

Vous avez rempli vos devoirs avec tant de distinction, 
que je ne saurais trop, mon cher colonel de Martimprey, 
vous en exprimer ma satisfaction. C'est un nouveau titre 
à la haute estime et à l'attachement que je vous ai voué 
depuis bien des années. 

Général Rullière, 

Ministre de la Guerre. 

Pressé de reprendre sa vie active, le colonel fît ses 
adieux à sa famille et arriva à Alger avant la fîn de 
Tannée. 

Notre colonie africaine avait alors pour gouverneur 
le général Charon, du génie, chef bienveillant et ca- 
pable qui appréciait Martimprey et ne demandait qu'à 
combler ses désirs. 

Pour le moment, il ne pouvait lui confier que la 
subdivision d'Orléansville. Le commandement lui en 
fut donné peu de jours après son débarquement. 



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CHAPITRE VI 



COHUANDEUENT DE LA SUBDIVISION 
D'ORLÉANSYILLE 

(iSéS-iSSi) 

Situation <i*0rléan8villc. — Son climat. — Officier d'ordonnance 
de Martimprey. — Ses troupes. — Expédition contre ks Achacha. 
— Mort du maréchal Bugeaud. — Le choléra. — Dévouement 
du colonel. — Le théâtre. — Opérations en Algérie. — Siège 
de Zaatcha. — Séjour en France. — Départ de Du Barail. — 
Tranquillité des trihus. — Agitation à Paris. — Expédition de 
Saint- Arnaud. — Martimparey chef d*état-major général de l'ar- 
mée d'Algérie. 

Au point de vue de Tagrément, Orléansville n'était 
pas une résidence de choix. Gréé depuis cinq ans, ce 
poste avait à peine les installations nécessaires, et se 
distinguait surtout par un climat torride. Placée sur 
la rive gauche du Chéliff, la ville s'était élevée sur un 
terrain plat, entourée de collines arides, qui semblaient 
concentrer sur elle les ardeurs d'un soleil saharien. 
Située au fond d'un entonnoir, elle devenait en été 
un séjour insupportable. On y constatait souvent 
45* centigrades à l'ombre. La mer, heureusement, 
n'était pas loin; et le petit port de Ténès, à dix lieues 
au nord d'Orléansville, offrait aux Européens le moyen 
d'atténuer J'effet débilitant des grandes chaleurs par 
ses brises rafraîchissantes et ses bains de mer. Du 
côté du sud, le massif élevé de l'Ouarensenis permet- 
tait également de trouver dans ses vallons des eaux 
courantes et des ombrages. 



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q8 le comte de martimprey 

En revanche, au point de vue politique, ce poste 
avait une importance qui en augmentait l'intérêt. Les 
tribus des environs s'étaient maintes fois soulevées et, 
à l'arrivée du colonel, celles du Dahra frémissaient 
encore au souvenir du terrible châtiment que leur 
avait infligé, trois ans auparavant, le colonel Pélissier 
en les enfumant dans leurs grottes. 

C'était surtout pour madame de Martimprey que le 
séjour d'Orléansville devait être dur et pénible. Mais 
la courageuse compagne du colonel, décidée à suivre 
partout son mari, ne songeait qu'à partager ses fati- 
gues et les chances de sa vaillante carrière. 

Un officier qui devait parvenir plus tard au premier 
rang de la hiérarchie militaire, le général du Barail, 
alors jeune capitaine, eut l'occasion de voir le colonel 
peu de temps après son arrivée à Orléansville. Il en a 
laissé un portrait qui mérite d'être conservé. 

Le colonel de Martimprey venait de remplacer le général 
Bosquet dans le commandement de la subdivision d'Or- 
léansville. Collaborateur des plus utiles du maréchal Bu- 
geaud, élève préféré du général de La Moricière, qu'il avait 
suivi au ministère de la Guerre comme chef de cabinet, le 
colonel de Martimprey avait une place à part dans l'armée 
d'Afrique, où on l'estimait autant pour la noblesse de son 
caractère que pour l'éclat de ses services et l'étendue de ses 
connaissances militaires. D'un esprit plus juste que brillant, 
infatigable au travail, ne sachant pas ce que c'était qu'une 
distraction, très ferme, très exigeant même, mais bienveil- 
lant, bon comme du pain, il obtenait tout ce qu'il voulait, 
parce qu'il était toujours le premier à payer de sa personne. 

Dès son arrivée, il s'était souvenu d'un jeune maré- 
chal des logis de spahis qu'il avait remarqué, en iS^a, 
dans la province d'Oran, pour sa distinction, son 
intelligence et sa bravoure. Il lui avait même témoigné 
une certaine affection et, le sachant depuis peu capi- 



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COMMANDEMENT DE LA SUBDIVISION D ORLEANS VILLE 99 

taine au i'"' régiment de spahis, il lui fit demander 
par son chef de corps, le colonel Daumas, qu'il con- 
naissait de longue date, s'il lui conviendrait de deve- 
nir son officier d'ordonnance. 

Ce jeune officier n'était autre que du Barail, le 
futur auteur du portrait qui vient d'être reproduit. 
Le capitaine n'avait aucune envie de se rendre à 
Orléausville qui passait déjà pour un poste désagréa- 
ble. Mais la demande du commandant de la subdivi- 
sion était trop flatteuse pour qu'il pût y répondre par 
un refus. Il accepta, guidé surtout par l'estime que le 
colonel de Martimprey lui avait inspirée. « Et puis, 
disait-il, auprès d'un tel chef il aurait beaucoup à 
apprendre ». 

Au chef-lieu de sa subdivision, le colonel avait à 
sa disposition le i6* de ligne, colonel Jolivet, un esca- 
dron du 1*' régiment de spahis, commandant de Mi- 
randol, deux sections d'artillerie de montagne, un dé- 
tachement du génie sous les ordres du commandant 
Le Brettevilloîs, et divers détachements de troupes 
auxiliaires. 

Un de ses fonctionnaires les plus importants était le 
chef du bureau arabe, capitaine Richard, du génie. Très 
intelligent, instruit, bien doué physiquement, ayant 
de beaux services, il aurait fait un homme de grande 
valeur s'il avait eu l'esprit juste. Mais sous ce rapport, 
dominé par des utopies, il devait causer quelques en- 
nuis au commandant de la subdivision. Il avait imaginé, 
pour civiliser les Arabes, de leur appliquer les idées 
phalanstériennes qu'il professait. « Ces décevantes 
théories sociales, dit du Barail, étaient l'antithèse 
absolue des convictions du colonel qui, lui, ne voyait 
de salut que dans la pratique inflexible des devoirs de 
famille et des vertus patriarcales. » Aussi dut-il, sans 
tarder, mettre un terme aux fantaisies humanitaires 
de son subordonné et le ramener à une conception plus 



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lOO LE COMTE DE MARTIMPREY 

nette des besoins des indigènes et des devoirs des offi- 
ciers chargés de les administrer. 

Une fois installé, le colonel entreprit une tournée 
sur son territoire. Il voulait connaître le pays, les 
officiers, les chefs arabes placés sous ses ordres et se 
faire voir à ses inférieurs. Il commença son inspec- 
tion par le cercle de Ténès et, comme il attendait alors 
le capitaine du Barail, il laissa, en partant, sur sa 
table de travail, quelques préceptes écrits de sa main. 
« Ce trait, dit ce dernier, dépeint Thomme; il ne les 
avait pas inventés, mais il les observait toujours, ceux- 
ci entre autres : Ne remettez jamais à demain ce que 
vous pouvez faire aujourd'hui. Considérez que rien 
n'est fait, quand il vous reste, encore quelque chose 
à faire. 

Le colonel de Martimprey, ajoutait-il, a été pour moi 
une sorte d'oracle et il m'a mis dans la tète quelques axiomes, 
quelques règles qui m'ont été des plus utiles dans ma car- 
rière. Une maxime qu'il m'a développée maintes fois dans la 
suite et sur laquelle il aimait à revenir presque perpétuelle- 
ment était celle-ci : « Quand vous recevez un ordre, em- 
ployez toute votre intelligence à le bien comprendre et 
toute votre bonne volonté à en rechercher les moyens d'exé- 
cution. Cela seul vous donnera un avantage immense sur 
tous vos camarades; parce qu'en règle générale, quand on 
reçoit un ordre, l'esprit est frappé tout d'abord par les diffi- 
cultés, par les impossibilités qu'il soulève. On dirait que 
c'est là un défaut du cerveau. » 

En parcourant le pays soumis à son commandement, 
le colonel constata partout le calme et la tranquillité. 
C'était, du reste, l'état général de la colonie, sauf 
dans le sud et sur la frontière de l'ouest oh quelques 
troubles existaient encore. 

Au mois de juin cependant, il eut une alerte à la- 
quelle il mit promptement bon ordre. L'importante 



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COMMANDEMENT DE LA SUBDIVISION d'oRLEANSVILLE IOI 

tribu des Acbacha, sur la limite des subdivisions d'Or- 
léansville et de Mostaganem, refusa d'acquitter ses im- 
pôts. Après en avoir rendu compte au général de divi- 
sion, il le prévint qu'il se rendait sur les lieux pour 
apaiser ce mouvement de révolte. Puis, sans attendre 
d'ordres, il partit avec trois bataillons des i6* et 68* de 
ligne et deux escadrons de cavalerie. Il alla camper au 
centre même de la tribu. Le général de Salles, com- 
mandant la subdivision de Mostaganem, qui était parti 
de son côté, le 24 juin, avec des troupes, le rejoignit 
deux jours après. Une opération fut concertée et, le 28, 
on razzia les révoltés qui s'empressèrent de faire leur 
soumission et de payer leurs impôts. Les deux colonnes 
rentrèrent dans leurs garnisons respectives. 

Ce fut pendant cette expédition que parvint à Mar- 
timprey une nouvelle qui lui causa une grande tris- 
tesse. L'illustre maréchal Bugeaud, atteint par le cho- 
léra à Paris, avait succombé le 10 juin. Martimprey, 
qui professait pour lui la plus respectueuse admira- 
tion, lui conserva toujours un fidèle et touchant sou- 
venir. 

L'été s'acheva à Orléansville, sans le moindre inci- 
dent. 'Mais la saison qui suivit fut marquée par l'in- 
vasion du choléra qui devint bientôt une redoutable 
épreuve pour toute la subdivision. 

Le gouverneur avait décidé, en octobre, de faire 
rentrer en France le i6* de ligne. Il fut remplacé par 
le 12* qui partit de Marseille avec des malades et ap- 
porta dans la colonie le germe de Tépidénlie. Il arriva 
à Orléansville avec des hommes qu'il fallut envoyer 
à l'hôpital. Le fléau se répandit avec rapidité et prit en 
quelques jours un caractère alarmant. Tous les corps 
payèrent leur tribut. Sur cinq officiers de spahis, trois 
moururent; et autour d'eux, la proportion, sans être 
aussi forte, fut considérable. 



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T02 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Un homme se distingua dans ces heures cruelles ; ce 
fut le commandant de la subdivision. 

A force de calme, d'énergie et de dévouement, dit du 
Barail, le colonel de Martimprey réussit pourtant à maintenir 
le moral de ses troupes. Il se multiplia pour combattre Tépi 
demie, non seulement dans Tarmée et dans la population 
civile, mais encore chez les tribus voisines, parmi lesquelles 
elle s'était propagée. Tous les jours, nous nous rendions 
à l'hôpital pour surveiller et encourager les services sani- 
taires, pour voir et pour consoler les malades et, tous les 
jours, je revenais, pénétré d'une admiration croissante en 
face de la hauteur de caractère et de la sérénité d'âme de 
mon chef. Quel grand cœuri et j'ajouterai : quel grand 
chrétien! Cette situation atroce se maintint pendant deux 
longs mois. Le choléra s'était rapidement étendu sur tout 
le territoire de l'Algérie (i). 

A la fin de Tannée, cependant, la imaladie s'atténua 
et finit par disparaître. On regretta alors un élément 
de distraction dont la population jouissait précédem- 
ment et qui n'existait plus. C'était le théâtre. 

Le général de Saint-Arnaud, un des prédécesseurs 
du colonel, avait été le premier à l'installer. Des* mili- 
taires de la garnison, doués de dispositions drama- 
tiques, avaient complété la troupe des comédiens et 
un lieutenant d'infanterie, connu pour ses goûts artis- 
tiques, en avait été nommé directeur. Malheureuse- 
ment, la subvention, prise d'abord sur des contribu- 
tions imposées aux révoltés du Dahra, avait fini par 
manquer. Le colonel de Martimprey n'avait pas d'ar- 
gent pour solder les frais. Il n'aurait du reste jamais 
admis un virement de fonds. Il fallut donc se résigner 
à perdre les artistes qui s'éloignèrent et ne laissèrent 
que des regrets, surtout au moment du choléra. 

(i) Mes Souvenirs, par le général du Barail. 



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COMMANDBMEI^T DE LA SUBDIVISION d'oRLÉANSVILLE I03 

La paix la plus profonde continuait à régner parmi 
les tribus de la subdivision. Néanmoins, son comman- 
dant se tenait au courant des agitations qui se mani- 
festaient dans le reste de l'Algérie; c'était pour lui un 
moyen de prévoir les événements et de surveiller les 
mouvements qui auraient pu se produire autour de 
lui. 

Il entretenait, pour cela, une correspondance active 
avec les principaux officiers des trois provinces, ce 
qui lui permettait de suivre, jour par jour, les diffé- 
rentes opérations militaires. Il y en avait de différents 
côtés. En Kabylie, le général HerbîUon, commandant 
la division de Gonstantine, châtiait la tribu des Beni- 
Toufout. Sur la route de Sétif à Bougie, le général de 
Salles opérait contre une autre tribu kabyle. Dans la 
subdivision de Batna, une insurrection grave, celle 
des Ziban (i), avait éclaté et fait soulever les gens du 
sud de la province de Constantîne. Le commandant du 
cercle, le colonel Carbuccia, était en train de ramener 
à l'obéissance les Ouled-Sahnoun, chez lesquels il 
avait pénétré avec une colonne de trois bataillons et de 
trois escadrons. Chez les Guetchoulas, manœuvrait le 
colonel Blangini; et, sur les cimes du Djurdjura, Can- 
robert, alors colonel, livrait de glorieux combats. 

En octobre, commencèrent les opérations contre 
Zaatcha, dont le siège, Tassant et la prise, survenue 
à la fin de novembre, eurent, dans toute l'Algérie, un 
si grand retentissement. 

L'effet moral en fut considérable et, du même coup, 
l'insurrection des Ziban fut terminée. 

On comprend quel intérêt devaient avoir tous ces 
événements pour le commandant d'une subdivision 
dont les tribus avaient été si souvent insurgées. Mais, 
grâce au succès de nos armes, l'année 18^9 finit au 

(i) Contrée des oasis au sud des montagnes de TAurès. 



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I04 I-K COMTE DE MARTIMPREY 

milieu d'un calme complet. D'autre part, à Orléans- 
ville, l'état sanitaire, malgré une température que du 
Barail qualifia « d'infernale », était' redevenu parfait. 
Le colonel de Martimprey en profita, au commence- 
ment de i85o, pour prendre un congé et aller embras- 
ser en France son fils aîné, Louis, qui yenait de 
naître. Cette pensée comblait son cœur de joie. Il fut 
remplacé momentanément par le colonel du 12' de 
ligne. Son officier d'ordonnance, du Barail, maintenu 
en fonctions, le tint au courant des incidents survenus 
en son absence. 

Son séjour en France fut consacré aux joies de la 
famille. Mais déjà, à cette époque, sa notoriété était 
assez répandue pour qu'il lui fût difficile de s'isoler. 
Au commencement de i85o, le ministère de la guerre 
s'occupait de la répartition de la propriété en Algérie 
et de la délimitation des terres appartenant au do- 
maine. Une commission, nommée à cet effet, préparait 
de nouveaux projets de loi. Ayant connu la présence 
du colonel à Paris, elle voulut utiliser son expérience 
et le convoqua à ses séances par la lettre suivante. 

Paris, le 6 mars i85o. 
Monsieur, 

M. Daru, président de la commission de législation de 
r Algérie instituée auprès du ministère de la Guerre, me 
charge d'avoir Thonneur de vous prier de vouloir bien 
vous rendre vendredi, 8 mars, à 8 heures précises du matin, 
à la séance de la commission. 

La commission de législation de l'Algérie, appelée en ce 
moment à discuter les deux projeU de loi relatifs à la pro- 
priété et au domaine national en Algérie, a pensé que vous 
seriez disposé à lui prêter dans celte circonstance le concours 
de vos lumières et de votre expérience. 

Le secrétaire de la Commission : 
De Lavergne. 



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CUMMANDEMEJST DE LA SUBDIVISION D*ORLÉAN8VILLE 1 o5 

Le colonel n'était pas fâché d'exprimer son avis sur 
une question qui l'avait toujours intéressé. Et, quand 
il retourna à Orléansville pour reprendre ses fonc- 
tions, il put renseigner le gouverneur sur les mesures 
que le ministère préparait. 

Au siège de son commandement, il ne devait pas 
tarder à avoir un gros ennui. Son officier d'ordon- 
nance, auquel il tenait, allait être forcé de le quitter. 

Au milieu de l'été de i85o, une vacance de com- 
mandant d'escadron se produisit dans le régiment de 
du Barail. Elle lui revenait de droit. Il en parla à son 
chef, qui fut le premier à s'incliner devant les exi- 
gences de cette situation et à reconnaître l'intérêt de 
carrière qui faisait à son officier d'ordonnance un de- 
voir de rentrer à son corps. La séparation fut pénible. 
« Je quittais avec beaucoup de regrets, écrivit du Ba- 
rail, l'excellent colonel de Martimprey, qui m'avait si 
bien accueilli et si bien fait travailler. » 

Le colonel dut lui chercher un successeur, et le rem- 
plaça, tout en le regrettant. Du Barail ne devait jamais 
l'oublier et conserva pour lui la plus sincère admira- 
tion. 

Pendant toute cette année, la subdivision jouit d'une 
paix qui semblait définitive. Mais là, comme dan^ 
toute l'Algérie, ce n'était qu'une apparence, et le co- 
lonel, instruit par les leçons du passé, sachant qu'il 
ne fallait jamais se fier aux Arabes, ne relâchait pas 
sa surveillance. 

En i85i, son attention fut attirée par les incidents 
qui se déroulaient à Paris. Les partis s'agitaient; on 
parlait du rétablissement de l'Empire; et les ministères 
qui se succédaient au pouvoir semblaient en rappro- 
cher Favènement. 

Ces faits avaient leur écho en Algérie. Au mois 
d'avril, le général d'Hautpoul, gouverneur général et 
membre de l'Assemblée législative, dut rentrer en 



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I06 LE COMTE DE MARTIMPREY 

France. L'intérim fut confié au général Pélissier. A 
peine fut-il installé à Alger que les mouvements de 
révolte provoqués dans la petite Kabylie par le schérif 
Bou-Baghla nécessitèrent une expédition. Le comman- 
dement de la colonne principale fut confié par ordre 
supérieur au général de brigade Saint- Arnaud, alors 
commandant de la province de Constantine, qui devait 
récolter à lui seul les bénéfices de cette campagne. 

Au moment oii elle allait commencer, le chef d'esca- 
dron Fleury, aide de camp du prince Président, vint 
faire en Algérie une tournée qui occupa les esprits et 
fit beaucoup jaser. Il était chargé de recruter des adhé- 
rents à la politique du chef de l'Etat et de remplir, au- 
près de Saint- Arnaud, une mission secrète qui eut son 
dénouement au coup d'Etat. 

Ses démarches n'empêchèrent pas lexpédition de 
s'achever. Elle eut pour résultat la nomination de Saint- 
Arnaud au grade de général de division. 

Sur ces entrefaites, l'été était arrivé et les nouvelles 
reçues de la capitale faisaient pressentir, en Algérie, de 
grandes modifications. On parlait de l'appel de Saint- 
Arnaud à Paris, de la désignation du général Randon, 
ministre de la Guerre, pour le gouvernement général, 
du général de Mac-Mahon pour la division de Constan- 
tine. 

Ces bruits circulaient dans la colonie depuis le mois 
de juillet. A cette époque, le chef d'état-major général 
de l'armée d'Algérie, le général de Crény, fut forcé de 
rentrer en France pour des raisons personnelles. Au 
mois de septembre, sa- mise en disponibilité rendit la 
vacance définitive. 

L'autorité supérieure songea, pour le remplacer, au 
colonel de Martimprey. La première idée en vint an 
général Randon, qui espérait déjà être nommé gouver- 
neur général et qui prenait les devants pour choisir 
son futur major général. 



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GOMMAI^DEMBNT DE LA SUBDIVISION d'oRLÉ ANS VILLE I O7 

Le commandant de la subdivision d'Orléansyille ne 
taitla pas à être mis au courant de ses vues par une 
lettre du général Pélissier. 

Alger, le 19 septembre i85i. 
MoB cher colonel, 

La mise en disponibilité de M. le général de Crény laisse 
vacante la position de chef d'état-major général de l'armée 
d'Afrique. 

Préoccupé de la nécessité de pourvoir à cette vacance, 
M. le ministre de la Guerre m'a consulté et m'a demandé 
mon opinion sur vous. Je n'ai pu répondre qu'une chose : 
c'est que, par vos qualités, par vos connaissances, vous étiez 
très apte à occuper le poste de chef d'état-major général 
et que, pour mon compte, je vous y verrais venir avec le 
plus grand plaisir; mais que j'ignorais si cette position 
serait à votre convenance, que je vous consultais et qu'aussi- 
tôt votre réponse reçue, je répondrai catégoriquement. 

Je vous consulte donc, mon cher colonel, en vous priant 
de m 'envoyer par le retour du courrier votre réponse nette- 
ment exprimée, afin que je puisse moi-même répondre sans 
indécision à M. le Ministre. L'intention du ministre est 
d'envoyer un officier général à Mostaganem pour y comman- 
der la subdivision. Je vous donne cet avis parce qu'il est de 
nature à modifier peut-être votre décision. 

Je n'ai pas besoin de vous répéter, mon cher colonel, 
que je serai, pour ma part, très heureux de vous voir à la 
tête de l'état-major général, ne dusse- je même avoir que 
fort peu de temps le plaisir de travailler avec vous. 

Recevez, etc.. 

Le général de division 
Gouverneur général par intérim, 

A. PéLISSIER. 

Le commandement de la subdivision de Mostaga- 
nem pouvait être tentant pour le colonel. Mais l'avis 



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I08 LE COMTE DE MARTIMPREY 

que lui transmettait le général Pélissier ne lui laissait 
aucun espoir de l'obtenir; il accepta donc la position 
qui lui était si gracieusement offerte. Le climat d'Or- 
léansville, qu'il supportait depuis trois ans, ne lui per- 
mettait d'ailleurs de goûter les joies de la famille qu'en 
risquant la santé des êtres qui lui étaient le plus chers. 
Alger, au contraire, était une résidence agréable, saine 
et très recherchée. En outre les fonctions qu'on lui con- 
fiait étaient pleines d'intérêt et dévolues ordinairement 
à un officier général. Il avait tout avantage à les accep- 
ter. Il s'empressa de remercier le gouverneur et de lui 
envoyer la réponse favorable que ce dernier attendait. 
Il fut noommé chef d'état-major général le 4 octobre. 



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CHAPITRE VII 



ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL DE L'ARMÉE 
D'ALGÉRIE 

(i8Si'i8ô2) 

Importance des nouvelles fonctions de Martimprey. — Accueil de 
Pélissier. — Expédition de Kabylie. — Gouvernement du général 
Randon. — Ses projets. — Réorganisation <j[c l'armée. — Mar- 
timprey général. — Santé de sa famille. — Sa rentrée en France. 
— Mise en disponibilité. — Proclamation de l'Empire. — Com- 
mandement d'une brigade à Bordeaux. 

La nouvelle situation qu'allait occuper le colonel de 
Martimprey avait une importance supérieure à celle 
des divers emplois qu'il avait remplis jusqu'alors. Et 
cependant, dans notre armée, ces fonctions d'état-ma- 
jor, trop effacées devant les actes du commandement, 
sont toujours restées ingrates. 

Si l'initiative et la responsabilité appartiennent au 
commandant en chef, la part qui revient, dans le suc- 
cès, à son chef d'état-major général n'en est pas moins 
considérable. 

En France, on a eu souvent une tendance à l'oublier. 
Pour le colonel, cette fonction allait devenir, pendant 
une dizaine d'années, une véritable spécialité. Il im- 
porte donc, pour la bien comprendre, de la définir avec 
précision, en rappelant comment elle était comprise 
sous le premier Empire. 

La gloire d'un général en chef, dit à ce sujet le général 
lliiébault, dépend souvent de la manière dont on exécute 
ses ordres. 



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IIO LB COMTE DE BCARTIMPRBY 

Après le général en chef, le chef de Télat-major général 
est celui qui, dans une armée, peut faire le plus de bien par 
sa capacité, ou le plus de mal par son insuffisance. 

Il doit à l'armée la sollicitude la plus vive pour tous 
ses besoins, aucun ne lui étant étranger. 

Il doit au général en chef de mettre en action tout 
ce qu'il conçoit.... et, sous tous les rapports, le tribut de ses 
idées. 

Il doit au ministre de la Guerre les rapports les plus 
exacts et les plus circonstanciés. 

Pour être en état de remplir de semblables devoirs, il 
faut réunir aux qualités intellectuelles et morales les plus 
heureuses, à un caractère ferme et connu, une grande ca- 
pacité, les connaissances les plus exactes et les plus étendues 
et un grand ascendant. 

Relativement aux qualités intellectuelles et à celles qui 
tiennent au caractère, il faut cet esprit d'ordre et de mé- 
thode qui organise et classe le travail; cette fermeté qui fait 
tenir à la marche établie; cette prévoyance qui prépare; 
cette activité qui vivifie; cette justice qui encourage; cette 
sévérité qui retient; cet amour de ses devoirs qui prévient 
les moindres négligences et fait toujours tendre au perfec- 
tionnement; cette vigilance qui excite celle des autres; et 
cette influence qui commande le zèle et fait obtenir de 
chacun ce dont il est capable. 

Relativement aux qualités morales, il faut ces formes qui 
ménagent l'amour-propre, adoucissent l'effet des refus et 
ajoutent aux prix des faveurs ou des grâces; et cette délica- 
tesse, cette intégrité qui commandent l'estime et la consi- 
dération. 

A ces qualités, il faut ajouter cette abnégation qui 
s'efface devant la personnalité du chef, ce dévouement 
qui entraîne aux derniers sacrifices et cette conscience, 
poussée jusqu'au scrupule, qui assure l'exécution des 
ordres. 

Tel est l'ensemble de qualités, de talents et de con- 
naissances qu'un bon chef d'état-major général doit 



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ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL DE l'aRMÉE D ALGÉRIE III 

posséder, et qu'en i85i le ministre de la Guerre, aussi 
bien que le gouverneur général, comptait avec raison 
trouver dans le colonel de Martimprey. Si plus tard, 
dans les guerres difficiles de Crimée et d'Italie, ce fut 
encore à lui qu'on fit appel pour ces fonctions, c'est que 
fion aptitude à les exercer avait été unanimement re- 
connue. 

En octobre i85i, il quitta Orléansville et vint pren- 
dre à Alger le service compliqué qui lui incombait. 
Pélissier lui fit un accueil affectueux. Martimprey était 
pour lui un ami et les sentiments qu'il lui témoignait 
ne devaient plus se démentir. De la part du duc de Ma- 
lakoil, qui était loin de prodiguer son estime, ce fait 
constitue à lui seul un véritable éloge. 

La situation générale de l'Algérie avait alors un ca- 
ractère particulier. Un certain nombre d'officiers, pous- 
sés par l'ambition, la quittaient pour se rendre à Paris, 
faire leur cour aux puissants du jour et être prêts à re- 
cevoir les premiers rayons du soleil levant. La mission 
du commandant Fleury en Afrique avait .porté ses 
fruits et c'était vers la capitale, devenue un centre d'in- 
trigues, que se tournaient les regards. 

L'Algérie semblait abandonnée et l'intérim même du 
gouvernement général qui durait sans titulaire depuis 
le mois d'avril faisait beaucoup jaser. Les Arabes ne 
bougeaient pas; mais l'apparition d'un schérif dans 
quelque tribu fanatique était toujours à craindre. 

C'est ce qui arriva au mois d'octobre, au moment 
où le colonel de Martimprey prit son service. Bou- 
Barghla, l'homme à la mule, chassé de l'oued Sahel 
au printemps par le général Camou et réfugié en 
Kabylie, chez les Zouaouas, avait retrouvé parmi eux 
des partisans dévoués. Appuyé sur leurs fusils et fort 
du prestige religieux qu'il exerçait encore, il avait 
employé l'été à soulever les tribus du plateau de Boghnl 
et de la rive gauche du Sebaou, jusqu'aux Flissa. Au 



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112 LE GOMTR DE MARTIMPREY 

mois d'octobre, les communications entre Alger et De! 
lys étaient menacées. Le gouverneur jugea qu'il fallait 
agir et frapper un coup vigoureux sur les dissidents. 

Mais, en France, on ne voulait pas d'affaires; le coup 
d'Etat se préparait et on désapprouva l'entreprise. On 
trouvait la saison trop avancée pour s'aventurer dans 
les montagnes de la Kabylie. On chercha même à sou- 
lever Topinion publique par des articles qui exagéraient 
les dangers à courir. 

Pélissior, convaincu de la nécessité de punir les ré- 
voltés et de ne pas laisser le soulèvement s'étendre, ne 
tint aucun compte de ces résistances. Au moment oh 
Martimprey prenait son service, il organisa ses co- 
lonnes et donna l'ordre de concentrer les troupes au 
Fondouk, près d'Alger. Son nouveau chef d'état-major 
ne pouvait encore lui donner son concours. Ce fut sou 
sous-chef, le lieutenant-colonel d'état- major de Cissey, 
qui le suppléa. D'autre part, le gouverneur avait be- 
soin de laisser à Alger un homme de confiance pour 
expédier, en son absence, les affaires courantes et le 
décharger de tous les détails du service. Ce fut à Mar- 
timprey qu'incomba cette tâche, ce qui lui permit aussi 
de procéder à son installation. 

Le gouverneur quitta Alger le 23 octobre et entra en 
opérations le 3i. Tranquille sur la direction générale 
du service, il commença aussitôt ses mouvements. 

Il chAtia les tribus révoltées d'autant plus rudement 
qu'il était forcé d'en finir avec elles avant les mauvais 
temps. Dès le 4 novembre, le schérif, poursuivi l'épée 
dans les reins, dut abandonner les Kabyles qu'il avait 
soulevés. Le lendemain, les soumissions commencè- 
rent. En vingt jours tout fut pacifié. A la vue de leurs 
villages incendiés, de leurs troupeaux enlevés, de leurs 
maisons détruites, les indigènes se résignèrent à subir 
les lois du vainqueur, qui leur imposa une organisation 
nouvelle et des contributions de guerre écrasantes. 



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ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL DE l'aRMÉE d'aLGÉRIE Ii5 

Le 25 novembre, les troupes se mirent en route pour 
regagner leurs cantonnements et, deux jours après, Pé- 
lissier rentra à Alger. 

Martimprey, qui l'avait régulièrement tenu au cou- 
rant des affaires survenues en son absence et des me- 
sures prises pour assurer leur marche, vint au-devant 
de lui avec les autorités militaires et civiles. On com» 
mençait alors à parler de la nomination définitive de 
Pélissier comme gouverneur général. Mais ceux qui la 
croyaient probable, ignoraient les projets formés à 
Paris. 

Ils ne tardèrent pas à être fixés. 'Déjà, en novembre, 
on avait su que le général Randon avait cédé son por- 
tefeuille de la Guerre au général Saint-Arnaud. Dans 
les premiers jours de décembre, on apprit que, le 2, 
ce dernier avait exécuté le coup de force préparé par 
les amis du prince-président. On reçut ensuite les dé- 
crets du 2 et du 3, qui déclaraient l'Assemblée dis- 
soute et convoquaient le peuple dans ses comices pour 
statuer sur les modifications apportées à la Constitu- 
tion. 

Ce fut un grand événement pour TAlgérie. Mais, 
sous l'autorité énergique de Pélissier, aucun trouble 
n'était à craindre. Suivant son ordre, Martimprey 
transmit, sans commentaires, les décrets et proclama- 
tions de la présidence, ainsi que les arrêtés du gouver- 
neur, dont le dernier devait rester dans le souvenir de 
tous les contemporaiïis. Il était ainsi conçu : 

c( Article unique. — L'Algérie est placée sous le 
régime de l'état de siège. » 

Il signifiait aux nombreux aventuriers, déclassés et 
transportés politiques établis en Afrique, de ne pas 
bouger. La colonie, en effet, conserva son calme. A 
Paris, l'article unique de Pélissier et la proclamation 
qui le suivit furent très goûtés. 

Le II décembre, le général Randon fut nommé gou- 



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Il4 LE COMTE DE MARTIMPREY 

yerneur général. De nombreuses correspondances per- 
mettent de croire que cette haute fonction lui était 
déjà promise au moment où il faisait désigner Martim- 
prey comme chef d*état-major général. En tout cas, il 
ne s'attarda pas en France, débarqua à Alger le 26 et 
prit aussitôt son commandement, 

Il avait connu le colonel à ses débuts dans la pro- 
vince d'Oran, quand il n'était encore que capitaine. 
Tous deux avaient été en relations et plusieurs lettres 
de Randon témoignent de l'estime qu'il lui portait. 
Ce fut donc avec joie que tous deux se retrouvèrent. 
Le gouverneur savait qu'il avait dans son chef d'état- 
major général un collaborateur aussi sûr que dévoué, 
un homme de devoir, d'une loyauté absolue dans l'exé- 
cution des ordres et des détails du service. 

Pélissier s'empressa de retourner à Oran. Martim- 
prey lui donna, jusqu'à son embarquement, tous les 
témoignages de sympathie qu'autorisaient leurs rela- 
tions passées et les marques de déférence que méritait 
sa haute personnalité. 

Le gouverneur arrivait en Afrique avec des idées 
nouvelles qu'il comptait mettre à exécution et pour 
lesquelles son chef d'état-major allait lui offrir un 
concours des plus utiles. Elles reposaient sur la situa- 
tion même de l'Algérie qu'il connaissait à fond, et 
dont l'exposé justifiait ses projets. 

Le général Randon les fît connaître à Martimprey dès 
leurs premiers entretiens et trouva en lui un chef 
éclairé prêt à le seconder. 

Il estimait que ses prédécesseurs avaient réussi, dans 
une large mesure, à vaincre la résistance des indigènes, 
mais que le but à poursuivre n'en restait pas moins la 
soumission entière du pays, et que, pour y arriver, il 
y avait encore beaucoup à faire. 

Dans le Tell, le littoral de la Méditerranée était loin 
d'être dans nos mains. La Kabylie, cette vaste région 



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ÉTAT-MAJOR GENERAL DE L*ARMÉE d'aLGÉRIE I i5 

montagneuse qui s'étend kle I>ellys à CoUo -et de 
Milah à Aumale, échappait sur bien des points à notre 
domination. Les populations des frontières restaient 
hostiles et toujours remuantes. Celles de l'ouest, in- 
fluencées par l'anarchie marocaine, exigeaient une sur- 
veillant attentive. Nos tribus, sans cesse menacées par 
les brigandages des maraudeurs voisins, étaient dans 
un état d'hostilités permanent. 

De nos postes avancés du sud, on apercevait les 
vastes plaines du Sahara, sur lesquelles notre influence 
était à peu près nulle. Les nomades qui les parcou- 
raient, gravitant autour de leurs oasis, vivaient en 
dehors de notre action et pouvaient, à l'occasion, bra- 
ver notre autorité. 

Il fallait donc être toujours en mesure de maintenir 
dans le devoir les populations remuantes et d'achever 
la conquête. Pour cela, il fallait une armée spéciale à 
la colonie et fortement organisée. 

Le général Randon estimait que c'était là son pre- 
mier devoir. Martimprey, déjà tout acquis à ces idées, 
s'empressa d'entrer dans ses vues. Le projet d'organisa- 
tion du gouverneur avait pour base l'augmentation des 
régiments permanents d'Afrique. Une étude fut entre- 
prise et, le 20 janvier i852, un travail d'ensemble, 
établi par l'état-major, fut adressé au ministre de la 
Guerre. 

A l'avenir, chaque province devait posséder une 
force active permanente, qui comprenait : 

I régiment de zouaves, à 3 bataillons de 
I.200 hommes 3. 600 h. 

I régiment de tirailleurs algériens, à a batail- 
lons de 1 .000 hommes 2 . 000 

I régiment de la légion étrangère, à 3 batail- 
lons de 1 .000 hommes 3 . 000 

1 bataillon d*infanterie légère d'Afrique 800 

2 régiments de France, chacun à 2 bataillons 

de i.ooo hommes 4- 000 

I escadron du train des équipages militaires. . i . 200 

Total i4.6oo h. 



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I l6 LE GOirrE DE MARTIMPREY 

Celle proposition fut agréée et un décret du i3 fé- 
vrier décida qu'on procéderait immédiatement à \h 
formation des nouveaux régiments. Ce fut l'origine 
des trois premiers régiments de zouaves, qui devaient 
conquérir avant peu une renommée légendaire. 

Des ambulances divisionnaires, divisées en sections 
proportionnées à la force des colonnes, furent égale- 
ment constituées. Les quatre régiments de chasseurs 
d'Afrique furent répartis par provinces, et celle d'Oran 
en eut deux. 

Les spahis furent installés sur les confins du Tell et 
affectés à la garde des frontières. 

Trois nouveaux cercles furent créés à Tifech, Aïn- 
Beïda et Tebessa. 

Ces changements apportèrent à l'état-major général 
un surcroît de travail, que le colonel de Martimprey 
dirigea avec une compétence et une activité très appré 
ciées par le gouverneur général. Les débuts de l'année 
i852 y furent consacrés. Cette organisation devait se 
perpétuer et donner à notre armée d'Afrique une auto- 
nomie qui était devenue une nécessité. 

Tandis que ces travaux de réorganisation s'accom- 
plissaient, des colonnes étaient constituées de divers 
côtés pour achever la soumission des tribus encore in 
décises ou hésitantes. 

Cette époque fut très brillante pour l'Algérie, et le 
général Randon y acquit une réputation d'adminis- 
trateur très méritée, dont une partie rejaillit sur son 
chef d'état-major général. L'autorité supérieure songea 
alors à le récompenser des services qu'il avait rendus 
dans son grade de colonel. 

Le i5 avril, il fut nommé général de brigade et 
maintenu à son poste. Il n'avait pas quatre ans de 
grade de colonel; néanmoins, ceux qui connaissaient 
les rigueurs du climat d'Orléansville et la part qu'il 



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ÉTAT-MAJOR GÉNÉBAL DE l'aRMÉE o'aLGÉRIE II7 

avait prise à la nouvelle organisation applaudirent à 
son avancement. 

Ce fut pour lui un vif encouragement. A cette épo- 
que, la santé de M°** de Martimprey et de ses enfants, 
ébranlée par leur séjour en Afrique, commençait à 
rinquiéter. Il dut les renvoyer en France avant les 
chaleurs, espérant qu'un climat plus tempéré améliore- 
rait leur état. Mais il n'en fut rien, et bientôt ses pré- 
occupations à cet égard furent telles qu'il ne crut plus 
pouvoir, pendant quelque temps au moins, rester en 
Algérie. Il s'en ouvrit au gouverneur, qui fut le pre- 
mier, malgré l'ennui qu'il en éprouvait, à partager 
ses appréhensions. 

Il dut se résigner à demander un congé pour aller 
donner des soins à sa famille, qu'il installa momenta- 
nément à Luchon. Il quitta ses fonctions et, une fois 
près des siens, se consacra entièrement aux soins que 
leur état réclamait. A Paris, il lit ses premières visites 
au ministre de la Guerre et au prince-président, qui 
venait d'être élu pour dix ans. Il en reçut le meilleur 
accueil et, à la suite de son entretien avec le ministre, 
désirant attendre le moment où une vacance de son 
grade se produirait dans un commandement à sa con- 
venance, il demanda et obtint sa mise en disponibilité, 
le 23 octobre. Désormais, jusqu'à nouvel ordre, tout 
lien avec l'armée d'Afrique était rompu pour lui. Il 
en rendit compte au général Randon, qui ne voulut 
pas le laisser partir sans lui donner un témoignage de 
sa haute estime et de son amitié. Il lui écrivit vers la 
fin d'octobre. 

Alger, le 25 octobre i853. 
Mon cher Général, 

Je veux, depuis bien des jours, vous répondre et vous dire 
combien j'ai pris part aux inquiétudes que vous avez conçues 
sur la santé de Madame de Martimprey et sur celle de vos 
enfants : je viens enfin m'acquitter de ce soin. 



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Il8 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Je suis charmé que vous ayez été content de l'accueil 
que vous avez reçu du Prince et du ministre de la Guerre. 
J'apprendrai maintenant avec le plus vif intérêt que vous 
soyez casé de la manière la plus conforme à vos intérêts 
et à vos désirs;, j'espère que cela ne se fera pas attendre. 

Vous ne pouvez pas douter, mon cher Général, des regrets 
dont j'accompagne votre départ d'Alger. Je savais depuis 
longtemps tout ce qu'il y avait en vous de loyauté, de 
droiture, de dévouement à remplir vos devoirs militaires, 
et, dans cette dernière période que nous avons parcourue en 
semble, j'ai reconnu, auprès de ces qualités, celles que déve- 
loppent dans les hommes de votre caractère les positions 
élevées dans la hiérarchie militaire... 

Adieu, mon cher Général, souvenez- vous que quelque 
poste où vous serez, dans quelque position que vous vous 
trouviez, je vous suivrai de mon intérêt et de mon amitié; 
c'est vous dire la part que je prendrai à tout ce qui vous 
adviendra. Veuillez vous charger de mes hommages em- 
pressés auprès de Madame de Martimprey et des compli- 
ments pour elle que lui adressent ma femme et ma fille 
et recevez pour vous l'assurance de mon affection bien 
sincère. 

Général Randon. 



La lettre du général Randon valait une citation et, k 
défaut d'une inscription sur les états de services de 
Martimprey, elle méritait de trouver sa place dans un 
récit détaillé de sa carrière. Elle permet de se faire une 
idée de son caractère et des qualités qui faisaient de lui, 
pour ses inférieurs, un véritable modèle. 

Au moment où il rentra en France, les esprits étaient 
très agités. La situation du prince-président s'était 
encore affermie et de tous côtés on parlait du rétablis- 
sement de l'Empire. Peu de jours après la mise en 
disponibilité du général, le 7 novembre, le Sénat l'avait 
voté et, quinze jours après, le peuple, consulté, approu- 
vait cette forme de gouvernement par près de 8 mîl- 



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ÉTAT-MAJOR GENERAL DE l'aRMEE d'aLGÉRIE 1 19 

lions de voix. Le i*' décembre 1862, Louis-Napoléon 
fut proclamé empereur sous le nom de Napoléon IIL 

Le général de Martimprey resta en dehors des évé- 
nements, attendant la décision que prendrait à son 
égard un ministre de la Guerre dont il connaissait la 
bienveillance. Le 17 janvier i853, il fut nommé au 
commandement de la i'*' subdivision de la i4* division 
militaire, à Bordeaux. La santé de M°* de Martimprey 
était à peu près rétablie, et cette nomination contribua 
encore à l'améliorer. Ce n'était, sans doute, pour le 
général, qu'une position d'attente, mais elle lui attri- 
buait une résidence de choix, dans une belle ville, sur 
une des grandes voies ferrées qui conduisent à Paris, 
et dans une région qui lui assurait, en revenant d'Algé- 
rie, un climat favorable. 



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CHAPITRE VIII 



CAMPAGNE DE CRIMÉE 

PREMIÈRE PARTIE 
Saint-Arnaud et Canrobert (lSM-1855). 

Préliminaires de la guerre d'Orient. — Martimprey chef J 'état- 
major généraJ. — Première armée d'Orient. — Départ de Mar- 
seille. — Arrivée à Gallipoli. — Le choléra. — Varna. — Plan 
de campagne. — Débarquement à Old-Forl. — Bataille de l'Aima. 

— Marche «ur Sébaslopol. — Canrobert succède à Saint-Arnaud. 

— Siège de Sébastopol. — Bataille d'Inkermann. — Les tran- 
chées. — Premier hiver en Grimée. — Changement de chef 
d'état-major général. — Lettre de Canrobert. — Répartition 
en corps d'armée. — Bombardement. — Projets conçus à Paris. 

— Difficultés du commandement. — Démission de Canrobert. 

Lorsque le général de Martimprey s'installa à Bor> 
deaux, en février i853, on pressentait déjà une pro- 
chaine guerre en Orient. Depuis l'année précédente, 
les rapports avec la Russie étaient très tendus. A cette 
époque, la France avait obtenu de la Porte ottomane le 
rétablissement de divers privilèges concédés aux Latins 
en Terre sainte par le traité de 17^0 et usurpés depuis 
par les Grecs. Le tsar Nicolas I", qui cherchait une 
occasion de rompre avec les Turcs pour réaliser le rêve 
russe de l'occupation de Gonstantinople, protesta vive- 
ment contre la décision de la Porte et s'opposa à son 
exécution. 

Cette attitude avait causé à notre gouvernement les 
préoccupations les plus graves, car il voyait dans 
les procédés de la Russie une hostilité non déguisée et 
le désir de pousser les choses à l'extrême. Dans les 



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122 LE COMTE DE MARTIMPREY 

hautes sphères, on pressentit la guerre et peut-être le 
général de Martimprey reçut-il déjà à ce moment quel- 
que avis confidentiel lui conseillant d'attendre en 
France une solution à la question d'Orient. 

En tout cas, dès le commencement de i853, cette 
affaire prit une caractère belliqueux. Après une ten- 
tative infructueuse faite auprès de l'Angleterre pour 
l'engager à partager avec elle les dépouilles de l'em- 
pire d'Orient, la Russie envoya à Constantinople, 
comme ambassadeur, le prin-ce Mentschikoff, grand- 
amiral, chargé d'imposer à la Turquie un traité qui 
faisait passer sous le protectorat du tsar les sujets 
grecs de l'Empire ottoman et lui attribuait la protec- 
tion des Lieux saints. C'était une prétention inaccep- 
table. Le gouvernement turc, encouragé par les puis- 
sances occidentales, refusa, et l'ambassadeur de Russie 
reçut l'ordre de quitter Constantinople. Son brusque 
départ, le 21 mai, fit sensation, et dès ce moment 
la guerre parut inévitable. 

Dans les rangs de l'armée, on suivait ces événe- 
ments avec un vif intérêt, et quand on apprit que, le 
3 juillet, l'armée russe avait franchi le Pruth pour 
pénétrer en Moldavie, on ne douta plus qu'avant peu 
la France entrerait en ligne à son tour. 

La conduite de la Russie avait soulevé l'opinion pu- 
blique en France et en Angleterre. Elle avait, en outre, 
rapproché ces deux Etats, qui avaient en Orient des 
intérêts communs. Le premier tenait à ses droits sur 
les Lieux saints et le second à sa suprématie maritime, 
que les Russes menaçaient dans la mer Noire. Malgré 
ces dispositions, qui conseillaient une alliance entre 
les deux puissances, on ne fit encore aucun préparatlf . 
On se contenta d'envoyer les flottes française et anglaise 
croiser à l'entrée des Dardanelles. 

Telle était la situation, lorsque, le 23 octobre, l* 
Russie déclara la guerre à la Porte. Il n'y avait pliss à 



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CAMPAGNE DE GRIMÉE 12^ 

hésiter. Les flottes reçurent, le a novembre, l'ordre de 
franchir les 'D'étroits et d'aller mouiller en face de 
Constantinople. Toutefois, on proclamait que c'était là 
une mesure purement défensive. L'empereur Napo- 
léon III, qui redoutait l'effet des intentions belliqueuses 
qu'on lui supposait, affectait de croire toujours à la 
paix, et, dans ce but, peut-être aussi par suite de ses 
hésitations naturelles, ne prenait aucune mesure en 
vu€ d'une mobilisation. 

On en était là lorsqu'on apprit, vers le milieu de 
décembre, que les hostilités avaient éclaté et que la 
flotte russe, profitant d'une supériorité numérique 
écrasante, avait anéanti celle des Turcs à Sinope. 

En Angleterre, où l'on redoutait les succès maritimes 
de la Russie, ce désastre souleva l'opinion publique. En 
France, il y eut peu d'émotion, mais on se montra 
sympathique aux Turcs. Les deux gouvernements s'en- 
tendirent pour agir de concert; ils envoyèrent à leurs 
flottes l'ordre d'entrer dans la mer Noire et de la garder 
jusqu'à nouvel ordre. C'était un premier acte d'hosti- 
lité qui ne laissait plus de doutes sur l'avenir. 

L'Empereur cependant, fidèle à sa ligne de conduite, 
fit, à la fin de janvier i85/i, auprès du tsar, une der- 
nière tentative en faveur de la paix. La réponse de 
l'autocrate fut un refus hautain et blessant. Il n'y avait 
plus qu'une solution : la guerre. Elle fut déclarée offi- 
ciellement le 27 janvier. 

Ce résumé des événements était nécessaire pour faire 
comprendre quelles furent, pendant l'année i853, les 
aspirations de nos généraux, et en particulier celles de 
Martimprey. Leurs affaires courantes, sans intérêt spé- 
cial, durent nécessairement passer au second plan, 
tandis que leurs pensées étaient absorbées par les pré- 
visions de l'avenir belliqueux qu'ils entrevoyaient. Pour 
le général de Martimprey, la situation avait un carac- 
tère à part. De tous les généraux d'état-major de 



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I2i LE COMTE DE MARTIMPREY 

l'armée d'Afrique, il était un des plus indiqués pour 
une campagne en Europe. Sa connaissance appro- 
fondie des services d'état-major et de troupes, sa vi- 
gueur physique, son expérience de la guerre et la 
haute estime dont il jouissait le désignaient un des 
premiers pour entrer dans les cadres d'une armée 
d'opérations. Il est donc probable que, dans le cours 
de Tannée i853, tandis qu'il suivait avec attention les 
événements d'Orient, il dut se préparer discrètement 
à entrer prochainement en campagne. 

Aussi ne fut-il pas surpris par la déclaration de 
guerre. Mais, comme tout le monde, il chercha d'abord 
à se renseigner sur les troupes qui allaient être dési- 
gnées pour combattre la Russie. 11 ne fut pas aisé de le 
s^avoir, car, même €n haut lieu, on ignorait les déci- 
sions que l'Empereur comptait prendre. Lui-même ne 
.savait pas encore à quel parti s'arrêter. Puis nos corps 
n étaient pas constitués pour la guerre; les grandes 
unités de combat, avec leurs états-majors et leurs ser- 
vices auxiliaires, n'étaient pas formées; les effectif-s 
étaient affaiblis; il n'y avait aucune organisation de 
campagne. On discuta pendant tout le mois de février 
pour savoir ce que l'on enverrait en Orient. L'Empe- 
reur finit par décider qu'on ferait partir un corps 
d'armée de deux divisions d'infanterie et une brigade 
âe cavalerie. Puis, en mars, on reconnut que c'était 
insuffisant et on constitua quatre divisions d'infanterie, 
placées sous les ordres des généraux Canrobert, Bos- 
quet, prince Napoléon et Forey. Le maréchal Saint- 
Arnaud devait en prendre le commandement en chef. 
C'était déjà une petite armée. 

Saint-Arnaud avait choisi pour chef d'état-major le 
général de Martimprey, dont il avait toujours admiré 
Taptitude professionnelle et la puissance de travail. Il 
n'avait pu décider l'Empereur à constituer un corps 
expéditionnaire que dans les premiers jours de mars. 



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CAMPAGNE DE GRIMÉE 125 

11 prévint alors les généraux chargés du commande- 
ment des divisions, et plus spécialement Ganrobcrt, qui 
devait le suppléer en attendant son arrivée. Ce fut à 
ce moment qu'il appela Martimprey à Paris pour lui 
faire connaître le choix dont il était Tobjet et lui don- 
ner ses instructions. L'expédition avait d'abord pour 
but l'occupation de la Crimée. C'était lui qui l'avait 
choisi et qui l'avait fait décider, malgré tous les avi& 
contraires. Martimprey reçut l'ordre de se rendre im- 
médiatement à Marseille pour préparer l'installation 
des troupes, puis leur embarquement, et veiller à tous 
les besoins. 

Ce fut alors seulement qu'il eut une connaissance 
exacte des circonstances qui avaient amené notre dé- 
claration de guerre, des projets arrêtés et des disposi 
tions prises pour leur exécution. 

Ce n'était pas brillant, et, pour un homme d'ordre 
comme lui, l'état des choses au début était loin d'être 
encourageant. 

Dans toute affaire de guerre, on commence par 
définir le but à atteindre, puis on adopte un plan, qui 
sert de base pour l'organisation de l'armée. Ici, rien 
de semblable. L'Empereur cherchait sa voie et réflé- 
chissait. Le maréchal Vaillant, du génie, son conseil 
habituel, ne prenait pas d'initiative et attendait que le 
souverain divulguât sa pensée. Sur ces entrefaites, le 
général du génie anglais sir John Burgoyne, qui con- 
naissait l'Orient, vint à Paris au mois de janvier i85/i 
et communiqua à l'Empereur l'idée qui dominait en 
Angleterre : l'occupation de la Crimée et la destruction 
du port militaire de Sébastopol. Pour y parvenir, i! 
conseillait l'installation des alliés à Gallipoli, moyen 
assuré de protéger les Dardanelles, de menacer le 
flanc droit d'une armée russe qui voudrait marcher 
sur Constantinople et de s'avancer ensuite dans la mer 
Noire. Ce premier plan fut adopté par Napoléon IIL 



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ri 6 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Il convenait à Saint- Arnaud; il n'y avait plus qu'à 
l'appliquer. Martimprey, mis au courant, veilla à Texé- 
cution des premiers ordres. 

Quand il partit pour Marseille, après avoir dit adieu 
à tous les siens, la situation se présentait dans les con- 
ditions suivantes : 

L'Angleterre, la France et la Turquie, poussées h 
bout par les prétentions de la Russie, s'étaient alliées 
pour combattre l'ennemi commun. Le premier projet 
d'opérations du général anglais Burgoyne était admis. 
Pour le réaliser, le maréchal Saint-Arnaud avait cons- 
titué sous ses ordres une première armée d'Orient, qui 
comprenait : 

Un état-major général, commandé par le général de 
Martimprey, et composé comme il suit : 

Le lieutenant-colonel d'état-major Jarras, travailleur 
acharné, toujours sévère, appliqué, peu sympathique, 
mais homme de devoir, très connu de son supérieur, 
sous-chef d'état-major; 

Les chefs d'escadrons d'état-major Osmont et Ren- 
9on; 

Les capitaines d'état-major Manèque, d'Orléans, de 
la Hitte et Rambaud. 

Le service politique et topographique était dirigé 
par le lieutenant-colonel d'état-major Desaint, officier 
supérieur capable et dévoué, que secondaient : 

Le chef d'escadrons d'état-major Davout; 

Les capitaines d'état-major Davenet, Perrotin, Ber- 
thaut. 

C'était un personnel de choix, dont les membres de- 
vaient, pour la plupart, parvenir aux grades élevés. 

L'état-major du commandant en chef, avec lequel le 
général de Martimprey devait avoir de fréquents rap- 
ports, était complété comme il suit : 

Commandant l'artillerie de l'armée : colonel Lebœuf ; 

Commandant le génie de l'armée : colonel Tripier; 



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CAMPAGNE DE CRIMÉE I27 

Intendaixt de Tarmée : intendant militaire Blanchot; 

Grand-prévôt : chef d'escadrons de gendarmerie 
Guisse; 

Aumônier en chef : abbé Parabère. 

L'armée d'Orient ne «comprenait d'abord que : 

Deux divisions d'infanterie à deux brigades chaque, 
commandées par les généraux Canrobert et Bosquet; 

Une brigade de cavalerie, général d'AUonville; 

Un corps de réserve, sous les ordres du prince Na- 
poléon, savoir : 

Une division de réserve à deux brigades, commandée 
par le général Forey; 

Une brigade de cavalerie, général CassaignoUes. 

C'était alors le corps expéditionnaire d'Orient. En 
février, il n'existait encore que sur le papier. Les pre- 
miers éléments des divisions et leurs divers services 
recevaient à peine, dans les premiers jours de mars, 
Tordre de se rendre à Marseille, oti ils devaient tou- 
cher le matériel de campagne qu'on pourrait leur don- 
ner, puis s'embarquer pour Gallipoli. C'est autour de 
cette ville que devait s'achever leur organisation et 
qu'ils recevraient le matériel, les vivres, les munitions, 
les effets, destinés à la compléter. 

Il est élémentaire de n'envoyer en expédition qu'une 
troupe entièrement prête, ayant sa formation défini- 
tive, concentrée sous les ordres de ses chefs et prête à 
entrer en action devant l'ennemi. Mais les premières 
dispositions prises pour l'envoi du corps expédition- 
naire en Orient étaient loin d'être aussi parfaites. Ce 
furent les premières difficultés que rencontra le chef 
d'état-major général. Il se rendit à Marseille, le 6 mars, 
pour les surmonter et mettre en mouvement les divers 
rouages qu'il allait être appelé à diriger. 

Il noua de suite des relations avec les autorités loca- 
les, afin de s'entendre avec elles pour un prompt em- 
barquement. Il fut suivi à bref délai par les officiers 



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128 LE COMTE DE MARTIMPREY 

d'état-major et par ceux des divers services. Les géné- 
raux arrivèrent le i3. 

Malgré son zèle, le général de Martimprey se heurta, 
dès le début, à un désordre et à des actes d'impré- 
voyance qui annulaient ses efforts. L'état des choses, 
à Marseille, a été défini par le maréchal Ganrobert dans 
des termes sévères : 

-Rien n'était prêt. Pendant ces quelques jours, dit-il, 
j'assistai à un brouhaha indescriptible. 

Outre la défectuosité de l'organisation, il y avait d'autres 
faits d'ordre matériel qui rendaient toute concentration de 
troupes et de matériel, d'une difficulté inouïe. Ainsi la ligne 
de chemin de fer reliant Paris à Marseille était en deux 
tronçons interrompus; à Chalon-sur-Saône, la voie ferrée 
s'arrêtait; l'on devait alors prendre le bateau jusqu'à Lyon, 
où l'on en changeait pour descendre le Rhône jusqu'à Avi- 
gnon; là, on retrouvait le chemin de fer jusqu'à Marseille. 

L'absence de grands bateaux de commerce était, d'un 
autre côté, une source de malentendus perpétuels. Des 
milliers de petits bateaux, mobilisés pour la guerre, arri- 
vaient de toutes parts, sans instructions précises; ils ne 
savaient quels hommes ils devaient embarquer et les hom- 
mes, arrivés en toute hâte, ignoraient dans quels bateaux ils 
devaient prendre place. Quant à l'artillerie, il en venait 
des détachements de tous les points de la France, et capi- 
taines, sous officiers et soldats allaient à qui mieux mieux 
à l'aventure. « Le matériel que vous devez toucher, disait-on 
aux uns, est à Avignon. — Mais non, répondaient-ils, nous 
l'avons déjà touché. — Ce n'est pas le vôtre; il est destiné 
à une autre batterie.... Allez le verser à l'arsenal ici et 
retournez à Aix ou à Nîmes prendre vos pièces et vos 
caissons; le tout est en gare et vous attend depuis huit 
jours. » 

Ganrobert ajoute : 

Le général de Martimprey, avec son esprit sobre et or- 
donné, sa puissance de travail admirable, parvenait avec 



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CAMPAGNE DE CRIMÉE 139 

la plus grande peine à mettre un peu d'ordre dans tout ce 
tohu-bohu. C'étaient des caisses de cartouches, des trains 
d'artillerie ou d'ambulance, des paquets de biscuits ou des 
sacs de farine, des conserves, des forges, des fourgons, des 
fours de campagne, enfin tout ce qui est nécessaire à la vie 
de plusieurs milliers d'êtres (i). 

Martimprey, de son côté, écrivait dans ses notes, le 
8 mars : « J'ai fini d'écrire au ministre à minuit. S'il 
n'est pas content de mes débuts, il ne se plaindra pas, 
du moins, de mon silence. Je me débrouille et je crois 
que tout ira bien. C'est un travail de quinze à dix-huit 
heures par jour. » 

Il était descendu, comme Ganrobert, à l'hôtel des 
Colonies, cette résidence traditionnelle des officiers 
d'Algérie de passage à Marseille. Il était là, à côté de 
son général en chef provisoire, dans les meilleures 
conditions pour s'entendre avec lui et pour imprimer 
aux éléments incomplets de l'armée d'Orient une mar- 
che aussi uniforme que possible. Cependant, il ne 
pouvait y réussir qu'imparfaitement et trouvait dan- 
gereux de partir pour une expédition lointaine sans 
être mieux organisé. Il en fît part à Canrobert, qui, 
sur son conseil, en prévint le ministre, en lui décla- 
rant, avec force « récriminations, qu'il était impossible 
d'embarquer des hommes sans subsistances ni maté- 
riel, et, une fois arrivés, de les faire débarquer, dénués 
de tout, dans un pays n'offrant aucune espèce de res- 
sources » (i). 

La réponse fut un ordre formel de partir le 19 mars, 
avec le personnel et les troupes disponibles. Il n'y 
avait plus qu'à obéir. Pour un chef d'état-major cons- 
ciencieux, c'était navrant. Néanmoins, chacun se ré- 
signa, espérant que, selon leur vieille habitude, nos 
troupes se débrouilleraient. 

(i) Le Maréchal Canrobert^ par Germain Bapst, t. II, p. 99. 

9 



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iSo LE COMTE DE MARTIMPREY 

Martimprey se préoccupa d'abord de réunir les trans- 
ports nécessaires. Il n'avait pu encore rassembler que 
deux frégates à vapeur, l'une, le Christophe-Colomb, 
vieux bateau bien connu des Algériens, et l'autre, 
ÏAfricain. Ces deux navires devaient remorquer cha- 
cun un bâtiment de transport. Dans le peu de temps 
qui lui restait avant le ig, il réussit à faire préparer 
l'installation des généraux, puis à faire embarquer sur 
ces navires le 3* bataillon de chasseurs à pied, deux 
compagnies du génie, des détachements d'artillerie, du 
6^ dragons, du bataillon des ouvriers d'administration, 
des infirmiers, io4 chevaux ou mulets et un convoi de 
matériel incomplet, n'ayant qu'une seule caisse d'am- 
bulance, 5oo paires de souliers et cinq jours de vivres 
pour la troupe. 

L'ordre reçu de Paris, pour le départ, prescrivait de 
faire deux convois, qui devaient prendre la mer, le 
premier le 19 mars et le second le 21. Ils furent prêts 
au jour indiqué. Le chef d'état-major général fit, en 
outre, partir avec le premier convoi l'intendant de 
l'armée, M. Blanchot, et un commandant du génie. 
Tous deux devaient, en arrivant à Gallipoli, se con- 
certer avec les autorités turques pour rassembler les 
approvisionnements nécessaires à l'armée et choisir 
l'emplacement de son camp. 

Le 19 mars, à minuit, par un beau temps, Martim- 
prey s'embarqua, avec Canrabert et Bosquet, sur le 
Christophe-Colomb, La campagne de Crimée com- 
mençait, et il pouvait écrire aux siens : « Je m'em- 
barque le premier de tous. » 

Canrobert avait de grandes sympathies pour lui, et, 
de son côté, il appréciait tout particulièrement les 
qualités militaires et l'éclat des services de son chef 
provisoire. Celui-ci venait de voir à l'œuvre son major 
général; il le vit de plus près encore pendant la tra- 
versée et, plus tard, dans les rudes épreuves que leur 



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CAMPAGNE DE CRIMEE l3l 

réservait la Grimée. Il devait laisser de lui un portrait 
remarquable. 

Le général de Martîmprey était, dit-il, au physique et au 
moral, le type accompli de Tofficier d'élat-major; il accueil- 
lait toujours avec une courtoisie de grand seigneur grands 
et petits, même au milieu des plus lourds surcroîts de be- 
sogne et quand il était aux prises avec les difficultés les 
plus énervantes. D'une application incroyable, d'une exac- 
titude et d'une précision rigoureuses, sa tête était meublée 
des détails les plus minuscules de l'organisation et des 
mouvements de l'armée, et sa puissance de travail était 
inépuisable. Il passait plusieurs nuits de suite sans cesser 
de travailler et sans jamais se rebuter, ni réclamer de 
repos. Il avait l'esprit aussi libre sous le feu que dans son 
cabinet; et son cœur élevé, doublé d'un caractère ferme, 
ne connaissait pas le découragement : il fut, à la tête de 
l 'état-major, un exemple vivant pour toute l'armée à la- 
quelle il a rendu les plus grands services. Personne ne l'a 
jamais approché sans être séduit par lui (i). 

Un pareil éloge, écrit par le chef militaire qui était le 
plus à même de juger le général de Martimprey, défi- 
nissait sa personnalité d'une façon si brillante qu'il 
était utile de le reproduire au début même de la cam- 
pagne. 

Les premiers jours de traversée furent mauvais. 
Mais le 28, à Malte, le temps se rasséréna et les passa- 
gers du Christophe-Colomb purent débarquer. Le gou- 
verneur les attendait pour les conduire à l'ancien palais 
des grands-maîtres. Ils assistèrent aux exercices des 
troupes anglaises et furent frappés de leur précision. 
Martimprey comprit, dans cette première entrevue, que 
l'alliance anglaise ne serait pas un vain mot et que les 
soldats de cette nation nous montreraient, à l'occasion, 
des qualités de résistance et de bravoure remarquables. 

(1) Le Maréchal Canrobert, par Germain Bapst. 



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l32 LE COMTE DE BIARTIMPREY 

Il alla, avec les autres généraux, visiter l'église Saint- 
Jean et les tombeaux des chevaliers de Malte, puis 
dîna chez le gouverneur, qui lui fit, pendant son 
séjour, l'accueil le plus aimable (i). 

Le 25, on se rembarqua pour le Pîrée, où l'on arriva 
le 28. 

Pendant cette traversée, Martimprey ne cessa de s'oc- 
cuper. Ayant réfléchi depuis plusieurs jours aux tra- 
vaux dont il allait être chargé, il les avait classés dans 
sa mémoire et commença à rédiger les instructions 
destinées à ses divers services. 

Celui du lieutenant-colonel d'état-major Desaint^ 
embrassant la politique et la topographie, avait à ses 
yeux un intérêt particulier. C'était celui qu'il avait 
créé dans la province d'Oran et qui lui avait été si 
utile à ses débuts. 

Le connaissant à fond, il prépara à son sujet un 
règlement complet, qui servit pendant toute la cam- 
pagne. Un court résumé en donnera une idée. Il com- 
prenait : 

— la révision, la confection et la conservation de? 
cartes du théâtre de la guerre; 

— la réunion des renseignements statistiques con- 
cernant les routes, les eaux, les ressources du pays en 
habitants, en vivres et en transports; 

— l'histoire des événements militaires antérieurs; 

— les renseignements sur les populations, les races, 
les croyances, les intérêts, les divisions administratives; 

— les renseignements sur les places de guerre, les 
forces en ligne, la marine, l'état financier des belli- 
gérants; 

— les renseignements sur l'âge, la santé, la capaci- 
té, les antécédents des généraux en chef et en sous- 
ordre; 

(i) Le Maréchal Canrobert, par Germain Bapst. 



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CAMPAGNE DE CRIMlÊB l33 

— l'organisation des courriers, des guides, des 
espions; 

— la construction d'un plan directeur pour y porter 
les reconnaissances; 

— l'établissement de mémoires descriptifs, de cartes, 
pour y porter les emplacements de troupes et les tenir 
au courant; 

— l'ouverture des registres nécessaires, registres 
d'effectifs, des renseignements journaliers, des espions 
et de leurs rapports; 

— l'organisation de la presse, pour multiplier les 
croquis destinés aux généraux; 

— la construction d'un lever au i / loo.ooo* des routes 
parcourues et des positions ocoiipées, etc. 

Martimprey soumit ces instructions au général Can- 
robert, qui les approuva, engagea le général Bosquet à 
les lire comme <( un travail remarquable » et en fit 
faire une copie pour l'envoyer au ministre. 

Le i*' avril, au point du jour, on arriva à Gallipoli. 

La première impression faite par cette cité orientale, 
vue de la mer, fut des plus séduisantes. « Tout ce qui 
nous entourait, a raconté Canrobert, était perdu dans 
une nuée laiteuse; plus tard, un soleil de printemps 
bleuâtre et argentin perça timidement les brouillards 
et éclaira peu à peu l'horizon. Au fond, sur le bord de 
la mer bleue intense, nous voyions la tache blanche 
des maisons de la ville, avec les minarets et les cou- 
poles, et les vestiges des vieux châteaux féodaux cons- 
truits par les Grecs, les Génois et les Vénitiens. Tout 
cela s'étageait en amphithéâtre sur la verdure de la 
côte : c'était, à première vue, un site délicieux, une 
ville de féerie, une cité des Mille et une nuits. Dieu 
sait s'il fallut en rabattre aussitôt pied à terre (i). )> 

A midi, Martimprey débarqua avec Canrobert. De 

(i) Le Maréchal Canrobert, par Germain Bapat. 



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j34 le comte de martimprey 

près, le mirage s'évanouit et l'aspect de Gallipoli fut 
tout autre. La ville était d'une saleté repoussante, avec 
des rues mal tracées, des exhalaisons puantes et mal- 
saines. « C'était un spectacle de misères, d'ordures et 
d'abrutissement (i). » 

Sur l'ordre de leurs chefs, les officiers d'état-major 
s*occupèrent de suite des mesures à prendre pour l'éta- 
blissement d'un camp sur le plateau au nord de la 
ville, que Canrobert avait désigné. Ce dernier commu- 
niqua ensuite à Martimprey les instructions du mi- 
nistre. Il fallait tout d'abord <( étudier la presqu'île de 
Gallipoli, chercher par tous les moyens possibles à la 
fortifier et couper son isthme par un vaste retranche- 
ment » (i). 

Deux jours après, Martimprey fut prévenu que 
Tarmée allait bientôt se composer de cinq divisions 
d'infanterie et que son effectif s'élèverait à 60.000 
hommes. Il était impossible d'en installer plus de 
30.000 à Gallipoli. En présence de cette difficulté, le 
général en chef, obligé de se renseigner sur les événe 
ments et sur les ressources qu'on pourrait tirer de la 
Turquie, résolut de se rendre à Constantinople. Il laissa 
son chef d'état-major général à Gallipoli pour parer à 
toutes les nécessités, recevoir les dépêches et les arri- 
vages de France, puis partit pour la capitale sur la fré- 
gate l'Africain. En même temps, il envoya Bosquet à 
Varna, pour étudier la ville et ses environs au point 
de vue de rétablisseonent d'un camp franco-anglais de 
70.000 hommes environ. Il devait voir Omer pacha, 
commandant en chef de l'armée turque, se renseigner 
sur ses projets et sur la valeur de son armée. 

C'était encore à Martimprey qu'incombait la tâche 
la plus ardue; car il avait à recevoir, caser, nourrir et 
organiser les divers éléments qui arrivaient de France 

(i) Le Maréchal Canrobert, par Germain Bapat. 



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CAMPAGNE DB CRIBCÉE l35 

€t à prendre des décisions dont l'initiative appartenait 
au chef de l'armée. 

Les difficultés étaient d'autant plus grandes que 
le gouvernement, après avoir mis tant de lenteurs 
à organiser les premiers corps destinés à l'armée 
d'Orient, apportait maintenant une hfite extrême à 
l'embarquement du reste du corps expéditionnaire. 
Malheureusement, dans les questions de mobilisation, 
la précipitation sans une préparation préalable amène 
toujours du désordre. Néanmoins, l'expérience des offi- 
ciers et. l'activité des soldats suppléèrent à tout ce qui 
manquait. 

Les 5, 6, 7 et g avril, plusieurs bateaux chargés de 
troupes entrèrent dans le port. Le 1 1 , on reçut six na- 
vires, suivis de sept autres, qui arrivèrent dans la nuit. 
Le i5, l'effectif s'élevait à ii.ooo hommes et 492 offi- 
ciers. A la fin d'avril, le corps expéditionnaire comp- 
tait 22.000 hommes et l'armée anglaise 6.000. 

Martimprey avait fait diviser Gallipoli et ses environs 
en deux zones : celle de l'ouest pour les Anglais, celle 
de l'est, beaucoup plus vaste, pour notre armée. Ces 
dispositions facilitèrent l'installation des troupes. 

Le 29, le prince Napoléon, dont l'arrivée était si- 
gnalée, fut reçu à son débarquement par Ganrobert et 
Martimprey, qui eut aussitôt après à expédier les ordres 
pour une revue, le lendemain. 

En mai, les arrivages furent encore plus nombreux. 

Le maréchal de Saint-Arnaud fut annoncé pour la 
première semaine de mai. Le 7, en effet, on signala 
l'arrivée du Berthollet, qui le transportait en Orient, 
avec la maréchale. Ganrobert, Bosquet, Martimprey €1 
d'AUonville se rendirent à bord pour le saluer. Parti 
de Paris dans un état de santé alarmant et constam- 
ment exposé à des crises d'angine de poitrine qui met- 
taient sa vie en danger, le commandant en chef était 
heureusement valide ce jour-là. 



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l36 LE COMTE J)E MARTIMPREY 

Il descendit à terre avec les généraux, visita les 
camps, passa les troupes en revue, se rendit aux am- 
bulances, aux magasins provisoires et à Thôpital de 
Gallipoli. Il fut frappé de l'ordre qui régnait déjà, et 
qui était dû à Martimprey. Mais il ne put s'empêcher 
de remarquer aussi tout ce qui manquait encore. 

Il constata cependant avec une vive satisfaction que 
le chef d'état-major général avait fait créer, organiser 
et approvisionner les hôpitaux de Gallipoli, Nagarra, 
Constantinople, Andrinople et Varna, et qu'un matériel 
léger d'ambulance, pour 12.000 hommes, avait été 
rassemblé. 

Pendant ce même mois de mai, la division anglaise, 
installée au camp de Boulaïr, près de Gallipoli, quitta 
son poste pour se rendre à Scutari. Le chef d'état- 
major général fît immédiatement occuper son empla- 
cement et le terrain environnant par nos trois pre- 
mières divisions, qui étaient à l'étroit dans leur camp 
des Fontaines. 

Vers le i5, Tétat-major général fut informé de la 
marche offensive des Russes sur Silistrie. Leur armée 
avait passé le Danube et assiégeait cette place, que les 
Turcs défendaient avec vigueur. Le maréchal de Saint- 
Arnaud, surexcité par ces nouvelles, voulut secourir la 
}jlace et donna l'ordre à Canrobert de mettre en marche 
ses trois divisions. Celui-ci transmit l'ordre à Martim- 
prey, qui fit observer que les divisions, n'ayant ni leur 
I effectif, ni leur artillerie, ni même des aprovisionne- 
ments de vivres suffisants, ne pouvaient pas concourir 
à une opération. 

Le maréchal, très animé, accourut à Gallipoli, cons- 
tata les défectuosités, en fut exaspéré et écrivît à l'Em- 
pereur sa fameuse lettre, reproduite par Camille Rous- 
set et Germain Bapst. Mais il fut reconnaissant à Mar- 
timprey de lui avoir dit la vérité et le remercia de 
11 s'être conduit en honnête homme ». 



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CAMPAGNE DE GRIMEE li'] 

Néanmoins, comme on avait promis à Omer pacha 
de venir à son aide, le maréchal s'entendit avec Lord 
Raglan pour envoyer à Varna une avant-garde, formée 
par une division légère anglaise et la première brigade 
de la division Canrobert. Martimprey veilla au départ, 
qui eut lieu le 3i mai. 

Ce fut à cette époque que Saint-Arnaud eut l'idée de 
constituer les bachi-bouzoucks en troupe régulière. 
Mais rétat-major général n'eut guère à s'en occuper. 

Tandis qu'on achevait ainsi péniblement l'organisa- 
tion de l'armée et qu'on hésitait sur l'opération à entre- 
prendre, les gouvernements français et anglais s'en- 
tendaient définitivement pour porter la guerre en Cri- 
mée et s'emparer de Sébastopol. Depuis lors, on a sou- 
vent critiqué et discuté ce plan de campagne, qui sem- 
blait, à première vue, inspiré par l'intérêt des Anglais. 
En y réfléchissant, on voit que c'était là le meilleur 
parti à prendre. Le but de la guerre était de soustraire 
la mer Noire et, par suite, l'Empire turc à la supré- 
matie des Russes. L'occupation de la Crimée et la des- 
truction de son grand port militaire conduisaient di- 
rectement à Ce résultat. Si l'on avait voulu, au con- 
traire, prendre pour premier objectif l'armée russe de 
Silistrie, elle pouvait se dérober comme en 1812 et 
obliger l'armée alliée à la poursuivre dans les steppes 
de la Bessarabie, où l'entretien des troupes, sans base 
établie d'avance, sans ligne de communications, aurait 
été impossible. Dans la campagne d'Orient, c'était la 
France qui était la base d'opérations et la flotte qui 
assurait la ligne de communications. On ne pouvait 
donc s'éloigner de la mer. La Crimée devenait ainsi 
l'objectif obligé. 

Les deux généraux en chef français et anglais adop- 
tèrent le plan indiqué par leurs gouvernements et 
réunirent en conseil, le 18 juillet, leurs principaux 
généraux pour le discuter; Martimprey n'eut qu'à 



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l38 LE COMTE DE MARTIMPREY 

écouter et chercha de suite à combiner les moyens 
d'exécution. 

Malheureusement, à cette époque, l'armée fut assail- 
lie par un fléau terrible, le choléra, qui éclata d'abord 
à Gallipoli et y fît de nombreuses victimes. 

D'autre part, l'état-major général reçut de Silistrie 
une nouvelle qui resta pour lui une énigme : les Russes 
avaient levé le siège et disparu. Pendant ce temps, nos 
trois divisions avaient été transportées tant bien que 
mal à Varna, où Martimprey s'était rendu de son côté 
avec son état-major. Gallipoli n'était plus qu'une place 
de dépôt. Une des premières occupations de l'état- 
major à Varna fut la mise en route des divisions vers 
la Dobrutcha. Ge mouvement, succédant à une inertie 
qui pesait à tout le monde, fut accueilli avec joie. 
Malheureusement, le choléra accompagna les troupes 
et causa dans leurs rangs des pertes énormes. Martim- 
prey était resté à Varna. Familiarisé avec ce fléau, 
qu'il avait déjà vu en face bien des fois, il se multiplia 
pour venir en aide aux malheureux qui. en étaient 
atteints et montra dans ces douloureuses circonstances 
le même dévouement, le même courage calme et résolu 
dont il avait fait preuve à Orléansville. 

Lorsqu'au mois d'août l'épidémie eut un peu di- 
minué et qu'on put «se compter, on vit que la division 
Canrobert avait perdu plus de six mille honunes; cha- 
cune des deux autres douze à dix-huit cents. Quant au 
corps des bachi-bouzoucks, qui avait été un des propa- 
gateurs les plus actifs du fléau, il n'existait plus. 

Mais c'était encore à Varna que la maladie avait été 
la plus terrible. Près de la moitié de la garnison avait 
été atteinte. Les souffrances de nos malheureux soldat» 
ne sauraient être mieux dépeintes que par le récit de 
leur chef, le maréchal Canrobert. 

Sous les tentes, c'est un spectacle horrible : les uns 
poussent des cris de rage; la bave leur sort de la bouche; 



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CAMPAGNE DE CRIMÉE iSg 

à toutes les exhortations, ils répondent par des hurlements 
et des jurons; d'autres jettent des gémissements plaintifs, 
éteints, qui fendent le cœur; la plupart se tiennent le ventre 
et semblent vouloir l'ouvrir pour en arracher les intestins. 
Des officiers, des soldats, des médecins vont de l'un à l'autre. 
Quelques-uns les repoussent; d'autres les appellent et, dans 
leur dernier regard, expriment le remerciement de ce que 
l'on essaie de faire pour les soulager; ceux-ci ont l'agonie 
douce, toute d'épuisement; ils ont cessé d'être avant la 
mort. Les cadavres que l'on enlève sont épouvantables; les 
visages sont hideux, verts ou noirâtres, quelquefois violacés; 
les yeux souvent sortent des orbites; les membres sont dans 
une contraction effroyable; les pieds sont ratatinés et les 
corps couverts de taches repoussantes (i). 

Le général de Martimprey, soutenu par le sentiment 
du devoir, se multiplia avec ses officiers pour com- 
battre le fléau. Tous y mirent d'autant plus d'ardeur 
que le service médical était insuffisant. « Il n'y avait 
même aucun médicament à la disposition des méde- 
cins (l). M 

Pour connaître la cause de cette imprévoyance, il 
fallait remonter très haut. Le maréchal Saint-Arnaud, 
qui était le premier à s'en désoler, était ministre de la 
Guerre au moment où l'expédition se préparait. Il 
n'avait pu prendre aucune disposition avant la décision 
de l'Empereur, et, quand il l'avait connue, il avait dû 
se hâter, pressé par les événements. En réalité, c'étaient 
TEmpereur et son ministre qui étaient les premiers 
responsables de la faute commise en faisant partir 
l'armée sans avoir assuré la santé des soldats et pris à 
cet égard les mesures indispensables. Martimprey, 
mieux que personne au courant de ces faits, s'efforçait 
d*y remédier sans une plainte, sans un mot d'amer- 
tume. Ses officiers donnaient comme lui l'exemple le 

(i) Le Maréchal Canroberiy par Germain Bapst. 



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l4o LE COMTE DE MARTIMPREY 

plus réconfortant. Tous, dans ces tristes journées, ne 
cessèrent d'employer leurs efforts à sauver les mal- 
heureux qui les entouraient. 

Il y eut un moment, au mois d'août, où le mal fut 
aggravé par une épreuve plus terrible encore : le feu. 
Un incendie, d'une violence inouïe, accrue par un 
vent qui soufflait en rafales, éclata subitement un soir 
dans les bfitiments en bois que nous avions trans- 
formés en magasins. Le maréchal était à Varna. 

A la sonnerie de la générale, tout le monde fut sur 
pied. Martimprey, comme le commandant en chef et 
les autres généraux, se hâta de se rendre sur les lieux. 
Les maisons voisines, toutes en bois, s'enflammèrent 
rapidement, et les poudrières furent menacées. Un mo- 
ment, le feu prit une telle intensité que tout le monde 
hésita et Saint-Arnaud fit sonner la retraite. Martim- 
prey, dont la ténacité dans ces moments critiques était 
remarquable, insista vivement avec le général d'artil- 
lerie Thiry pour continuer la lutte contre l'incendie. 
Il finit par entraîner le maréchal. << Mais déjà une par- 
tie des travailleurs, pris de peur, avaient couru à la 
mer et étaient entrés dans l'eau jusqu'à la ceinture. » 

Alors, à la lueur qui augmentait encore, on vit les six 
généraux présents s'adosser au mur, prêts à sauter avec les 
poudres. Devant ce spectacle, les travailleurs reviennent, 
grimpent de nouveau sur les toits (des poudrières), jettent 
dessus les peaux (de bœufs et de moutons), tandis que les 
corvées de la marine amènent des pompes au moyen des- 
quelles on arrose sans cesse cette couverture spéciale (i). 

Ces six généraux étaient : Martimprey, Bosquet, 
Bouat, Thiry, d'Autemarre et de Monet. 

Grâce à l'exemple donné par les chefs de l'armée et 
au dévouement de tous, on finit par être maître du feu. 
La part du chef d'état-major général dans ce résultat 

(i) Le Maréchal Canroheriy par Germain Bapet. 



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CAMPAGNE DE GRIMÉE l4l 

n'aurait jamais été connue si le maréchal Gaurobert ne 
l'avait signalée lui-même. 

Bientôt, du reste, ces malheurs eurent une fin. 
L'expédition de Crimée, quoique résolue, rencontrait 
encore certaine opposition parmi les amiraux anglais. 
Pour les décider. Lord Raglan, d'accord avec Saint- 
Arnaud, les réunit chez lui avec les généraux, le 
19 avril. Après une discussion approfondie, l'expédi- 
tion fut décidée à l'unanimité. 

Martimprey fit un résumé de la séance qui fut lu,, 
le lendemain, aux généraux et chefs de service con- 
voqués chez le général en chef. Le plan adopté leur fut 
expliqué et ils reçurent l'ordre d'en préparer l'exécu- 
tion. 

Le chef d'état-major général s'en occupait déjà de- 
puis le moment oii Saint-Arnaud lui en avait parlé. 
L'exploration faite par la marine sur les côtes de la 
mer Noire avait démontré qu'une descente en Grimée 
était réalisable. Par suite, l'état-major général mit 
toute son activité à réunir les moyens d'action néces- 
saires pour un débarquement. Ge fut un gros travail, 
qui fut accompli dans le mois d'août. Le général de 
Martimprey rédigea ensuite les instructions à distri- 
buer aux troupes pour leur départ et fit préparer le 
transport des munitions, du parc de siège et du ma- 
tériel. 

L'armée avait été reconstituée. Elle comptait main- 
tenant 29.058 hommes de troupes, i.i46 officiers, 
2.904 chevaux et i33 bouches à feu, dont 68 de cam- 
pagne. A la fin d'août, 172 bfitiments furent prêts à 
l'embarquer tout entière avec 8on( artillerie et ses 
approvisionnements. 

Le 28, dît Canrobert, parut Tordre d'embarquement; 
c'était un chef-d'œuvre de précision et de conception qu'on 
ne cesse encore d'admirer, quand on le voit. L'amiral Bouët- 
Willaumez l'avait rédigé avec la collaboration du général 



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142 LE COMTE DE MARTIMPREY 

de Martimprey. Ces deux hommes avaient réellement le 
génie de l'organisation. 

Tout y avait été prévu : trente mille hommes avec leurs 
vivres pour quarante-cinq jours et leurs fours de campagne; 
cent trente-trois pièces d'artillerie avec leurs chevaux et 
levirs approvisionnements; les poudres, les fascines, les ga- 
KioRF, les outils et autres ustensiles de siège;... (i). 

Le 2 septembre, rembarquement commença. Mar- 
tîmprey monta, le 3, sur la Ville-de-Paris, avec le com- 
mis ndant en chef. Ils se rendirent dans la rade de 
Baltchick, lieu de réunion des flottes, d'où elles de- 
vaient partir ensemble avec leurs convois. 

Les navires devaient transporter également l'armée 
anglaise et une division turque de 7.000 hommes. 

L'appareillage, retardé par les Anglais, ne put se 
faire que le 7 au matin. 

Ce départ des armées et des flottes alliées fut un 
spectacle imposant. Trente-quatre vaisseaux de ligne, 
suivis de trois cents bâtiments de transport et de cin- 
quante vapeurs de guerre, partaient pour la Crimée 
avrc cinquante-neuf mille combattants, leur artillerie, 
leurs munitions, leur matériel de campagne et leurs 
approvisionnements de tout genre. 

En route, les commandants en chef eurent à choisir 
un lieu de débarquement; il fallait fixer aux flottes 
alliées une destination précise. C'était d'autant plus né- 
cessaire que Saint-Arnaud et lord Raglan n'étaient pas 
d'accord. Le premier voulait atterrir sur le point le 
plus rapproché de Sébastopol; le second préférait une 
côte éloignée, sans défense organisée. Un conseil fut 
réuni sur la Ville-de-Paris, Mais on ne put s'entendre; 
i[ fallut se résigner à de nouvelles reconnaissances. 

Martimprey monta à cet effet sur le Caradoc, avec les 
grneraux Canrobert, lord Raglan, Burgoyne, Brown, 

{t) Le Maréchal Canrobert ^ par Germain Bapst. 






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CAMPAGNE DE CRIMÉE l43 

l'amiral Lyons, le colonel Lebceuf , commandant Tartil- 
lerie, et le colonel Trochu, ch^f du cabinet du maré- 
chal Saint-Arnaud. Ce dernier, très souffrant, ne put 
s'en occuper. Après de nombreuses discussions, on 
adopta Tavis du général en chef anglais et on décida 
que la baie d'Old-Fort, à huit jours de marche de 
Sébastopol, serait choisie comme rade de débarque- 
ment. L'opération devait s'effectuer le i4 septembre. 

Martimprey fit préparer les ordres pour l'exécution 
de cette délicate manœuvre et pour les formations des 
troupes après le débarquement. 

Dans la nuit du i3, en face d'une côte plate sans 
défenseurs, nos bateaux firent descendre les hommes 
dans les chalands, qui furent de suite conduits à terre. 
L'enthousiasme était général; on ne voyait pas d'en- 
nemis. Les premiers débarqués, au point du jour, se 
déployèrent en tirailleurs et s'avancèrent vers l'inté- 
rieur du pays pour couvrir le mouvement. 

Saint- Arnaud, remis de sa crise, y assistait à cheval, 
avec Canrobert. Martimprey et l'amiral Bouet-Willau- 
mez, à pied, veillaient au débarquement. Pendant tout 
le jour, ils virent les régiments descendre à terre, se 
former en colonnes sur la plage et gagner, aux cris 
de joie de la troupe, les emplacements qui leur étaient 
assignés. 

Le soir, dit Canrobert, les trois premières divisions étaient 
à terre avec rartillerie. Les hommes avaient leurs tentes, du 
bois et des vivres pour six jours (i). 

Malgré les retards causés par les Anglais, en quatre 
jours les deux armées alliées se trouvèrent établies 
sur le sol de la Crimée, avec leur matériel, leur artil- 
lerie et tous leurs accessoires. Les Russes ne les avaient 
pas inquiétées. L'opération n'en était pas moins une 

(j) Le Maréchal Canrobert, par Germain Bapst. 



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LE COMTE DE MARTIMPREY 



œurre si difficile que plus tard Canrobert, devenu gé- 
néral en chef, assimilait à une action d'éclat le travail 
accompli dans ces rudes journées par le chef d'état- 
major général. 

Saint- Arnaud avait appris par des gens du pays que 
Farmée ru^se nous attendait sur les hauteurs de rAlma. 
Il résolut d'aller l'attaquer, et, forçant les Anglais à 
activer leurs mouvements, il fît partir ses troupes le 19. 
Les ordres de marche, rédigés par Martimprey, avaient 
prescrït, pour cette première journée, la formation en 
losange, adoptée par le maréchal Bugeaud pour les 
préliminaires de la bataille d'Isly. L'étape s'accomplit 
sans obstacles. Vers midi, on atteignit les hauteurs de 
la rive gauche du ruisseau de Bulganack; on campa 
au delà, sur un terrain d'où l'on apercevait l'armée 
russe, 

A la rentrée des reconnaissances, Saint-Arnaud indi- 
qua à Martimprey les dispositions qu'il comptait pren- 
dre pour la bataille du lendemain. Ce dernier réunit 
aussitôt son état-major, lui fit connaître les ordres du 
maréchal et dessina, séance tenante, un croquis du 
terrain où nous allions combattre. 11 y traça lui-même 
les directions que devraient suivre les divers corps 
anglais et français (i). Puis il fit rédiger et expédier 
les ordres de mouvement pour l'attaque des positions 
russes. Son croquis, reproduit en triple expédition, fut 
envoyé à lord Raglan et au général Bosquet, chargé 
de tourner l'aile gauche russe. Un exemplaire en fut 
adressé à l'Empereur . 

Le 2o septembre eut lieu la bataille de l'Aima, dont 
les divers épisodes ont été maintes fois racontés. Saint- 
Arnaud, surmontant sa faiblesse, commanda son 
armée à cheval, et sut encore, en dépit du mal dont il 
souffrait, remporter une éclatante victoire. 

(i) Voir Ir croquis de la bataille de rAlmn. 



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CAMPAGNE DE CRIMEE l45 

Notre mouyement offensif, commencé de bonne 
heure, fut arrêté par l'immobilité de Tarmée anglaise à 
notre gaiM^he et repris vers i heure de l'après-midi, 
quand on la vit marcher à l'ennemi. Lorsqu'il fallut 
gravir les berges escarpées et leurs pentes entrecoupées 
de haies, de murs et de nombreux obstacles, les tètes 
de colonne du général Bosquet rompirent leurs rangs 
et montèrent à l'assaut du plateau avec une ardeur sans 
égale, mais en désordre. 

Martimprey en fit l'observation au maréchal, qui, 
voyant la bravoure et l'entrain de ses hommes, lui 
répondit : « Laissez-les faire; c'est une bataille de sol- 
dats (i) », mot plus profond qu'on ne pense, et qu'on 
pourrait appliquer à bon nombre de nos combats. 

Toutes les fois que la France a.eu des soldats aguer- 
ris et confiants dans leurs chefs, elle a eu des batailles 
de soldats terminées par des victoires. 

Ici, un glorieux résultat semblait acquis dès le dé- 
but. Rien n'arrêtait nos zouaves et nos fantassins, ni 
les difficultés du terrain, ni les projectiles de l'ennemi. 
Bientôt, nos divisions furent sur le plateau, maîtresses 
d'un terrain que les Russes avaient cru inabordable, et 
attendant qu'à leur gauche l'armée anglaise se montrât 
& leur hauteur. 

Celle-ci avait eu à surmonter des difficultés impré- 
vues. Elle s'était heurtée à des redoutes où les Russes 
avaient préparé une défense énergique. Bientôt, le ma- 
réchal crut prudent de lui venir en aide. La division du 
prince Napoléon était la plus proche. Martimprey se 
chargea de lui transmettre l'ordre et se rendit au galop 
auprès du prince pour lui expliquer la situation. Ce 
dernier envoya de suite une brigade du côté des An- 
glais et alla lui-même établir son artillerie sur une 



'i) Le Maréchal Canrobertj par Germain Bapî^t. 



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DigitizedbyVii )i )*^nr ^ 



l46 LE COMTE DE MARTIMPREY 

[lOflition d'où elle pouvait contrebaitre avec avantage 
les batteries de l'adversaire (i). 

A. quatre heures de l'après-midi, la bataille était ga- 
gnée, et les Russes battaient en retraite en bon ordre. 
L'absence de cavalerie empêcha la poursuite. Le bivouac 
fut établi sur le champ de bataille. 

Nous comptions 1.339 hommes hors de combat dont 
(» officiers et 1 32 tués. Les pertes de l'armée anglaise 
étaient plus élevées et celles des Russes montèrent à 
plus de 6.000 hommes. 

C'était, pour eux, un échec d'une portée considérable. 
Pour nous, c'était notre première grande victoire de- 
puis Waterloo. Elle relevait notre prestige et consacrait 
aux yeux de tous notre prise de possession de la Cri- 
mée. 

Le lendemain, à 9 heures du matin, le maréchal 
réunit près de lui les généraux de division et les deux 
commandants en chef de l'artillerie et du génie, pour 
les remercier du concours qu'ils lui avaient prêté. Puis, 
n ajouta : « Vous vous unirez tous à moi, avec plaisir, 
messieurs, pour les éloges que j'ai à adresser à notre 
chef d'état-major. Il était partout et, à mesure qu'il y 
avait à se porter en avant, il s'y trouvait à la tête des 
troupes pour y donner la direction avec une habile in- 
telligence. II est impossible de mieux faire et vous 
l'avez trouvé. Je suis heureux de lui payer ici cette 
dette de satisfaction ». 

En signalant ainsi la belle conduite de son chef 
d'état-major général, il montrait aussi quelles doivent 
être dans ces circonstances les fonctions d'un major 
général. On les croit souvent inertes et subordonnées 
aux ordres du commandant en chef. Pour Martimprey 
au contraire elles étaient d'une activité incessante dans 
laquelle son initiative trouvait toujours à s'employer. 

{1) Le Maréchal Canrohertj par Germain Bapst. 



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CAMPAGNE DE GRIMEE 1^7 

Le maréchal le retint à déjeuner et, revenant sur la 
bataille de la veille, lui dit encore : » Mon cher Martim- 
prey, je savais que vous valiez beaucoup, mais vous 
avez dépassé tout ce que j'attendais de vous. Je veux 
vous gronder pourtant. Vous y mettez trop d'ardeur; 
il faut plus de calme. » Le chef d'état-major général 
lui donna l'assurance que son ardeur extérieure n'em- 
pêchait pas son calme; qu'elle lui semblait nécessaire 
pour animer les autres, mais qu'il y voyait toujours 
clair. 

En fait, sa conduite de la veille avait été très remar- 
quée et le prince Napoléon lui-même, jusque-là assez 
froid pour lui, fit son éloge au milieu d'un groupe d'of- 
ficiers. 

Ces félicitations firent une grande impression sur le 
général de Martimprey et le comblèrent de joie. Elles 
furent pour lui une douce récompense et un encoura- 
gement. 

Malheureusement aussi cette grande journée était la 
dernière du maréchal. Le soir, il dut s'aliter, et ne put 
désormais suivre l'armée que dans une calèche prise 
aux Russes. D'autre part. Canrobert, assez grièvement 
blessé, fut également forcé de rester en voiture, mais 
en avant de sa division qu'il commandait encore. 

Il n'y avait plus à la tête de l'armée, qu'un chef va- 
lide, c'était Martimprey. Se rendant compte de la gra- 
vité des circonstances, et de la responsabilité qui lui 
incombait, il continua à donner des ordres au nom du 
maréchal, qui s'occupait de son commandement mal- 
gré ses souffrances. 

On fit d'abord relever et évacuer les blessés. 

Il fallut ensuite prendre une décision pour les jour- 
nées qui allaient suivre. On savait bien qu'il fallait 
marcher sur Sébastopol, mais on était partagé sur la 
direction à adapter. Les Anglais voulaient tourner la 
place pour l'attaquer par le sud et occuper une rade 



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l48 LE COMTE DE MARTIMP^T 

comme base d'opérations. Le maréchal avait l'idée de 
tenter une attaque de vive force par le nord. 

Une réunion de généraux eut lieu autour de la cou- 
chette du maréchal et, après une discussion assez vive, 
la proposition anglaise fut adoptée. On décida d'exécu- 
ter une marche autour de la place et de l'attaquer par 
le sud. 

Ce fut cette résolution qui nous entraîna à faire le 
siège de Sébastopol. L'histoire nous apprend que, si on 
avait tenté une attaque par le nord, oh les travaux de 
défense n'existaient pas encore, on aurait eu de grandes 
chances d'enlever la place. 

Martimprey fit expédier les ordres de marche sur 
Balaklava pour le 23. Le départ se fit gaiement. En 
route, on trouva des armes et des sacs abandonnés 
par les Russes et on établit le bivouac aux abords de la 
vallée de la Katcha. Ce fut la dernière fois que le maré- 
chal monta à cheval. A l'arrivée au bivouac il se coucha 
pour ne plus se relever. 

Le lendemain, ce fut le général Ganrobert qui, mal* 
gré sa blessure, prit la tête de l'armée, traîné dans sa 
voiture. La marche reprit donc le 2^, vers la vallée du 
Belbeck, en obliquant vers la gauche pour contourner 
la ville. En route, Martimprey envoya reconnaître une 
troupe à cheval, qu'on apercevait dans le lointain et 
qui n'était autre que l'unique escadron de chasseurs 
d'Afrique dont l'armée disposait. On traversa le ruis- 
seau pour établir le bivouac sur la rive gauche. 

Le 25, l'armée anglaise ayant pris la tête, nos têtes 
de colonne attendirent sur place qu'elle fut écoulée et 
ne partirent qu'au milieu du jour. L'étape fut longue 
et ennuyeuse. Il y eut un peu de désordre, qui fut vite 
réparé, dès qu'on eut atteint la ferme Mackensie et le 
bivouac. 

Le 26, on se mit en route avant le jour. Le maréchal 
n'en pouvait plus. Sentant sa fin prochaine, il fit de- 



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CAMPAGNE DE CRIMÉE I^Q 

mander le général Canrobert, causa longtemps av^ec lui 
et lui remit le commandement. Aussitôt après, ce der- 
nier fit appeler le chef d'état-major général, lui montra 
sa lettre de commandement et lui donna ses instruc- 
tions. Martimprey alla de suite faire mettre à Tordre et 
communiquer aux troupes les adieux du maréchal et 
la prise de commandement du nouveau général en 
chef. 

Après une étape assez courte, on arriva sur la ver- 
doyante vallée de la Tchernaïa et Ton gravit les monts 
Fédioukine qui dominaient sa rive gauche. Le bivouac 
y fut tracé et, aussitôt après, Martimprey convoqua les 
généraux et les chefs de corps au quartier général. Can- 
robert leur fit lire les adieux du maréchal, puis^sa lettre 
de commandement, leur annonça qu'il prenait immé- 
diatement ses fonctions et leur demanda leur concours 
dévoué. Tous s'empressèrent de le promettre. 

Le lendemain 27, on arriva à Balaklava où l'on eut 
la désagréable surprise de constater que les Anglais 
s'étaient emparés de la rade sans prévenir leurs alliés. 
Plus tard, on s'en consola. La rade était étroite, sans 
profondeur et bien inférieure au port de Kamiesch dont 
nous fîmes notre base d'approvisionnements. 

Deux jours après, le maréchal, transporté sur le 
Berthollet, y rendait le dernier soupir. Il succombait au 
champ d'honneur, après avoir donné à la France une 
grande victoire et entouré son nom d'une gloire im- 
mortelle. C'était une belle mort qui rachetait bien des 
défauts. 

Pour Martimprey, ce changement avait aussi son im- 
portance. 'Depuis son départ de Marseille, l'état de santé 
du maréchal était pour lui une difficulté. Dans les 
circonstances graves où il se trouvait, en face de réso- 
lutions à prendre qui engageaient l'avenir de l'armée et 
ks intérêts de deux grandes nations, cette situation 
était une cause de soucis. 'Désormais cette préoccupation 



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l50 LE COMTE DE MARTIMPRBY 

cessait. L'amitié qui le Hait au nouveau général en chef 
devait aplanir tous les obstacles et faciliter les rapports 
de service. Ganrobert et Martimprey étaient camarades 
de promotion et, à ce titre, devaient se tutoyer dans 
Tintimité. Si, en i854, l'éclat des services de Ganrobert 
l'avait justement porté au premier rang, il n'en était 
pas moins resté un cœur affectueux, essentiellement 
bon, très heureux d'apprécier les talents de son cama- 
rade et de les utiliser pour le plus grand bien de l'ar- 
mée. Sachant du reste qu'il avait en lui un ami dévoué, 
travailleur infatigable, aussi brave que discipliné, dou-^ 
blé d'un homme du monde, Ganrobert avait pour son 
major général une affection qui ne le cédait qu'à son 
estime; tl devait le lui prouver en mainte occasion. 

Il eût été difficile de trouver un commandement en 
chef mieux composé, plus uni et mieux approprié aux 
circonstances. Si le succès n'a pas couronné de suite 
les efforts de ces deux généraux, c'est que l'imprévu 
des événements a dominé leurs volontés et que pour 
arriver au triomphe final il fallait d'abord le temps 
de le préparer et plus tard l'énergie d'un chef comme 
Pélissier. 

Quoi qu'il en soit, l'arrivée de Ganrobert au pouvoir 
suprême était pour Martimprey une chance heureuse. 
Dès qu'il put causer librement avec lui, il appela son 
attention sur les défectuosités qui devaient être une en- 
trave pour les opérations et particulièrement sur la 
nécessité de réclamer au plus tôt en France des renforts 
et des approvisionnements, surtout des effets et des cou- 
vertures pour l'hiver. Le général en chef écrivit de suite 
au ministre de la Guerre, qui malheureusement ne put 
répondre à temps à ses demandes. 

Ce fut le 27 septembre que Martimprey, accompa- 
gnant Ganrobert sur le plateau de Ghersonèse, aperçut 
pour la première fois, cette cité de Sébastopol qui allait 



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LE GOBITE DE MARTIMPREY l5l 

devenir, pendant un an, le but de nos efforts et des 
combats meurtriers du siège. 

Ce jour-là rien ne faisait soupçonner l'aspect désolé 
que devait prendre plus tard le plateau sur lequel les 
armées allaient s'installer. 

La nature était riante et l'impression qu'on en ressen- 
tait avait un charme particulier. Martimprey la subit 
comme son chef qui en a fait un tableau séduisant. 



On foulait partout une couche épaisse de verdure émaillée 
de fleurs d'automne; on rencontrait de nombreux jardins 
enclos de murs, des cultures diverses, des fermes et mêmes 
des villas fort élégantes, des arbres et une forêt sur le bord 
de la mer. L'ensemble était plein d'attrait, par cette belle 
matinée de septembre. 

Des mamelons cachaient la ville; mais, en s'avançant entre 
les ravins étroits aux rebords broussailleux, on atteignit le 
sommet des monticules et la ville apparut, silencieuse et 
brillante, enfoncée dans un énorme gouffre. La masse de 
ses constructions éclatantes de blancheur, les dômes recou- 
verts de cuivre de ses églises s'allumaient de mille feux 
sous les rayons du soleil; le port était encore silloné de na- 
vires dont les flancs étaient zébrés de bandes blanches et 
noires. On distinguait deux grandes rues animées, pleines 
de monde; au milieu, sur un rocher, était le théâtre en 
marbre blanc, avec un fronton et une colonnade comme un 
temple antique. Plus près et devant nous était un bastion, 
et en arrière, ûlant en oblique, des lignes de défense se 
prolongeaient en zig-zags jusqu'à la mer. Des milliers 
d'hommes barbus portant la chemise flottante sur le panta- 
lon, des femmes aux jupes courtes avec des fichus rouges 
sur la tête et des enfants travaillaient à ces ouvrages; à notre 
droite, devant un faubourg, sur un mamelon, était une tour 
en pierres blanches, la Tour Malakoff, que les marchands 
de la ville s'étaient cotisés pour faire élever en apprenant 
l'expédition. A gauche, les forts de la Quarantaine, Gons 
tantin et Alexandre, tout blancs, montraient sur le fond 



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|;>2 LE COMTE DE MARTIMPREY 

i>leu foncé de la mer leurs batteries superposées d'un aspect 
redoutable (i). 

Martimprey espérait-il alors, comme Canrobert, 
comme les Angolais, qu'en peu d^ temps la ville serait 
prise et la guerre terminée? On ne saurait le dire. 
Mais sa haute expérience lui fit plutôt penser qu'une 
place de guerre défendue par de nombreux forts, une 
vaillante armée et une puissante flotte pourrait bien 
offrir à ses adversaires une longue résistance. D'ail- 
leurs, la ténacité proverbiale des Russes ne permettait 
pas de se bercer de pareils espoirs. 

Le jour même de la mort du maréchal, l'armée 
gravit les pentes du plateau de Ghersonèse et, guidée 
par les officiers d'état-major, commença son installa- 
tion. 

Le chef d'état-major général eut pour premier tra- 
vail de répartir les troupes en deux corps d'armée à 
deux divisions : un corps de siège et un corps d'obser- 
vation, le premier sous les ordres du général Forey, 
le second sous ceux du général Bosquet. Il leur fixa 
également leurs emplacements au sud de la place : 
Tarmée anglaise à droite, le corps de siège à gauche, le 
corps d'observation en arrière, à droite. 

Au commencement d'octobre, les installations furent 
terminées et de nombreuses reconnaissances avaient 
déjà levé tous les terrains environnants. L'état-major 
général avait eu, dans ces premières journées, un tra- 
vail considérable. 

Maintenant, le moment était venu de décider le but 
et la direction des attaques à entreprendre. 

A cet effet, les généraux furent convoqués chez lord 
Raglan, le 7 octobre. On y décida les premières atta- 
ques. 

(i) Le Maréchal Canrobert, par Germain Bapst. 



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CAMPAGNE DE CHIMKE l53 

L'ouverture de la tranchée eut lieu le g. Le siège 
était commencé (i). La première quinzaine d'octobre 
fut marquée par une grande activité. La construction 
des parallèles et des batteries, leur armement, la répar- 
tition des troupes pour ces divers travaux, le concours 
de la marine, les ordres et les rapports journaliers, les 
reconnaissances, absorbèrent tous les instants de l'état- 
major général. Le i6, nous avions cinq batteries prêtes. 
Depuis le g, les canons russes ne cessaient de tonner et 
d'accabler nos travaux. Néanmoins, nous étions pleins 
d'espoir et l'ardeur des troupes était remarquable. On 
se crut suffisamment prêt et on décida de donner 
l'assaut le lendemain. 

Martimprey fit préparer l'ordre pour l'attaque du 17, 
que l'on espérait devoir être décisive. Cet ordre devait 
rester un document historique parmi ceux qu'eut plus 
tard à signer le général Canrobert. 

Le lendemain, pour préparer l'assaut, toutes nos bat 
teries ouvrirent le feu. Les Russes y répondirent avec 
vigueur, et une effroyable canonnade éclata des deux 
côtés. Après quatre heures de durée, elle démontra 
notre infériorité. Plusieurs de nos batteries durent 
cesser le feu; Tune d'elles était détruite par une explo- 
sion, une autre par les projectiles ennemis. Les An- 
glais avaient eu de meilleurs résultats. Mais il fallait 
renoncer à l'assaut. Les troupes reçurent l'ordre de 
regagner leurs camps. 

Il n'y avait plus d'illusions à se faire* : le siège serait 
long et meurtrier; les deux armées passeraient l'hiver 
devant Sébastopol. 

Le 18 octobre, tandis que dans les rangs des alliés 
les esprits se reportaient tristement à l'échec de la 
veille, à l'espoir perdu d'un rapide succès et aux con- 
séquences que chacun pouvait entrevoir, les Russes 

(i) Voir la carte n^ 11 (plateau de la Ghersonèse). 



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l54 l'E COMTE DB BCARTIMPRBT 

firent une démonstration sur le ool de Balaclaya. Elle 
resta sans portée, mais ce fut pour les généraux en 
chef une occasion de se rencontrer et d'échanger leurs 
pensées. Ils se rendirent chez lord Raglan, où eut lieu 
une entrevue à laquelle Martimprey assista. 

A partir de ce moment, les travaux du siège prirent 
une marche régulière et uniforme. Il en fui de même 
de ceux de l'état-major général, qui rentrèrent dans 
les conditions ordinaires du service courant, toujours 
très chargé quand il s'agit d'une armée et de ses rap- 
ports avec des forces alliées. Du i8 au a5, ces travaux 
eurent surtout pour but l'augmentation et le renforce- 
ment de nos batteries, puis l'ouverture de la deuxième 
parallèle, qui nous fit arriver à 4oo mètres de la place. 

Les Russes, de leur côté, recevaient des renforts dont 
notre bureau politique connaissait l'importance par 
des déserteurs et des espions. Notre armée en reçut 
aussi à cette époque, de telle sorte que, dans les der- 
niers jours d'octobre, notre effectif s'élevait à 46.ooo 
hommes et 5.5oo chevaux. 

Le 25 fut marqué par une action de guerre inatten- 
due. Les Russes, débouchant par la vallée de la Tcher- 
naïa, dirigèrent une attaque sur Balaklava, menaçant 
la base d'opérations anglaise et la droite de notre corps 
d'occupation. Ganrobert monta à cheval aux premiers 
coups de canon et se porta sur le terrain du combat, 
suivi de son état-major. Martimprey dut assister à ses 
côtés à cet engagement et à la fameuse charge des 
Anglais, qui resta aussi célèbre par leur bravoure que 
par son peu de succès. Cette journée fut un échec pour 
les Russes et un avertissement pour les alliés. Gomme 
conséquence, le chef d'état-major général expédia le 
soir, à la brigade Vinoy, l'ordre d'aller renforcer, de 
ce côté, la position des Anglais. 

A la suite de cette affaire, on reprit des deux côtés 
les occupations ordinaires du siège, qui consistaient, 



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CAMPAGNE DE GRIMÉE l55 

au bruit d'un tir incessant, à développer les batteries et 
à compléter nos parallèles. 

Chacun cependant sentait que le seul moyen d'en 
finir était l'assaut et que chaque coup de pioche nous 
rapprochait du jour où il faudrait le donner. 

Pour en régler les dispositions, Ganrobert convoqua 
les généraux le h novembre. Martimprey assista à ce 
conseil, dans lequel la date du 7 fut adoptée. 

Au même moment, les Russes, confiants dans la 
force de leurs 100.000 hommes, combinaient contre 
nous une attaque décisive dans le but de nous jeter à 
la mer. Elle se produisit dans la nuit du 5 au 6, un 
peu avant le jour, sur le plateau d'Inkermann, contre 
les positions anglaises. Ganrobert monta à cheval aux 
premiers coups de canon et se porta sur le terrain 
avec Martimprey. Par un temps froid, sombre, plu- 
vieux, ils s'avancèrent dans l'obscurité, luttant contre 
l'impression déprimante qui les envahissait. Us se 
portèrent d'abord vers le moulin situé au croisement 
des routes, où ils trouvèrent le général Bosquet. 

Us y restèrent jusqu'au moment où les brigades 
Bourbaki et d'Autemarre arrivèrent à l'aide des An- 
glais, dont l'ennemi menaçait la droite. Ganrobert par- 
tît alors pour rejoindre lord Raglan, ayant à droite 
Martimprey, à gauche le colonel Trochu. Pendant ce 
trajet, un obus éclata au milieu du groupe, blessa 
Ganrobert au bras et le jeta à terre. On s'empressa 
autour de lui, mais cet accident ne l'empêcha pas de 
remonter à cheval et d'aller retrouver lord Raglan. U 
consentit alors à se faire panser. Pendant ce temps, la 
bataille d'Inkermann s'achevait. L'effort des Russes 
avait échoué; leurs fausses attaques sur le corps de 
siège et du côté de Balaklava n'avaient pas réalisé leurs 
espérances. Us avaient tenté d'occuper nos positions; 
mais l'énergique résistance des Anglais, complétée par 
l'offensive de Bosquet, leur avait enlevé la victoire. 



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f56 LE COMTE DE MARTIMPIŒY 

Néanmoins, ils avaient montré une telle supériorité 
numérique qu'il y avait lieu d'étudier de nouveau la 
aituâtion et de voir si Ton pouvait continuer à risquer 
un assaut, dont le succès, désormais, paraissait bien 
douteux. 

Une réunion de généraux eut lieu le 7, chez lord 
Raglan. Martimprey y entendit constater les avantages 
que les Russes avaient sur nous au point de vue des 
effectifs et de Tartillerie; on conclut à la nécessité 
d'attendre, pour l'assaut, de nouveaux renforts en 
hommes et en canons. C'était, pour nous, le résultat 
le plus clair de la victoire d'Inkermann. Et, comme on 
savait que les réponses aux demandes adressées en 
France exigeaient des mois entiers, on comprit qu'il 
fallait se résigner à la patience, s'organiser pour les 
froids de l'hiver et continuer avec courage les pénibles 
travaux du siège. 

A cet égard, depuis le début de l'expédition, Mar- 
timprey ne s'était pas abusé. Sa correspondance offi- 
cielle insistait, notamment, pour réclamer en France 
des approvisionnements de toute sorte, surtout en 
effets, indispensables pour supporter un hiver de 
Russie. Saint-Arnaud et Canrobert, malgré l'espoir 
prolongé d'une attaque victorieuse, s'étaient rendus à 
ses raisons et avaient toujours appuyé ses demandes. 
Les amiraux, partageant ces idées, avaient également 
exposé leurs besoins à Paris et à Londres. 

L'Empereur Napoléon III, frappé de cette situation, 
s en était occupé lui-même et avait notifié à ses minis- 
tres sa volonté de les voir satisfaire sans retard aux 
rérlamations de la flotte et de l'armée. Tout cela n'em- 
pêcha pas notre administration d'être dans l'impossi- 
bîlité de le faire avant les mois de février ou de mars. 

Au commencement de novembre, le chef d'état- 
major général eut à régler les dispositions relatives au 
départ du prince Napoléon, qui, malgré sa bravoure 



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CAMPAGNE DE CRIMÉE 167 

et atteint de dysenterie, ne put se résigner aux misères 
d'un siège prolongé, dans la boue, Thumidité, le froid 
et le mauvais temps. 

A partir du mois de novembre i854, Martimprey fit 
procéder, pour son service, à une installation définitive. 
Elle compléta le quartier général français, qui fut 
bientôt composé d'une petite agglomération de bara- 
ques et de tentes (i) 

Le 1 4 du même mois, il eut à supporter un phéno- 
mène météorologique, sorte de trombe, qui fut le 
prélude du rude* hiver de cette année, bouleversa les 
camps et laissa dans la mémoire des témoins oculaires 
un souvenir ineffaçable. D'après le récit du maréchal 
Ganrobert, son historien, M. Germain Bapst, en a fait 
une description saisissante. 



Au matin, vers cinq heures, le vent s'éleva avec une 
violence telle que, dans tous les camps, la culbute de l'abri 
sous lequel on était couché réveilla les dormeurs, qui, en 
un clin d'œil, furent ensevelis sous ses débris. Leurs petites 
tentes-abris étaient déchirées et entraînées au loin. Les 
quelques grandes tentes des généraux ou des état-majors 
eurent leurs tiges cassées; tout le monde était surpris; on 
ne savait où l'on était; une neige fondue, épaisse, vous gla- 
çait et empêchait de voir. Par moments, le vent emportait 
tous les objets et jetait à terre les individus. Là où il y 
avait un mur, un obstacle, on trouvait acculés et mélangés 
les objets les plus divers : des armes, des débris de lentes, 
des marmites, des instruments de musique de cuivre, des 
tambours, des bottes de foin, des harnais, des bûches, des 
chaises, des tables; le tout cassé, mouillé. Les malheureux 
soldats couraient à quatre pattes après leurs effets; impossi- 
ble d'allumer du feu et de cuisiner. Les officiers tâchaient 
d'empêcher leurs hommes de se laisser aller au désespoir. 



(i) Voir k croquis et la tente du général. 



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i58 



LE COMTE DE MARTIMPREY 



de s'accroupir ou de se blottir derrière un abri d'occasion; 
ils les forçaient à se remuer.... 

Des soldats relevèrent trois fois la tente du général Can- 
robert; plusieurs hommes furent tués en tombant. Les éclairs 
et le tonnerre faisaient trembler le sol; la grêle alternait avec 
la neige fondue et les grêlons, gros comme des cailloux, 
couraient sur le sol en sautillant.... Aux ambulances, ce 
fut épouvantable. Les plus importantes étaient dans des 
ravins, recouvertes de bâches et de planches. Ces toitures, 
mal fixées, se détachèrent et tombèrent sur les patients qui 
demeuraient au fond. Plusieurs furent tués sous les débris; 
il y eut de nouvelles blessures.... 

Au siège, les tranchées se transformèrent en torrents de 
boue et de grêle et les soldats, encore peu chaudement vêtus 
et surtout mal chaussés, nagèrent dans cet infect marécage. 

Cet ouragan dura jusqu'à la nuit, et, pendant ce 
temps, les plus vives appréhensions régnaient sur le 
sort de la flotte; sa destruction pouvait entraîner celle 
de Tarmée. Heureusement il n'en fut rien. On apprit, 
le lendemain, que, si plusieurs navires avaient été jetés 
à la côte, les autres s'en étaient tirés avec des avaries 
faciles à réparer. 

Après ce cyclone, l'hiver commença. 

Le mois de décembre fut pluvieux et froid. Dans les 
camps, dès qu'on eut réparé les désastres de l'ouragan, 
on s'organisa comme on put contre l'humidité glaciale 
qui envahissait tout. 

A ces souffrances physiques vint s'ajouter, pour le 
général de Martimprey, un des incidents les plus pé- 
nibles de sa carrière. Un matin, en dépouillant le 
courrier, il trouva un ordre de service qui lui retirait 
ses fonctions et le nommait commandant d'une bri- 
gade d'infanterie. Il était remplacé par le général 
Trochu, récemment promu. Ce dernier passait de la 
position de chef de cabinet du général en chef à celle 
de major général de l'armée. 



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CAMPAGNE DE CRIBfÉE 15^ 

Ce fut une surprise d'autant plus désagréable qu'en 
décidant cette mutation l'autorité supérieure n'avait 
tenu aucun compte des services rendus par le général 
depuis le jour de l'embarquement. Elle n'avait même 
pas un mot de remerciement pour les efforts assidus, le 
dévouement de chaque jour, les dangers courus et le 
travail accablant grflce auquel l'armée avait pu, depuis 
le mois de mars, parer à tout ce qui lui manquait. 
Quelle que fût la cause de ce brusque changement, le 
général en fut profondément blessé. 

Néanmoins, très maître de lui et sans laisser paraître 
l'émotion qu'il ressentait, il se contenta, en portant lea 
dépêches au général Ganrobert, de lui signaler la 
lettre de servi.ce qui le concernait. Ce dernier en fut 
aussi surpris que lui. Il garda ce document, rassura 
son major général, lui prescrivit de continuer son 
service dont il n'avait qu'à se louer, et répondit de 
suite, le ii décembre, au ministre de la Guerre, qu'il 
tenait à conserver le général de Martimprey comme 
chef d'état-major général et à garder le général Tro- 
chu à sa disposition, pour des fonctions qu'il énumé- 
rait. 

Aucun travail, si ardu et si fatigant qu'il fût, disait-il, ne 
pouvait déconcerter le général de Martimprey; aucune cir- 
constance pénible ne pouvait atteindre son moral, l'un des 
plus solides que j'ai jamais rencontrés. 

Il a parfaitement organisé son vaste service et je lui ai 
toujours trouvé la tête libre dans les moments les plus 
épineux. C'est en un mot un chef d'état-major, très pratique, 
très sûr et pour rien au monde je ne voudrais le changer. 

Quelques jours après, revenant sur ce sujet, il 
appuya ses premières propositions par une lettre qui 
lui faisait autant d'honneur qu'à celui qui en était 
l'objet. 



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I 



l6o LE COMTE DE MARTIMPRBT 

Devant Sébastopol, ai décembre i854. 
Au Ministre de la Guerre, 

Par le dernier courrier, je vous ai longuement entretenu 
de l'intérêt que j'attachais à ce que le général de Martim- 
prey fût maintenu dans ses fonctions de chef d'état-major 
général, k général Trochu restant à ma disposition pour y 
servir dans les conditions que je vous indiquais et parmi 
lesquelles je faisais figurer, en dehors du travail dont il est 
chargé, le commandement éventuel d'une brigade. 

La décision prise à ce sujet et que vous m'aviez notifiée 
ne pouvait manquer de blesser profondément le général de 
Martimprey qui a naturellement reçu à cette occasion, des 
personnes qui s'intéressent à sa carrière, des marques de sur- 
prise et des demandes d'explication bien faites pour l'émou- 
voir. 

D'un dévouement au devoir qui passe ce que Ton peut 
dire, d'une grande fermeté de cœur et d'esprit, d'une exac- 
titude rigoureuse dans le maniement des affaires, gardant 
au milieu des complications les plus grandes une tête tou- 
jours libre et un jugement toujours droit, très apte d'ailleurs 
à suivre pied à pied les détails si multipliés de sa fonction, 
tel est le général de Martimprey, qu'on doit considérer, au 
point de vue pratique, comme un chef d'état-major excel- 
lent. Il n'a peut-être pas ce côté brillant qui consiste à 
réunir dans une correspondance soignée les grands faits 
qui sont comme la représentation de l'existence des armées, 
qui expliquent et jusrtifient les causes auxquelles sont dus 
leur affaiblissement comme leur développement moral et 
matériel. Il y a là, je le reconnais, matière à exercer un 
•esprit supérieur. Elle consisterait dans ce que l'on peut 
appeler la philosophie de l'emploi et il est certain qu'elle 
aboutirait à des exposés plus substantiels et plus satisfai- 
sants pour le ministre de la Guerre que les maigres statis- 
tiques que l'Etat-major général a la mission de recueillir, 
mission fort difficile à elle seule dans les circonstances où 
l'armée est placée. Je ne sais s'il est possible de trouver 
un chef d'état-major qui puisse satisfaire ainsi à toutes les 
•conditions que je viens d'énumérer; ce que je puis affirmer, 



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CAMPAf;^E DE CRIMÉE l6l 

c'est qu'on en trouverait peu qui fussent en état de prépa- 
rer des opérations d'une complication sans égale, comme 
par exemple l'embarquement en Crimée du personnel et 
du matériel de l'armée d'Orient. C'est là, Monsieur le Maré- 
chal, l'une des actions d'éclat de mon chef d'état-major et il 
en compte plus d'une de ce genre. 

En dehors de ces considérations, permettez-moi encore 
d'appeler votre attention sur la perturbation inévitable 
qu'entraîne, pour un service très difûcile et très bien monté, 
un changement de direction dans les circonstances où nous 
sommes. 

En tout, Monsieur le Maréchal, il y a utilité et il y a 
justice, en ce qui concerne le général de Martimprey, à ne 
rien changer A l'état de choses existant au commencement 
de la guerre. Donc récompensez cet officier du dévouement 
et de rhabilclé avec lesquels il avait préparé ses opérations. 
Le maréchal de Saint- Arnaud vous avait proposé de le 
faire commandeur de la Légion d'honneur. Après la ba- 
taille de l'Aima, où il avait joué personnellement un rôle 
très remarqué, il le proposa pour général de division. Il 
a, depuis, ajouté bien d'autres titres à ceux-là et ils m'ont 
conduit à renouveJer cette proposition après la bataille 
d'Inkermann. Vous feriez acte de justice en proposant à 
Sa Majesté d'y faire droit et en le maintenant dans ses 
fonctions avec ce grade supérieur que comporte le nombre 
de nos divisions. Vous guéririez amplement la blessure qu'il 
vient de recevoir et toute l'armée apprendrait avec plaisir 
que cet officier général, qui donne à tous l'exemple du dé- 
vouement et d'un inébranlable caractère, a reçu un avan- 
cement mérité. 

Si, accueillant mes instances, vous voulez bien m'auto- 
riser à retenir les deux titres que vous m'avez adressés pour 
les généraux de Martimprey et Trochu, je vous serai obligé 
de faire exprimer dans le Moniteur de V Armée que c'est sur 
ma demande motivée qu'il n'a pas été donné suite au désir 
qu'avait exprimé le premier d'être appelé à un commande- 
ment de troupes, le second restant à ma disposition. 

Le général en chef, 
Canrobert. 



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l62 LE COMTE DE MARTlBfPRET 

La démarche de Canrobert auprès du maréchal Vail- 
lant fit annuler cette mutation. Les choses demeurèrent 
donc en l'état. Toutefois, cette affaire avait fait naître 
une gêne entre deux chefs militaires qui étaient faits- 
pour s'entendre. Le général de Martimprey voulut en 
connaître la cause et s'adressa au lieutenant-colonel du 
génie Riflault, premier aide de camp du ministre, qui 
lui répondit aussitôt. La décision qui avait frappé le 
chef d'état-onaj or général avait causé à Paris une im- 
pression pénible; elle n'émanait pas du ministre, mai» 
de l'Empereur lui-même, qui l'avait prise de sa propre 
initiative en la motivant sur le retard d'une situation 
de débarquement et d'un état nominatif de blessés, au 
moment où Saint- Arnaud mourant avait laissé la di- 
rection suprême à son chef d'état-major général. L'Em- 
pereur ne se doutait pas qu'il allait blesser un de ses 
généraux les plus méritants, dont les fonctions avaient 
pour l'armée une importance exceptionnelle. Dès qu'il 
l'avait compris, il était revenu sur cette disposition. Le 
lieutenant-oolonel Riffault l'attribuait à « l'activité 
absorbante au suprême degré d'un officier de l'état- 
major du général en chef, un de nos amis communs ». 
Il n'y avait pas de doute, il s'agissait du colonel, plus 
tard gcnérall Trochu. 

L'Empereur le connaissait et, séduit par sa facilité, 
le considérait comme doué d'une haute capacité. Au 
moment de la constitution de l'armée d'Orient, il avait 
été frappé des imperfections de notre système de mobi- 
lisation. Le colonel Trochu, alors sous-chef du per- 
sonnel au ministère de la Guerre, avait proposé un 
système nouveau analogue à celui qui fut adopté en 
1873, quand on forma les corps d'armée. Le projet 
avait été remis à l'Empereur, qui l'avait lu, annoté 
favorablement et qui avait conçu une idée avantageuse 
de son auteur. Puis, sans consulter son ministre ni le 
commandant en chef, il l'avait, un beau jour, impro- 



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CAMPAGNE DE CRIMÉE l63 

yisé major général. On a vu la conséquence de cette 
décision. Heureusement, grâce au sentiment élevé qui 
animait Canrobert, elle fut annulée et Martimprey con- 
serva ses fonctions. Quelques jours plus tard, il reçut, 
peut-4tre à titre de dédommagement, sa nomination 
de commandeur de la Légion d'honneur, datée du 
29 décembre. Nommé officier du même ordre après la 
bataille d'Isly, il aurait dû recevoir ce nouveau grade 
après celle de TAlma. Quoi qu'il en soit, son maintien 
à son poste fut pour l'armée une heureuse solution. 

Après cet incident, il n'y avait plus qu'à s'occuper 
du siège et des difficultés qui allaient accabler le com- 
mandement suprême. L'hiver sévissait, et aucun des 
objets réclamés si instamment en France depuis l'été 
précédent n'était encore arrivé. Le soldat manquait de 
tout, et il fallait constamment exposer à Paris ses 
besoins en effets, en vivres, en matériel de toute sorte. 
Les officiers partageaient les misères de leurs hommes. 
Parfois, il fallut emprunter des provisions à la marine 
pour alimenter les combattants du siège. Les effets 
des hommes morts servaient à habiller les vivants; on 
déterrait les cadavres d'Inkermann pour se vêtir de 
leurs capotes. L'état-major adressait lettre sur lettre à 
l'intendance pour remédier à tous ces maux, et n'y 
parvenait pas. 

Au milieu de ces privations, le chef d'état-major gé- 
néral gardait sa force morale, donnant autour de lui 
l'impression d'un caractère inébranlable. Son esprit 
énergique, son assiduité au travail étaient pour ses 
officiers un exemple et un encouragement. Ils en 
avaient du reste grand besoin. Lorsqu'on relit la cor- 
respondance de l'état-major général de l'armée et du 
cabinet du général en chef depuis l'arrivée de nos 
troupes en Crimée, on est stupéfait de voir d'un côté 
l'état délabré des uniformes, des tentes, des chaussures, 
des vivres, et, de l'autre, l'insuffisance des ressources 



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l64 LE COMTE DE MARTIMPREY 

existant en France, jointe à Timpuissance de notre 
administration militaire. Heureusement que pour parer 
à cette déplorable situation nous avions le courage et 
le dévouement de nos soldats et de nos officiers, spec- 
tacle réconfortant qui provoquait Tadmiration de leurs 
chefs et des alliés. Toutefois, les privations de la troupe 
augmentèrent cruellement pour elle les rigueurs de 
J'hivcr. Les efforts du général en chef pour adoucir 
ses misères lui créèrent une popularité extraordinaire. 
A ses côtés, son collaborateur intime, le chef d'étal- 
major général, partageait ses angoisses, se multipliait 
pour les calmer et restait pour lui un aide de tous les 
instants. On a vu comment ce vaillant chef d'armée 
savait reconnaître les services de Martimprcy, services 
discrets, inconnus du public, mais hautement appréciés 
par tous ceux qui rapprochaient. 

Le siège se poursuivait ainsi lentement, à travers dos 
canonnades incessantes, des souffrances prolongées, 
des difficultés parfois insurmontables. 

Cependant, au commencement de Tannée i855, la 
situation s'améliora. 

Les renforts, longtemps attendus, avaient à peu près 
comblé les vides produits par le feu et les maladies. 
L'armée anglaise avait retrouvé un effectif convenable. 
De notre côté, nous avions reçu notre cavalerie et un 
premier groupe de la gaixle impériale, commandé par 
le général Mellinet. 

Les Russes avaient également réparé leurs pertes, 
mais ne semblaient pas disposés à entreprendre une 
opération sérieuse pendant les grands froids, qui 
étaient devenus très vifs. La température, toujours 
au-dessous de lo degrés centigrades, descendait parfois 
beaucoup plus bas. On vivait péniblement, et le jour 
était parfois si sombre que la nuit semblait durer 
encore. 

On avançait cependant vers le corps de place, tandis 



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CAMPAGNE DE CRIMÉE l65 

que Tennemi s'opposait par tous les moyens à nos 
travaux d'approche. Au développement de nos paral- 
lèles et de nos tranchées correspondait celui de l'artil- 
lerie. En janvier i855, nous avions i.^oo bouches h 
feu en batterie. Des deux côtés, le tir assourdissant de 
900 pièces résonnait sans cesse, et, sous la trajectoire 
de leurs obus, nos éclaireurs et nos grand'gardes en- 
tretenaient avec l'ennemi une fusillade de tous les 
instants. 

D'immenses nuages de fumée planaient sur la ville, 
et, au-<Iessous, les détonations des grosses pièces gron- 
daient sans discontinuer. La nuit, les bombes, les obus, 
les fusées traçaient dans l'air des sillons de feu. Le 
soi était couvert de débris de fer fondu ou forgé. Et, 
au milieu du vacarme des batteries, dédaigneux de la 
mort, qui chaque jour nous enlevait 25 hommes, 
assiégeants et assiégés vaquaient à leurs occupations 
avec la tranquillité et souvent avec l'insouciante gaîté 
des soldats aguerris. 

Cependant, au milieu de ces péripéties, on sentait 
que le siège traînait en longueur. A Paris, l'opinion 
publique s'en inquiétait et formulait parfois contre le 
général Canrobert des reproches qu'il était loin de 
mériter. Il ignorait, d'ailleurs, comme Martimprey, les 
appréciations dont il était l'objet. Elles étaient si graves 
que sa position et son autorité en furent ébranlées. 

C'était dans l'entourage du ministre de la Guerre 
que l'opinion lui était le plus défavorable. Déjà, ar 
mois de décembre, un des aides de camp du maréchal 
Vaillant, officier supérieur, esprit mesuré, réservé, écri- 
vant à un de ses amis, lui disait <( que le siège, en tant 
que siège, était mal conduit.... La place était plus forte 
qu'à notre arrivée sur le plateau de Chersonèse et son 
armée de défense plus nombreuse que la nôtre.... D'où 
vient, ajoutait-il, que nos affaires n'avancent pas? » 
Et, sans hésiter, reflétant les pensées de ses supérieurs. 



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l66 LE COMTE DE MARTIMPRET 

il s'en prenait au général en chef, a vaillant soldat 
sans doute », mais n'ayant peut-être pas la capacité de 
commander une grande armée, « ni les reins assez 
solides pour supporter la responsabilité d'un pareil 
fardeau ». 

Ces appréciations commençaient à se répandre et les 
correspondances privées les répétaient. 

Le gouvernement en venait à comprendre qu'à la 
guerre l'oubli du bon sens et des principes porte des 
fruits bien amers. Mais ce qu'il ne voyait pas, c'était 
que la lenteur reprochée aux chefs de l'armée était la 
conséquence des fautes commises au début de l'expé- 
dition, notamment de l'incurie et de la précipitation 
des premiers mouvements. Maintenant, la lumière 
éclatait; la parole était au canon; la victoire était la 
seule solution possible. Et, cependant, les hautes per- 
sonnalités du pouvoir, se berçant encore de rêves 
irréalisables, s'adressaient à la diplomatie pour obtenir 
une paix qui leur semblait l'unique moyen d'arranger 
nos affaires. 

On songeait aussi à remanier l'armée d'Orient, et, 
dès la fin de décembre, l'Empereur, sur l'avis du mi- 
nistre de la Guerre, remplaçait l'organisation division* 
naire par celle des corps d'armée. Le général Forey, 
n'ayant pas réussi dans son commandement, était dé- 
signé pour rentrer en France. Son corps d'armée était 
offert au général Pélissier, qui s'empressait d'accepter. 

Au milieu de janvier i855, ces changements étaient 
arrêtés et, un beau jour, le général de Martimprey 
trouva dans son courrier la nouvelle composition des 
troupes. Elles étaient réparties en trois groupes : deux 
corps d'armée et une réserve; Pélissier commandait le 
premier corps d'armée, Bosquet le deuxième. La ré- 
serve restait à la disposition du commandant en chef. 

Le 9 février, Pélissier débarquait à Kamiesch et pre- 
nait son commandement. 



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CAMPAGNE DE GRIMÉE 167 

A dater de ce jour, l'armée réorganisée eut la com- 
position suivante : 

Commandant en chef : général Canrobert. 
Chef d'état-major général : général de brigade de Mar- 
limprey. ^ 

Commandant de rartillerie : général de division Thiry. 
Commandant du génie : général de brigade Bizot. 

î" CORPS d'armée 

Commandant : général de division Pélissier. 
Chef d'état-major : général de brigade Rivet. 
Commandant de l'artillerie : général de brigade Lebeuf. 
Commandant du génie : général de brigade Dalesme. 

Le premier corps d'armée comprenait quatre div^- 
.sions, commandées par les généraux d'Autemarre, Le- 
-vaillant, Pâté, de Salles : chacune à deux brigades, la 
première forte de deux régiments d'infanterie et d'un 
bataillon de chasseurs à pied, la seconde de deux régi- 
ments seulement. 

Le général de division Morris commandait la divi- 
sion de cavalerie du premier corps, formée à deux bri- 
gades. 

a* CORPS d'armée 

Commandant : général de division Bosquet. 
Chef d'état-major : général de brigade de Cissey. 
Commandant de l'artillerie : général Beuret. 
Commandant du génie : colonel Frossard. 

Il était également fort de quatre divisions, sous les 
ordres des généraux Bouat, Camou, Mayran et Dulac. 
Elles avaient la même composition que celles du pre- 
mier corps. Les troupes d'Afrique, zouaves et tirailleurs 
algériens, en faisaient partie. 

Le général de division d'AUonville commandait sa 
-division de cavalerie, composée de deux brigades. 



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l68 LE COMTE I>E MARTIMPREY 

La réserve générale comprenait une division d'infan- 
ierie, sous les ordres du général Brunet, et la brigade 
d'infanterie de la garde impériale, commandée par le 
général Uhrich; puis les réserves et les parcs de Tartil- 
lerie et du génie. 

L'effectif général atteignait 81.006 hommes. L'arri- 
vée du général Pélissier fut pour l'armée entière un 
sujet de joie et de confiance. Au découragement qui 
commençait à naître allaient succéder de glorieuses 
espérances que l'énergie bien connue du commandant 
du premier corps réveillait dans tous les cœurs. 

Pour le général de Martimprey, la désignation de ce 
grand chef était aussi une satisfaction. Pélissier et lui 
se connaissaient de longue date, s'estimaient et s'ai- 
maient. Martimprey, comme les autres officiers, comp- 
tait beaucoup sur ses talents pour les succès à venir. 
Il fut heureux d'aller le saluer à son arrivée et lui 
donner, sur l'état de nos affaires, les renseignements 
qu'il pouvait désirer. 

Peu de jours auparavant, un fait qui ne causa 
d'abord aucune préoccupation avait placé le comman- 
dement en chef dans une situation délicate. L'Empe- 
reur avait envoyé en Grimée son premier aide de camp, 
le général Niel. On devina bientôt qu'il était venu 
contrôler les opérations. Cette fonction occulte, 
appuyée sur un droit de correspondance directe avec 
le souverain, était pour le général en chef et pour son 
chef d'état-major général un embarras considérable. 
Tous deux n'en laissèrent rien voir. Mais, bientôt, il 
en résulta des difficultés qui frappèrent tous les yeux. 

Niel avait dirigé récemment avec succès le siège de 
Bomarsund et jouissait dans le corps du génie d'une 
réputation méritée. Par suite, sa notoriété pesait sur 
les décisions du général en chef et du modeste général 
Bizot, commandant le génie de l'armée. Niel avait le 
droit d'assister, comme membre délibérant, aux con- 



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CATVrPAG.NE DE CRIMÉE 169 

seils des commandants d'armée et, par une pente na- 
turelle, il en vint à soumettre à Paris des plans et des 
projets que Canrobert ignorait, mais qu'il ne tarda 
pas à soupçonner. 

Le principe essentiel de Tunité de commandement 
se trouvait ainsi violé, et, cela, par la volonté même de 
l'Empereur, qui avait tant d'intérêt à le respecter. 

De là des tiraillements et des indécisions qui furent 
vivement sentis surtout par le chef d'état-major géné- 
ral, dont la nature essentiellement droite aimait la 
netteté et la précision. Toutefois, discipliné avant tout, 
il s'efforça de concilier les exigences du service avec 
celles d'une situation aussi difficile, cherchant surtout 
à répondre aux désirs du général en chef. 

Ce dernier sentait bien qu'un assaut victorieux pou- 
vait seul trancher ces difficultés. Autour de lui, on en 
parlait souvent, mais on ne le donnait jamais. Au 
dernier moment, on s'apercevait qu'on n'était pas prêt. 
Canrobert alors hésitait et tout restait en suspens. 

Le 12 janvier et le 2 février, des conférences eurent 
lieu. On y parla d'une attaque de vive force contre la 
tour Malakoff. Mais les observations de l'aide de camp 
de l'Empereur en firent abandonner l'idée; on décida 
simplement de poursuivre les travaux pour se rappro- 
cher du corps de place. Le général Niel, partisan du 
système de l'investissement, était opposé à un assaut. 
Il récrivait à Paris, et ses propositions revenaient à 
Canrobert sous la forme d'ordres émanés de l'Empe- 
reur. 

Le général en chef, ainsi contrarié dans ses vues, 
s'occupait du bien-être du soldat et patientait encore, 
ce qui n'avançait pas nos affaires. 

Les Russes, tenus au courant de nos tiraillements, en 
profitaient pour étendre leurs ouvrages. En février, 
leur attitude avait pris un caractère offensif. Ils multi 
pliaient leurs sorties et, prévoyant notre intention 



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170 LE CO.MTE DE MARTIMPREY 

d'occuper le Mamelon-Vert, en avant de la tour Ma- 
lakoff, ils y avaient commencé deux redoutes, qui de- 
vaient leinr en assurer la possession. Ce fut en vain 
que, le 23 février, le 2* corps, sur Tordre que lui 
transmit le chef d'état-major général, essaya de leur 
enlever cette position. Il se heurta à un ennemi supé- 
rieur en nombre, subit un échec et dut battre en re- 
traite, après avoir éprouvé des pertes regrettables. Les 
Russes achevèrent leurs redoutes, les armèrent, leur 
donnèrent les noms de Volhynie et Selenghinsk. Pour 
nous, ce furent désormais les Ouvrages blancs, ainsi 
nommés à cause du tuf blanchâtre qui les recouvrait. 

A partir de ce moment, on abandonna tous projets 
contre Malakoff. C'était le Mamelon-Vert qu'il fallait 
reprendre. Le 11 mars, un troisième ouvrage, la re- 
doute Kamtchatka, apparut un matin à nos yeux éton- 
nés. On ne crut pas devoir tenter une nouvelle attaque 
et l'on se contenta d'ouvrir encore des tranchées. 

Ces faits préoccupaient le général en chef, qui voyait 
reculer indéfiniment l'heure d'une attaque décisive. 
Martimprey, témoin de ses hésitations, les constatait 
avec peine, mais ne lui laissait voir, comme à ses su- 
bordonnés, qu'une confiance inébranlable dans le ré- 
sultat final. 

Un événement politique vint, à cette époque, occu- 
per les esprits. Le tsar Nicolas I"", le promoteur de la 
guerre, succomba, le 27 février, aux suites d'un re- 
froidissement. Son successeur, Alexandre II, était 
animé de sentiments pacifiques, mais la lutte engagée 
ne pouvait être terminée que les armes à la main. La 
diplomatie eut beau s'en mêler et ouvrir des confé> 
rences, la parole resta au canon. 

Le 22 mars, il y eut une forte sortie des Russes, qui 
voulaient détruire notre première pai'allèle contre le 
Mamelon-Vert. Cette fois, ils échouèrent et furent re- 
poussés. 



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CAMPAGNE DE G AIMÉE I7I 

Sur le front du i*' corps (Pélissier), notre attitude 
avait aussi changé. La gueire de mines se poursuivait 
avec acharnement. Notre activité se montrait sur tous 
les points et l'on commençait à réclamer un bombarde- 
ment général. Ganrobert, après avoir consulté Martim- 
prey, s'y résolut et le chargea de préparer un ordie à 
ce sujet. Le 9 avril fut la date adoptée. Au point du 
jour, par un temps affreux, les alliés ouvrirent un feu 
d'ensemble de 530 pièces, auquel répondirent immé- 
diatement 998 canons russes de divers calibres. Ce fut 
un vacarme effroyable, au milieu d'un brouillard 
humide et froid, que les fumées de l'artillerie épaissis- 
saient encore. 

De notre côté, on se berçait du vague espoir de voir 
apparaître sur nos derrières une armée de secours 
ennemie, que nous espérions vaincre. Mais rien ne 
parut de ce côté. 

Dans la soirée, on put constater les effets du bom- 
bardement. Sur le front du i*' corps, une brèche de 
six mètres avait été ouverte entre deux bastions russes; 
celui du Mât, ainsi que les ouvrages blancs et le Grand 
Redan, canonnés par les Anglais, semblaient détruits. 

L'état-major général pensait qu'il n'y avait plus qu'à 
livrer l'assaut. Cette idée circulait dans tous les ran^s. 
Les Russes eux-mêmes s'en inquiétaient. Mais il fallait 
pour cela une résolution énergique, dont l'initiative 
appartenait au commandant en chef seul. Or, les An- 
glais n'étaient pas prêts; de plus, la décision à prendre 
était grave et, quoiqu'il y eût avantage à profiter de 
suite des résultats du bombardement, on tergiversa; 
finalement, la solution fut ajournée. 

Le chef d'état-major général n'eut pas à intervenir 
dans la question. Il n'eut qu'à attendre les ordres, et, 
ne les voyant pas venir, il se rendit compte qu'il fallait 
encore patienter. 

Au même moment, l'armée fit une grande perte. Le 



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172 LK COMTE DE MARTIMPREK 

général Bizot, commandant du génie, et jusque-là 
rame du siège, fut tué d'une balle à la tête, en avant 
de nos ouvrages. On lui fit de grandes funérailles, aux- 
quelles assistèrent tous les généraux. Martimprey y 
accompagna le général Canrobert, qui prononça sur sa 
tombe de touchantes paroles. 

Ce malheureux événement n'était pas fait pour hâter 
la solution et rapprocher le jour du grand assaut. Ce- 
pendant, en face de ses positions, le i* corps, depuis 
l'arrivée de Pélissier, avait déployé une activité qui 
avait mis un terme à l'attitude offensive des Russes. 

D'autre part, les commandants en chef, influencés 
par l'opinion générale, cherchaient dans les conseils 
de guerre une décision qu'ils n'osaient prendre. Dans 
h: seul mois d'avril, ils tinrent entre eux quatre confé- 
rences et chaque fois l'heure de l'assaut fut reculée. 

Celte période du siège fut particulièrement pénible 
pour le général de Martimprey. Homme d'action et de 
résolution quand il commandait, très net dans ses 
ordres, il souffrait plus que d'autres des indécisions du 
commandement suprême. Il sentait d'ailleurs que le 
général en chef avait une situation difficile qui para- 
lysait ses efforts. Aide de camp de l'Empereur, Canro- 
bert craignait de lui déplaire. Très déférent aux ordres 
du maréchal Vaillant, dont il reconnaissait la supé 
riorité, il avait été ennuyé des observations que ce 
dernier lui avait faites après l'échec du a* corps, le 
23 février. Elles avaient augmenté encore sa circons- 
pection. Enfin, les avis de Niel, son collègue auprès 
de l'Empereur, jouissant comme officier du génie 
d'une réputation méritée, étaient opposés à l'assaut. 
« Je vais tâcher, écrivait-il au ministre, de détourner 
les généraux en chef d'une tentative aussi dangereuse 
qu'inutile, qui, j'espère, sera abandonnée. » II expri- 
mait les mêmes idées à l'Empereur, qui les adoptait et 
les renvoyait en Crimée sous une forme impérative. 



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CAMPAGNE DE CRIMÉE l']3 

m 

Martimprey, mis au courant de ces tiraillements, ne 
pouvait que les déplorer. Il était dans sa nature de ne 
donner son avis que si on le lui demandait. Plus d'une 
fois, il fut navré de voir les ordres de Paris enlever au 
général en chef sa liberté d'action et compromettre 
Tentente avec Lord Raglan. 

Bientôt, cependant, la nouvelle du débarquement à 
Gonstantinople d'un corps de réserve destiné à ren- 
forcer l'armée vint ranimer les espérances. L'idée d'une 
prochaine attaque excita de nouveau les courages et 
Canrobert, partageant l'avis qu'on lui envoyait de 
France, écrivait à l'Empereur : « Nous attendrons, en 
harcelant de notre mieux l'ennemi, l'arrivée de l'armée 
de réserve de Votre Majesté, convaincus, dans ce cas, 
que de l'action de cette armée dépendra le sort de 
Sébastopol. » En réalité, c'était un nouvel atermoie 
ment. Napoléon III expédiait en Crimée des ordres qui 
augmentaient les incertitudes et prolongeaient la crise. 
Pour le chef d'état-major général, qui ne comprenait 
1(^ devoir que sous la forme d'une soumission absolue 
aux volontés de son chef, et qui aurait craint, en lui 
conseillant une action énergique, d'accroître ses em- 
barras, cette situation devenait parfois extrêmement 
pénible. 

Les incidents qui suivirent ne firent que l'aggraver. 
Il fut informé, dans le courant d'avril, de l'intention 
de l'Empereur de venir en Crimée prendre le comman- 
dement des forces alliées. Il connut aussi les combinai- 
sons qu'il avait adoptées et qui devaient modifier sa 
position. Appuyées sur des décisions prises de concert 
par les deux gouvernements de France et d'Angleterre 
et élaborées par leurs ministres de la Guerre, elles se 
résumaient ainsi : 

i" Prendre des mesures pour assurer la sécurité du 
matériel de siège et tenir les tranchées avec une armée 
de 60.000 hommes; 



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174 LB COMTE DE MARTIMPRET 

2^ Le reste des troupes alliées devait agir contre 
Tarmée russe de secours, la battre, puis compléter Tin- 
vestissement; 

3^ Dans ce but, on formait trois armées, dont deux 
d'opérations, savoir : 

k^ Une armée de siège forte de 60.000 hommes, dont 
So.ooo Français et So.ooo Turcs, sous les ordres de 
Canrobert; 

5"* Une première armée d'opérations, comptant 
55.000 hommes, dont 25.000 Anglais, i5.ooo Sardes, 
5.000 Français et 10.000 Turcs, commandée par Lord 
Raglan; 

6*" Une deuxième armée d'opérations, commandée 
par l'Empereur ou par un général français à désigner» 
forte de 70.000 Français, dont 45.ooo de l'armée de 
Grimée et 25.000 de celle de réserve rassemblée à Cons- 
tantinople; 

7** Quant au plan d'opérations, on ne décidait rien 
pour le moment; 

8^ On devait donner des ordres en conséquence aux 
commandants des forces alliées, rassembler le plus tôt 
possible devant Sébastopol les contingents français et 
anglais, envoyer l'armée sarde à Balaklava et con- 
server, dans la mer Noire, tous les bâtiments de trans- 
port. 

Ces résolutions, qui manquaient de simplicité, de 
cohésion, d'unité de commandement et surtout de plan 
d'opérations, avaient été arrêtées le 21 avril. D'habi- 
tude, la composition des armées et la répartition des 
forces sont une conséquence du plan d'opérations. Ici, 
c'était tout le contraire. 

Si cette combinaison s'était réalisée, le général de 
Martimprey serait resté à l'armée de siège avec Ganro- 
bert. Sa position en aurait été diminuée et l'Empereur 
aurait pris, sans doute, un major général pour diriger 



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CAMPAGNE DE GRIMÉE I7& 

les trois années. Heureusement^ il n'en fut rien, et cet 
ensemble de vues resta à Tétat de lettre morte. 

Un attentat, commis le a8 avril par un Italien sur 
l'Empereur, changea le cours des idées. Le souverain 
renonça à partir et envoya à Ganrobert les résolutions 
arrêtées, avec Tordre de s'y conformer. Mais quand 
elles arrivèrent en Grimée, les circonstances n'étaient 
plus les mêmes. La date de l'assaut avait été retardée 
pour attendre le corps de réserve de Gonstantinople. 
Puis, pour dédommager Lord Raglan du rejet de ses 
demandes au sujet de l'assaut, l'expédition de Kertch, 
à laquelle il tenait par-dessus tout, avait été décidée. 

Après avoir discuté avec Martimprey les moyens 
d'exécution, l'effectif et la qualité des troupes à dési- 
gner, Ganrobert chargea la division d'Autemarre de 
rexpédition. Le chef d'état-major général transmit 
ses ordres au i*' corps et à la marine. Le 3 mai, le 
corps expéditionnaire s'embarqua pour la mer d'Azof . 
Le lendemain, un télégrapime de Paris ordonnait 
l'envoi de la flotte entière à Gonstahtinople pour en 
ramener le corps de réserve, et Ganrobert crut devoir 
rappeler les troupes qui étaient parties. 

L'état-major général sentit vivement les effets de ce 
contre-ordre. Une opération de cette importance, une 
fois commencée, ne pouvait être arrêtée sans de graves 
inconvénients. Le général en chef le comprit plus tard 
et, sur le moment, il en fut très ennuyé. Ghez son col- 
lègue, Lord Raglan, ce fut un froissement qui devait 
tout gâter. Les rapports devinrent immédiatement très 
tendus. Le prestige et l'autorité du général en chef se 
trouvaient atteints par cette regrettable mesure. 

Au même moment, comme pour grandir le chef 
militaire qui avait toute la confiance de l'Empereur, le 
général Niel fut nommé commandant du génie de 
l'armée, à la place du général Bizot. Ganrobert se 
trouvait pris entre les plans de l'Empereur, ceux de 



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176 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Niel, qui l'inspirait, et ceux des Anglais, qui en diffé- 
raient essentiellement. 

Pour Martimprey, c'étaient des difficultés insurmon- 
tables. Il en fut attristé pour son commandant en chef, 
auquel il était sincèrement attaché. Dans les hautes 
sphères de l'armée, on commença à se plaindre. I>ans 
l'entourage de Pélissier, on trouvait que « la défense 
des Russes était plus intelligente et au moins aussi 
énergique que nos attaques; on estimait qu'une volonté 
forte manquait à la tête de l'armée et qu'il y avait 
quelque chose de chimérique dans les idées des hom- 
mes chargés de la direction suprême w. Du reste, le 
chef du i" corps, qui n'admettait pas d'hésitations dans 
le commandement, adressa, le 5 mai, au général Can 
robert un projet d'opérations actives basé sur la con- 
quête à n'importe quel prix du Mamelon-Vert et des 
hauteurs du Carénage. 

Le général en chef, les bras liés par les ordres du 
souverain, ne put en tenir compte, quoique son désir 
personnel le portât vers une action vigoureuse. Tandis 
qu'il pensait à cette proposition, un nouvel aide de 
camp de l'Empereur, le chef d'escadron d'artillerie 
Favé, débarqua à Kamiesch. Il venait insister sur la 
répartition des forces en trois armées et sur leur affec- 
tation à des opérations nouvelles. 

La première armée, forte de 60.000 hommes, sous 
Pélissier, était chargée des travaux du siège; la se- 
conde, de 55.000 hommes, sous Lord Raglan, devait 
menacer les communications des Russes sur Simfé- 
ropol, en restant liée à l'armée de siège; la troisième, 
de 60.000 hommes, sous Canrobert, devait marcher sur 
Simféropol par Alouschta. 

Le chef d'état-major général ne put recevoir commu- 
nication de ce nouveau plan de campagne sans en être 
affecté. Il y voyait une division de nos forces et une 
complication d'efforts qui étaient une cause de fai- 



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CAMPAGNE DE CRIBCâE I77 

blesse; à ses yeux, Tuniié de commandement était rem- 
placée par l'autorité de trois commandants en chef, 
dont l*un, lord Raglan, appartenait à une nation 
étrangère; en outre, les trois armées, composées d'élé- 
ments disparates, devaient manquer de cohésion. 
Enfin, l'embarras que ces derniers projets suscitaient 
au général en chef frappait ses regards et lui mon- 
trait combien le succès, dans ces conditions, devenait 
aléatoire, sinon impossible. 

Rien n'avait encore transpiré des hésitations du com- 
mandement suprême et l'aspect de l'armée inspirait à 
ceux qui la visitaient une confiance absolue. Le chef 
d'état-major général eut de nouveau l'occasion de le 
constater dans une visite que lui fit le commandant 
Favé. « Il est, dit-il dans sa correspondance, comme 
tous ceux qui viennent, émerveillé de l'attitude si 
ferme, si calme de cette magnifique armée et du soldat 
au général; chacun y fait son devoir, simplement, sans 
s'apercevoir qu'il fait quelque chose de méritoire. Les 
soldats surtout sont admirables à cet égard. Vous les 
rencontrez blessés? Vous les questionnez; ils vous ré- 
pondent : ça n'est rien, c'est une bombe qui m'a fait 
telle blessure, ou c'est quelque autre accident. Ils n'ont 
pas l'air de se douter d'un mérite, trop fréquent, d'ail- 
leurs, dans les occasions de se montrer, etc. » 

Comme le général de Martimprey l'avait prévu, 
l'exposé du nouveau plan de campagne amena de nom- 
breuses conférences, dans lesquelles l'entente fut im- 
possible. Elle semblait brisée à tout jamais. Lord Ra- 
glan, irrité de l'abandon de l'expédition de Kertch, ne 
montrait plus aucun esprit de conciliation. On finit 
cependant par adopter une conclusion bizarre: le corps 
chargé du siège devait être anglais et français; celui 
de la marche sur Simféropol, français et turc. 

Après cet accouplement des troupes alliées, quand 
on en vint à l'exécution, les Anglais firent des objec- 



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178 LE COMTE DE MARTIMPREY 

lions qui arrêtèrent toute initiative. Martimprey vit 
alors que la patience de Ganrobert était à bout et qu'il 
désespérait d'arriver à un résultat. 

Un nouvel in€ident, plus pénible encore, acheva de 
le dégoûter du commandement. En faisant causer le 
général Favé, il sut que l'Empereur lui avait adressé 
récemment une lettre de reproches tellement vive que 
le ministre de la Guerre avait craint de pousser ainsi 
Ganrobert à un acte de désespoir (i). Sur cette obser- 
vation, l'Empereur avait déchiré sa lettre, mais le fait 
avait été connu et Ganrobert en avait éprouvé une émo- 
tion profonde. Martimprey a dit depuis « qu'après 
avoir reçu ces confidences le général en chef eut un 
moment l'idée de se faire tuer ». Il se rendit un matin 
dans un boyau de tranchée à peu près découvert, où 
son chapeau à plumes blanches devait le signaler ^ 
l'attention des tireurs russes. Ses officiers, devinant sou 
intention, l'avaient retenu et forcé de se dissimuler 
derrière un parapet (i). 

Dès lors, l'idée de donner sa démission se fixa dans 
son esprit. Martimprey, témoin de ses préoccupations, 
en fut très inquiet, et, lorsqu'il le vit, le i3 mai, appe- 
1er le général Pélissier pour avoir avec lui un entretien 
prolongé, il ne douta plus de l'imminence d'une crise. 
Autour du général en chef, l'impression était la même, 
et quand on vit cet entretien se renouveler deux jours 
de suite, chacun se confirma dans l'idée d'un prochain 
changement. 

Bientôt, Martimprey fut prévenu par Ganrobert lui- 
même qu'il avait envoyé sa démission à Paris, remis 
le commandement en chef au général Pélissier et de- 
mandé à être simplement replacé à la tête de son an- 
cienne division. Puis, le 18, le chef d'état-major géné- 
ral fut invité à mettre à l'ordre de l'armée la mutation 
-qui venait de s'opérer. 

(i) Le Maréchal Canroberit par Germain Bapst. 



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CHAPITRE IX 



CAMPAGNE DE CRIMÉE 

DEUXIÈME PARTIE 
Commandement du général Pélissier (1855-1856). 

Réorganisation de l'armée. — Projets du général en chef. — Expé- 
dition de Kertch. — Offensive de Tarmée. — Occupation de la 
Tchemaîa. — Prise du Mamelon-Vert. — Martimprey général 
de division. — Ëchec du i8 juin. — Bataille de Traktir. — 
Prise de Sébastopol. — Projets de campagne d*automne. — 
Notes de Martimprey. — Son congé en France. — Retour en 
-Grimée. — Rapatriement. — Dernier départ. — Arrivée en 
France. 

Dans sa correspondance, le général de Martimprey a 
raconté la démission de Canrobert et exprimé, à la 
date du 20 mai, les impressions qu'il en a ressenties. 

La journée d'hier a. été fort remplie. A midi et demi, le 
général Canrobert a remis, en présence de ses généraux de 
division, le commandement entre les mains du général 
Pélissier. Il a motivé cette détermination, sur le contre- 
ordre de Kertch, qui aurait gravement contrarié les Anglais. 
La vérité est qu'à la suite des longues difficultés de notre 
situation vis-à-vis de cette place (i), il s'est senti fatigué, que 
le commandement en chef lui a paru trop lourd. Il était de- 
venu d'une incertitude continuelle dans ses projets. Les 
instructions de l'Empereur aggravaient encore cet état d'es- 
prit. Il a fait acte d'un grand cœur, en faisant aux intérêts 
de son armée et de son pays un tel sacrifice qui atteint sa 
vie militaire tout entière, en donnant la mesure de sa puis- 
sance d'aptitude aux hauts emplois. C'est une abdication. 
L'histoire de nos armées ne présente pas d'exemple d'une 

(i) Sébastopol. 



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l8o LE COMTE DE MARTIMPRET 

pareille détermination, surtout quand elle est prise en face 
de la plus belle armée que les épreuves de toute sorte aient 
formée. Celle-ci aimait son général qui en avait été très 
soigneux, et qui même, dans cette partie si importante du 
commandement, avait poussé les soins jusqu'à la recher- 
che. On se demande si le général en chef, qui était, autant 
qu'il le pouvait, au milieu des troupes les plus avancées, 
qui faisait aux tranchées de longues séances, sans utilité 
réelle, car son courage était trop bien connu, n'a pas eu 
le désir d'y recevoir une blessure ou la mort. Je l'ai accom- 
pagné le plus souvent, et j'avais complètement cessé d'em- 
mener avec moi aucun de mes officiers, parce que je me 
serais reproché un accident qui leur serait arrivé, là où 
le bien du service n'avait pas à y gagner, etc.... 

La nomination de Pélissier était un événement d'une 
importance telte que l'Europe entière s'en émut. En 
Russie, ce fut de l'inquiétude; en Prusse et en Autriche, 
une approbation entière; en Angleterre, de l'enthou- 
siasme; en France, un sentiment général de satisfac- 
tion. Tel était l'ascendant qu'exerçait partout la répu- 
tation d'énergie du nouveau général en chef. Dans 
l'armée d'Orient, une confiance sans bornes fut dé- 
sormais le mot d'ordre. 

C'était encore le général de Martimprey qui était le 
plus touché par ce changement. Au point de vue des 
Sympathies personnelles, il perdait un ami pour en 
retrouver un autre, dont il appréciait hautement les 
capacités et dont il possédait toute l'estime. 

Pour le service, il ne pouvait qu'y gagner. Gomme 
on l'a vu, Pélissier et lui se connaissaient depuis long- 
temps, et leurs campagnes dans la province d'Oran 
avaient créé entre eux des liens d'amitié qui devaient 
faciliter leurs rapports. Le nouveau général en chef 
était un homme de devoir, toujours prêt à apprécier 
les officiers appliqués à leur tâche. Tous deux s'étaient 
vus de près dans des moments difficiles. Pélissier avait 
besoin d'un chef d'état-major sûr, honnête, conscien- 



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CAMPAGNE DE CRIMÉE l8l 

cieux, actif et laborieux, expérimenté, sachant bien 
rédiger, connaissant les besoins de l'armée, à Tabri 
des intrigues et capable d'inspirer confiance à tous ses 
subordonnés. Martimprey lui offrait tout cela. Il le 
considérait déjà comme le meilleur chef d'état-major 
général de l'armée. H savait la part qu'il avait prise 
aux premiers embarquements, à la composition de 
l'armée, à ses divers mouvements, à ses opérations. Il 
avait vu le maréchal Saint-Arnaud et le général Can- 
robert lui témoigner la plus entière confiance. Aucun 
général ne pouvait mieux lui convenir. Ils furent de 
suite d'accord. 

De son côté, Martimprey connaissait parfaitement les 
hautes qualités et aussi les défauts ' de son nouveau 
commandant en chef. Il savait qu'avec du calme, de 
la déférence et une grande activité de travail il pourrait 
le satisfaire et éviter les bourrades habituelles dont il 
gratifiait parfois ses meilleurs amis. Il devint donc 
volontiers son major général. Leurs rapports furent 
parfaits; ils établirent entre eux une affection qui ne 
devait jamais se démentir. Du reste, les qualités d'ini- 
tiative et d'énergie du général Pélissier étaient faites 
pour simplifier le service, et, sous ce rapport, Martim- 
prey, tout en regrettant Canrobert, ne pouvait que se 
féliciter du changement. 

A cette époque, il jouissait en Crimée d'une estime 
que Canroibert exprima plus tard par cette apprécia- 
tion : 

Au premier rang des hommes de cœur qui donnèrent 
toujours Texempile du devoir, il faut citer Tinfatigable 
général de Martimprey (i). 

Après avoir été le témoin et pour ainsi dire le confi- 
dent de ce grand événement, Martimprey se remit au 

(i) Le Maréchal Canroheri, par Gennain Bapat. 



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l82 LE COMTE DE MARTIMPRET 

travail avec une nouvelle ardeur. Il fut heureux de voir 
que partout la démission du général Ganrobert était 
regardée comme un acte de grande abnégation person 
nelle et qu'il ne resterait bientôt d'autre souvenir de 
son commandement qu'une immense popularité, bien 
justifiée, d'ailleurs, par sa sollicitude pour le soldat. 

D'autre part, il eut l'occasion de constater que son 
nouveau chef ne se faisait pas d'illusions sur les diffi- 
cultés qui l'attendaient, qu'elles excitaient son énergie 
et qu'à tout prix il était résolu à les vaincre. C'était 
pour lui comme pour ses officiers un sujet de joie et 
d'espérance. 

Le premier acte du nouveau commandant en chef 
fut de voir lord Raglan et de se concerter avec lui sur 
tous les sujets de dissentiments existant entre les deux 
armées. L'accord fut facile et redevint parfait. 

L'entente avec les Anglais était, aux yeux de Pélis- 
sier, la première condition du succès. Ceci fait, il 
s'agissait d'éclaircir une situation profondément trou- 
blée. Les indécisions de son prédécesseur, ses dissenti- 
ments avec les chefs des armées alliées, les tiraille- 
ments produits par les ordres de Paris avaient trans- 
piré. La lenteur de nos progrès devant Sébastopoi, la 
fréquence des conseils tenus par les généraux en chef, 
survenant au milieu de ces inquiétudes, avaient fait 
naître le découragement. Marti mprey était le premier 
à en convenir. Il importait de rasséréner les esprits. 
Imbu de cette idée et sans consulter son entourage, 
avec la netteté de jugement qui le caractérisait, Pélis- 
sier écrivit au général Bosquet, son premier subor- 
donné, une lettre confidentielle, restée historique, dans 
laquelle il exposait son plan de campagne, qui se ré- 
sumait ainsi : 

i' i^^onquerir h sukI dp la place; 

a^ Onciiper les vallées de Baïdar et de la Tchernaïa; 

y Rt^i^oonaîtio le haut pays pour préparer une 



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CAMPAGNE DE CRIMÉE l83 

action extérieure; en même temps, reconstituer Tar- 
mée, prendre Kertch et lénikalé, deux postes de ravi- 
taillement de l'armée russe. 

Cette lettre remarquable, qui a été maintes fois re- 
produite, fut communiquée à Martimprey et devint 
pour lui le programme de sa ligne de conduite. Elle 
excluait toute hésitation et précisait le but à atteindre. 
Le chef d'état-major général savait maintenant que 
son activité et sa puissance de travail auraient journel- 
lement l'occasion de s'affirmer. 

Il dut d'abord, le 19 mai, notifier aux généraux et 
aux amiraux la nouvelle composition de l'armée. Elle 
comprenait trois corps d'armée : le i", commandé par 
le général de Salles, comptait quatre divisions d'in- 
fanterie, d'Autemarre, Levaillant, Pâté, Bouat, et la 
division de cavalerie Morris; 

Le a*, commandé par le général Bosquet, comptait 
cinq divisions d'infanterie, Canrobert, Camou, May- 
ran, Dulac, Brunet et la division de cavalerie d'Allon- 
ville; 

Le 3*, corps de réserve, commandé par le général 
Regnault de Saint-Jean-d'Angély, comptait deux divi- 
sions d'infanterie, Herbillon, d'Aurelle de Paladines; 
une division d'infanterie de la Garde impériale, Melli- 
net, et une brigade de cavalerie, Forton. 

Ce dernier corps avait été formé avec les troupes 
venues de Gonstantinople. 

L'ensemble de ces forces s'élevait à 120.000 hommes, 
dont 100.000 disponibles, 8.700 chevaux de selle et 
12.000 de bât ou mulets. 

A partir de ce moment, l'activité de l'état-major 
général ne se ralentit plus jusqu'à la fin du siège, et 
le seul énoncé des dates des principaux événements 
suffit pour donner une idée des occupations et de la 
responsabilité de son chef. 

Le ig mai furent expédiés l'ordre relatif à la nou- 



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l84 LE COMTE DE MABTIMPRET 

velle composition de l'armée et Tordre général par 
lequel Pélissier, annonçant aux troupes sa prise de 
commandement, faisait un éloge remarquable de son 
prédécesseur. 

L'expédition de Kertch fut reprise et commencée 
immédiatement. 

Le 20, fut adressée au général Bosquet la lettre citée 
plus haut, qui c>ontenait tout le plan de campagne du 
nouveau général en chef. Martimprey fut mis au cou- 
rant du mécontentement irrité qu'elle produisit chez 
le général Niel et de la façon dont le général Péliasier 
comptait s'affranchir des observations qui pourraient 
en résulter. Il connaissait assez son nouveau chef pour 
savoir que ce résultat serait vite obteïiu. 

Deux jours après, le 2a mai, le chef d'état-major gé- 
néral fît préparer un ordre d'attaque pour le i" corps 
d'armée. Sur le front de ce corps, les Russes avaient 
reconstruit un ouvrage fortifié entre la lunette Bielkine 
et la baie de la Quarantaine. Pélissîer ordonna de l'en- 
lever. Il en résulta, dans la nuit du 22, un violent 
combat, qui resta indécis. Le lendemain 23, Martim- 
prey transmit au i** corps l'ordre de le renouveler 
jusqu'à ce que le succès s'ensuive. Le 23 au soir, la 
lutte fut reprise avec des forces supérieures; elle fut 
acharnée. Mais nous savions qu'il fallait vaincre. On 
arracha l'ouvrage aux Russes et on le retourna contre 
eux. 

Ces deux combats avaient été meurtriers; mais, quels 
que fussent nos sacrifices, nous étions vainqueurs; 
c'était l'important. Et, dans les deux armées, chacun 
comprit que désormais le siège était entré dans une 
phase nouvelle. Pour nous, c'était la confiance et 
l'espoir de vaincre; pour l'ennemi, ce fut l'inquiétude 
et l'appréhension de la défaite. 

Aussitôt après, le chef d'état-major général fut invité 
à préparer un ordre de mouvement pour l'occupation 



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-^^"■^^^F 



CAMPAGNE DE CRIMÉE l85 

des vallées de Baïdar et de la Tchernaïa. Il se mit au 
travail, le présenta au général en chef, qui l'approuva, 
et l'expédia aux troupes. Cette opération eut lieu le 
25 mai. 

Après une marche de nuit, deux divisions d'infan- 
terie, deux de cavalerie et la brigade de cavalerie de la 
Garde, soutenues par cinq batteries à cheval, descen- 
dirent dans la Tchernaïa, s'élevèrent sur la rive droite, 
attaquèrent les Russes à Tchorgoun, les rejetèrent vers 
le nord et s'établirent sur les monts Fédioukine, qui 
connnandaient la vallée et le pont de Traktir. Désor- 
mais, la Tchernaïa était dans nos mains; nos camps 
pouvaient s'étendre à l'aise et leur sécurité était 
assurée. 

Pendant ce temps, l'expédition de Kertch réussissait, 
et, le 27 mai, le général en chef télégraphiait au mi- 
nistre de la guerre : « Succès complet à Kertch et à 
lénikalé. » 

Un brillant ordre général compléta ces faits de 
guerre, le 28, en montrant aux troupes de quels 
exploits elles étaient capables. Désormais, tout le 
monde était fixé. Martimprey, délivré des inquiétudes 
qu'il ressentait naguère, heureux de la tournure que 
nos affaires avaient prise, ne pouvait s'empêcher de 
constater les résultats obtenus depuis le i3 : l'entente 
avec les Anglais rétablie, les Russes vaincus et refoulés 
sur le front du 1" corps d'armée, la vallée de la Tcher- 
naïa occupée, l'armée de siège couverte du côté de 
l'armée de secours russe, la prise de Kertch et de léni- 
kalé, tout cela s'était accompli en douze jours, malgré 
les ordres contraires venus de Paris, et avait rendu aux 
assiégeants leur hardiesse habituelle. 

Le général en chef, content de ces résultats, appré- 
ciait mieux que personne l'active collaboration du chef 
d'état-major général et la part qui lui revenait dans ces 
changements. Voulant lui témoigner sa satisfaction, il 



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l86 LE COMTE DE MARTIMPRET 

adressa, le 2 juin, au ministre de la Guerre, la lettre 
suivante, dont il eut soin de lui donner connaissance : 



M. le Maréchal, à tous les regrets que m'a causés la mort 
du bon et brave général Bizot, s'est ajouté pour moi le 
chagrin qu'il ait succombé avant de connaître sa promo- 
tion au grade de général de division. Ce grade lui était 
depuis longtemps décerné par toute l'armée et, en le pro- 
posant au choix de l'Empereur, vous répondiez au vœu 
unanime des soldats. 

Dans l'estime de tous, un nom était associé à celui de ce 
digne général, c'est celui du général de Martimprey, du 
chef de l'état-major général. Chacun se rappelle le rôle 
éminent qu'il a rempli dans toutes les circonstances criti- 
ques; chacun lui reporte avec reconnaissance une grande 
partie de la gloire acquise et de la conservation de cette 
belle armée. Pendant que ses camarades plus heureux, Bouat, 
Mayran, d'Allonville, recevaient la récompense de leurs ser- 
vices, le général de Martimprey a dû attendre et il attend 
toujours avec cette modestie qui rehausse encore le prix 
de ses solides qualités. Je ne fais que remplir un devoir 
d'équité, M. le Maréchal, en appelant votre attention sur 
une situation qui, en se prolongeant, prendrait une teinte 
fâcheuse, aux yeux de tous ceux qui ont apprécié le général 
de Martimprey. Il est d'ailleurs dans l'intérêt du service 
qu'une armée de 100.000 hommes et de onze divisions, plus la 
garde, ait pour chef d'état-major général un général de 
division. Oui, il est indispensable, dans une foule de cas, 
qu'il soit l'égal des généraux divisionnaires, le supérieur des 
chefs d'état-major des corps d'armée. Je regrette d'autant 
plus que le général de Martimprey n'ait pas encore reçu 
cette troisième étoile dont il est si digne, que le général 
Rivet, dont vous appréciez le mérite et qui dirige fort bien 
l'état-major du i" corps, a présidé à plusieurs actes de 
guerre et en est fort digne également. Je voudrais aussi le 
voir avancer. Toutefois, quelle que soit son ancienneté, quels 
que soient ses titres, quel que soit mon désir en sa faveur, 
il doit céder le pas au général de Martimprey, dont il est 



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CAMPAGNE DE GRIMÉE 187 

oiseux du reste que je développe plus longtemps le mérite 
si connu et les capacités, etc.. 

Le général en chef, 

A. PéLISSIBR. 

Le général de Martimprey, très touché de cet acte 
■de bienveillance, en exprima ses remerciements au 
général en chef. Ses rapports avec lui étaient d'une 
grande cordialité. Heureux de cette situation, il en 
parla, à cette époque, dans ses lettres privées, en des 
termes qui méritent d'être connus. 

Hier eoir (27 mai), il y a eu réunion des généraux en 
chef chez lord Raglan pour un projet d'étudier la droite 
de notre ligne de bataille jusqu'à Baïdar. Le général Pélis- 
sier m'emmène toujours à ces réunions. Il est très content 
de ses succès de début qui en amèneront d'autres sans aucun 
doute; et, hier matin, après mon rapport, il me dit : « Mar- 
timprey, il faut que nous soyons les deux premiers de cette 
époque militaire qui, depuis le P' Empire, ne s'était plus 
produite : moi, comme général en chef; vous, comme chef 
d'état-major d'armée. » — Pour moi, c'est beaucoup trop. 
— Pour lui, j'espère qu'il en sera selon ses vœux. 

Il est beaucoup plus calme que je ne l'ai jamais vu. Il me 
traite avec beaucoup d'affection et de bienveillance et a une 
grande confiance en moi. Tout marche avec un rapport de 
ro minutes, le matin, de 5 minutes, le soir, quand il y en 
a. H signe sans lire les 4 ou 5 dépêches que je lui présente, 
à moins que je ne le prie d'y porter son attention. 

Dans une situation si favorable, il n'y avait plus 
qu'à songer à l'assaut. Dès le 2 juin, Martimprey fut 
prévenu par le général en chef qu'il comptait le donner 
dans quatre ou cinq jours, et en prépara l'exécution. 
Pélissier lui précisa l'opération : il voulait s'emparer, 
par une attaque de vive force, des ouvrages russes du 
Carénage, du Mamelon- V^rt et de la «arrière située en 
avant du grand redan. Conformément à ses indica- 



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l88 LE COMTE nE MARTIMPRBY 

lions, le chef d'état-major général prescrivit aux trou- 
pes de commencer, dans l'après-midi du 6 juin, un 
bombardement général contre la place, de le continuer 
de jour et de nuit jusqu'au 7 à 6 heures et demie du 
soir. Il leur, transmit ensuite les ordres en vertu des- 
quels l'assaut devait d'abord être donné aux ouvrages 
blanos, puis au Mamelon-Vert, pendant que, sur la 
gauche, les Anglais procéderaient à l'attaque de l'ou- 
vrage russe des carrières. 

Quatre divisions d'infanterie du 2* corps, désignées 
pour l'attaque principale, devaient prendre leurs posi- 
tions à 4 heures et demie du soir, le 7. Deux d'entre 
elles étaient chargées de l'attaque du plateau du Caré- 
nage; les deux autres, de l'attaque du centre; une divi- 
sion turque concourait à l'opération en qualité de ré- 
serve et devait prendre position sur les hauteurs d'In- 
kermann. 

Les ordres, donnés avec une précision extrême, fu- 
rent exécutés de même. 

A 6 heures et demie du soir, Martimprey accom- 
pagna le général en chef, avec son état-major général, 
an retranchement situé en avant de la redoute Victoria, 
et, sur son avis, donna l'ordre de faire partir les trois 
fusées, signal de l'attaque. L'opération s'exécuta avec 
une vigueur et un ensemble qui témoignaient en fa- 
veur des ordres donnés. I^s ouvrages blancs des 22 et 
27 février furent d'abord brillamment enlevés sur la 
droite, du côté du Carénage. Puis l'ouvrage du Mame- 
lon-Vert fut emporté d'assaut par le colonel de Bran- 
don, du 5o', qui tomba sous la mitraille ennemie 
après avoir planté son aigle sur la redoute. L'ennemi 
se défendit vaillamment; le combat dura jusqu'au soir, 
et, vers 7 heures et demie, nous fûmes définitivement 
raaîtfres du Mameilon-Vert. Nos soldats l'occupèrent 
triomphalement aux cris enthousiastes de Vive VEm- 
pereur! 



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CAMPAGNE DE CRIMEE 189 

L'effet moral produit par cette victoire fut considé- 
rable. Martimprey, aussi fier de ce beau succès que le 
général en chef, eut l'occasion de le constater dans les 
jours qui suivirent. Nous avions enlevé aux Busses leur 
première ligne de défense et ils avaient été stupéfaits 
de voir qu'un seul combat et une nuit de travaux de 
tranchées avaient suffi pour obtenir un pareil résultat. 
Nous avions gagné 4oo mètres sur le corps de place. 
Enfin, dans Tesprit de tous, assiégeants et assiégés, le 
nouveau commandant en chef avait imprimé la mar- 
que de son énergie. La confiance des Busses en était 
ébranlée; la nôtre surexcitée au delà de toute expres- 
sion. 

Sur un point cependant de l'attaque du 7, les pres- 
criptions du général en chef avaient été transgressées. 
Suivant son ordre, Martimprey avait recommandé de 
s'en tenir à une solide occupation des ouvrages con- 
quis et de ne pas pousser les attaques plus loin. Mais, 
entraîné par son ardeur, le général de division Mayran, 
après avoir enlevé les ouvrages blancs, s'était lancé à 
la poursuite des Busses, s'était heurté à de puissantes 
réserves, avait été arrêté, puis ramené, en perdant un 
grand nombre d'hommes et un canon. C'était une de 
ces fautes que le général en chef ne pardonnait pas. 

Le lendemain 8 juin, il convoqua à son quartier 
général les généraux qui avaient pris part aux combats 
de la veille. Martimprey y fut témoin des félicitations 
qu'il leur adressa et aussi des reproches sévères qu'il 
fit au général Mayran pour avoir enfreint ses instruc- 
tions et avoir exécuté contre l'ennemi une poursuite 
inconsidérée. Il vit cet infortuné général se retirer les 
larmes aux yeux et la mort dans l'âme. C'était un pé- 
nible spectacle, auquel malheureusement on ne pou- 
vait remédiei*. Le même jour, l'état-major général 
expédia aux troupes le bel ordre général par lequel 
Pélissîer célébrait leur victoire. 



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igO LE COMTE DE BCARTIMPREY 

Quelque temps après, Martimprey fut également té- 
moin d'un incident qui fit éclater entre le général en 
chef et Bosquet une brouille définitive. Il savait que 
depuis longtemps le premier n'aimait pas son suboi^ 
donné. Pélissier, tout en reconnaissant les grandes 
qualités militaires du commandant du a* corps, trou- 
vait que ses actes avaient souvent pour but de se faire 
valoir. C'était un genre de défaut qu'il n'admettait chez 
personne. Cette fois, Bosquet avait conservé pour son 
usage personnel un plan de Malakoff trouvé sur un 
officier russe tué le 7 juin. Pélissier le réclama sur un 
ton de commandement qui froissa son subordonné. 
Celui^i, s'en étant plaint, reçut une de ces admonesta- 
tions que seul le général en chef savait faire et qui mit 
un terme à l'incident. Désormais ces deux généraux 
restèrent brouillés. 

Ce fait n'étonna pas Martimprey. Il savait que Bos- 
quet s'était mis dans son tort et il était le premier à 
comprendre, au point de vue militaire, le langage 
énergique de son chef. Ce dernier eut, à ce moment, 
des difficultés assez graves suscitées par les ordres 
venus de Paris. Il les surmonta, non sans peine, grâce 
à son habileté, à sa persévérance et à cette volonté 
indomptable qui en faisait un «i grand général. Mar- 
timprey fut tenu au courant des incidents soulevés 
par les lettres ou les télégrammes de l'Empereur. I! 
ne put qu'approuver son général, dont il admirait la 
supériorité, et n'eut pas à s'immiscer dans ses ré- 
ponses, que Pélissier, très maître de sa pensée, tenait 
à faire lui-même. 

Ce fut à cette époque que le chef d'état-major gêné 
rai reçut son grade de général de division, daté du 
II juin. Cette nomination était le résultat de la pro- 
position faite par le maréchal de Saint-Arnaud après 
la bataille de l'Aima, renouvelée par Canrobert au 



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CAMPAGNE DE CRIMEE IQI 

mois de décembre i854, par Pélissier le 2 juin et enfin 
de la victoire du 7 juin. 

Martimprey obtenait cet avancement à 47 ans. Dé- 
sormais, sa situation et sa notoriété lui permettaient 
d'aspirer à une dignité plus élevée encore. Pour ses 
fonctions, ce nouveau grade avait divers avantages. Il 
devenait l'égal des commandants de divisions et de 
corps d'armée, ce qui lui donnait, pour la transmission 
des ordres, une autorité nécessaire à la bonne exécu- 
tion du service. 

Son avancement ne surprit personne et fut approuvé 
partout. Les nombreuses lettres de félicitations qu'il 
reçut à cette occasion lui en apportèrent la preuve. 
L'une d'elles lui fut particulièrement sensible. C'était 
celle du général Canrobert, auquel il avait cru devoir 
communiquer le premier la bonne nouvelle. 

Devant Sébastopol, la juin i855. 
^ Mon cher GamaradCi 

Je ne saurais trop vous remercier de Taimable empresse- 
ment que vous avez mis à m 'annoncer Theureuse nouvelle 
de votre nomination au grade de général de division. Per- 
sonne n'y applaudira de meilleur cœur que moi qui ai pu 
apprécier tous les titres que vous aviez depuis longtemps 
à cette tardive rémunération de vos nobles et si utiles ser- 
vices. 

Merci de nouveau, mon cher de Martimprey, et tout à 
vous de cœur. 

Général Canrobert. 

Parmi les autres lettres, il en est une qui donne la 
note exacte des rapports qui existaient entre Martim- 
prey et le général en chef. C'était celle de son ami, le 
général de Crény, que sa mauvaise santé avait forcé 
-de quitter l'armée. 



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192 LE COMTE DE MARTIMPBEY 

Saint-Quentin, le x8 juin <i855. 
Mon cher de Martîmprey, 

J'ai lu dans les journaux d'hier votre nomination au 
grade de général de division. Borel me dit tenir de vous- 
même que vos fonctions près du nouveau général en chef 
sont pour le moins aussi agréables que près de l'ancien . 
Recevez donc doublement mes félicitations. Tout cela me 
paraît fort naturel; comment le général Pélissier se serait-il 
départi, vis-à-vis de vous, de son ancienne affection P.. . 
Comment, ancien chef d'état-major général, ne vous eût-il 
pas donné la plénitude de vos attributions?... quoi qu'il en 
soit, je suis tout heureux de savoir le fait d'accord avec le 
raisonnement, ayant éprouvé par ma propre expérience 
auprès du maréchal Bugeaud que, malgré sa haute bienveil- 
lance, j'aurais mieux tenu mon emploi ailleurs.... 

J'ai vu le nom de Borel cité dans l'ordre du jour.... Tant 
d'occasions vont se présenter dans les terribles affaires qui 
sont imminentes qu'il surmontera, j'espère, sa mauvaise 
fortune... si seulement la vie est sauvep C'est ce que je 
commence par souhaiter à tous ceux dont le souvenir 
m'occupe plus spécialement. Car le péril sera pour tout le 
monde dans les graves affaires qui se préparent. 

Nous savons par le télégraphe électrique l'affaire du 
7 juin à la droite. Nous attendons avec anxiété les détails, 
les noms et la suite?... Les succès passés sont d'un favorable 
augure pour l'avenir.... Mais à quel prix*? Le public l'ou- 
bliera vite, ce que je ne puis faire, ayant des amis comme 
Borel et vous dans les rangs? et tant d'autres bons cama- 
rades..;. 

Saluez de ma part votre général en chef; c'est de meilleur 
cœur encore depuis que je vous sais si bien avec lui. 

Vous allez faire ensemble de grandes choses, et je m'en 
réjouirai du fond de l'âme. Adieu, ma santé ne se rétablit 
pas.... 

Général de Crény. 

Le 23 juin, le général Desvaux félicita aussi Martim- 
prey de sa nomination et lui exprima « la grande joie 



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CAMPAGNE DE GRIMÉE IQ^ 

que lui causait cette juste récompense, à laquelle 
applaudit toute Farinée d'Afrique, qui a pour lui tant 
d'estime et d'affection.... Vous faites, depuis le com- 
mencement de la campagne, un rude métier, etc.... 
Vous avez trop de travail; ne me répondez pas, etc. » 

Ce fut pour le général de Martimprey une époque 
heureuse. Son succès personnel s'effaçait, il est vrai, 
devant celui du général en chef, dont les conséquences 
frappaient maintenant tous les yeux. Mais il était le 
premier à s'en féliciter et à constater que l'attitude de 
l'armée devant la place avait complètement changé. 
Elle était devenue offensive, menaçante, et donnait à 
nos armes, au point de vue du siège, un éclat qui gran- 
dissait la confiance du soldat et atteignait le moral de 
l'ennemi. Nos pertes, très sérieuses sans doute, étaient 
compensées par la grandeur des résultats. Et Martim- 
prey en était d'autant plus fier que sa part dans ces 
changements avait une importance indéniable. 

Et cependant, il rêvait parfois de quitter sa position 
pour aller commander une division d'infanterie. H 
l'avoua au général en chef deux jours après avoir reçu 
sa nomination. Pélissier tint à le garder. Martimprey 
écrivit à ce sujet à un de ses parents : 

Je ne demande pas mieux que de remplir, autant que cela 
dépendra de moi, cette haute mission.... Si elle a de grands 
devoirs, il est beau cependant de laisser son nom à la tête 
d'une grande armée et d'y attacher sa réputation. 

Cette victoire du 7 juin eut toutefois un mauvais 
côté. Elle enflamma toutes les têtes, et la facilité avec 
laquelle on l'avait obtenue éveilla parmi de nombreux 
groupes d'officiers l'idée qu'un nouvel assaut contre 
la tour Malakoff réussirait de même. Tout le monde 
était plein d'ardeur et on ne tenait aucun compte des 
4oo à 5oo mètres qu'il faudrait parcourir sous le feu 
de l'ennemi. Martimprey, très réfléchi, aurait peut-être 

i3 



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igd l'K COMTE DE MARTIMPRET 

hésité; mais, en voyant le général en chef, si capable 
en toutes choses, si expérimenté, adopter ces idées, il 
partagea sa confiance. 

Le lo juin, il y eut une conférence entre les géné- 
raux des armes spéciales des deux armées française et 
anglaise. Eux aussi croyaient au succès d'un nouvel 
assaut. Us établirent un plan d'ensemble, qui fut sou- 
mis au général Pélissier et dont son chef d'étatnmajor 
général dut avoir communication. Ce plan souleva de 
suite dans l'esprit de Pélissier des objections, qui l'en- 
traînèrent à rédiger une note générale expliquant sa 
manière de voir sur les travaux du siège, les attaques 
à entreprendre et la prise de la place. 

Elle avait pour titre : Exposé des vues du général en 
chef Pélissier relativement à la direction à donner au 
siège de SébastopoL Rien ne prouve que le chef d'état- 
major général ait été consulté pour sa rédaction; elle 
porte le cachet des travaux personnels du général Pé- 
lissier. Mais il est à peu près certain que Martimprey 
en eut connaissance un des premiers et qu'il fut amené 
à en causer avec son chef. En tout cas, la note était 
une réfutation des projets des généraux d'armes spé- 
ciales; elle était faite sur un ton si mesuré et si net en 
même temps qu'elle semblait péremptoire. 

Néanmoins, l'ardeur des troupes en faveur d'une 
attaque de Malakoff ne faisait qu'augmenter. Pélissier 
finit par être entraîné; le i5 juin, il tint conseil sur ce 
g^ave sujet avec les autres généraux en chef; il leur 
exposa son plan d'attaque et le fit adopter. Martimprey 
fut invité à préparer l'ordre de mouvement pour son 
exécution. Les indications données par le général Pé- 
lissier ont été conservées. Elles montrent comment se 
faisait le service et permettent de se rendre compte du 
rôle particulier qui incombait au général de Martim- 
prey dans la rédaction des ordres, comme dans la pré- 
paration des combats. 



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CAMPAGNE DE CRIMÉE igS 

Pour Faffaire du i8 juin, la noie prise sous la diotée* 
du général en chef portait ce qui suit : 

Préparer le dispositif de Tattaque Makkoff. 

Détail des anouvements. 

Artillerie. 

Préparer une colonne pour marcher sur Batchi-Seraï. 

Itinéraire. 

Marches préparatoires. 

Enlèvement préalable des batteries. 

Colonne où entreront ; des Français. 

des Anglais, s'ils le désirent. 

des Piémontais. 

les Turcs. 
Les transports. 
Les vivres. 

M'en parler à midi. 
Note du général Pélissier, commandant en chef, le i5 juin 
i855 (préparatifs de l'attaque du i8). 

Général de Martimprey* 

Pélîssîer ne donnait à son chef d*état-major général 
que le canevas des ordres à préparer. C'était ce dernier 
qui les faisait et les lui soumettait ensuite. 

Pour l'opération du i8 juin, l'ordre de mouvement 
comprenait : 

I** Un bombardement général de la place, le 17, par 
toutes les batteries d'attaque; 

3** Une reconnaissance offensive contre l'armée «de 
secours faite le i8, dans la direction d'Aïtodor, par les 
Turcs, les Sardes, les chasseurs d'Afrique et quatre 
divisions françaises tenues en réserve sur la Tchernaïa; 

3** L'assaut du grand redan, le 18, par les Anglais, 
puis celui de la tour Malakoff et des ouvrages voisins 
par notre armée. 

Cette entreprise fut précédée, le 16, par le change- 
ment du commandant du 2* corps, qui devait être 



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196 LE COMTE DE BCARTIMPREY 

chargé de l'attaque. Le général Bosquet dut céder son 
commandement au général Regnault de Saint-Jean- 
d'Angély, nouvellement arrivé avec la Garde et peu 
au courant des détails du siège. Bosquet fut mis à la 
tête du corps de 25.000 hommes réuni sur la Tchernaîa. 

Cette mesure, à la veille d'une attaque décisive, 
étonna l'armée. Elle déplaçait un chef renommé, d'une 
capacité hors ligne, qui avait depuis longtemps prépara 
l'attaque de Malakoff. C'était une faute que personne 
ne comprit. Le chef d'état-major général ne la connut 
qu'une fois décidée, et, comme beaucoup d'autres, il 
la déplora, sans pouvoir l'empêcher. 

A part ce changement, le mouvement paraissait bien 
combiné et tous les détails étaient expliqués nettement. 

Martimprey quitta le quartier général avec le général 
en chef, dans la nuit du 17 au 18, pour se rendre à la 
redoute Victoria. Mais Pélissier partit un peu tard et, 
quand il arriva à son poste d'observation, lord Raglan 
l'attendait déjà avec impatience. 

Depuis quelques instants, le général Mayran avait 
engagé le combat avant le signal convenu. Ayant pris 
la lueur d'une bombe pour celle d'une fusée, il avait 
refusé d'écouter ses officiers d'état-major et donné 
l'ordre d'attaquer. 

Ailleurs, une brigade mal dirigée par son chef était 
arrivée trop tard sur le terrain du combat. 

Ces deux faits empêchèrent la cohésion des eCForts; 
en, outre, les Russes avaient entendu le bruit de nos 
rassemblements; notre attaque était prévue, leurs 
moyens de défense avaient été concentrés sur les points 
menacés; notre offensive fut repoussée partout. C'était 
un grave échec, accompagné de perles cruelles : S.iAa 
tués ou blessés, dont 1.378 tués, parmi lesquels deux 
généraux et des officiers supérieurs de grande valeur. 

Toutefois, dès que Pélissier eût constaté la supé- 
riorité de l'ennemi, il ordonna au général de Martim- 



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CAMPAGNE DE CRIMEE I97 

prey de faire cesser le feu et ramener les troupes dans 
les tranchées, ce qui eut lieu de suite. 

Cette journée fut péniblement ressentie, mais elle 
n'abattit aucun courage. La valeur de nos soldats était 
telle à cette époque que leur confiance n'en fut pas 
ébranlée. Le seul sentiment qui les domina fut le désir 
de la revanche. 

Au quartier général, il en fut de même; depuis le 
chef d'état-major général jusqu'au dernier officier, 
tous n'eurent qu'une idée : recommencer jusqu'au 
succès. Seulement, Pélissier comprit qu'il ne fallait 
plus rien livrer au hasard et que, dans la dernière atta- 
que, il avait un peu négligé cette règle. Sur son avis, 
le chef d'état-major envoya de tous côtés des instruc- 
tions et des notes, qui eurent pour effet de faire entrer 
l'armée dans une voie nouvelle de préparation, d'orga- 
nisation et de travaux avancés. Le général en chef 
avait été le premier à saisir les causes de son échec. II 
montra à le réparer une ténacité remarquable. 

Suivant sa volonté, le chef d'état-major général pré- 
para l'ordre qui rendait au général Bosquet le com- 
mandement du 2* corps et qui replaçait le général 
Regnault de Saint-Jean-d'Angély à la tête de la Garde. 

Les lignes de la Tchernaïa formèrent un comman- 
dement spécial, qui fut confié au général Herbillon. 

Ces dispositions produisirent un bon effet. Elles fu- 
rent complétées par la construction, autour de Ka- 
miesch, d'une fortification continue reliant entre elles 
huit redoutes. Ce travail, conseillé par le maréchal 
Vaillant, fit de notre port d'attache la tête d'un vaste 
camp retranché, qui pouvait, en cas de revers, devenir 
un excellent réduit. 

A cette époque, vers la fin de juin, Martimprey 
apprit un matin que lord Raglan, atteint du choléra, 
était à la dernière extrémité. Il fut emporté en trois 
jours^ «t quand Pélissier alla le voir, il était déjà trop 



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198 LE COBCTE DE MARTIMPREY 

tanl, k général en chef de l'armée anglaise avait ceas^ 
de vivre. Peu de jours après, il fut remplacé par le 
gènéarai Simpson, qui ne tarda pas à arriver. 

Au commencement de juillet, le général Pélissier fut 
prévenu par une lettre conBdentielle du maréchal Vail- 
lant de l'orage qui s'était amassé sur sa tête, à Paris, 
après l'échec du 18 juin, des dispositions prises par 
l'Empereur pour lui ôter son commandement et des 
circonstances qui les avaient empêchées d'aboutir. 11 
n'est pas probable qu'il en parla de suite au général de 
Martimprey. Celui^i, cependant, connut ce grave inci- 
dent et se félicita qu'il n'ait pas eu de suites. Mieux 
que personne, il savait qu'une disgrâce de Pélissier 
aurait compromis le succès de nos armes en Grimée. 

Tandis qu'il pensait encore aux conséquences qu'au- 
rait eues la décision de l'Empereur, ^ fut informé du 
désir d'Omer pacha, général en chef de l'armée turque, 
de quitter la Crimée avec ses troupes pour aller dé- 
fendre, en Asie, la citadelle de Kars, assiégée par les 
Russes. Il sut en même temps que les autres généraux 
en chef s'opposaient à ce départ. 

Pour en finir avec les intentions d'Omer pacha, Pé- 
lissier convoqua chez lui ses collègues, le i4 juillet. 
Martimprey fut prévenu le soir même des résolutions 
prises dans ce conseil. Les généraux en chef étaient dé- 
cidés à empêcher toute diminution des forces turques 
en Crimée. Omer pacha, furieux, partit pour Constan- 
tinople, donnant l'ordre à son suppléant de concentrer 
son armée sur la côte. 

Ce mouvement avait pour effet de dégarnir la vallée 
de Baïdar et de découvrir les derrières des alliés. C'était 
du reste une conséquence des curieuses dispositions 
montrées par les Turcs depuis le commencement du 
siège. Tandis que les alliés se faisaient tuer pour eux. 
ils affectaient constamment de ne pas vouloir concourir 



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CAMPAGNE DE CRIBf^B I99 

aux travaux du siège. En réalité, ils n'avaient qu'un 
rôle de troupes de réserve. 

Cette fois, ri fallait parer aux dangers causés par 
leur déplacement. Suivant les instructions de Pélissier, 
le chef d'état-major général confia au général d'AUon- 
ville, un de nos meilleurs généraux de cavalerie, le 
soin de surveiller la vallée de Baîdar avec sa division 
de cavalerie et un bataillon de chasseurs à pied. 

Pendant ce temps, le nombre des déserteurs russes 
augmentait. C'était un indice certain des souffrances 
de la garnison de Sébastopol. D'autre part nos tranchées 
se rapprochaient de la place et pour les détruire, l'en- 
nemi tenta, au milieu de juillet, deux sorties vigou- 
reuses qui furent repoussées. 

A cette occasion, le chef d'état-major général trans- 
mit aux troupes un bel ordre du jour du général en 
chef. 

L'impression causée par l'affaire du i8 juin commen- 
çait à s'effacer; nos progrès étaient sensibles; le ser- 
vice avait repris son entrain et tout marchait régulière- 
ment vers un succès définitif. 

Néanmoins les défauts inhérents à l'organisation 
même des armées assiégeantes, alliées pour la lutte, 
mais indépendantes, produisaient de temps à autre des 
faits regrettables. 

Martimprey fut témoin de l'un d'eux à la fin de juil- 
let. Les chefs du génie des armées française et anglaise, 
les généraux Niel et Jones, qui avaient de fréquentes 
entrevues, eurent l'idée de définir les mesures à prendre 
dans le cas oiïi la résistance de la place obligerait les 
afUîés à passer un nouvel hiver en Crimée. Ils décidè- 
rent qu'il faudrait se rassembler derrière les lignes de 
Balaklava et de Kamiesch. Le mémorandum établi à 
ce sujet fut envoyé à Londres, puis à Paris, oiïi il causa 
de l'inquiétude. Le ministre de la Guerre en écrivit à 
Pélissier. Cette affaire amena le général Simpson à réu- 



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200 LE COMTE DE MARTIMPREY 

nir chez lui les généraux en chef et les commandants 
d'armes spéciales. Martimprey y entendit son chef se 
révolter contre les propositions des chefs du génie et 
déclarer hautement que jamais son armée ne quitterait 
ses tranchées pour se retirer derrière les lignes de Ka- 
miesch. Il en fut enchanté, car il partageait énergique- 
ment cet avis. Gomme Pélissier il aurait été prêt h 
s'écrier : « Lever le siège, voilà un de ces mots q-ui ne 
doivent pas être écrits )i. 

Cet épisode, qui ne releva pas la situation du général 
Niel, fut suivi du départ du général Canrobert, dont 
l'Empereur réclamait la présence à Paris. Il fut rem- 
placé par le général de Mac-Mahon qui inspirait à tous 
la plus grande confiance. 

Martimprey vit partir Canrobert avec regret. Il en 
avait reçu de telles preuves d'affection que sa rentrée 
en France ne pouvait le laisser indifférent. Mais, d'au- 
tre part, il était également lié avec Mac-Mahon et avec 
son chef d'état-major, le colonel Lebrun. Tous deux 
faisaient partie du corps spécial d'état-major et profes- 
saient pour Martimprey une estime particulière. 

Vers le 1 2 août, celui-ci eut à signaler au général en 
chef les rapports des avant-postes qui avaient remar- 
qué du côté de l'armée russe de secours, jusqu'alors 
immobile, des mouvements inaccoutumés. Dès le i3, 
on prévit une attaque sur nos positions de la Tcher- 
naïa. Le général en chef s'entendit avec Martimprey 
sur les dispositions à prendre pour la repousser. Ao.ooo 
alliés soutenus par 120 bouches à feu étaient prêts à 
recevoir les Russes. Le 16 au matin, la bataille s'en- 
gagea. Pélissier, craignant une attaque des assiégés, 
resta au début de la journée à son quartier général avec 
son état-major. Vers 6 heures du matin, tranquille de 
ce côté, il fit diriger quatre divisions de renfort sur les 
monts Fédioukine; il demanda aux Anglais d'envoyer 
3.000 hommes dans la plaine de Balaklava et à la divi- 



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CAMPAGNE DE GRIMlÊB 20I 

sion turque de se placer à droite de notre cavalerie. 
Ces ordres transmis, Martimprey se rendit avec son 
chef sur le champ de bataille et put, en y arrivant, 
constater le succès. La bataille avait été de courte du- 
rée. A 9 heures du matin, 'le général russe, jugeant 
de nouveaux combats inutiles, abandonna la lutte et 
fit retirer ses troupes. 

Le chef d'état-major général assista aux efforts vai- 
nement tentés par le général en chef pour lancer la 
cavalerie Morris sur les troupes russes en désordre et 
eut le regret de voir perdre une des plus belles occa- 
sions qu'auraient eue nos cavaliers de s'illustrer dans 
cette journée. Au dire des témoins oculaires les plus 
compétents, c'était une circonstance unique. 

Après avoir envoyé aux divisions l'ordre de regagner 
leurs campements, Martimprey rentra avec Pélissier 
au quartier général. Il venait d'assister à une victoire 
éclatante dans laquelle 16.000 Français, engagés con- 
tre 4o.ooo Russes, les avaient battus. Cette affaire com- 
pensait dans une large mesure notre échec du 18 juin, 
établissait notre supériorité d'une, façon incontestable 
et laissait l'impression que les Russes, à bout de forces, 
avaient fait une tentative désespérée. 

Cette idée fut bientôt confirmée par la construction 
d'un pont d'un kilomètre de long jeté entre les forts 
Nicolas et Michel. Il ne pouvait être destiné qu'à assu- 
rer la retraite de la garnison après un revers décisif. 

Le rapport du 18 août sur la bataille de Traktir pa- 
raît avoir été rédigé à l'état-major général sous la direc- 
tion de son chef, sur les indications du général en 
chef. A partir de ce moment l'assaut de Malakoff ne 
pouvait tarder. Martimprey eut d'abord à expédier l'or- 
dre de faire un feu incessant de nos pièces de siège; 
l'ouverture de notre septième parallèle nous mettait 
alors à 5o mètres des bastions ennemis. 

Le 3 septembre, il fut convoqué à une réunion chez 



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a02 LE COMTE DE MARTIMPRET 

Pélissier, dans laquelle ce dernier fit décider un bom- 
bardement général le 5 et l'assaut de Malakoff le 8. 
Puis, il fit préparer les ordres d'attaque par son chef 
d'éti^t-major avec une précision qui, cette fois, ne de- 
vait rien laisser au hasard. 

Au jour fixé, Martimprey se rendit avec Pélissîer à 
la redoute Brandon où il arriva vers 1 1 heures et demie 
du matin. Au coup de midi, les 800 bouches à feu qui 
tonnaient sur Sébastopol cessèrent brusquement leur 
feu. Une immense clameur en avant retentit; puis la 
charge sonna et l'assaut commença. En un clin d'œil, 
les Russes, surpris, cédèrent Malakoff et Mac-Mahon y 
planta son drapeau. Le signal d'une attaque générale 
fut alors donné; mais sur tous les autres points elle 
échoua. Là, au contraire, on repoussa tous les retours 
offensifs de l'ennemi, et l'on se fortifia de façon à ré- 
sister à toute tentative faite pour reprendre l'ouvrage. 
C'était la victoire définitive. La prise de Malakoff, 
comme l'affirmait Pélîssier, rendait toute prolongation 
de la défense impossible. Les troupes cependant furent 
maintenues sous les armes une partie de la nuit, en 
prévision d'une attaque désespérée des Russes qui ne 
se produisit pas. 

Martimprey resta assez tard dans la redoute Brancion 
avec le général en chef. Avant de quitter ce poste, îl 
eut l'immense joie d'apercevoir sur le pont qui traver- 
sait la grande rade le défi-lé des troupes russes en re- 
traite. A minuit, ce fut une certitude et pour l'affirmer 
de formidables explosions éclatèrent de tous côtés. Les 
Russes détruisaient leurs ouvrages; les établissements 
militaires et les forte sautaient; ils complétèrent cet 
acte de destruction en livrant aux flammes leurs prin- 
cipaux monumente. Par un bonheur inespéré Malakoff 
fut sauvé. 

Le chef d'état-onajor fut témoin d'un malheureux 
événement qui fit succéder dans le cœur de Pélissier 



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CAMPAGNE DB GRIMÉE 203 

une grande douleur à l'ivresse du triomphe. Son pre- 
mier aide de camp et son ami, le lieutenant-colonel 
Cassaigne, qu'il aimait comme un fils, avait été mor> 
tellement frappé aux abords de la redoute Brancion. 
En l'apprenant, Pélissier, se mit à pleurer et s'écria : 
« J'ai perdu mon meilleur ami ». 

Le lendemain, Martimprey assista à ses obsèques 
avec une foule de généraux et ne vit pas sans une pro 
fonde émotion le rude guerrier qu'était Pélissier, suffo- 
qué par la douleur, forcé d'interrompre son discours 
funèbre et le terminant brusquement par ces mots : 
i( Pleurons tous, messieurs... séparons-nous ». 

Le même jour cependant Martimprey transmit aux 
troupes le beau chant de victoire contenu dans l'ordre 
du général en chef et aida celui-ci à rédiger pour le mi- 
nistre le compte rendu officiel des glorieux combats du 
8 septembre. 

Il se rendit en ville, le lo septembre, avec Pélissier 
pour contempler sa conquête et prendre les mesures 
les plus sévères pour empêcher le pillage et le désordre. 

Le 12 septembre il communiqua aux troupes les féli- 
citations adressées par l'empereur Napoléon III à son 
armée : 

L'Empereur au général Pélissier, 

Honneur à vous! Honneur à voire brave armée I Faites 
à tous mes sincères félicitations. 

Puis la lettre du maréchal Vaillant : 

Le Ministre de Guerre à M. le général Pélissier, 

Sa Majesté m'ordonne de vous écrire qu'elle vous élève 
à la dignité de Maréchal de France. Je suis heureux d'avoir 
à vous annoncer cette bonne nouvelle, très heureux. 

Martimprey fut le premier à exprimer à son chef la 
joie qu'il éprouvait à le saluer du titre de maréchal. Il 



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ao4 LE COMTE DE BfARTIMPHEY 

put constater que, s'il était légitimement fier de son 
succès, il n'en restait pas moins calme, maître de lui, 
simple dans ses manières, et toujours dur aux autres 
comme à lui-même. 

Ce fut ce jour-là que Pélissier, voulant témoigner 
son amitié à son chef d*état-major général, lui donna 
le seul portrait qu'il possédait de son cher aide de camp 
Cassaigne <i). 

De tous les combattants de l'armée d'Orient, Mar- 
timprey était peut-être celui qui jouissait le plus ocmi- 
plètement du triomphe de nos armes. Il avait été le 
premier au travail pour préparer l'organisation de 
l'armée, son armement, son matériel, son embarque- 
ment, ses déplacements successifs, enfin ses luttes, ses 
combats de chaque jour et ses batailles. Il éprouvait 
une satisfaction immense à contempler ces grands ré- 
sultats, dans lesquels il avait une si belle part. Et, 
dans sa pensée, il dut plus d'une fois les résumer, 
comme le fît plus tard un des aides de camp du général 
Bosquet, qui écrivit à ce sujet : 

Ainsi se termine ce siège, un des plus mémorables de 
Thistoire, par sa durée, par le nombre et l'excellence des 
troupes en présence, par Ténergie des efforts déployés des 
deux côtés, par Tétendue des travaux d'attaque et de défense, 
la quantité effrayante d'artillerie mise en jeu par les adver- 
saires, toutes choses hors de proportion avec les règles ordi- 
naires des sièges; enfin, par l'importance des batailles livrées 
à l'armée d'observation et des assauts donnés au corps de 
place et aux ouvrages avancés (i). 



(i) Le général de Marlimprey écrivit au bas de cette photogra- 
phie : « Capitaine Cassaigne tué le jour de la prise de Malakoff, 
au Mamelon-Vert ». Pendant longtemps on cherclia vainement un 
portrait de ce brillant officier que ses émînentes qualités appelaient 
aux plujâ hautes destinées. Celui qui fut retrouvé dans les papiers 
du général permit d'en offrir une reproduction à sa ville natale. 

(a) Général Fay. 



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^■P 



CAMPAGNE DB CRIMÉE 205 

Pendant toute la durée du siège, ks Russes avaient 
eu en batterie 1.200 à i.5oo pièces, sans compter celles 
de la rive nord et des bateaux à vapeur. On trouva, en 
outre, dans la place, 4.000 pièces d'artillerie, plus de 
5oo.ooo projectiles et 262.000 kilogrammes de poudre, 
qui restaient encore après les explosions et les in- 
cendies. 

De notre côté, nous avions entouré la place de 80 ki- 
lomètres de cheminements, d'oîi 800 bouches à feu 
avaient lancé sur les forts et la ville un million et 
demi de projectiles de toute nature. 

Ce siège avait été surtout long et pénible parce que 
la place présentait ce cas extraordinaire qu'elle restait 
en communication, par toute sa partie nord, avec le 
reste de l'empire russe. Elle avait pu conserver sa base 
d'opérations et nous livrer une bataille de onze mois, 
à l'abri de défenses considérables et formidablement 
armées, qu'il nous fallait toujours attaquer de front, 
san-s pouvoir jamais les tourner. C'étaient les condi- 
tions les plus désavantageuses. 

Quand il fut question des propositions à établir en 
faveur des généraux de cette vaillante armée, et, en 
particulier, pour le grade de grand-officier de la Légion 
d'honneur, le maréchal y pensa tout d'abord pour 
Martimprey. Mais, avec son abnégation et le sentiment 
élevé de son devoir, le chef d'état-major général fit 
valoir les services de ses camarades. Il était, lui, un 
des plus jeunes généraux de division; il s'effaça devant 
les plus anciens, et Pélissier, reconnaissant la justesse 
de ses observations, s'empressa de s'y conformer. Plu» 
tard, il se repentit souvent de n'avoir pas insisté. Il 
aurait pu suppléer à cette proposition par une citation, 
dans laquelle il aurait fait valoir les mérites de son 
chef d'état-major général depuis le début de la cam- 
pagne, son zèle infatigable, sa capacité et son courage 
dans les combats. Il lui aurait assuré ainsi la part de 



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206 LE COMTE DE MARTIBfPREY 

gloire et d'honneur qui lui revenait dans la prise de 
Sébastopol. C'eût été pour ce dernier un souvenir im- 
mortel. 

Mais Pélissier n'en eut pas l'idée. 

Une des particularités qui signalèrent la prise de 
Sébastopol fut la série d'ovations dont le général Can- 
robert fut l'objet à Paris. Pendant que les vainqueurs 
des Russes continuaient en Grimée leur rude et longue 
campagne, sans une fête, sans acclamations, en France, 
c'était le brave Canrobert qui, malgré lui, cueillait des 
lauriers. Les correspondances qui en parlaient amenè- 
rent Martimprey à écrire à ce sujet, le 1 4 septembre : 

Les ovations peuvent et doivent enivrer le général Can- 
robert. Mais cette palme immortelle qu'il pouvait cueillir, 
il la regrettera toujours avec une profonde amertume. Il 
a toutes les qualités, moins la décision; et, à la guerre, 
cette qualité ne peut faire défaut sans paralyser Teffet de 
toutes les autres. Ainsi il en a été, ainsi il en sera toujours. 
C'est un illustre caractère. Il faut l'honorer. 

Le général de Martimprey était de ceux qui regar- 
daient la prise de Sébastopol comme un coup décisif 
porté à la puissance russe, et il n'envisageait guère 
d'autre probabilité qu'une paix prochaine. Aussi fut-il 
surpris lorsqu'il vit le ministre de la Guerre, cinq jours 
à peine après la chute de la place, réclamer une cam- 
pagne d'automne et demander à Pélissier un projet 
d'opérations destiné à être soumis à l'Empereur, qui 
voulait, sur ce sujet, s'entendre avec ses alliés. Le mi 
nistre proposait d'abord une diversion sur Eupatoria. 

L'Empereur, d'accord avec l'opinion publique, dé- 
sirait voir les alliés profiter de leur victoire, pour- 
suivre leurs avantages et peut-être conquérir la Grimée 
avant l'hiver. C'était une grosse affaire. Le nouveau 
maréchal, dont le sens militaire était si éclairé, entre- 
tint son chef d'état-major général des idées qu'on lui 



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CAMPAGNE DE GRIMÉE 207 

soumettait, et, après en avoir conféré avec lui, décida 
qu'il ne pouvait accepter les combinaisons proposées. 

Cependant, il jugea utile d€ donner satisfaction dans 
une certaine mesure aux idées de TEmpereur et, en 
même temps, aux désirs des Anglais, en prenant contre 
l'armée russe retranchée à Mackensie les dispositions 
qu'exigeaient les circonstances. Il décida, en consé- 
quence, de renforcer les troupes turques chargées de 
la défense d'Eupatoria et donna des ordres à ce sujet 
au général de Martimprey. Celui-ci organisa un corps 
expéditionnaire de 17.000 hommes d'infanterie, une 
division de cavailerie de 2.5oo cavaliers et 8 batteries. 
Le général d'Allonville fut mis à sa tête, et, dix jours 
après la prise de Sébastopol, le 18 septembre, il s'em- 
barqua à Kamiesch. 

Onze jours plus tard, le 29, d'Allonville battait à 
Khanghil un corps russe détaché des troupes de Mac- 
kensie et lui enlevait de nombreux trophées. 

Au même moment, sur un ordre venu de Paris, le 
chef d'état-major général eut à préparer une expédi< 
tion contre la forteresse de Kinburn, qui commandait 
les débouchés du Dnieper et du Boug. Elle fut enlevée 
dès la première attaque. 

Ces expéditions furent appréciées en Angleterre et 
en France. Mais l'Empereuï' n'en tenait pas moins à 
la conquête de la Crimée et à la prise de Simféropol. 
Il continuait à faire des plans de campagne dans le 
silence du cabinet. Il rêvait de laisser 10.000 hommes 
à Eupatoria, 60.000 à Sébastopol, de marcher sur 
Kherson avec une forte armée de 80.000 hommes et 
d'occuper la rive gauche du Dnieper. 

Pélissier, mis au courant de ces projets, qu'il désap- 
prouvait pour plusieurs raisons, les résuma dans plu- 
sieurs questions, dont il confia l'étude au général de 
Martimprey. Ce dernier entreprit de suite ce travail et 
le rapporta peu de jours après au maréchal, qui s'en 



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208 LE COMTE DE MARTIMPRBi 

servit pour les explications à donner au ministre de la 
Guerre. 

Cette étude, dont le brouillon, écrit de la main du 
chef d'état-major général, a été conservé, fait con- 
naître les diverses combinaisons que la prise de Sébas- 
topol a suggérées à Paris. Elle montre aussi les raisons 
que rexpérience dictait aux chefs de l'armée d'Orient 
pour s'y opposer. A ces divers titres, elle paraît assez 
curieuse pour être citée. Les questions posées au gé 
néral de M<artimprey étaient les suivantes : 

I* Peut-on sûrement évacuer la Crimée? 

Après avoir exposé ses raisons, le chef d'état-major 
général termina ainsi sa note : n D'après ces considé- 
rations, il y aurait à conclure que l'idée de l'évacua- 
tion de la Crimée doit être re jetée (i). » 

2^* Combien d*hommes faut-il pour défendre les posi- 
tions qu'occupent les alliés à Sébasiopol? 

Une rapide étude l'entraînait à demander une armée 
de 60 à 70.000 hommes, dont 48.ooo d'infanterie, non 
compris les garnisons de Kertch et de Kinburn (i). 

3* Peut-on attaquer les Russes de Simféropol à Ma- 
ckensie? 

Toute tentative pour se heurter de front aux ouvra- 
ges russes de Mackensie à Simféropol lui semblait au- 
dessus des forces humaines. 

4* Peut-on faire d'Eupatoria la base d'une large opé- 
ration ? 

La réponse, sèchement négative, est justifiée par 
l'impossibilité de nourrir une armée dans cette région. 
a La guerre, disait le général de Martimprey, est tou- 
jours malheureuse dans un pays qui ne peut nourrir 
l'armée qui envahit (i). » 

(i) Voir aux pièces justificatives. 



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CAMPAGNE DE CRIMEE 2O9 

5* Peut-on transporter à Kaffa la base d'une large 
opération? 

Ici non plus la réponse n'était pas favorable et con- 
cluait en ces termes : « Ne comptons pas trop sur la 
facilité d'un débarquement devant l'ennemi. Jusqu'à 
présent, nous avons réussi -par surprise dans ces opé- 
rations si délicates et dans lesquelles l'incertitude du 
temps nous a donné chaque fois de vives inquiétudes, 
etc. Gomme à Old-Fort, comme à Kinburn, la fortune 
nous a 80uri. Prenons garde à ses retours (i). » 

6* Peut-on investir la Crimée, c*est-drdire porter 
30,000 hommes au haut de la flèche d'Arabaî et 60,000 
à Pérékop? 

Pour faire une réponse précise, le chef d'état-major 
général demandait de nouveaux renseignements. 

7* Peut-on prendre NikoUûef et Kherson? 
C'était s'exposer à livrer une ou plusieurs batailles 
la mer à dos. « C'était trop chanceux (i). » 

8* Peut-on porter 100.000 hom^mes en Bessarabie et 
se maintenir avec avantage derrière le Dniester? 

Les conditions étaient mauvaises. Il valait mieux y 
renoncer. 

Ces questions étaient suivies de deux ou trois autres 
sans grande importance, auxquelles le chef d'état- 
major général ne paraît pas avoir eu le temps de ré- 
pondre. 

Mais, trouvant utile de développer sa pensée et de 
l'appuyer sur une expérience chèrement acquise, il 
termina son travail par des notes d'ensemble sur la 
guerre d'Orient, les premières datées du 25 novembre 
ï855, les dernières du mois de décembre (i). 

Les idées exposées dans ce mémoire étaient partagées 
par le maréchal, qui s'en servit pour réfuter les con- 

(i) Voir aux pièces justificatives. 



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aïO LE COMTE DE MARTIMPREY 

oeptions des hautes personnalités de Paris et de Lon- 
dres. Ses conseils, dictés par la prudence, étaient aussi 
goûtés par le maréchal Vaillant. La saison, d'ailleurs, 
était trop avancée pour permettre autre chose qu'une 
attente vigilante. Le gouvernement anglais voulait ce- 
pendant agir quand même. La puissance maritime 
russe ne lui semblait pas assez ruinée. Il remplaça 
lord Simpson par lord Codrington et envoya en 
France le chef de l'armée, le duc de Cambridge, pour 
conférer avec l'Empereur, et demander une réunion 
des généraux en chef à Paris. Les maréchaux Vaillant 
et Pélissier s'y opposèrent énergiquement. Il fallut y 
renoncer. Mais certains esprits étaient tellement montés 
qu'on alla jusqu'à accuser Pélissier de reculer devant 
les difficultés. Celui-ci, indigné, déclara, le 6 décem- 
bre, en renouvelant ses raisons, qu'il se verrait forcé, 
si on insistait, de décliner l'honneur de diriger des 
opérations qu'il ne pouvait approuver. Puis, dans une 
seconde lettre, il atténua ces déclarations. 

Cependant l'hiver s'annonçait et rendait désormais 
une nouvelle campagne impossible. D'un autre côté, 
le chef d'état-major général, obéissant aiux ordres 
venus de Paris, avait déjà dirigé sur la côte d'Afrique 
les tirailleurs algériens, et sur Marseille la Garde impé- 
riale. D'autres troupes étaient venues les remplacer, de 
façon à maintenir l'effectif de l'armée à i&o.ooo 
hommes. 

Le général de Martimprey procéda alors, sur l'indi- 
cation du commandant en chef, à une nouvelle répar- 
tition de l'armée en trois corps d'armée, chacun d'eux 
comprenant quatre divisions d'infanterie et une de ca- 
valerie. 

A cette époque, ses occupations lui laissaient parfois 
quelques loisirs. Il les employait d'habitude à visiter 
les nombreux blessés qui étaient encore en Crimée. 
Kt, à ce sujet, répondant à un de ses amis qui lui 



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CAMPAGNE DE CRIMEE 211 

parlait de la notoriété acquise par les chefs de Tannée 
d'Orient, il lui disait : « ... J'ai horreur de la popula- 
rité, mais j'apprécie beaucoup Tinfluence qu'exerce la 
bienveillance sans complaisance. Je serais heureux de 
voir mes enfants doués de caractères sympathiques. 
Militairement, il n'y a rien de plus précieux. C'est aves 
cela qu'on commande, qu'on entraîne les hommes, 
qu'on leur donne l'exemple ou des consolations. Je 
vais aller en faire l'essai, sous ce dernier rapport, 
auprès des blessés des ambulances, etc. » 

A mesure que les jours s'écoulaient, n'ayant plus 
l'exicitation du siège, des combats ou d'un futur assaut, 
le général de Martimprey se sentit de plus en plus 
dominé par un impérieux désir de revoir, après tant 
d'épreuves, sa chère famille, qu'il avait laissée en 
France. Il en parla au maréchal, qui sympathisa avec 
son idée et lui accorda le congé dont il avait besoin. 
Ce fut probablement dans les premiers jours de dé- 
cembre i855 qu'il s'embarqua à Kamiesch. 

Arrivé en France, puis à Paris, après une heureuse 
traversée, Martimprey fut mis de suite au courant de 
la situation. Tandis que les gouvernements alliés pro- 
jetaient de nouvelles opérations, les esprits étaient à 
la paix et l'accord ne pouvait tarder à se faire. Mais 
l'important pour lui était de revoir les siens. Il eut le 
bonheur de retrouver M"* de Martimprey et ses enfants 
en bonne santé et put se consacrer pendant quelques 
jours aux joies du foyer familial, dont il était sevré 
depuis si longtemps. 

Il commença ainsi l'année i856, dans un charme 
intime, qui le récompensait des terribles épreuves qu'il 
avait eu à subir. 

Dans les premiers jours de janvier, il fut rappelé 
aux exigences de la réalité par une aimable lettre du 
maréchal Pélissier, dont les termes affectueux témoi- 
gnaient des vives sympathies qui les unissaient : 



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212 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Au Quartier général à Sébastopol, 26 décembre i855. 

Mon cher Martimprey, 

Je vous félicite d'avoir rallié votre monde; car vous ne 
tarderez pas à être appelé à Paris, pour assister à des réu- 
nions pour aviser au plus sage parti à prendre dans les 
circonstances actuelles. 

Le ministre m'écrit à cet égard; on avait eu même la 
pensée d'appeler dans ce but tout ce qu'il y a ici de gros 
bonnets. J'étais peu de cet avis. J'ai répondu, en ce qui me 
concernait, que ma place était ici et que, si on voulait que 
l'opinion française de l'armée fût représentée dans cette 
conférence, elle le pouvait être largement par vous, par le 
général Niel, par le général Bosquet, au besoin par l'amiral 
Bruat que je supposais encore de ce monde. On parait avoir 
été de mon avis, avant de l'avoir reçu, car on s'est borné 
à appeler l'amiral Lyons et le général de la Marmora qui 
seront à Paris dans les premiers jours de janvier. 

J'ai, à cette occasion, écrit au ministre pour lui compléter 
les pensées que je lui avais exprimées d'accord avec vous, 
et je suis décidé à persister dans cette opinion, car j'ai eu 
la même pensée que vous, j'ai déclaré que me contraindre 
à entreprendre une chose que je crois impossible et dan- 
gereuse à un degré excessif, ce serait, à mon éternel regret, 
m'entraîner à demander qu'un autre voulût bien se charger 
de l'accomplissement. 

Je comprends que chacun des vôtres me soit fort recon- 
naissant du congé que je vous ai accordé, et, pour eux, 
je ne le regrette pas; mais plus j'avance et plus je sens 
que vous étiez le dernier à qui j'aurais dû accorder un 
congé et je vous le dis dans l'intime conviction où je suis, 
que vous ne l'allongerez pas d'un seul jour. Je n'ai ici 
aucun mécontentement, je m'empresse de vous le dire; mais 
vous n'y êtes pas et c'est pour moi une privation extrême. 
Le temps n'y fait rien; car chaque jour, je la sens plus 
vive.... 

Au revoir et surtout à bientôt, hommage bien affectueux 



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CAMPAGNE DE CRIMÉE 2l3 

à Madame de Martimprey; amitiés au frère et aux enfants; 
je TOUS serre la main bien cordial^nent. 

Maréchal Pélissier. 



Pour ceux qui ont connu le maréchal, il n*est pas 
de plus bel éloge pour le général de Martimprey que 
l'amitié de ce grand homme de guerre, à la fois si 
éminent et si difficile. 

Après le i**" janvier i856, voulant le remercier de ses 
vœux de nouvel an, le maréchal lui adressa une se- 
conde lettre plus intime encore : 

Séhastopol, 5 janvier i856. 

Mon cher Martimprey, je vous remercie pour vos félici- 
tations et vos vœux; je vous remercie pour votre calendrier 
et je vous en envoie un, en échange, de notre presse cri-, 
méenne, où cette vieille affection que vous rappelez vous 
semble s'être consolidée... Pour ma part, je la crois gra- 
nitique.... 

... Je penserai à vos jardins; mais ce n'est guère qu'en 
mars qu'on pourra y songer. Jusque-là tout porte à penser 
que, un peu plus , un peu moins, nous serons sous la neige, 
ainsi que les fumiers qui seront à transporter pour fumer 
ces potagers. Mais vous serez ici et nous pourrons y aviser 
ensemble. 

Ce sentiment est exclusif de Madame de Martimprey et de 
vos bons petits enfants. Mais j'ai quelque satisfaction à 
penser que la grande moitié de votre absence est passée 
et que chaque jour nous mène rapidement vers la fin.... 

Au revoir, mon cher Martimprey, compliments bien affec- 
tueux à vos dames, etc.... 

Maréchal Pélissier. 

Par sa première lettre, Pélissier lui annonçait une 
convocation qui ne pouvait tarder. Il la reçut en effet 
peu de jours après et assista, le lo janvier, aux Tui- 
leries, à une conférence provoquée et présidée par 



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2l4 LE COMTE DE MARTIMPRET 

TEmpereur. Les généraux Bosquet et Niel en firent 
également partie. Mais ce n'était pas pour leur de- 
mander leur avis qu'ils étaient appelés. On leur donna 
simplement connaissance du projet d'opérations airêté 
par le duc de Cambridge et Napoléon III. Pélissier de- 
vait marcher sur Simféropol avec 120.000 hommes, 
dont i5.ooo Sardes, 25. 000 Anglais et 80.000 Français. 
Simféropol pris, on verrait s'il fallait poursuivre l'en- 
nemi sur Pérékop ou se rabattre sur Batchi-Seraï. Heu 
reusement, ces combinaisons n'eurent aucune suite. 

Le 19 janvier, en effet, notre ambassadeur à Cons- 
tantinople prévenait le maréchal Pélissier que les pro- 
positions de paix concertées entre les puissances alliées 
étaient acceptées par écrit et sans réserve par le tsar 
Alexandre II. Martimprey en fut de suite informé. Le 
rapatriement de l'armée d'Orient s'imposa dès lors à 
sa pensée. C'était un travail incessant, qui ne devait 
pas tarder à réclamer sa présence à son poste. Son 
congé se terminait. Il se sépara de nouveau de sa fa- 
mille et repartit pour rejoindre Pélissier, qui le reçut 
avec une joie non déguisée. Il reprit aussitôt ses fonc- 
tions. 

Il sut alors que l'entente entre les puissances belli- 
gérantes avait été consacrée par un protocole signé à 
Vienne et que Paris était désigné comme le siège du 
congrès chargé du rétablissement de la paix. 

Celui-ci s'ouvrit, en effet, le 25 février, et un mois 
après, le 3o mars, le traité de paix fut signé. La nou- 
velle, transmise en Crimée par le télégraphe, y fut 
annoncée officiellement, le 2 avril, par une salve de 
100 coups de canon. Martimprey, comme le maréchal, 
en fut pleinement heureux. Cet événement donnait 
encore plus d'importance à la prise de Sébastopol et 
mettait un terme aux souffrances de nos malheureux 
soldats, si cruellement éprouvés depuis quatre mois 
par le scorbut et le typhus. 



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CAMPAGNE DE GRIMEE ai5 

Il fut, pour l'armée d*Orienl, l'occasion de nouvelles 
propositions de récompenses. Le maréchal Pélissîer 
voulut en profiter pour faire obtenir à son chef d'état- 
major général la plaque de grand-officier de la Légion 
d'honneur. Et, craignant que Martimprey, par es- 
prit d'abnégation, voulût encore s'effacer devant ses 
camarades, il lui dit, le 8 avril : « Je vous donne 
l'ordre de vous porter le premier pour grand-officier. 
Si je n'en proposais qu'un seul, ce serait vous. Enten- 
dez-vous, je vous donne V ordre de vous porter le pre- 
mier; sans cela nous serons encore pressés d'établir 
les états de proposition comme la première fois, et 
vous ne direz pas un mot pour m'empécher de com- 
mettre un nouvel oubli. » 

La proposition resta encore sans effet. 

Des fêtes militaires cimentèrent bientôt entre les 
armées, naguère ennemies, une amitié que la lutte 
avait fait naître. Le i3 avril, le chef d'état-major gé 
néral se rendit à Mackensie avec le maréchal et les 
généraux invités pour faire une visite de courtoisie au 
général en chef Luders, de l'armée russe, et assister à 
l'intéressante revue qui suivit. Une belle division de 
lo.ooo hommes, choisie dans toute l'armée, leur fut 
présentée. 

Aussitôt après, le chef d'état-major général transmit 
aux troupes les ordres du commandant en chef, qui 
prescrivait, pour le 17, un superbe carrousel, que les 
chasseurs d'Afrique devaient organiser, et une grande 
revue de 100 bataillons, 3o escadrons et 198 bouches 
à feu. 

Le maréchal, accompagné par Martimprey et par les 
généraux alliés, fit au général en chef russe les honneurs de 
ces magnifiques troupes qui avaient si vaillamment com- 
battu et que leurs vêtements usés n'empêchaient pas d'être 
aussi présentables qu'un jour de parade en garnison. Der- 
rière les généraux en chef, galopait un groupe considérable 



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ai6 LE COMTE DE MARTIMPREY 

d'officiers des diverses armées, offrant le spectacle le plus 
pittoresque. 

La revue terminée, le défilé commença et ce fut avec une 
émotion profonde que les généraux et les états-majors virent 
passer ces fiers bataillons aux sons des musiques militaires. 
Nos glorieux drapeaux, noircis par la poudre, déchirés par 
les projectiles, s'inclinaient successivement devant l'illustre 
vainqueur de Sébastopol et devant le général russe, naguère 
notre ennemi, qui les saluait avec respect et applaudissait 
ceux qui n'avaient arraché aux combats que la hampe et 
quelques lambeaux (i). 

L'armée anglaise, forte de So.ooo hommes, défila 
ensuite dans une admirable tenue. 

Ce fut un beau jour de fête militaire, qui laissa dans 
l'âme des assistants un souvenir inoubliable. Ce fut 
aussi le dernier. A partir de ce moment, les embar- 
quements se succédèrent avec rapidité, et le chef d'état- 
major général, qui en avait la responsabilité, eut, pen- 
dant leur durée, un travail incessant. A la fin de mai, 
loo.ooo Français, les Sardes et presque tous les An- 
glais avaient quitté ce théâtre de leurs exploits. Le 
maréchal était résolu à rester le dernier. Par suite, son 
chef d'état-major général et ses officiers partagèrent 
avec lui l'honneur de partir après tous les autres. Mar- 
timprey a écrit à cette occasion : 

Sébastopol, i8 snai i856. 

Mon état-major est pressé de regagner la France. J'ai dit 
à mes officiers : Finissons comme il faut cette longue mis- 
sion; nous étions les premiers, on nous verra les demieflps à 
quitter la terre conquise. 

Au mois de juin, presque toute l'armée était rapa- 
triée. Alors, un dernier devoir s'imposa à la pensée 



(i) Général Fay. 



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CAMPAGNE DE CRIMEE 2 I 7' 

des nobles cœurs qui représentaient encore la France : 
celui de veiller à la protection des tombes des héros^ 
que nous laissions en Grimée. Martimprey écrivit à ce 
sujet : 

Sébastopol, 28 juin i856. . 

... Il ne reste, il ne peut rester sur la tombe d'un ennemi 
qu'une auréole de gloire. J'ai le cœur ému toutes les fois 
que je visite nos vieux camps; à chaque pas on y rencontre 
de nombreux ossuaires, où s'aperçoivent quelques pierres 
blanches portant des noms qui nous sont connus et souvent 
sont bien chers. Je les salue d'un dernier adieu. C'est le 
triste côté du départ; d'ailleurs où la France n'a-t-elle 
pas maintenant, en Europe, laissé la trace de ses soldatsP 
Elle ne s'est pas bornée à l'Europe. C'est, il faut le dire, un 
sang qui féconde. Il y a des idées qui portent avec elles un 
effet puissant. Le général Réad est tué le 16 août dernier à 
la bataille de Tractir; son corps est rapporté à l'ambulance 
du quartier général. Il est inhumé au milieu des nôtres avec 
cette épitaphe : 

« Le général Read, mort au champ d'honneur le 16 août 
i855 », et, à côté, un chef de bataillon français et un offlcier 
russe reposent sous la même pierre. Au^essous de leurs 
noms, il est écrit : Juncti in Christo, C'est toujours sous cet 
aspect de gloire qu'il faudrait voir l'espèce humaine. On ne 
risque rien à la grandir tant qu'on peut. Quant à moi, tant 
que je vivrai, j'irai en pensée vers cette terre de Crimée 
pour y trouver mes meilleures inspirations. 

Samedi prochain, avant de partir du grand quartier gé- 
néral, nous saluerons de coups de canon ceux qui ne doivent 
pas nous suivre. Du haut des vaisseaux, nous leur enverrons 
un pareil adieu. Ce sera une matinée de regrets et d'espé- 
rance et celle-ci les dominera; mais le culte qu'on rend 
à ceux qui ne sont plus ne fait qu'accroître les sentiments 
qui vous attachent à ceux qu'on possède. 

Le 4 juillet, tout était terminé; l'embarquement du 
commandant en chef, du chef d*état-major général et 



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:ai8 LE COMTE DE MARTIMPREY 

des derniers soldats était prêt. Le maréchal télégraphia 
au ministre de la Guerre : 

« Il ne restera rien de l'armée française demain, 
5 juillet, en Grimée. » 

Et le 7, arrivé à Thérapia avec ses officiers, le gé- 
néral de Martimprey pensa peut-être qu'il aurait pu, 
lui aussi, prendre sa part du superbe et dernier télé- 
gramme que Pélissier adressa en France : 

Ma tâche est accomplie. J'ai rapatrié, dans le meilleur 
état, cette belle armée, l'orgueil de ses concitoyens. Je me 
suis embarqué, le 5, à Kamiesch, avec mes derniers soldats, 
mon dernier canon. A mon tour, je puis songer aux joies 
de la patrie. 

Gette dépêche, qui reporte la pensée aux grandes 
époques de la puissance romaine, terminait noblement 
la campagne de Grimée. Le chef d'état-major général, 
qui en avait organisé les débuts et qui avait été le pre- 
mier à quitter la France, était aussi, avec le comman- 
dant en chef, le dernier à y revenir. G'est, dans l'his- 
toire de nos guerres, un des beaux exemples du devoir 
accompli. 



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CHAPITRE X 



COMMANDEMENT DE LA DIVISION D'ORAN 

' (i 851 -i 859) 

Rentrée en France. — Disponibilité. — Lettres de PélisAier. — 
19* division militaire à Bourges. — Nomination du général à 
Ch'an. — Situation de l'Algérie. — Administration. — Ministère 
de l'Algérie et des Colonies. — Martimprey major général du 
prince Napoléon. — Lettre du maréchal Randon. — Difficultés 
de la situation. — Mac-Mahon commandant supérieur. — ^Bruits 
de guerre contre T Autriche. — Martimprey demande sa dispo- 
nibilité. 

Après une heureuse traversée, le général de Mar- 
timprey débarqua à Marseille avec le maréchal Pélis- 
sier, le i*' août i856. Il put alors s'écrier, comme un 
de ses amis : 

Ahl quel cri d'actions de grâces on adresse à la Providence 
et quelle joie Ton éprouve dans l'instant où Ton revoit le 
sol de la patrie, après une absence de deux années, passées 
tout entières dans les combats et au milieu des maladies 
terribles qui caractérisèrent si épouvantablement la guerre 
de Crimée! 

Une fois en France, Tétat-major général de Tarmée 
d'Orient se trouva dissous. Le commandant en chef, 
qui venait d*ètre nommé duc de Malakofl, ne gardant 
près de lui que ses aides de camp, rendit aux autres 
officiers leur liberté. Le général de Martimprey le 
quitta comme on quitte un ami et se rendit directe- 
ment à Paris pour y prendre les ordres du ministre de 



(z) Soavenin de Crimée et d7taZie, par le général Lebrun. 



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aaO LE COMTE DE MARTIMPREY 

la Guerre. Là, désireux de goûter un repos dont il 
avait besoin, il demanda sa mise en disponibilité, qui 
lui fut accordée le 21 du même mois. Pendant ce 
temps, le marérhal Pélissier, qui avait vu plusieurs fois 
l'Empereur et le ministre, avait renouvelé ses instances 
pour obtenir en "sa faveur la plaque de grand-dficier. 
Il avait fait des démarches à l'approche du i5 août, 
espérant réussir. Ce fut en vain,' et l'illustre maréchal 
put se rendre compte des difficultés qu'il rencontrerait 
à cet égard. 11 n'en écrivit pas moins à son ami. 

Paris, 20 août i856. 

Mon cher Martimprey, je vous remercie de votre bonne 
petite lettre. J'avais espéré pouvoir vous annoncer quelque 
chose; on s'obstine à trouver que, pour la plaque, il faut une 
plus grande ancienneté de divisionnaire, quand ils l'ont 
donnée à des maréchaux de camp. Je ne me rebuterai 
pas; mais, en ce moment, toutes les idées sont vers les 
champs. 

J'ai été reçu à bras ouverts à Plombières, parfaitement 
questionné et parfaitement écouté aussi; et la lumière paraît 
s'être faite nette et vive; nous causerons de tout cela et vous 
serez content. 

Je vais aller à la campagne aussi; car je suis accablé de 
sollicitations, autant que nos bien-aimés champs africains 
le sont de sauterelles. 

Les conversations et les lettres, nombreuses et pressées, 
peuvent se résumer ainsi : 

L'Empereur est le premier homme du siède... vous en 
êtes la plus flamboyante épée... Je suis apte à être receveur 
général, soit préfet, sous-préfet, conseiller, receveur parti- 
ticulier... soit tabac, timbre, surveillant, gardien, concierge 
de château, soit de voir mon fils officier supérieur, capi- 
taine, etc. 

L'Empereur ne peut rien vous refuser; demandez-lui ceci, 
demandez-lui cela pour moi, pour tel, ou pour les miens 
et votre noble cœur sera couvert de bénédictions. 11 n'y a 



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COMMANDEMENT DE LA DIVISION d'oRAN 221 

pas jusqu'à M*" Jâger, de Halle, sœur de caïd Osman, qui 
voudrait venir m'embrasser (i)... 

Ne m'oubliez point, je vous prie, près de Madame de Mar- 
timprey et de sa famille, j'embrasse vos enfants et je vous 
serre la main cordialement. 

Maréchal Duc de Malakoif . 

Je viens de voir le Maréchal Ganrobert qui traverse Paris 
en deux ou trois jours et va présider le conseil général de 
Cahors. Il a, comme toujours, été un aimable camarade; il 
est peu satisfait des poses et des incessants grognements 
de notre gras béarnais (2) qui ne m'écrit pas plus que si 
je n'étais point de oe monde. 

amitiés au frère 

Le maréchal Pélissier ne cessait pas cependant de 
penser à la récompense qu'il voulait obtenir pour son 
chef d'état-major général. Au mois d'août, il passa 
quelques jours auprès du ministre de la Guerre et en 
profita pour la réclamer encore. S'étant rendu de là à 
la campagne, aux Goudreaux, il écrivit à Martimprey : 

Aux Goudreaux, 29 août i856. 

Mon cher de Martimprey, je ne suis arrivé ici que mer- 
credi et, si je l'avais laissé faire, le Maréchal Vaillant m'eût 
gardé plusieurs jours. J'ai profité de cette bonne disposition 
pour lui écrire d'ici et lui reproduire vos arguments qui 
sont les miens en faveur de cette plaque que je me repro- 
cherai toujours de ne pas avoir demandée dès le 8 septembre. 
Si le ministre ne s'exécute pas, comptez que je porterai une 
botte au retour de Biarritz 

J'ai vu Ganrobert et il a été charmant. Il revenait d'Aix 
et allait présider son conseil général. Quant à notre gros 

(i) Le caïd Osman était un aUemand qui était venu servir en 
Afrique, dans les^rangs de nos spahis. Brave soldat, il était parvenu 
au grade de lieutenant et n'était connu que sous k surnom de 
c^Id Osman. Nos généraux estimaient sa bravoure et son dévoue- 
ment. 

(a) Le maréchal Bosquet. 



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222 LE COMTE DE MARTIMPRBY 

Béarnais, il •continue à ne pas être de ce monde. Décidément 
c'est un assez pauvre caractère et, bien loin de contester sa 
capacité, je la reconnais; mais son outrecuidance est la 
dixième puissance de cette capacité. 

Nous nous verrons, je crois, le 8 septembre à Paris. Le 
général Renson décide que le dit jour, les éléments de 
ce bon état-major de Grimée se réuniront pour fêter leur 
doyen. Vous manqueriez trop à cette fête et indubitablement 
vous en serez le président, quand je n'en serai plus que 
l'invité. 

.... Je compte bien que je reverrai le frère. Présentez 
mes hommages à Madame de Martimprey, embrassez vos 
enfants et comptez sur ma vieille affection. Je vous serre 
la main cordialement. 

Maréchal Duc de Malakoff. 

Tous les efforts du maréchal devaient rester inutiles; 
la Grimée était finie, on avait largement récompensé 
ses combattants, on ne voulait plus en entendre parler. 
Pélissier n'était pas un courtisan; il avait des ennemis; 
le général de Martimprey, de son côté, n'était pas 
homme à faire des démarches. Il fallut renoncer, 
pour le moment, à toute espérance. 

Ce dernier, du reste, y songeait peu. Il remerciait le 
maréchal de sa bienveillance, puis se consacrait tout 
entier aux joies de la famille et goûtait pleinement, 
après deux années d'épreuves, les charmes de la dispo- 
nibilité. 

Le 8 septembre, il se retrouva à Paris, au milieu de 
ses officiers d'état-major, qui s'étaient réunis dans un 
banquet pour célébrer la prise de Malakoff. Ce fut une 
de ces fêtes de camarades et de frères d'armes qui ne 
laissent que de doux souvenirs. 

A la fin de l'année, au moment des promotions et 
des mutations qu'elles entraînent, il commença à son- 
ger à un commandement. Il s'aperçut alors qu'au 
retour de Grimée chacun s'était pourvu; les meilleurs 



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COMMANDEMENT DE LA DIVISION d'oRAN asS 

postes étaient occupés et il en fut réduit à solliciter 
celui de la 19* division, à Bourges, qui allait devenir 
vacant. 

Il le demanda et fut nommé par l'Empereur, le 
18 février suivant. Il s'y rendit aussitôt. Ce devait être 
pour lui un commandement d'attente. Mis en vue par 
ses campagnes et ses beaux services, il était aussi trop 
jeune, 49 ans, pour s'éterniser dans une division de 
France. A la première occasion, on devait lui confier 
un poste plus important. 

Elle se présenta au mois de novembre. Le maréchal 
Pélissier était revenu à Paris après un court séjour au 
camp de Châlons, lorsqu'il apprit que le commande- 
ment de la division d'Oran allait devenir vacant. Gon- 
naissant les goûts du général de Martimprey, son vit 
désir de revoir l'Algérie et de faire encore campagne, 
sachant d'ailleurs que le gouverneur général, maré- 
chal Randon, serait le premier à agréer sa candidature, 
il s'empressa de demander pour lui ce beau comman- 
dement. Il l'obtint sans peine. Tout concourait pour 
faire réussir sa démarche, et, le 1 3 du même mois, 
Martimprey en fut avisé. 

En recevant sa nomination, qui le comblait de joie, 
il fut invité à se rendre d'urgence à son poste. C'était 
un ennui pour les siens. Mais sachant qu'un pareil 
ordre devait être motivé par de sérieuses raisons, il 
partit de suite, laissant derrière lui tous ceux qu'il 
aimait. Sa famille le rejoindrait plus tard. Il passa à 
Paris, vit le ministre pour le remercier et prendre ses 
ordres, puis se dirigea de suite sur Marseille et de là 
sur Oran. 

Le maréchal Pélissier lui écrivit quelques jours 
après : 

Paris, 7 décembre 1857. 
Mon cher- de Martimprey, ce n'est que lorsque vous aviez 



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^24 I«E COMTE DE MARTIMPRET 

déjà pris la mer que j'ai appris votre rapide passage à Paris 
et votre voyage d'urgence à Oran. Je n'ai pas été étranger à 
votre envoi à cette belle destination; mais avec cette lenteur 
qu'on avait mise en toutes choses, je ne me serais pas attendu 
à ce brusque départ qui vous a été imposé. 

Quoi qu'il en soit, tout en plaignant ceux qui peuvent 
avoir à en souffrir, je suis fort heureux que ma province 
de prédilection ait enfin trouvé un chef complètement digne 
d'elle, un chef qui la dégagera de cette sorte de cancéra- 
iion qui semblait l'envahir 

Je vous félicite cordialement de votre beau comman- 
dement, je félicite bien plus la province de vous avoir pour 
chef.... 

Je vous embrasse bien cordialement. 

Maréchal PéussiER. 



L'Algérie était alors gouvernée par le maréchal Ran- 
don, qui venait de s'illustrer par la conquête de la 
grande Kabylie. La dignité de maréchal de France 
avait été sa récompense. Consulté confidentiellement 
sur la désignation du général de Martimprey, il s'em- 
pressa de l'approuver. Le premier soin du nouveau 
chef de la division d'Oran fut de l'en remercier. 

Rien au monde ne pouvait lui être plus agréable. 
La province d'Oran était son pays de prédilection; il 
la connaissait à fond, l'ayant parcourue en tous sens 
dans sa jeunesse, les armes à la main. Il y était estimé; 
enfin, c'était pour lui une joie d'une douceur intime 
de revenir général de division dans cette région où, 
vingt-^eux ans plus tôt, il avait débuté comme lieu- 
tenant. 

La contrée passait alors pour la plus belliqueuse 
d'Algérie. Le voisinage du Maroc était pour die un 
sujet continuel de troubles, d'incursions de tribus 
hostiles et d'expéditions. L'administration coloniale 
n'y était pas facile et exigeait un chef militaire aussi 



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LE GÉNI^RAL DE MARTIMPREY 
Commandant la division d'Oran 

('857) 



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COMMANDEMENT DE LA DIVISION d'oRAN 225 

ferme que prudent. A tous ces points de vue, le choix 
de Martimprey était heureux et témoignait de la con- 
fiance du gouverneur et du souverain. 

Martimprey fut installé au Château-Neuf peu de 
jours après sa nomination et prit de suite connaissance 
du service. Dès qu'il fut au courant de la situation, il 
jugea utile de faire un voyage sur la frontière et quitta 
Oran, à la fin d'avril, pour se rendre à Tlemcen, oii il 
arriva le 29. De là il visita Nemours, Maghnia, Zouïa, 
en passant par Sidi-Medjehed, qui lui rappela ses 
courses avec La Moricière, Gar-Rouban et Sebdou. 11 
revint ensuite à Tlemcen et à Oran, oîi il rentra le 
6 mai. 

Il retrouvait la colonie dans un état prospère. L'ex- 
pédition victorieuse du maréchal Bandon en Kabylie 
et la soumission définitive de ses montagnards sem- 
blaient marquer la fin de la conquête. De tous côtés 
on se livrait aux travaux de la paix; l'année s'annon- 
çait sous les meilleurs auspices. 

Le général commençait à fixer ses idées sur ses di 
vers services, lorsqu'une grave nouvelle lui «irriva de 
Paris. Un terrible attentat avait eu lieu, au mois de 
février, contre l'Empereur et l'Impératrice. Un Italien, 
Orsini, jusque-là réfugié en Angleterre, y avait formé 
un complot et préparé son crime. Si les souverains en 
étaient sortis sains et saufs, plusieurs personnes de leur 
suite avaient été tuées ou grièvement blessées. Ce crime 
indigna tout le monde. 

Le général de Martimprey, comme tous ses collè- 
gues, adressa à l'Empereur, à cette occasion, un télé- 
gramme de félicitations : 

Le général commandant la division d'Oran et les officiers 
de l'élat-major de la division, après avoir remercié Dieu 
d'avoir protégé vos jours et ceux de l'Impératrice, menacés 
par un horrible attentat, adressent à cette occasion à Votre 
Majesté la nouvelle expression de leur dévouement, etc.. 

i5 



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226 LE COMTE DE MARTIMPREY 

En Algérie, du reste, ce crime fut vite oublié. Tout 
le monde était au travail. Dians le sud de la province 
d'Oran, le commandant de Colomb faisait respecter 
notre drapeau, depuis Géry ville jusqu'au delà de Fi 
«uig. 

Les Arabes du Tell se livraient à la culture des terres 
avec une activité qu'excitait le haut prix des céréales. 
La confiance régnait partout, fondée sur les résultats 
acquis et sur des progrès dont quelques-uns recevaient 
alors un commencement d'exécution. Tel était le che- 
min de fer d'Alger à Oran. 

L'existence d'une voie ferrée devait avoir une grande 
influence sur le développement de la colonie; mais, 
pour le seconder, il fallait disposer de nouvelles terres 
pour les distribuer aux colons. 

Une commission de transactions et partages avait 
^té instituée pour cantonner les tribus dans les terres 
qu'elles curltivaient et affecter à la colonisation celles 
qui leur étaient inutiles ou qui revenaient à l'Etat. Le 
général commandant la division d'Oran s'occupait avec 
•sollicitude de ce travail. 

Pendant ce temps, la rumeur publique répandait le 
bruit d'une combinaison, dont on s'occupait à Paris, 
et qui devait modifier profondément l'état de l'Algérie. 
11 s'agissait d'en confier la direction suprême au prince 
Napoléon, avec le titre de vice-roi ou de lieutenant de 
l'Empereur et des pouvoirs étendus^ Les esprits s'agî 
taient et le général de Martimprey surveillait ces nou 
velles avec attention, lorsqu'il reçut une lettre confi- 
dentielle du colonel d'état-major Gastclnau, aide de 
camp du ministre de la Guerre, lui proposant les fonc- 
tions de major général du prince et lui recommandant 
un secret absolu. Il répondit de suite au ministre : 



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COMMANDEMENT DE LA DIVISION D ORAN 227 

Oran, le 7 juin i856. 

A Monsieur le Ministre de la guerre, 

L'Empereur m*a comblé lorsqu'il a daigné, il y a six mois, 
TO'envoyer dans la province d'Oran. A la satisfaction d'exer- 
cer ce beau commandement s'ajoutait, après de longues 
absences, celle de voir mes jeunes enfants et ma femme, 
réduite à peu près à ne plus onarcher, dans les conditions 
de bon air, d'agrément et de bien-être qu'offre exceptionnel- 
lement le Château-Neuf. Mes vœux étaient d'y rester lohg- 
temps. 

Mais je serais ingrat si je méconnaissais les intentions bien- 
veillantes que manifeste Votre Excellence dans la lettre qu'elle 
m'a fait écrire le 29 mai dernier par le colonel Castelnau. 
Son Altesse Impériale le Prince Napoléon m'a constamment 
traité avec une grande bonté. Mettant de côté toute consi- 
dération étrangère au service, je tiendrai pour préférable, 
ce que, sur votre proposition. Sa Majesté fera de moi. Je 
suis donc prêt à recevoir vos ordres. 

Dans la nouvelle organisation, le chef d'état-major général 
actuel sera supprimé. Si je dois être major général, afin 
que ma fonction puisse répondre à ce que S. A. I. le prince 
lieutenant de l'Empereur devra en attendre, je vous deman- 
derai avec les plus vives instances de me donner pour aide- 
major général le colonel d'état-major Lebrun, officier de 
guerre et de cabinet, susceptible d'obtenir un prochain avan- 
cement. Il connaît à merveille la Grande Kabylie et la pro- 
vince de Constantine, tandis que je n'ai pratiqué l'Algérie 
qu'à l'ouest du méridien d'Alger. 

La communication du colonel Castelnau ayant eu lieu par 
la poste, j'ai cru devoir faire suivre la même voie à ma 
réponse. Enfin le caractère confidentiel de cette communica- 
tion m'a paru m'imposer le devoir de ne pas entretenir 
M. le Maréchal Randon de son objet, bien que dans mes 
sentiments de dévouement envers M. le Maréchal, mon bien- 
faiteur de longue date, le silence me coûte. 

Général de Martimprey. 



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328 LE COMTE DE BAARTIMPKEY 

La lettre du colonel Caslelnau laissa le général de 
Martîmprey très perplexe: Mais son incertitude fut de 
courte durée. Le 24 du même mois, un décret impérial 
institua un ministère de l'Algérie et des colonies et 
confia «a direction au prince Napoléon. Trois jours 
auparavant, le gouverneur avait reçu du ministre de 
la guerre la dépèche suivante : 

L'Empereur désire cpie vous puissiez venir sans délai à 
Paris pour traiter de la grande question relative à l'Algérie. 

Le maréchal Randon s'embarqua le 26, recevant des 
fonctionnaires et de la population de vifs témoignages 
de sympathie. 

Quant à ses divisionnaires, ils attendaient avec 
anxiété les événements qui allaient surgir de cette inno- 
vation. 

Le premier fut la démission du maréchal Randon, 
bientôt suivie de la nomination du général de division 
Renault comme gouverneur général intérimaire. 

Dès son arrivée, ce dernier adressa à ses généraux 
une lettre destinée à leur notifier sa prise de comman- 
dement. Il écrivit au général de Martimprey, le 
2 à juillet : « Je ne saurais trop vous féliciter de la 
bonne impulsion que vous avez su imprimer à tous les 
services, et notamment à tout ce qui a trait à la coloni 
sation, etc. » Il le qualifiait en même temps d' « offi- 
cier loyal et désintéressé ». 

Ce fut un encouragement pour le commandant de 
la division d'Oran. 11 en avait d'autant plus besoin à 
ce moment que la création du ministère de l'Algérie et 
la démission du maréchal Randon jetaient le trouble 
dans les esprits, éveillant partout plus de craintes que 
d'espérances. Quant aux indigènes, toujours au courant 
de nos affaires, ils montraient déjà des dispositions 
qui exigeaient une surveillance attentive. 

Sur ces entrefaites, Martimprey reçut du maréchal 



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COMMANDEMENT DE LA DIVISION D ORAN 229 

Randon une lettre qui lui fît connaître à la lois les 
motifs de la démission du gouverneur, les causes du 
récent changement et Tesprit qui allait présider dé- 
sormais aux destinées de l'Algérie. A ces divers points 
de vue, c^était un document historique digne d'être 
conservé : 

Saint-Ymier près Grenoble, le 19 août i858. 
Mon cher générail, 

Je veux depuis longtemps vous écrire; mais j'ai été em- 
pdché par les circonstances contradictoires qui depuis près 
de deux mois se déroulent devant (moi. Je dois cependant, 
sans tarder plus longtemps, vous mettre au courant de la 
situation, au moins telle qu'elle m'apparaît. 

Quand j'ai été appelé à Paris, après le décret qui créait un 
ministère spéciail pour l'Algérie, je me suis proposé de faire 
abnégation de tout ce qui pourrait m'être personnellement 
désagréable dans la nouvelle organisation et de ne jamais 
perdre de vue que les intérêts du pays doivent passer avant 
tous les autres. 

Je n'ai pas failli à ce programme et plus je voyais des 
doctrines dangereuses, à mon sens, pour la colonie, se pro- 
duire, plus je me rattachais à elle, pour la défendre du 
péril qui me semblait devoir la menacer. 

La confiance que l'Empereur (mettait en moi rendait ce 
devoir encore plus sacré et, jusqu'au dernier moment, j'ai 
tout sacrifié à ce double désir de me conformer à ce que 
Sa Majesté semblait attendre de moi, et à ce que TAlgérie 
était en droit d'exiger. Ce n'est donc pas à la légère, obéis- 
sant à une folle impatience, ou subissant une contrariété 
personnelle, que je me suis déterminé à donner ma démis- 
sion des fonctions de gouverneur général; mais j'y ai été 
conduit par cette conviction que c'était un parti pris de 
démolir pierre è pierre le gouverneur général parce qu'il 
gênait la libre expansion des idées que l'on voulait faire 
dominer dans la colonie; qu'après les confidences faites aux 
intimes, les conversations amoncelées chaque jour, dans 
la Patrie et autres journaux officiels, en étaient les fidèles 



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33o LE COMTE DE MARTIMPREY 

interprètes, ce n'est qu'après quelques entretiens dans les- 
quels, fort de mes convictions, d'un dévouement aux inté- 
rêts de la colonie dont personne ne jpeut douter, que j'ai 
reconnu très clairement que mes opinions, en fait de gou- 
vernement, n'étaient pas à la hauteur des projets du jour, 
et que, ne pouvant me renverser de haute lutte, |)arce qu'ime 
volonté supérieure s'y opposait, on saurait me décourager 
en attaquant ce que nous avons fait, en niant les progrès 
accomplis, en des dénaturant même, et enfin en entrant 
dans cette voie non moins ridicule que fatale, préconisée 
par quelques écrits injurieux envers l'armée, dont ils dépré- 
cient les services, envers les chef« dont ils cherchent à ra- 
baisser l 'intelligence, le zèle et le patriotisme. 

J'ai vivement réclamé pour qu'un démenti authentique 
fût donné à de pareilles tendances, à de semblables doctri- 
nes, je n'ai pu avoir cette satisfaction; j'ai \oulu savoir si le 
gouverneur général devait oui ou non être le représentant 
légal du ministre, sinon de l'Empereur, si les décrets d'an- 
nexion de la justice et de l'instruction publique ne le 
regardaient en quoi que ce soit, enfin si, alors que naguère 
on voulait lui substituer un vice-roi, un lieutenant de l'Em- 
pereur, sous le prétexte que le pays avait grandi et qu'il 
exigeait une direction plus immédiate, débarrasée d'entraves, 
investie d'une initiative phis réelle, si, dis-je, les intérêt? 
de cette même colonie avaient changé par la raison que l'ad- 
ministration supérieure se serait localisée à Paris, n'ayant 
pu trouver à s'installer à Alger. Je ne deofnamdais pas assu- 
rément une augmentation de pouvoir, de situation, de traite- 
ment en rien semblable à ce que le prince avait formulé, 
je me bornais à demander que l'on me donnât les moyens 
de conduire les affaires du pays avec la promptitude et l'à- 
propos que réclamaient les intérêts généraux. Je demandais 
que l'on se prononçât clairement sur cette question, à savoir 
s'il y aurait un gouverneur général ou un comsnandant 
supérieur des troupes; en d'autres termes si l'autorité mili- 
taire devait céder le pas à l'autorité civile au grand préju- 
dice du bon sens et de l'équité, etc.; or, cocmne je n*ai pu 
avoir pleine satisfaction sur aucun de ces points, il m'a paru 
démontré, ainsi que je vous le disais en commençant cette 



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COMMANDEMENT DE LA DIVISION d'oRAN 23 I 

lettre, que je me sacrifierais en pure perte à la mission 
de défendre le gouvernement actuel de T Algérie; (jue je me 
trouverais contraint à disputer le terrain pied à pied, que 
je serais réduit à faire une opposition déplorable pour le 
principe d'autorité, et que je serais conduit forcément à me 
retirer, après avoir perdu, ou tout au moins -compromis^ 
le caractère de loyauté et d'honnêteté que je tiens à conser- 
ver intact, sans avoir pu faire dooniner les doctrines que je 
crois seules praticables en Algérie, pendant encore de lon- 
gues années. 

Voilà pourquoi j'ai dû donner ma démission, après avoir 
consacré vingt ans de ma vie à la prospérité de la colonie. 

Vous jdevez comprendre que ce n'est pas sans un profond 
chagrin que je me suis séparé de vous, de l'armée d'Afrique 
et de tout ce qui se rattache à cette chère colonie; mais ce 
qui me prouve que j'ai fait oe que je devais, c'est que ma 
conscience est parfaitement tranquille, et que tous ceux qui 
ont connu ma détermination m'ont approuvé. 

Ces renseignements que je vous donne sont pour vous, 
non pas à titre précisément confidentiel, parce qu'en effet 
il n'y a rien dans tout cela de mystérieux, et que je dois 
vous faire connaître les motifs qui m'ont guidé dans les 
graves résolutions que j'ai prises; seulement je ne voudrais 
pas avoir l'air de chercher à créer des embarras au nouveau 
ministre ou de lui faire une opposition quelconque; sous la 
réserve de ces conditions, je désire, au contraire, que l'on 
sache bien les pensées qui ont servi de règle à ma conduite 
et que cette brave armée, en échange de l'attachement que 
je lui porte, me conserve son souvenir : je regrette de ne 
pouvoir lui adresser mes adieux, mais vous lui direz dans 
l'occasion les sentiments que je lui porte. 

Quant à vous, mon cher Général, je* vous aime et vous 
estime depuis trop longtemps pour que vous ne croyiez pas 
sincères et ces regrets de m'éloigner de vous et mon espé- 
rance de voir renaître des rapports de service qui m'ont 
toujours été si. agréables. Je vous serre la main bien cordia- 
lement. 

Maréchal Randon- 



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23 2 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Quelle situation étrange divulguait cette lettre I 
Certes, depuis quelque temps déjà, des bruits circu- 
laient sur la lutte que les autorités civiles comptaient 
entreprendre contre l'autorité militaire, mais on pou- 
vait croire encore qu'ils étaient sans fondement. Main- 
tenant, c'était chose faite, et le nouveau ministère n'en 
était pas seulement la confirmation, il en était aussi 
l'inspirateur. La personne du prince Napoléon à la tête 
de ce mouvement justifiait toutes les appréhensions. 

Pour le général de Martimprey, il n'était plus ques- 
tion de devenir le major général du lieutenant de l'Em- 
pereur, mais simp'lement de continuer «es fonctions et 
de se tenir prêt à combattre les empiétements qui ne 
pouvaient manquer de se produire. La situation allait 
devenir difficile, mais elle devait trouver à Oran, dans 
le commandant de la province, un homme au cœur 
ferme et loyal, auquel une conscience droite dicterait 
toujours son devoir. Pour le moment, il n'y avait qu'à 
continuer dans la voie suivie jusqu'à fce jour en atten- 
dant de nouveaux ordres. 

Néanmoins, les événements récents entraînaient le 
général à méditer profondément sur la situation et sur 
les obligations qui allaient lui incomber. Au mois de 
septembre, ses idées étaient définies; il les exprima au 
ministre de la Guerre, maréchal Vaillant, dans une 
lettre qui parut si bien rédigée qu'elle fut communi- 
quée au prince Napoléon. En remerciant le maréchal, 
le prince lui dit : « J'ai beaucoup d'estime et d'affec- 
tion pour le général de Martimprey; c'est notre meil- 
leur divisionnaire en Afrique. » Le ministre s'empressa 
de l'écrire au général de Martimprey, qui ne se fit pa« 
d'illusions sur la banalité de ce compliment. 

Bientôt, les commandants des trois provinces d'Al- 
gérie furent officiellement fixés sur la marche à donner 
aux affaires. A la fin du mois de septembre, le gou- 
verneur fut remplacé par un commandant supérieur 



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COMMANDEMENT DE LA DIVISION d'oRAN 233 

des forces de terre et de mer. Ce n'était plus qu'un 
chef militaire. On avait ainsi un -chef suprême à Paris, 
auquel aboutissaient toutes les questions administra- 
tives ou autres, et dont dépendait le commandant supé- 
rieur. Le général de Mac-Mahon fut désigné pour ces 
nouvelles fonctions. II avait pour aide de camp un an^i 
de Martimprey, le colonel Lebrun, qui s'empressa de 
lui écrire, sans lui dissimuler les difficultés qu'il entre- 
Toyait. 

Alger, de i4 octobre i858. 
Mon Général, 

Voulez-vous me permettre de me félkiter du bonheur que 
j'éprouve d'avoir pu suivre ici le général de Mac-^Mahon 
et d'être ainsi rapproché de vous. Personne n'a été plus 
heureux que moi de ce changement survenu dans la position 
militaire du général et cependant j'y entrevois bien des 
difficultés dont il ne lui sera peut-être pas facile de triom- 
pher. Quoi qu'il en soit, il est bien encouragé dans l'œuvre 
délicate qu'ifl va poursuivre, en pensant que vous êtes un 
de ses appuis et que votre esprit de droiture sera toujours 
en parfait accord avec le sien. Pour moi qui l'aime de tout 
mon cœur, je ne puis dire assez combien je suis heureux 
de voir que votre force puisse être ajoutée à la sienne pour 
doubler ainsi son courage et ses moyens d'action. Pardon- 
nez-moi, mon Général, ce mouvement d'expansion qui trouve 
sa source dans les sentiments de respectueuse estime et de 
dévouement que je vous ai voués et que je vous conserverai 
toujours. 

Lebrun. 

Le mois suivant, à l'occasion de la naissance d'un de 
ses enfants, le général, ayant cru devoir l'annoncer di- 
rectement au maréchal Vaillant, en reçut une réponse 
affectueuse terminée par ces mots : « Laissez-moi vous 
dire, mon cher général, que je vous regarde comme un 
ami et que je vous prie de me croire le vôtre de tout ^ 
cœur. » 



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2^4 . LE COMTE DE MA.RTIMPREY 

Ces marques d'estînle étaieMt la conséquence des 
services rendus en Crimée par le chef d'état-major gé- 
néral de l'armée et de la haute estime qu'il avait ac- 
quise. 

En décembre, le général de Mac-Mahon «'étant rendu 
à Paris pour les travaux d'inspection générale, Mar- 
timprey fut appelé à Alger pour faire l'intérim. 

A cette époque, les premiers bruits de guerre contre 
l'Autriche commençaient à circuler. On savait que 
l'Empereur avait toujours eu l'idée de détruire les 
traités de i8i5 en faisant payer à l'Autriche la part 
qu'elle avait prise dans la chute de Napoléon I*. Mar- 
timprey, tenu au courant par ses amis de Paris, pré- 
voyait qu'une grande guerre ne tarderait pas à éclater, 
et, dans celte idée, il n'avait pas l'intention de s'éter- 
niser à Oran, d'autant plus que les intentions prêtées 
au prince Napoléon étaient loin de l'y engager. Tou- 
tefois, il se contentait de surveiller les événements. 

Il en était là, lorsque éclata, après le i*' janvier 1869, 
la nouvefUe de l'apostrophe lancée par l'Empereur, en 
plein cercle de cour, à l'ambassadeur d'Autriche : <( Je 
regrette que nos relations avec votre gouvernement ne 
soient pas aussi bonnes que par le passé; mais je vous 
prie de dire à l'Empereur que mes sentiments person- 
nels pour lui ne sont pas changés. » 

Ces paroles retentirent dans l'Europe entière, et, à 
partir de ce moment, les personnages un peu au cou- 
rant des affaires ne doutèrent plus de l'imminence d'un 
conflit. La nouvelle, parvenue à Oran, où le général 
était de retour, le décida à prendre un parti. 

Dès le 5 janvier, il écrivit à son ami le colonel Jarras, 
alors à Versailles, pour lui dire qu'il était résolu à 
demander sa mise en disponibilité. 

Jarras lui répondit, le 12, qu'il le savait opposé aux 

^ « folles utopies annoncées par certains partisans du 

système inauguré par le prince Napoléon ». Il pensait 



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COMMANDEMENT DE LA DIVISION o'ORAN 235 

qu'il ne «e sentait plus en état de lutter contre ces tcn- 
dances, surtout « depuis le décret qui supprimait la 
responsabilité des tribus ». 

Il lui annonçait en même temps que « la guerre 
contre l'Autriche était décidée; que le prince Napoléon 
partait pour rendre visite à sa fiancée, la princesse Glo- 
tilde de Savoie, et que le général Niel l'accompagnait ». 
Tandis qu'il s'occuperait de son mariage, le général 
devait visiter les places fortes du Piémont, notamment 
Gênes et Alexandrie, et voir le rôle qu'elles pourraient 
jouer dans des opérations contre l'Autriche. 

A la suite de sa lettre au colonel Jarras, Martimprey 
prit son parti; il adressa au ministre une demande de 
disponibilité et de rentrée en France. C'était une réso- 
lution dont il ne se dissimulait pas la gravité. Nommé 
par l'Empereur, il renonçait brusquement et sans rai- 
sons apparentes au beau commandement qui lui avait 
été confié. Il prenait ce parti au début de la création 
du ministère de l'Algérie, peu de temps après la dé- 
mission du gouverneur général et dès les premières 
manifestations de l'autorité du nouveau ministre. Per- 
sonne ne pouvait s'y tromper : c'était un coup d'éclat, 
justifié, comme l'avait écrit Jarras, « par les folles 
utopies annoncées par certains partisans du système 
inauguré par le prince Napoléon ». 

Toute la carrière du général pouvait s'en ressentir. 
Néanmoins, il n'hésita pas. Les premières instructions 
du nouveau commandant supérieur lui avaient montré 
que le général de Mac-Mahon se plierait absolument 
aux volontés du ministre de l'Algérie. Sa conscience, 
comme celle du maréchal Randon, lui dictait son de- 
voir. Il avait résolu de quitter sa position et avait lancé 
sa demande. On mit quelque temps à lui répondre. 
Cependant, au commencement de février, Jarras le 
prévint que sa démission de cominandant à Oran était 
acceptée. Il ajoutait : « Votre demande de rentrer en 



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236 LE COMTE DE MARTIMPREY 

France est publique à Paris depuis plus de quinze 
jours, et vous apprendrez sans doute avec plaisir que 
votre détermination est fort approuvée. » Il savait d'ail- 
leurs que les motifs de cette détermination étaient nom- 
breux, et il Tattendait dans le courant de mars. 

Le 20 février, en effet, le maréchal Vaillant, ministre 
de la Guerre, lui adressait une réponse affectueuse : 

Mon cher Martimprey, 

Votre rentrée en France est décidée : c'est Esterhazy qui 
vous rempQacera : les choses sont réglées ainsi depuis hier 
seulement; maintenant écrivez-iinoi : i® à quelle époque 
vous voulez quitter Oran; je donnerai des ordres au géné- 
ral Esterhazy en conséquence; a® quelles sont vos intentions? 
Accepteriez-vous la division qui va se trouver vacante à 
Lyon? Si vous suiviez mon conseil, ce serait oui. J'ai ma 
raison pour vous paiier ainsi. Si une division active ne 
vous va pas, nous attendrons que la division t^ritoriale 
dont vous avez envie soit vacante. 

A vous de coeur. 

Maréchal Vaillant. 

Le général fit alors connaître à Jarras qu'il ne fallait 
pas l'attendre avant la fin d'avril, parce que le général 
de Mac-Mahon l'avait invité A retarder son départ jus- 
qu'à l'arrivée du général Walsin Esterhazy. Ce fut, en 
effet, le i*' mai seulement que Martimprey put débar- 
quer à Marseille, pour arriver le surlendemain à Paris. 
Il savait déjà depuis quelques jours que les fonctions 
d'aide-major général de l'armée d'Italie lui étaient 
réservées. 



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CHAPITRE XI 



CAMPAGNE D'ITALIE 
(1859) 

Composition de Tannée d Italie. — Organisation du commande- 
ment. — Gâchis du début. — Rôle de Marlimprey. — Sa note 
sur le plan de campagne. — Marche de flanc vers Novarc. — 
Palestro. — Bataille de Magenta. — Martimprey à Ponle-Nuovo. 

— Marche sur Milan. — Combat de Melegnano. — Ordres de 
mouvement vers le Mincio. — Situation le aS juin. — Bataille 
de Solférino. — Mouvements après la bataille. — Négociations. 
Armistice. — Paix de VillafraBca. — Appel de Martimprey à 
Paris. — Sa nomination de grand officier de la Légion d'honneur. 

— Lettres de Pélisaier. 

Les circonstances tournaient décidément en faveur 
4lu général. Par le plus grand bonheur, son départ 
d'Oran venait de coïncider avec une situation nouvelle 
«dans laquelle on ne pouvait se passer de ses services. 
La façon remarquable dont il avait rempli ses difficiles 
fonctions de chef d'état-major général en Grimée le 
désignait pour le même emploi dans la campagne qui 
se préparait. Il en fut prévenu officieusement avant 
d'avoir quitté T Afrique. Il n'avait plus qu'à s'applaudir 
de la détermination qu'il avait prise. 

La guerre contre l'Autriche était décidée dans l'esprit 
de Napoléon III depuis la fin de la guerre d'Orient. 
Toutefois, il en garda le secret jusqu'en i858. Après 
son entreveue de Plombières avec M. de Cavour, au 
mois d'août de cette même année, il se décida, sans 
en parler encore. Au milieu du mois de décembre, il 
fiigna avec ce diplomate les conventions militaires qui 



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^38 LE COMTE DE MARTIMPREY 

l'engageaient vis-à-vis du Piémont (i), et, à la récep- 
tion du i" janvier, il jeta le masque. 

Toutefois, jusqu'au mois de mars, on parla de la 
guerre à mots couverts et, naturellement, on ne pré- 
para rien. Mais, dans le courant du même mois, les 
mouvements de l'Autriche forcèrent le gouvernement 
à agir. I^s nôtres commencèrent à la fin d'avril. 

Lorsque le général de Martimprey arriva à Paris, le 
3 mai, il rendît d'abord visite au maréchal Randon, 
alors major général de l'armée d'Italie; il apprit que, 
depuis la fin d'avril, celle-ci était constituée et que les 
troupes étaient déjà en marche. 

Il reçut ses instructions et alla prendre les ordres de 
l'Empereur, le lendemain. Ce dernier lui remit, en 
outre, lo.ooo francs, à distribuer à son arrivée en 
Italie et l'engagea à partir de suite. Le soir même, il 
prenait le train pour Marseille, s'embarquait le 5 sur 
le Caire et arrivait à Gênes le 6 mai. 

L'armée d'Italie, dont il allait être le véritable major 
général, comprenait six corps d'armée : 

i" corps, maréchal Baraguey d'Hilliers; 
3" — général de Mac-Mahon; 
3" — maréchal Canrobert; 
h'' — général Niel; 
5" — prince Napoléon; 

6* — général Regnault de Saint-Jean-d'Angély, 
commandant la Garde impériale. 

Chaque corps d'armée devait compter environ 20.000 
hommes; c'était un faible effectif. 

L'Empereur s'en était réservé le commandement et 
avait désigné d'abord le maréchal Randon pour major 
général, avec Martimprey pour aide-major général. 
Mais, pendant le voyage de ce dernier, il avait change 



(i) L€ Maréchal Carirobert, par Germain Bapst. 



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CAMPAGNE D 'ITALIE 289 

-d'avis. Randon restait ministre de la Guerre et le maré- 
chal Vaillant était nommé major général, malgré ses 
soixante-dix ans. Le général de Martimprey, maintenu 
comme aide-major général, avait pour chefs de ser- 
vice les officiers supérieurs d*état-major désignés ci- 
après : 

De • Rouvray, général de brigade, sous-aide-major 
j^énéral; 

Jarras, colonel d*état-major, bureau de la corres- 
pondance générale et des mouvements; 

De Maligny, colonel d*état-major, bureau des ser- 
vices administratifs et judiciaires; 

Saget, colonel d*état-major, bureau des services po- 
litique et topographiqué. 

Plus tard, le colonel Jari:as, promu général de bri- 
gade, prit les fonctions de sous-aide-major général. 

Le jour même de son arrivée à Gènes, le ministre 
de la Guerre annonçait à Martimprey sa mutation dans 
les termes suivants : 

Paris, le 6 mai. 
Mon cher Général, 

A mon ^rand regret, il faut que je renonce, au moins 
pour le moment, à aller vous rejoindre. Il m'en coûte 
beaucoup, vous pouvez m'en croire. 

Il n'y avait pas de cartes aux Tuileries pour vous : celles 
dont il a clé question ne sont point encore en Ja possession 
^e l'Empereur : quand il les aura reçues, il vous en fera 
parvenir. Le premier officier qui partira pour Gênes vous 
remettra une carte de Jomini en plusieurs feuilles qui me 
paraît bonne. 

Vous avez du reste dans votre bagage d'état-major, indé- 
pendamment de la grande carte de la Lombardie et Vénétie, 
dressée par l'état-major autrichien, des cartes du Piémont 
qui doivent être bonnes à consuflter. 

Vous n'oublierez pas qu'entre le ministre de la Guerre et le 



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a4o LB gomue de martimpret 

4hef de Tétat-major général de l'armée d'Italie, il ne pourra 
jadnais exister des rapports trop fréquents et que vous pou- 
vez compter sur mon zèle, mon ardent désir de concourir 
de tous mes moyens aux succès que l'Empereur ne peut 
manquer d'obtenir avec une armée pareille à celle dont Sa 
Majesté va prendre le commandement. 

Maréchal Randon. 

Les détails qui précèdent montrent quelle hâte fié- 
vreuse avait présidé à l'organisation et à la mobilisa- 
tion de Tarmée d'Italie. Les fautes du début de la 
guerre d'Orient recommençaient. Les changements de 
ministre de la Guerre et de major général à l'heure de 
la mobilisation n'avaient pu que suspendre les prépa- 
ratifs de la campagne et augmenter le trouble qui 
existait déjà dans tous les services. De tout cela, il 
résultait une organisation du commandement suprême 
qui mérite qu'on s'y arrête. Elle eut une influence sur 
les fonctions du général de Martimprey et peut-être sur 
le reste de sa carrière. 

La campagne d'Italie, d'ailleurs, n'est pas connue 
comme elle aurait dû l'être. La présence du souverain 
h la tête de l'armée devait avoir pour effet de dissimuler 
les erreurs au profit de sa réputation, et on alla si loin 
dans cet ordre d'idées qu'après la campagne, lorsqu'on 
en eut rédigé le récit officiel, revu et corrigé par lui, on 
fît détruire les archives qui auraient pu servir k e» 
contester la vérité (i). 

Au début, cependant, on ne songeait qu'à vaincre. 
L'Empereur avait tenu à commander l'armée, quoiqu'il 
n'eût jamais conduit une troupe devant l'ennemi. 
Aussi, avant de partir, quand il voulut établir un plan 
d'ensemble pour ses opérations, se trouva-t-il embar- 
rassé. Il fit alors demander l'avis de M. Thiers et celui 



(i) Le Maréchal Canrohert, par Germain Bapst. 



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CAMPAG>-E d'iTALIE 24 1 

du vieux général suisse Jomini, qui avait pourtant 
trahi son oncle Napoléon P', en i8i3, en passant au 
service des Russes. ' 

Pour parer à son défaut d'expérience, les généraux 
ne manquaient pas et un bon major général pouvait 
suppléer à tout. 

S'il avait consulté à cet égard le chef éminent qui 
lui avait conquis Sébastopol, il est probable que ce 
dernier lui aurait conseillé de confier ces hautes fonc- 
tions à son ancien chef d'état-major général de l'armée 
d'Orient, le général de Martimprey. Mais Napoléon III 
ne passait pas pour aimer l'esprit frondeur et caustique 
de Pélissier; il avait confiance dans le maréchal Vail- 
lant, qui la méritait, savait le ménager et lui avait déjà 
donné des preuves de sa capacité et de son dévouement. 

Il le choisit pour major général. C'était alors un 
vieillard alourdi par l'embonpoint, mauvais cavalier, 
officier du génie de mérite, mais courtisan, spirituel, 
sceptique et insouciant (i). Il ne pouvait éclipser le 
général en chef, auquel ses conseils devaient être utiles. 
Toutefois, il avait, lui aussi, besoin d'un suppléant. îl 
lui fallait un homme capable, expérimenté, modeste, 
discipliné, prêt à accepter un rôle important en restant 
effacé. Le général de Martimprey répondait à cet idéal. 
Randon et Vaillant l'estimaient très haut, et l'Empe- 
reur était sûr de trouver en lui un subordonné respec- 
tueux, obéissant, très actif, travailleur acharné, qui 
veillerait à tout. On n'hésita donc pas à faire passer au 
rang de sous-chef d'état-major un chef militaire qui 
avait rempli en Crimée les fonctions de major général 
avec un talent remarqué. 

Désormais, par conséquent, les ordres de mouve- 
ment ou de combat, souvent inspirés par Martimprey, 
mais prescrits par l'Empereur ou le maréchal Vaillant, 

(i) Le Maréchal Canrobertj par Germain Bapst. 

i6 



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2^2 LE COMTE DE MA.RTIMPRBY 

devaient être préparés, détaillés et parfois même conçue 
par Taide-major général, qui, dans ce but, ne quitte- 
rait plus le quartier impérial. 

Martimprey, heureux de faire campagne dans une 
position où il pourrait être utile, n'eut pas un instant 
d'hésitation et prit de suite son service. 

Ce ne fut pas une sinécure. L'armée n'était alors 
organisée que pour la paix, et, jusqu'au mois d'avril, 
l'Empereur voulant qu'on parlât le moins possible du 
concours qu'il avait promis au Piémont, empêchait 
qu'on donnât les ordres nécessaires aux préparatifs- 
d'une campagne. C'était la même tactique que pour 
la guerre d'Orient. Puis, quand les concentrations des 
Autrichiens en Italie rendirent notre présence indis- 
pensable, il fit partir en hâte les divisions et les bri- 
gades telles qu'elles étaient constituées, pensant que 
cela suffisait. Il le déclara quelques jours après : « On 
devait s'organiser en route. » 

Il résulta de cette idée que l'armée se trouva rapide- 
ment dans un gâchis complet. Rien n'était prêt et on 
manquait de tout. 

A Gênes, le général de Martimprey avait été devancé, 
depuis le 28 avril, par le colonel d'état-major Lebrun, 
qui avait reçu du maréchal Vaillant l'ordre verbal de 
se rendre dans cette ville afin de pourvoir à tous les 
besoins et à l'installation de la portion considérable de 
l'armée destinée à la traverser. Un crédit lui avait été 
ouvert à la Banque de Gênes. La peine qu'il se donna 
pour remplir sa mission est indicible. Tout manquait; 
chevaux, logements, munitions, approvisionnements, 
rations, tout devait être improvisé. Il fut relevé de ses 
accablantes fonctions le 6 mai, au moment de l'arrivée 
du général de Martimprey. Ce dernier commença par 
prévenir l'Empereur de son débarquement. Puis il 
rendit visite au maréchal Baraguey d'Hilliers et aux 
chefs des différents services. Il régla avec le grand 



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CAMPAGNE d'iTALIB 2^i 

prévôt Tinfitallation de Télat-major général; il vit le 
général Lebœuf pour la répartition de Tartillerie et de 
son matériel; le général Frossard pour la répartition 
du génie; l'intendant général Paris, pour celle du per- 
sonnel de l'intendance, de l'administration, des maga- 
sins, des transports, des hôpitaux, des distributions, 
etc.; il arrêta, de même, le service du payeur général 
pour le Trésor et les postes, et fixa définitivement la 
composition de l'état-major général. Il trouva encore 
le moyen de recueillir des renseignements sur l'ennemi 
et partit le 7 pour Alexandrie. Il revint à Gênes le 8 et 
adressa de là à l'Empereur le télégramme suivant : 

A Sa Majesté TEmpereuri à Paris, 

L'heureuse concentration de votre armée et de l'armée 
Sarde dans des positions dominantes permet à Votre Ma- 
jesté de (laisser son organisation s'achever, avec d'immenses 
avantages pour de prochains succès. Votre Majesté, arrivant 
8 ou 10 jours trop tôt, si elle part mardi, pourra le regret- 
ter, quant au contraire, ces quelques jours de plus passés en 
France par TEmpei^eur doivent, sous la continuation de 
sa puissante impulsion, assurer à cette armée sa plénitude 
de force. Je me crois autorisé à dire qu'elle pense comme 
moi... 

L'aide-major général, 
E. DE Martimprey. 

En attendant, il trouvait les troupes dans un dé- 
sarroi complet. Baraguey d'Hilliers et Mac-Mahon 
n'avaient pas d'artillerie; le corps du maréchal Can- 
robert se trouvait sans cartouches; il n'y avait pas 
d'équipages de pont pour franchir les rivières, dans un 
pays qui en était sillonné; les objets les plus indispen- 
sables manquaient aux soldats; les cavaliers n'avaient 
pas leur armement; les régiments, partis à la hâte, 



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244 LE COMTE DE MARTIMPREY 

réclamaient des chaussures; il fallut commander en 
France des rations de lard et de biscuit par millions. 
Le travail de l'aide-major général en fut centuplé. 
Néanmoins, il accomplit sa tâche grâce à une activité 
incessante et finit par parer à tous les besoins. 

Le 12, Napoléon III arriva à Gênes et, dans Taprès- 
midi, réunit un conseil de guerre qu'il présida. Mar- 
timprey s'y trouva avec les maréchaux Vaillant et Ba- 
laguey^'Hilliers, les généraux Mac-Mahon, Lebœuf, 
Frossard et Regnaud de Saint-Jean d'Angely. Le plan 
du général Jomini, que l'Empereur semblait vouloir 
adopter, présentait trois hypothèses : 

i"* Passer le Pô à Plaisance et tourner la gauche au- 
trichienne; 

2** Passer le Pô à Valenza et attaquer de front; 

3** Passer au nord, par Novare et Magenta, et tourner 
la droite de l'ennemi (i). 

C'est la première combinaison que Napoléon proposa 
à ses généraux. Ceux-ci déclarèrent qu'ils n'étaient pas 
prêts et la-dessus la séance fut levée. Si Martimprey 
avait été major général, il aurait pu causer au préalable 
avec l'Empereur et éviter peut-être le mauvais effet 
de cette première entrevue. Mais ce soin regardait le 
maréchal Vaillant, qui préférait ne pas s'en mêler. 
i/Empereur ignorait sans doute qu'un véritable chef 
d'armée ne rassemble jamais de conseil de guerre. 
Aussi jaloux de son initiative que de son autorité, il 
entend garder pour lui seul la responsabilité de ses actes 
et commande sans hésitation au lieu de chercher des 
avis. 

Quant à l'aide-major général, « il était déjà absorbé 
par l'effrayante besogne de tout prévoir et de tout ré- 
gler pour assurer l'existence de l'armée, la transmis- 
sion des ordres et leur exécution (i) ». 

(i) Le Maréchal Canrohert, par Germain Bapst. 



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CAMPAGNE D 'ITALIE 2^5 

II résulta de cette situation que, jusqu'au i6 mai, 
l'Empereur, donnant lui-même des ordres selon les 
avis qu'il recevait sur les mouvements de l'ennemi, les 
faisait généralement suivre d'un contre-ordre qui arrê- 
tait sur place les troupes en marche, paralysait toutes 
les initiatives, décourageait les plus ardents, fatiguait 
les officiers et les soldats. Pour obvier à ces inconvé 
nient, Martîmprey fît préparer plusieurs itinéraires des- 
tinés aux mouvements de l'armée, suivant les diverses 
hypothèses qu'il prévoyait. 

Mais tout le monde n'était pas d'aussi bonne compo- 
sition. Le roi Victor-Emmanuel, lui, s'exaspérait et 
écrivait à Cavour, le i6 : 

Le très digne Empereur nous fait marcher à la baguette; 
il change, rechange ses projets et veut des choses impossi- 
bles.... Les dispositions militaires sont étranges, et si nous 
continuons à aller de ce pas, nous serons bientôt sans 
armée (i). 

A cette date Martimprey, voyant les hésitations du 
commandant en chef,* avait rédigé, sous forme de note, 
un projet pour la campagne d'Italie. Il put la lire à 
l'Empereur à Alexandrie : 

Note lue à l'Empereur à Alexandrie 

le i6 mai 1869. 
Projet pour la campagne d'Italie, 

Général de Martimprey. 

Si, comme tout porte à le croire, les Autrichiens sont 
concentrés entre la Sesia, le Pô et Je Tessin, avec Mortara 
pour pivot de leur droite, ils occupent alors le centre d'un 
cercle de six lieues de rayon dont la circonférence passe 
par Verceil-Casale, Vadenza, Bassignano, et se confond à 

(i) Le Maréchal Canrobert, par Germain Bapst, 



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à 46 LE COMTE DE MARTIMPREY 

peu près avec le cours du Pô, vis-à-vis de nos positions de 
Sale, Caséi et Voghera. Les points qui viennent d'être men- 
tionnés, sans parler de ce qui s'étend vers Varzi et Bobbio, 
jalonnent une ligne de 20 lieues couvertes par la Sésia et le 
Pô, et dont Alexandrie occupe à peu près le milieu. Cette 
grande place, en relation par une ligne de fer avec nos deux 
bases de Gênes et de Suse, est aussi le point de départ des 
deux lignes de fer qui s'étendent sur notre droite et notre 
gauche actuedles. 

Alexandrie, qui a été le lieu de la plus heureuse concen- 
tration de forces, doit conserver pour nous une importance 
capitale jusqu'à ce que les opérations nous aient conduits 
à rejeter les Autrichiens au delà du Tessin, et, dans la sup- 
position, qu'il faut toujours faire entrer en compte, qu'on 
peut éprouver quelque échec, nos entreprises ne doivent, en 
aucun cas, nous exposer à être séparés d'Alexandrie. 

Cela et l'observation que notre ligne actuelle a une éten^ 
due plus que le triple du rayon de la circonférence suivant 
laquelle l'ennemi, s'il agissait avec audace, pourrait 9e 
porter avec toutes ses forces sur un point de notre ligne, 
semble conseiller de resserrer celle-ci, au moment où nous 
voudrons réellement entrer en action, et de faire en sorte 
de ne pas cesser de couvrir Alexandrie. 

Un grand mouvement vers la droite ne rem^plirait pas 
ce but. Si l'on manquait le passage du Pô au-dessus du 
confluent du Tessin, on laisserait à l'ennemi beau jeu vers 
Verceil et Casai. Au contraire, si l'on opère vers la gauche, 
l'on couvre par Alexandrie la communication avec Gènes 
et par ses propres opérations cette place et Turin. I>éjà, 
on a un bon passage à Casai. La Sésia offre moins de diffi- 
cultés que le Pô. Il faudrait, entre Casai et Cambio, tenter 
le passage du Pô. On peut ne pas réussir; (mais aussi il 
n'y a pas d'échec réel. Si l'on réussit, on livre bataille entre 
Saint-Georges et Mortara et l'on rejette les Autrichiens der- 
rière le Tessin; première portion de la campagne qu'on ne 
peut guère supprimer (i). 



(i) Voir la carte n® III (croquis d'ensemble de la campagne 
d'Italie). 



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CAMPAGNE D*ITALIE 2^7 

En résumé, Martimprey conseillait à l'Empereur de 
tourner les Autrichiens par leur droite. Cette combinai- 
son était d'autant plus logique qu'à cette date l'ennemi, 
trompé déjà par notre démonstration sur Plaisance, 
retirait ses forces de Verceil pour les ramener au sud. 

Napoléon III cependant ne décida rien, et la concen- 
tration de nos corps d'armée au sud du Pô s'acheva le 
17. Plus que jamais nos adversaires crurent que notre 
offensive allait se dessiner par la route Voghera-Plaî- 
sance. 

De notre côté, on s'aperçut que le maréchal Vaillant, 
quoique officier du génie, n'avait pas prévu le siège de 
cette place et que notre parc de siège n'était pas arrivé. 
Peut-être l'armée sarde pourrait-elle y suppléer. Par 
suite, on fit le 17 quelques mouvements sans impor- 
tance et les deux jours suivants on resta immobile. 

Il n'en fut pas de même chez l'ennemi. Voulant arrê- 
ter notre marche, il fit attaquer le 20, par un corps 
d'armée d'environ vingt mille hommes, à Montebello, 
la division Forey, qui formait notre avant-garde. Nos 
soldats, impatients de se mesurer avec l'ennemi, mon- 
trèrent une grande vigueur, le battirent et le repous- 
sèrent. C'était un heureux début. 

L'Empereur se rendit, le 21, avec les généraux Mar- 
timprey et Fleury sur le terrain du combat pour féli- 
citer le vainqueur. L'aide-major général fut alors té- 
moin de l'impression douloureuse que la vue des bles- 
sés causa au souverain. 

Napoléon III est livide. C'en est fini de ses idées de conquête. 
La gloire coûte trop cher. Son cœur se révolte et s 'apitoyé. 
Il se reproche ce sang versé... la douleur le rend muet et 
Tannihile. Il s'arrache enfin à ce spectacle et revient à 
Voghera, etc. (i). 

La première idée que le combat de Montebello sug- 
(i) Le Maréchal Canrobert, par Germam Bapst. 



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2^8 LE COMTE DE MARTIMPREY 

géra à Napoléon 111 fut la probabilité d'une nouvelle 
attaque. Il voulut se mettre en mesure de la repousser 
et fît donner Tordre aux armées sarde et française d'exé- 
cuter une concentration générale sur Voghera. 

Cependant, Tennemi ne bougeait pas et les nouvelles 
qui arrivaient au quartier général étaient rassurantes. 

L'Empereur fit alors donner contre-ordre aux Sardes 
et arrêta leur marche, ce qui provoqua chez le roi Vic- 
tor-Emmanuel une colère non déguisée. Reportant en- 
suite sa pensée sur la note que le général de Martimprey 
lui avait lue et qui se rapprochait de la troisième com- 
binaison de Jomini, Napoléon III réunit un nouveau 
conseil de guerre destiné à fixer ses idées. Il y avait là 
le maréchal Vaillant, le général de Martimprey et les 
généraux Lebœuf et Frossard, commandant en chef 
l'artillerie et le génie de l'armée. U leur soumit deux 
questions : 

I® L'armée franco-piémontaise doit-elle poursuivre 
ses opérations sur le bas Pô en marchant sur Plaisance, 
passer ce fleuve près de cette place et se porter ensuite 
au-devant de l'armée autrichienne? 

2* Doit-elle renoncer à sa marche sur Plaisance, ré- 
trograder, puis, remontant le Pô par sa rive droite, le 
franchir près de Casai, se porter sur Novare, passer le 
Tessin et attaquer l'ennemi au centre de la Lombar- 

die (i)? 

La délibération dura plus de trois heures; les mem- 
bres du conseil étaient divisés. A la fin, deux avis res- 
tèrent en présence. Le maréchal Vaillant voulait pour- 
suivre le mouvement sur Plaisance. Le général de Mar- 
timprey avait une idée contraire. « Le siège de Plai- 
sance et le passage du Pô, sous cette pla^e, présentaient 

(i) Général Lebrun, Souvenirs de la guerre d'Italie, 



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CAMPAGNE D 'ITALIE 2^9 

à son avis de grandes difficultés; il préférait le grand 
mouvement tournant qui devait permettre d'envahir 
la Lombardie par le haut Tessin. Ce nouveau plan 
d'opérations avait d'ailleurs pour lui cet avantage in- 
contestable que si, plus tard, l'armée française, à la 
suite d'un revers, venait à être forcée de se replier, sa 
retraite sur Alexandrie et Turin serait assurée et facile, 
tandis qu'un échec devant Plaisance l'obligerait peut- 
être à se retirer sur Gênes (i) ». 

Ce raisonnement frappa les membres du conseil, 
au point qu'il fut transmis plus tard à diverses person- 
nalités de l'armée et conservé par le général Lebrun, 
alors «chef d'état-major du 2* corps d'armée (Mac- 
Mahon). Ce furent en effet ces observations, conformes 
à la note lue à l'Empereur, le i6 mai, qui décidèrent 
de la direction imprimée aux opérations. 

Toutefois, Napoléon III, persuadé maintenant qu'il ne 
fallait plus continuer la marche sur Plaisance, ne se 
décida pas de suite en faveur de la proposition de Mar- 
timprey. Soit qu'il ne voulut pas paraître guidé par ses 
généraux, soit pour une autre raison, il adopta la 
deuxième combinaison de Jomini, le passage du Pô à 
Valenza suivi d'une attaque de front, et donna à l'aide- 
major général l'ordre de préparer un mouvement dans 
ce sens. 

Ce dernier établit le 20 un itinéraire d'ensemble qui 
devait porter les deux armées au delà du Pô et de la 
Sésia, le 3i mai. Il communiqua ce travail au général 
Frossard qui partageait sa manière de voir, et tous deux 
s'entendirent pour présenter encore diverses observa- 
tions à Napoléon III. Cette entrevue, qui eut lieu le 26, 
décida Sa Majesté à revenir au projet d'une opération 
sur la droite de l'armée autrichienne en passant par 
Novare. L'Empereur remit dans ce but, le même jour, 

(i) Oénéral Lebrun, Souvenirs de la gaerre d*ItcUie. 



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a5o LE COMTE DE MARTIMPREY 

à l'aide-major général, une note autographe qui était 
le résumé des dernières conversations (i). 

Le nouvel itinéraire des armées alliées était prêt. Le 
général de Martimprey le signa par ordre et l'expédia 
de suite. Le mouvement devait commencer le lende 
main 27. 

Le i" corps (Baraguay-d'Hilliers), partant de Gasteg- 
gio, devait être le 3 juin à Novare, laissant une divi- 
sion sarde à Verceil et une autre à Casai poiu* faire une 
démonstration sur le Pô, à Gandia. 

Le 2* corps (Mac-Mahon), parti de Voghera, devait 
arriver à Novare le 2 juin. 

Le 3* corps (Canrobert), qui était à Ponte-Gurone et 
Alexandrie, atteignait Novare le i*' juin. 

Le 4' corps (Niel) partant de Sale et de Pecetta, arri- 
vait aussi à Novare le i*' juin. 

La Garde, quittant Alexandrie, ne devait être dan» 
cette ville que le 2 juin. 

L'armée du Roi occuperait cette ville et Gasal, le 
I* juin (i). 

Cette marche de flanc, couverte par le Pô et la Sesia, 
devait être protégée par une division sarde chargée 
d'occuper Palestre. Mais le Roi ayant fait observer que 
cette division était trop faible pour résister à un corps 
d'armée ennemi, on décida d'envoyer à Palestro deux 
autres divisions sardes et le 3* corps (Canrobert) pour 
les soutenir. 

Il en résulta les brillants combats de Palestro, le 3o 
et le 3i mai, dans lesquels les Sardes et le 3* zouaves 
enfoncèrent les Autrichiens et leur enlevèrent une bat- 
terie. L'Empereur, venu avec le Roi sur le terrain du 
combat, fut impressionné par la vue des mourants, ne 
put y rester et rentra à Verceil. 



(i) Le Mcwéchal Canrobert, par Germain Bapst. Pièces justifica- 
tives. 



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CAMPAGNE D 'ITALIE 25 1 

La marche de flanc du reste de Tarmée s'effectua 
ainsi sans encombre et le soir du i*', la plus grande 
partie de nos corps se trouvaient suivant les ordres 
donnés, entre la Sesia et le Tessin. Le mouvement tour- 
nant sur la droite de Tennemi était presque achevé. 
Novare était occupé par le 2* corps, précédé par le 4* 
dans la direction du Tessin. L'Empereur vint dans 
cette ville à la fin de la journée et appela près de lui 
le major général, Taide-major général et les comman- 
dants d'armes spéciales pour conférer sur la situation. 
Craignant une attaque de la part des Autrichiens, il 
voulait l'attendre à Novare, persuadé qu'ils allaient 
renouveler l'offensive de Badetski, en iSAg. Mais le 
général de Martimprey, s'appuyant sur les rapports 
des reconnaissances, qui ne signalaient pas de troupes 
ennemies dans les environs, exprima un avis opposé. 
L'Empereur disposait de loo.ooo hommes; il pouvait, 
selon lui, continuer sa marche en avant et attaquer 
avec succès le premier corps autrichien qu'il rencon- 
trerait. Le général Lebœuf soutint son opinion. Mais 
l'Empereur, hésitant toujours, ne prit aucune résolu- 
tion et parut attendre que l'ennemi vînt à sa rencontre. 
Le 2 juin, la concentration des deux armées était un 
fait accompli; Napoléon III avait sous la main une 
force offensive redoutable: il fallait prendre une déter- 
mination. Il se borna à prescrire à son aide-major 
général de préparer des ordres de mouvement pour le 
passage du Tessin, exprimant son intention de marcher 
«nsuite sur Milan. 

Mais, dans la journée, il expédia lui-même divers 
ordres, généralement suivis de .contre-ordres, qui ren- 
dirent difficile l'exécution de ses volontés et causèrent 
de grandes fatigues. Par suite, dans la soirée du 3 juin, 
la veille de la bataille de Magenta, la situation était la 
suivante : 

Les i" et 4"* corps (Baraguey d'Hilliers et Niel) étaient 



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252 LE COMTK DE MARTIMPREY 

à Novare; le 3* (Canrobert) et Tannée sarde vers Robbio 
et Palestro, avec Tordre de se rendre le lendemain, 
Canrobert à Novare et le roi à Turbigo. Le 2* corps 
(Mac-Mahon), qui avait franchi le Tessîn à Turbigo 
avec la division de voltigeurs de la Garde (général Ca- 
mou), mise sous ses ordres, et qui avait repoussé de 
Robechetto, dans la matinée, une avant-garde autri- 
chienne, se trouvait autour de ce village; les volti- 
geurs de la Garde étaient en arrière, entre Robechetto 
et Turbigo. Les grenadiers de la Garde à Novare. 

L'extrême division du sol, les nombreux canaux et 
les vignes n'avaient pas encore permis d'utiliser la 
cavalerie, ce qui empêchait l'armée d'être bien éclairée. 
Elle n'avait, pour la renseigner, que le service des 
espions, qui était du reste bien fait. En ce moment, 
elle était coupée en deux par une rivière importante, 
le Tessin, ol le seul but qui lui fût indiqué était 
d'atteindre Milan. L'entrée triomphale dans la capitale 
de la Lombardie semblait la pensée dominante. Quant 
au véritable objectif, l'armée ennemie, on ne s'en 
préoccupait que dans Tespoir de la voir se retirer. 

Dans cette journée du 3, comme dans celle du 4, 
l'Empereur, qui tenait toujours à diriger lui-même les 
opérations, utilisa peu son état-major général. Son 
idée fixe fut définie dans une lettre au Roi : « ... Dès 
que les troupes françaises et sardes seront arrivées à 
Novare, nous nous porterons à marches forcées sur 
Milan... » (i). 

Il résulta de tout cela une situation qui fut un mo- 
ment assez critique et qui fit attribuer au général de 
Martimprey un rôle inattendu. 

De différents côtés, dans la journée du 3, l'Empe- 
reur, le Roi et leurs états-majors furent prévenus que 
les Autrichiens, ayant repassé le Tessin, battaient en 

(i) Le Maréchal Canrobert, par Germain Bapet. 



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CAMPAGNE d'iTAUB 253 

retraite. Napoléon III fut vivement sollicité d'ordonner 
la poursuite. Mais il n'en fit rien et, renonçant aux 
avantages que lui assurait son mouvement de flanc, il 
ne s'occupa que de prescrire la marche sur Milan. 

L'armée allait donc avoir, sur la rive gauche du 
Tessin, un corps d'armée et demi en route sur Magenta 
et Buffalora; le reste était sur la rive droite et devait 
se porter sur ces localités pour rejoindre le a' corps. 
l>e là, on se dirigerait ensemble sur la capitale. Pour 
franchir le Tessin, la portion de l'armée qui était sur 
la rive droite avait à franchir trois ponts formant au- 
tant de défilés : celui de San-Martino, sur le Tessin; 
celui de Ponte-Nuovo di Magenta, sur le canal du Tes- 
sin, appelé le Naviglio-Grande, et, un peu au sud, 
celui du chemin de fer, sur le même cours d'eau, tous 
deux à 5 kilomètres à l'ouest de Magenta. 

L'Empereur était persuadé que, le l\ juin, il n'y 
aurait pas d'affaire. Son major général, le maréchal 
Vaillant, avait fait dire le matin au général Renaud, 
malade, qu'il pouvait rester à Novare; « il n'y aura 
pas de combat aujourd'hui; le passage de l'armée au 
delà du Tessin sera terminé d'ici à deux jours, et, 
avant, il n'y aura rien d'intéressant » (i). Et, confiant 
lui-même dans une journée de repos, il resta à Novare. 

Napoléon III, naturellement, ne demanda pas d'autre 
avis et monta en voiture, vers lo heures et demie, 
pour aller voir les ponts du Tessin. Le général de Mar 
timprey l'accompagnait, avec le général Fleury et le 
tîolonel Vaubert de Genlis (i). 

L'aide-major général, n'ayant d'autres renseigne- 
ments que ceux du souverain, croyait, comme lui, à 
une journée tranquille. Tandis qu'on roulait vers Tré- 
<!ate, la division de grenadiers de la Garde, suivant la 
grande route, arrivait au pont de San-Martino, passait 

(i) Le Maréchal Ccnrobert^ par Germain Bap^t. 



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â54 l'E COMTE DE MARTIBCPREY 

le Tessin et s'avançait au delà, sur la rive gauche. Le 
4* corps se mettait en mouvement avec une colonne 
interminable de voitures, qui empêchait le 3* d'avan- 
cer et le forçait à rester sur place. 

A 1 1 heures et demie, la tête de colonne ,de la Garde 
fut subitement arrêtée par une batterie autrichienne. 
L'ennemi s'était porté sur la route que nous suivions 
et nous surprenait en formation de marche. 

L'Empereur et les généraux qui l'accompagnaient, 
étonnés d'entendre le canon, montèrent de suite à 
cheval, à Trécate, et se dirigèrent vers le Tessin. De 
là, on percevait les décharges de l'artillerie de Mac- 
Mahon, qui était engagé de son côté. Mais elles cessè- 
rent bientôt après, ce qui inquiéta vivement l'Empe- 
reur. 

La division de grenadiers de la Garde, assaillie par 
des forces très supérieures, leur résistait avec peine et 
demandait des renforts. Ses pertes, déjà assez fortes^ 
rendaient sa position critique. L'Empereur, à cette vue,, 
fut saisi d'une grande inquiétude. Il n'avait pas l'habi- 
tude des combats; l'image de la défaite, avec toutes ses 
conséquences, se dressa devant ses yeux; il en fut un 
instant comme terrifié. Le maréchal Canrobert a ra- 
conté « qu'immobile, l'air effaré, le regard fixé du 
côté où il a entendu le canon, il n'était plus que la 
figuration du commandement. Ceux qui l'entourent 
en sont frappés. Il n'y a rien à attendre de lui; chacun 
doit faire de son mieux et ne s'inspirer que de ses 
idées. C'est ce que pensent à la fois le général Lebœuf 
et le général de Martimprey » (i). Le premier va cher- 
cher des batteries et s'occuper du moyen de les faire 
arriver. <( Le général de Martimprey se décide à pren- 
dre sur ce point la direction du combat, et, jusqu'à 
l'arrivée du maréchal Canrobert, on le trouvera aux 

(i) Le Maréchal Ccnrobert, par Germain Bapel. 



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CAMPAGNE d'iTA1.IE 255 

points les plus menacés, ralliant les défaillants et met- 
tant un peu d'ensemble dans le décousu du combat^ 
oti, sans lui, chaque unité, livrée à elle-même, serait 
complètement désorientée (i). » 

La lutte se localise autour de Ponte-Nuovo di Ma- 
genta et devient extrêmement violente. Le général Re- 
gnaud de Saint-^Tean-d'Angély, accablé par les masses 
autrichiennes qui augmentent à chaque instant, de- 
mande des secours à l'Empereur, qui ne peut en en- 
voyer. Martimprey prend alors sur lui d'appeler les 
zouaves de la Garde et un bataillon de grenadiers qui 
n'avait pas encore donné. Ce petit renfort permit de 
soutenir encore le combat {2). 

Un officier d'état-major vint alors prévenir Napo- 
léon III que des colonnes autrichiennes, arrivant du 
sud et remontant le cours du Tessin, menaçaient de 
nous couper du pont de San-Martino. On se demandait 
comment faire face à ce nouveau danger, lorsque le 
général Picard, du 3* corps (Canrobert), arriva avec 
sa brigade. L'Empereur l'ayant questionné, sans lui 
donner d'ordres, le général de Martimprey lui pres- 
crivit de déployer ses régiments sur les deux rives du 
canal et de prendre l'oiîensive pour faire croire à 
l'approche d'une force imposante (2). Cette diversion 
fut des plus heureuses. L'ennemi, qui était sur le point 
de tourner la division de grenadiers et de lui couper la 
retraite par San-Martino, fut arrêté. La lutte continua 
encore avec des feux meurtriers de part et d'autre. 

Nos troupes voyaient les Autrichiens se renforcer à 
chaque instant et pouvaient à peine résister à leurs 
coups; l'Empereur était dans une anxiété extrême et 
ses traits peignaient son angoisse. Bientôt, les projec- 
tiles tombent autour de lui; on craint pour sa vie; ses 



(i) Le Maréchal Canrobert, par Germain Bapst. 
(a) Voir la carte n*» IV (Bataille de Magenta). 



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256 LE COMTE DE MARTI M PRE Y 

officiers Tenlraînent sur la route, dans la direction du 
pont de San-Martino, près duquel il s'arrête et reprend 
position (i). 

Pendant ce temps, le général Martimprey, jugeant 
sa présence nécessaire sur le terrain du combat, y était 
resté, prêt à seconder le général Regnaud par tous les 
moyens. Au même moment, le maréchal Canrobert, 
que Napoléon III avait empêché de se mettre en route 
le matin, arriva au pont de San-Martino avec son corps 
d*armée, qui avait pu enfin se dégager des voitures du 
Ix^ corps. L'Empereur restant silencieux et ne donnant 
aucun ordre, il se décida à agir de sa propre autorité 
et se rendit d'abord sur le lieu de la lutte pour juger 
la situation. 11 y trouva Martimprey, qui le mit de suite 
au courant. Le général Niel (^* corps) arrivait à ce mo- 
ment. Le maréchal s'entendit avec lui pour combiner 
une attaque sur le village de Ponte-Vecchio di Magenta, 
par lequel débouchaient les colonnes ennemies, à deux 
kilomètres environ au sud de la voie ferrée. 

Bientôt, grâce à cet appui, la bataille prit une autre 
tournure; la rive droite du canal fut dégagée; les Autri- 
chiens, rejetés dans Ponte-Vecchio, l'abandonnèrent 
au maréchal, qui s'y fortifia, repoussa un retour offen- 
sif de l'ennemi et s'y maintint. 

Ce fut le dernier effort de nos adversaires de ce côté; 
à Ponte-Nuovo, on Martimprey était resté, ils cédaient 
aussi du terrain. On entendit alors de nouveau le ca- 
non de Mac-Mahon, ce qui ranima l'élan de nos 
troupes. 

L'aide-major général continua à suppléer aux ordres 
qu'on ne lui donnait pas, « chargea d'abord le capi- 
taine Saget de dégager la grande route, qui était la 
seule artère de la bataille, et, deux heures après, les 
abords du pont furent libres. Puis, craignant que la 

(i) Le Maréchal Canrobert, par Germain Bapst. 



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CAMPAGNE D 'ITALIE 267 

bataille, dont Tissue était encore douteuse, ne vînt à 
recommencer le lendemain, il prit à part le général 
Fleury et lui demanda de vouloir bien écrire sur une 
feuille de son calepin les instructions suivantes : 

I** Ordre de faire partir les guides et la division de ca- 
valerie Partouneaux pour être au petit jour à San-Martino. 

2** Ordre à Tinlendant Paris d'envoyer toute la nuit des 
convois de vivres et d'avoine par la grande route, 

3** Au colonel d'Ouvrier (de l'artillerie) de faire partir 
séance tenante soixante voitures de munitions d'infanterie. 

i** Au maréchal Baraguey d'Hilliers (i®' corps) de se porter 
sur San-Martino par la voie du chemin de fer, ou par une 
route de traverse, s'il en trouve. La grande route sera ré- 
servée aux convois. 

5® Envoyer l'ambulance du quartier général, des méde- 
cins et des infirmiers (i). 

Ces ordres furent rédigés et portés de suite, et, à 
8 heures et demie du soir, le général Jarras, de Tétal- 
major général, put constater que leur exécution était 
commencée. 

La lutte avait été vive à Ponte-Nuovo, et si les Autri- 
chiens l'avaient cessée vers le soir, malgré leur supé- 
riorité numérique, c'est qu'ils avaient entendu sur leur 
droite une puissante canonnade et une nouvelle bataille 
qui s'engageait sur leur flanc, menaçant leur ligne de 
retraite. 

Le général de Mac-Mahon, parti le matin des envi 
rpns de Robechetto, avec la division Camou, des volti- 
geurs de la Garde, avait vu, du haut des clochers, le 
déploiement des masses autrichiennes et s'était d'abord 
avancé sur Magenta et Bnffalora. Ayant trouvé ce der 
nier village aux mains des grenadiers de la Garde et 
sûr désormais d'être en relations avec le reste de l'ar- 
mée, il avait suspendu son tir d'artillerie pour se for- 

(i) Le Maréchal Cfinrobert, par Germain Bapst. 

17 



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J 



a58 LE GOACTE DE MARTIMPRSY 

mer en colonne d'attaque sur Magenta. Puis, tout 
étant prêt et son corps bien en main, il avait exécuté 
sur ce village une marche concentrique, soutenue et 
préparée sur sa droite par une batterie de 3o bouches 
à feu. L'ennemi était aussi en forces sur ce point et le 
combat y avait pris bientôt une violence extrême. Mais 
rien n'avait pu ralentir l'ardeur de nos soldats, qui sen> 
taient leur attaque bien combinée. Us avaient d'abord 
refoulé l'ennemi sur le village, où, malgré sa résis- 
tance acharnée, ils avaient triomphé de ses efforts et 
remporté un succès éclatant. 

Le soir, vers huit heures, un officier d'ordonnance- 
de l'Empereur, le colonel d'état-major de Toulongeon, 
venu pour prendre des nouvelles et ayant quitté Sa 
Majesté au moment où elle doutait du succès, ne pou- 
vait en croire ses yeux. Avant de repartir, il avoua que 
l'Empereur, quand il l'avait quitté, étudiait sur ses 
caries, avec le général de Martimprey, les routes que 
l'armée pourrait suivre pour battre en retraite. 

Quand il revint au quartier général, l'Empereur sa- 
vait déjà qu'il avait remporté une grande victoire. Il 
le trouva rasséréné et heureux. 

A onze heures. Napoléon III adressa à l'Impératrice 
un télégramme qui lui apprenait son succès et dans le- 
quel il disait : <( Le général de Mac-Mahon, s'emparant 
de Magenta après des combats sanglants, l'avantage 
nous est resté. 

« Les généraux de Mac-Mahon, Regnaud de Saint- 
Jean-d'Angély, le maréchal Canrobert et Vinoy se sont 
couverts de gloire (i) ». 

On pouvait être surpris de ne pas voir cité dans ce 
télégramme le nom de Martimprey. Canrobert lui- 
même en fit plus tard la remarque. H est cependant 



(i) L« Maréchal Canrobert, par Germain Bapet. 



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CAMPAGNE d'iTALIB 269 

naturel qu'un chef d'armée, en pareil cas, ne cite que 
les commandants d'unités engagées au combat. 

Ce fait n'enlevait rien au mérite qu'avaft eu l'aide- 
major général à soutenir, sur le terrain, les généreux 
efforts du commandant de la Garde. 

Avant de quitter l'Empereur, dans la soirée du 4, il 
reçut l'ordre de préparer trois décrets : l'un, nommant 
le général Decaen général de division, sur la demande 
deMac-Mahon, à la place du général Espinasse glorieu- 
sement tué à l'ennemi; l'autre, élevant le commandant 
du 2* corps à la dignité de maréchal de France; le troi- 
sième lui conférant le titre de duc de Magenta. L'Empe- 
reur signa et fît expédier le premier, puis réserva les 
deux autres. 

Il les porta lui-même au général de Mac-Mahon, le 
6 au matin, l'embrassa en le faisant maréchal de France 
et duc et lui témoigna sa profonde gratitude. 

Cette double récompense, si brillamment gagnée, 
provoqua, dans l'entourage du souverain, une appré- 
ciation inattendue. Ses amis les plus intimes trouvè- 
rent qu'en agissant ainsi l'Empereur proclamait Mac- 
Mahon le vainqueur de la bataille, que l'honneur de 
la victoire devait revenir au chef de l'armée qui avait 
donné les ordres de mouvement, que ce dernier aurait 
dû attendre pour décerner ces faveurs et ne pas attri- 
buer à la bataille le nom de Magenta. On s'en prit 
même au général de Martimprey, prétendant que c'était 
lui qui aurait dû faire ces observations à Napoléon III 
et lui reprochant de n'avoir pas à cet égard l'initiative 
nécessaire. Le général Fleury soumit la première partie 
de ces réflexions à l'Empereur et l'Impératrice les trou- 
va justes. 

On oubliait que le général de Martimprey, placé 
pour la première fois auprès du souverain et n'étant 
pas major général ne pouvait s'attribuer le droit de lui 
adresser des observations aussi intimes. II était d^ail- 



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26o LE COMTE DE MARTIMPREY 

leurs dans sa nature et dans son éducation militaire 
d'obéir strictement aux ordres de ses supérieurs et de 
ne faire d'observations que dans des cas d'une gravité 
extrême, après y avoir été autorisé. 

Du reste, le soir de Magenta, les combattants de Pon- 
te-Nuovo et de Ponte-Vecchio eurent d'abord le senti- 
ment que, si le combat cessait et si l'ennemi se retirait, 
c'était de sa part un acte volontaire. La plupart avaient 
la conviction qu'il était assez fort pour recommencer la 
lutte le lendemain. Mais quand ils connurent le succès 
de Mac-Mahon et la prise de Magenta, ils comprirent 
que ces résultats avaient décidé la retraite de l'ennemi. 
On a su depuis que la fatigue des Autrichiens était 
telle que leur commandant en chef n'avait pas cru 
pouvoir leur faire reprendre la lutte le 5 juin. 

Ces considérations montrent que l'acte de Napo- 
léon III, décernant à Mac-Mahon sur le champ de ba- 
taille la dignité de maréchal et le titre de duc, était 
justifié. Quant à son aide-major général, on ne pouvait 
que le louer de la part qu'il avait prise à la bataille. 
L'Empereur, qui était bienveillant et reconnaissant, ne 
devait lui en conserver qu'un bon souvenir. 

Nos pertes étaient sensibles. Nous comptions 3.65o 
officiers et soldats tués ou blessés. Parmi ces derniers 
se trouvait le général Auguste de Martimprey, frère 
cadet de l'aide-major général et commandant une bri- 
gade d'infanterie du 4* corps. Son nom fut cité dans 
le bulletin de victoire, ce qui est toujours un grand 
honneur. Cette blessure, qui parut d'abord assez légère, 
fut bientôt reconnue assez grave. Elle créait pour le 
général des droits à peu près certains à la troisième 
étoile. 

La victoire de Magenta donna lieu plus tard à des 
appréciations variées. Le succès du maréchal de Mac- 
Mahon et les récompenses dont il fut l'objet, lui firent 
attribuer une part de gloire qui dépassait la réalité. 



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CAMPA.GNE D ITALIE 



261 



L'Empereur, frappé lui-même des observations qui lui 
furent présentées, s'empressa de nommer aussi maré- 
chal de France le commandant de Ja Garde impériale, 
qui s'était illustré à Ponte-Nuovo. 

Pour remettre les choses au point, il convient de s'en 
rapporter au jugement de l'aide-major général qui les 
a résumées comme il suit : 

Le maréchal de Mac-Mahon a eu là *un grand et considé- 
rable rôle; mais si la Garde impériale n'eût pas tenu ses 
positions avancées, qu'il fallait qu'elle tînt; si le général 
Niel, si le maréchal Canrobert n'étaient venus l'appuyer 
et aider aussi aux résultats définitifs du maréchal de Mac- 
Mahon sur Magenta, le maréchal de Mac-Mahon aurait eu, 
au lieu d'une victoire, un échec. 

Le 5 juin, le quartier général resta sur place et se 
transporta le 6 à Magenta. Le général de Martimprey 
eut sa journée prise par la préparation des ordres rela- 
tifs à l'entrée de l'armée à Milan. L'honneur de traver- 
ser le premier cette capitale, fut réservé au corps Mac- 
Mahon, comme l'entrée à Berlin, en 1806, l'avait été 
au corps de Davout. 

• En même temps, comme on venait d'être informé de 
la retraite isolée du corps autrichien du général Urban 
vers le lac de Côme, l'aide-major général eut à pres- 
crire au général de cavalerie Desvaux de l'atteindre 
et de l'attaquer. Cette tentative n'ayant pas réussi, on 
reprit le mouvement général vers Milan qui était de- 
venu la grande opération du moment. 

Mac-Mahon y entra triomphalement le 7 au matin 
et alla établir son campement sur les remparts. Ayant 
été avisé alors d'une concentration des forces ennemies 
à Melegnano, il en prévint l'Empereur, qui était ins- 
tallé à Quarto-Carquino, près de la ville. La dépêche 
ne put lui être remise que la nuit. 

L'Empereur dormait; le colonel Favé le réveilla. La 



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a 62 LE COMTE DE MARTIMPREY 

missive du maréchal lue, il fît appeler le général de Mar- 
timprey et lui prescrivit de disposer les i*', a* et 4* corps 
en demi-cercle pour cerner les Autrichiens, et de confier 
le commandement de cette expédition au maréchal Bara- 
guey d'Hilliers, qui n'avait point encore combattu. 

Le général de Martimprey combina ces instructions avec 
soin. Si elles avaient été suivies à la lettre, les Autrichiens 
qui occupaient Medegnano eussent été cernés et obligés de 
mettre bas les arm^ (i). 

On aurait surtout évité les sanglants sacrifices et la 
grande effusion de sang qui signalèrent cette affaire. 
Mais, poussé par rameur-propre, le maréchal Bara- 
guey-d'Hilliers voulut agir seul sans attendre le con- 
cours des 2* et 4* corps d'armée. Il fit attaquer de front 
une position bien défendue, sans préparer son offen- 
sive, et subit des pertes extrêmement graves. L'ennemi 
fut vaincu et repoussé; mais au prix de nombreux tués 
et blessés. La réputation du maréchal s'en ressentit tou- 
jours. 

Le général de Martimprey accompagna les souve- 
rains quand ils entrèrent, le 8, dans la capitale de la 
Lombardie. Il assista, pendant les quatre ou cinq jourr 
nées qui suivirent, au débordement d'enthousiasme 
des habitants, heureux d'être rendus à leur patrie. Le g, 
on entendit un Te Deum solennel au Dôme; le lo, eut 
. lieu la représentation de gala à la Scala. Enfin, le ii, 
la marche en avant fut reprise. 

Il n'est pas probable que l'aide-major général pût 
assister à ces belles cérémonies. Le travail qui lui 
incombait était trop chargé pour lui en laisser le loisir. 
De jour et de nuit, il devait être sur pied, et les instants 
qu'il pouvait consacrer au sommeil étaient comptés 
avec parcimonie. Les ordres à composer et à rédiger 
prenaient un temps d'autant plus long que l'habitude 

(i) Le Maréchal Conrobert, par Germain Bapst. 



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CAMPAGNE D 'ITALIE 263 

de les détailler régnait dans notre armée. Il ne pouvait 
jamais les expédier que le soir, vers 8 ou 9 heures. 
Cela fait, il avait encore des notes à prendre ou à ré- 
diger, des reconnaissances à prescrire, des ordres à 
donner à ses officiers pour la surveillance des marches, 
des mouvements, des directions de colonne, pour l'ins- 
tallation du quartier général, etc. Quand tout était 
terminé, s'il pouvait se reposer trois ou quatre heures, 
il s'estimait heureux. D'habitude, il lui fallait être des 
premiers en selle, le lendemain matin. 

Cette vie si active ne le fatiguait pas. Elle semblait 
convenir à sa nature, ce qui était une condition pré- 
cieuse pour les fonctions dont il était chargé. Sous le 
rapport matériel, et même au point de vue du service, 
son existence était réglée d'une façon avantageuse. Il 
en a parlé, dans ses lettres, dans les termes suivants : 

Tout va bien avec l'Empereur et le maréchal Vaillant 
qui me traite avec beaucoup d'affection. J'ai un rôle qui 
me satisfait, qui me met à chaque instant en rapport avec 
l'Empereur auprès duquel le service est des plus agréables. 
II écoute, il veut, mais il est toujours calme. J'ai place à 
la tabde impériale. C'est un grand souci de moins dans la 
vie. Je suis logé dans une maison séparée du palais, avec 
une installation complète de bureaux. Je vais chez le maré- 
chal à certaines heures. 

J'ai beaucoup de travail, beaucoup à penser, à classer 
dans ma tête. Je suis aussi circonspect que possible dans 
ces contacts perpétuels qui me mettent 4 à 5 heures par 
jour près de Sa Majesté. Qu'il sorte de là de la gloire pour 
notre patrie et pour nous des causes de satisfaction I 

Une autre fois, il écrit : 

Je me lève à six heures pour me coucher fort tard, et il 
n'y a pas une petite interruption d'occupation. Je ne fais 
que recevoir et expédier des ordres, et j'ai 20 officiers qui 



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204 LE COMTE DE MARTIMPREY 

ne sont pas plus oisifs que moi. Quatre ou cinq fois par 
jour, je vais de mon quartier chez l'Empereur. Nos affaires 
avec le maréchal Vaillant vont à merveille, et je suis très 
content d'avoir le Maréchal ici, puisque son expérience et 
sa présence sont une grande garantie pour moi. 

Le II juin, le mouvement continua. On marchait 
sur Tarmée autrichienne, qui était loin d'être détruite, 
qui avait reçu dès renforts et qu'il faudrait encore 
combattre. On se dirigea d'abord sur l'Adda. Le 
i6 juin, Martimprey se rendit, avec le quartier impé- 
rial, à Brescla. La plus grande difficulté fut de trouver 
des vivres, et cette pénurie retarda la marche des trou- 
pes. 

Les nouvelles reçues à l'état-major général annon- 
çaient que les Autrichiens s'étaient retirés derrière le 
Mincio, et l'Empereur était persuadé qu'ils attendraient 
les armées alliées dans le quadrilatère. Cependant, des 
avis qui méritaient d'être pris en eonsidération le pré- 
venaient qu'ils repassaient le Mincio pour se porter sur 
la position défensive, très étudiée par eux, de Solférino. 
L'Empereur persista dans son idée d'une bataille dans 
1(^ quadrilatère et donna ses indications dans ce sens 
au général de Martimprey. 

Par suite, le aS juin, l'armée sarde était à Lonato; 
notre i®' corps à Esenta, le 2* à Castiglione, le 3* à 
Mezzane, couvrant le flanc droit de l'armée; le 4* à 
Carpenedolo; la Garde en réserve à Montechiaro. 

L'ordre de mouvement, envoyé le 23 au soir aux 
différents corps d'armée, prescrivait à l'armée sarde 
de se porter en deux colonnes sur Pozzolengo; au 
i" corps de marcher en deux colonnes d'Esenta sur 
Solférino; au 2* de s'avancer sur la route de Mantoue, 
puis de se porter par un à gauche sur Gavriana; au 
4" d'aller de Garpenedolo à Guidizzolo; le 3* corps se 
rendait de Mezzane à Medole; la Garde, partant de 
Montechiaro, suivait le 2^ corps. 



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M#Bttaai* ■*«(.' m' 



CAMPAGNE D 'ITALIE 265 

Pendant cette marche du 24, tes armées alliées se 
trouvaient assez concentrées pour se soutenir récipro- 
quement en cas de rencontre avec l'ennemi. Celle-ci se 
produisit dans la matinée. L'armée autrichienne était 
venue occuper, comme on l'avait dit à Napoléon III, 
la belle position défensive de Solférino. Le 2* corps se 
heurta à un de ses avant-postes à Casa-Morino, lui 
enleva sa position et ouvrit le feu sur les troupes qu'il 
apercevait. Le 4* corps s'engageait de même sur la 
droite, et bientôt la bataille devint générale. 

L'Empereur, prévenu à Montechiaro, se rendit à 
Castiglione pour en suivre les incidents. Martimprey, 
qui l'accompagnait avec les généraux de sa suite, le 
vit cette fois, très maître de lui, donner sur le champ 
de bataille des ordres verbaux qui dénotaient une déci- 
sion et de l'expérience. Napoléon III, plus habitué 
maintenant aux émouvantes péripéties de la guerre, 
avait pris de l'assurance. La valeur de ses troupes, le 
courage héroïque de ses soldats et de leurs officiers, 
lui avaient donné confiance. 

Le général de Martimprey se rendit avec lui à Monte- 
Medolano, puis sur une éminence en arrière des batte- 
ries de la division Forey (i* corps), où il resta pen- 
dant plusieurs heures (i). L'Empereur fut le premier 
k se rendre compte que la tour de Solférino était la clé 
de la position, et donna les ordres nécessaires pour 
s'en emparer. La lutte acquit bientôt une intensité 
formidable. Martimprey n'eut, pendant la bataille, 
aucune mission spéciale à remplir. Il y assista, complé- 
tant à l'occasion les ordres donnés par l'Empereur à 
ses officiers d'état-major, notamment au général Jar- 
ras, devenu son sous-aide-major général. 

Le champ de bataille offrait deux parties distinctes : 
au nord, une partie mon tueuse, dont la tour de Solfé- 

(i) Le Maréchal Conrobert, par Germain Bap«t. 



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266 LE COMTE DE MARTIMPREY 

rino était le point culminant; au sud, une plaine 
s'étendant jusqu'au Pô. Sur ce terrain, les divers enga- 
gements amenèrent trois combats distincts, d'une vio- 
lence extrême. 

A notre gauche, l'armée sarde se heurta au 8* corps 
autrichien. Ses divisions étaient échelonnées à grandes 
distances. Par suite, ses efforts manquèrent d'ensemble 
et n'eurent pas assez de puissance pour vaincre. L'en- 
nemi maintint sa position et ne recula qu'à la nouvelle 
des échecs éprouvés à sa gauche. 

Au centre, l'Empereur, voulant s'emparer du point 
dominant, avait heureusement concentré trois corps 
d'armée. Au début, le i" corps échoua dans son atta- 
que; mais la Garde, qui le suivait en réserve, vint le 
renforcer, pendant que le 2* corps gagnait du terrain 
sur sa droite. L'artillerie, bien employée, prépara la 
lutte décisive, qui fut couronnée de succès. La tour et 
le village de Solférino une fois enlevés, on refoula 
l'ennemi, la Garde et le i" corps s'avançant sur Monte- 
Fontana et Gavriana. Ce dernier village devint le cen- 
tre de la résistance et le point qu'il fallait conquérir 
pour achever la victoire. Une nouvelle lutte, meur- 
trière et acharnée, s'engagea sur cette position. 

Le 2* corps, à droite de la Garde et du i" corps, 
secondait leurs efforts. Il fut retenu un moment sur 
place par les vides qui s'étaient produits sur ses deux 
flancs. Mais, quand ils eurent été comblés par la cava- 
lerie, il concourut à l'attaque sur Gavriana et facilita 
sa prise, qui affirma notre victoire au centre et sur la 
gauche. 

Sur la droite, les 3* et 4* corps supportèrent les 
efforts de trois corps d'armée autrichiens. Le 4* corps, 
marchant sur Guidizzolo, enleva brillamment le village 
de Medole et poursuivît son attaque sur Rebecoo. Il fut 
puissamment aidé par une grande batterie de 42 bou- 
ches à feu, qui produisit dans les rangs ennemis des 



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CAMPAGNE D 'ITALIE 267 

effets meurtriers. A sa droite, le 3* corps enleva Castel- 
Gofredo et prit position à Geresara, surveillant avec 
une brigade la route de Mantoue. L'action puissante de 
ces deux corps força Tennemi à battre en retraite vers 
4 heures de Taprès-midi (i). 

C'était une grande victoire, qui allait décider des 
destinées du royaume lombardo-vénitien. L'armée au- 
trichienne battue se retira derrière le Mincio, favo- 
risée par un violent orage, par l'absence de poursuite 
et par une panique extraordinaire survenue dans la 
plaine de Medole. 

La bataille avait été sanglante. Nous avions environ 
I2.000 tués ou blessés, dont 720 officiers et quatre gé- 
néraux hors de combat : Auger et Dieu, qui succom- 
bèrent à leurs blessures; de Ladmirault et Douay. L'ar- 
mée sarde avait aussi subi de grandes pertes, qui por- 
taient le nombre des blessés et tués à 17.521 hommes. 

Les pertes de l'ennemi étaient plus élevées encore. 
L'armée victorieuse passa la nuit du 24 juin sur le 
champ de bataille. L'aîde-major général transmit les 
ordres pour reprendre, le lendemain, la marche sur 
le Mincio. Il passa la nuit du 25 à Gavriana, avec la 
Garde et le 2* corps. Le mouvement du 26 porta le 
i*' corps à Mozambano, sur le Mincio; le 2* à Castellazo; 
le 3* aux abords de Solférino; le 4* à Volta. Le même 
jour, les pontonniers rétablirent les ponts de Valeggio, 
de Borghetto et en préparèrent trois autres; l'armée 
sarde commença l'investissement de Peschiera, et des 
ordres furent expédiés au 5* corps (prince Napoléon), 
aux environs de Plaisance, pour qu'il eût à rejoindre 
l'armée le plus tôt possible. 

L'Empereur avait encore, à ce moment, l'idée de 
continuer sa marche contre les Autrichiens et de s'em- 
parer de Vérone. Oans ce but, Martimprey expédia, le 

(i) Commandant Vial. 



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268 LE COMTE DE MARTIMPREY 

3o juin au soir, les ordres pour le passage du Mîncio, 
qui fut exécuté sans obstacles le lendemain i*' juillet. 
L'armée ennemie ne fît aucune tentative pour s'y 
opposer. 

Le même jour, le quartier impérial s'installa à Va- 
leggio, oîi il put rester quelques jours et régler avec 
calme les dispositions que les circonstances allaient 
bientôt exiger. 

Le général de Martimprey eut Toccasion d'y ren- 
contrer le prince Napoléon, qu'il n'avait pas revu de- 
puis sa démission de commandant de la division 
d'Oran, peu de temps après la création du ministère 
de l'Algérie et des Ciolonies. Il s'attendait à une froi- 
deur marquée. Mais l'entrevue eut lieu chez l'Empe- 
reur, un soir où l'aide-major général était occupé à 
écrire un ordre. Le général se leva au moment du dé- 
part du prince, qui répondit à cette marque de défé- 
rence en lui disant : « Bonsoir, général. » C'était un 
témoignage de bienveillance dont Martimprey fut sur- 
pris et qu'il devait sans doute à la présence de Sa Ma- 
jesté. Cet incident reporta sa pensée sur la grave déci- 
sion qu'il avait prise à Oran et qui devait être pour 
lui, selon sa propre expression, « un brisement de 
carrière ». 

A Valeggio, le commandement en chef commença 
à s'occuper des récompenses à décerner à l'armée et 
du rapport sur la dernière bataille. Le major général 
s'était réservé ce genre de travaux. Il proposa Martim- 
prey pour grand-officier, en même temps que Lebœuf 
et Frossard, et fut étonné, à cette occasion, de la 
grande ancienneté de général de division et de com- 
mandeur de son aide-major général. Il put alors se 
rendre compte de sa modestie, qu'il avait déjà eu 
l'occasion de remarquer et qui lui faisait écrire au 
même moment : 

J'ai, à ma grande satisfaction, quelque chose de mieux 



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CAMPAGNE d'iTALIE 269 

que de voir citer mon noon; c'est l'utilité de mes services 
et la conscience de ne rien épargner pour qu'ils soient ce 
qu'ils doivent être. Cela vaut mieux qu'un peu plus de 
bruit ou d'éclat. Mes précautions tendront au contraire à 
ne paraître jamais avoir dans l'armée, plus d'importance 
que je ne dois en avoir. 

Martîmprey fut nommé grand-officier de la Légion 
d'honneur à la date du 25 juin, lendemain de la ba- 
taille de Solférîno. C'était une attention délicate, qui 
rehaussait encore le prix de cette belle récompense. Il 
s'empressa d'en remercier l'Empereur. 

On peut regretter qu'elle n'ait pas été précédée d'une 
citation. Mais il est à remarquer que, dans cette cam- 
pagne, il n'y eut d'autres citations que celles des rap- 
ports généraux. C'était une règle générale; elle fut 
appliquée à toute l'armée. 

Le 7 juillet, l'Empereur, influencé par les nouvelles 
qu'il avait reçues de certaines puissances européennes, 
se décida à adresser à l'empereur d'Autriche des propo- 
sitions de paix que ce souverain s'empressa d'accepter. 
Il annonça en même temps au général de Martimprey 
qu'il le désignait, avec le major général, pour repré- 
senter l'armée dans les réunions qui allaient avoir lieu 
pour discuter les conditions de l'armistice. 

La première entrevue de Villafranca fut, en effet, 
fixée au lendemain matin, 8 juillet. Des plénipoten- 
tiaires militaires furent désignés à cet effet. L'Autriche 
était représentée par le général baron de Hess, chef 
d'état-major général de l'armée, accompagné par le 
général de Mensdorf-Pouilly et par deux aides de camp. 
L'armée sarde avait envoyé son chef d'état-major, le 
lieutenant-général délia Rocca (r). 



(i) Le général dclla Rocca avait pour aide de camp le capitaine 
Castiglione, le mari de la dame italienne qui fît sensation par sa 
beauté à la Cour des Tuileries 80u« le nom de comtoMe de Casti- 
glion^. 



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270 LE GOBCTB DE MABTIMPRBY 

Les divers articles de l'armistice furent arrêtés, et on 
décida que le 16, à midi, si la paix n'était pas conclue, 
les hostilités reprendraient. L'armistice fut signé par 
le général de Hess, le généial délia Rocca, le maréchal 
Vaillant et le général de Martimprey. 

Dès ce moment, ce dernier entrevit le départ de 
l'Empereur et commença à se préoccuper des routes 
que suivrait l'armée pour rentrer en France. 

Ce fut pour l'état-major général une période de 
grand travail, qui avait en même temps un intérêt con- 
sidérable. Le 9, en effet, fut entièrement consacré aux 
arrangements conclus la veille et aux notifications 
qu'ils entraînaient. L'aide-major général fut prévenu 
que des échanges de communications avaient lieu, par 
l'intermédiaire d'officiers, entre les deux empereurs, 
pour préparer entre eux une entrevue solennelle. Le 
lendemain 10, Napoléon III alla chercher son cousin 
le prince Napoléon à son quartier général et le ramena 
à Valeggio. Il avait à lui confier une mission spéciale 
et voulait en causer à l'avance. Ce fut dans cette jour- 
née que le major général annonça à Martimprey le pro- 
chain départ de l'Empereur pour Paris et celui du 
quartier impérial pour Desenzano. En même temps, 
il l'invita à se tenir prêt à accompagner Sa Majesté le 
lendemain, dans sa visite à l'empereur d'Autriche. 

Le II juillet, Martimprey assista à l'entrevue des 
deux empereurs à Villafranca et en fit le récit dans les 
termes suivants : 

Nous sommes partis en beau cortège. La maison militaire 
de l'Empereur, Taide-major général et le capitaine Hartung 
accompagnant, un escadron de cent gardes, un escadron 
de guides escortant, nous sommes arrivés à Villafranca à 
9 heures moins quelques minutes; l'Empereur a continué et 
bientôt nous avons aperçu l'empereur d'Autriche suivi de 
son état-major qui arrivait sur la route de Vérone. Les deux 
empereurs sont partis l'un vers l'autre au galop; les deux 



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CAMPAGNE D ITALIE 27 1 

escortes se sont arrêtées et nous avons vu les saluts s'échan- 
ger de la distance d'une centaine de pas. On s'est tendu la 
main. Nous sommes alors revenus vers Villafranca; en pas- 
sant, TEmpereur a nommé à Tempereur d'Autriche le maré- 
chal Vaillant et moi. Les deux souverains sont allés s'enfer- 
mer ensemble et, à lo heures et demie, ils ont reparu. Après 
avoir fait à leurs escortes respectives l'honneur de les passer 
en revue, l'empereur d'Autriche a reconduit un instant 
l'Empereur et nous sommes rentrés à Villafranca, ayant 
donné force poignées de main au général baron de Hesse 
et à quatre ou cinq généraux qui étaient là. 

Que 8ortira-t-îl de cette entrevue? Les façons des deux 
souverains ont été parfaites et les démonstrations récipro- 
ques seraient plutôt favorables à des interprétations paci- 
fiques qu'à toutes autres. 

Toutefois, on n'en peut rien savoir et l'on ne doit pas 
se presser de concevoir des espérances trop vives de peur 
d'avoir à y renoncer plus péniblement encore.... 

A la suite de son entrevue avec Tempereur d'Au- 
triche, Napoléon III chargea le prince Napoléon de se 
rendre près de lui afin d'arrêter définitivement les pré- 
liminaires de paix sur les bases déjà consenties. Ce fut 
un travail facile. Les ratifications des deux souverains 
furent données aussitôt après. 

La paix était faite. 

L'armée française en eut connaissance de suite, et, 
dès lors, dans les états-majors comme dans les com- 
mandements de troupes, on commença à annoncer le 
prochain départ de l'Empereur. 

Le moment où Napoléon III allait quitter l'armée 
pour rentrer en France avait pour Martimprey une 
certaine importance. Qu'allait-on décider pour l'armée 
d'Italie? Quel serait son nouveau commandant en chef? 
Et quelle pouvait être la position de Taîde-major gé- 
néral dans la nouvelle combinaison? Toutes ces ques- 
tions avaient pour lui un intérêt de premier ordre. 



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272 LE COMTE DE MARTIMPREY 

L'éloignement du souverain constituait déjà un 
changement complet dans l'existence qu'il avait menée 
depuis le commencement de la campagne, et ce fait 
n'était pas sans lui causer quelque préoccupation. 

Sous l'empire des pensées qui l'absorbaient, il re- 
passait dans son esprit les rapports qu'il avait eus de- 
puis le mois de mai avec son souverain et les résumait 
ainsi : 

L'Empereur va donc partir. Bienveillant pour lous ceux 
qui Tentourent, il l'a été particulièrement pour moi. Voici 
deux mois que j'entre chez lui à toute heure, qu'il me donne 
directement ses ordres pour tout ce qui concerne l'armée, 
dans son activité et son commandeonent. Tout a bien été 
avec le maréchal Vaillant qui a été toujours de ma part 
l'objet des procédés les plus attentifs et les plus respectueux. 
Mes relations avec l'entourage de l'Empereur ont été faciles. 
Dans l'armée, les maréchaux m'ont toujours accordé beau- 
coup d'égards, et d'ailleurs j'ai vu, de jour en jour, recher- 
cher l'influence qu'on suppose que je pourrais exercer sur 
l'avancement qui m'a été souvent remis avec une confiance 
honorable. C'est donc une bonne page à ajouter à ma vie 
militaire. Pendant les deux batailles, à Solférino plus parti- 
culièrement, j'avais toujours été au côté de l'Empereur, 
échangeant les remarques que [provoquait la situation et ses 
exigences. 

En réalité, pendant cette courte mais glorieuse cam- 
pagne, le rôle du général fut, comme on l'a vu, aussi 
important que difficile. La plupart du temps, il rem- 
plit les fonctions du major général en raison de l'âge 
et du peu d'activité du maréchal Vaillant. Souvent 
aussi il dut suppléer aux ordres que l'Empereur ne 
donnait pas, ou compléter ceux qu'il expédiait en 
négligeant des détails nécessaires. Tout cela dut être 
fait avec discrétion, en s'effaçant pour ne froisser per- 
sonne et pour arriver cependant à d'utiles résultats. 
Tous ceux qui ont fait la guerre d'Italie en ont rap- 



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CAMPAGNE d'iTAUB 273 

porté pour lui une très haute estime. Mais, parmi ses 
qualités d'homme de guerre et de chef d'état-major 
général, celle qui frappa le plus ses chefs et ses collè- 
gues fut son abnégation. 

Pour l'instant, il fallait ayant tout se consacrer aux 
questions d'évacuation, qui devenaient la grosse affaire 
du moment. A Desenzano, sur le lac de Garde, oii Mar- 
timprey arriva le i3, il commença à s'en occuper et 
résolut d'adresser pour lui-même au ministre de la 
Guerre une demande d'emploi au comité d'état-major, 
en lui laissant entendre que son vœu serait d'aller à 
Alger. 

Le surlendemain, il était à Milan et y fit, à déjeuner, 
son dernier repas à la table impériale. 

L'Empereur partit le 1 5, à 2 heures de l'après-midi, 
laissant le commandement en chef au maréchal Vail- 
lant, avec Martimprey pour chef d'état-major général. 
Tous deux accompagnèrent l'Empereur à la gare. 
Avant de monter en wagon. Napoléon III, ne voyant 
pas son aide-major général, qui était resté en arrière, 
le fit demander. 

J'ai été, écrivit le général, sensible à ce mot de souvenir. 
J'ai traversé la foule; il m'a donné la main; je l'ai remercié 
de ses bontés. 

J'espère qu'il emporte des idées plus favorables au corps 
d'état-major que ses anciennes. Combien ils ont couru, mes 
pauvres officiers, et de nuit et de jour! Combien ils ont 
travaillé I Quel dévouement et quelle abnégation! Tout ce 
que j'ai fait pour eux s'est borné à bien peu de chose. Pas 
une plainte que d'un seul, — encore pas envers moi qui 
l'ai proposé sans succès. Je suis venu à bout de ma tâche 
sans tomber malade; c'est bien heureux. Un peu de repos va 
me paraître bien bon. Je crains qu'ensuite le travail ne 
suffise plus à l'activité ordinaire de la machine, mais le 
temps passera et, une fois le 10 août venu, il me semble que 
nos troupes auront pris bien nettement leur marche et nous 
n'aurons qu'à les suivre.... 

fS 



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2^4 



LE COMTE DE MARTIMPREY 



Le maréchal et Martimprey s'installèrent dans la 
villa Bonaparte, qui leur offrait, pour les services du. 
quartier général, tous les aménagements désirables. 

A peine livré à lui-même, le général adressa sa de^ 
mande au ministre de la Guerre, en lui laiissant en- 
tendre qu'une autre position que le comité d'état- 
major pourrait lui convenir. Mais il n'osa pas préciser 
ni exprimer son désir secret de retourner à Alger, 
estimant que son attitude passée à Oran ne le lui per- 
mettait pas. 

Une position à laquelle il songeait aussi était le com- 
mandement du dépôt de la guerre. Il avait sur cet 
emploi une id«e personnelle et très remarquable, qui 
a été en partie réalisée depuis 1870 : c'était d'en faire 
un véritable état-major général de Tarmée, séparé" du 
ministère. Il écrivit à ce sujet : 

J'ai eu occasion de parler du dépôt de la guerre devant 
l'Empereur et j'ai émis ropinion que, séparé du ministère, 
ce grand établissement devait avoir à sa tête même ua 
maréchal, qui, dans un pays guerrier comme le nôtrCi serait 
réellement le préparateur des éléments des opérations, l'ar- 
chiviste de nos anciennes guerres pour servir aux futures; 
l'hôtel naturel des militaires de distinction des autres na- 
tions qui viennent à Paris, le directeur de tous les travaux 
et missions à l'étranger que nos officiers d'état-major, soit 
dans les ambassades, soit autrement, devraient nécessaire- 
ment accomplir pour être toujours au courant de ce qui 
se fait chez nos voisins comme progrès ou préparatifs mili- 
taires. On a trouvé le (maréchal trop grand personnage au 
premier aperçu. 11 m'a semblé que le reste était goûté. Le 
maréchal Pélissier voulut ce système à «on retour de Crimée 
et voulait pour moi sa direction avec le maréchal Vaillant. 
Miais, tout ce qui ne changeait rien à rien était alors le 
meilleur; en sera-t-il toujours ainsi .«^ 

Le séjour du général de Martimprey à Milan ne fut 
pour lui qu'un repos relatif. En attendant les ordres 



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CAMPAGNE d'iTALIE 27& 

pour révacuation de rarmée d'Italie, il ne pouvait 
écarter de sa pensée les préoccupations de l'avenir. 
Elles étaient d'ailleurs entretenues par k bruit public, 
-qui le désignait déjà pour le commandlement supérieur 
en Algérie. Tout en cultivant cet espoir, il ce pouvait 
se dissimuler les dangers de eette situartion, qu'il espé- 
rait cependant éviter. « Alger, écrivait-il, aurait ses 
périls, mais je finirais par y écraser le serpent dans 
^on œuf ou par Tétouffev. » Fort d'un passé qui l'avadX 
porté aux premiers rangs de la iiiéraTc&ie et d'une expé- 
rience solidement acquise, il était naturel qu'il com)p^ 
iât triompher de ces périls. 

Une bonne nouvelle lui parvint à cette époque : son 
frère Auguste était nommé général de division. C'était 
le baume mis par l'Empereur sur sa blessure de Ma- 
genta. Le chef d'état-major général fit part de cette 
nomination au maréchal Pélissier et lui annonça en 
même temps qu'il avait été fait grand-officier. Le due 
•de Malakoff lui répondît : 

Paris, le 20 janvier 1869. 

Mon cher Général, je viens vou« remercier de m'avoir 
écrit et je vous félicite sur la nomination du frère (i). 
Quant à votre plaque, elle vous était due depuis le 8 sep- 
tembre (2). Le ministre même m'avait fait espérer par 
écrit, à deux reprises, que vous la recevriez. C'est le ruban 
rouge (3) qu'on vous aurait justement passé cette fois... 
Yoilà où vous ont conduit un injustifiable oubli de ma 
part et un moment de trop grande abnégation de la vôtre... 

Maréchal Pélissier. 



(i) Le général Auguste de Martiinprey, nommé général de divi- 
sion à la «niîfe de la grave- blessure reçue à Magenta. 
(a) Jour de la prise de Malakoff. 
(3) Le grand cordon de la Légion d'honneur. 



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276 LE COMTE DE MARTIMPREY 

La lettre du maréchal Pélissier fit faire au général 
de Martimprey un retour sur le passé, mais n'éveilla 
en lui aucun regret. Il avait fait son devoir et n'avait 
rien à se reprocher. 

Un télégramme arrivé le même jour, 28 juillet, pres- 
crivit au général en chef d'envoyer à Paris, pour le 
12 août, la Garde impériale et les quatre premiers corps 
d'armée, Baraguey-d'Hilliers, Mac-Mahon, Canrobert et 
Niél, organisés à deux divisions; au total 10 divisions 
d'infanterie et la cavalerie de la Garde. Aprèe ce départ, 
il devait rester encore cinq divisions d'infanterie, deux 
régiments détachés, trois divisions de cavalerie, pres- 
que toute l'artillerie, le génie, des hôpitaux, des maga- 
sins, des dépôts. 

L'état-major général se mît de suite au travail et, le 
surlendemain, les mouvements étaient commencés. 
Martimprey les résumait ainsi : 

Milan, le a5 juillet i85g. 

... Nous sommes en plein mouvement sur Paris, le pre- 
mier convoi vient de partir; un deuxième part à 8 heures, 
un troisième à i heure, un quatrième à 3 h. et demie; ces 
quatre convois par jour emportant chacun i.ooo hommes 
vont se renouveler pendant 12 jours, ce qui fait 48 convois 
à i.ooo hommes ou 48. 000 hommes; 3. 600 chevaux de 
cavalerie de la garde complètent ce qui passe par le mont 
Genis. Par le mont Genèvre passent 24 batteries, c'est-à-dire 
i44 bouches à feu. Gênes embarque 25.000 hommes pour 
Marseille; c'est donc 73.000 hommes d'infanterie, 3. 000 sa- 
bres et i44 bouches à feu qui seront passés de Milan à 
Paris en moins de 20 jours. C'est un vrai tour de force et 
je crois que l'Empereur n'est pas fâché de montrer à l'Eu- 
rope ce que nous pouvons faire sous ce rapport. C'est moitié 
de l'armée. Pour le reste, je prépare le mouvement final; 
si bien que cela ressemblera, quand on voudra, à une mé- 
canique montée dont on n'a plus qu'à lâcher le ressort pour 
que tout accomplisse son rôle. 



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CAMPAGNE d'iTALIB 277 

Ce vaste mouvement de cinq corpa d'armée rédui- 
sait l'armée d'Italie à cinq divisions. Ce n'était plus 
qu'un corps d'occupation. Le désir de rentrer en 
- France se manifesta alors parmi les généraux et les 
officiers qui pouvaient aspirer au retour. Martimprey 
était du nombre, car son sous-chef d'état-major pou- 
vait désormais le suppléer, d'autant plus que son grade 
et sa situation ne convenaient plus à une armée aussi 
réduite. Il espérait donc être appelé à Paris pour le 
i5 août, ce qui lui aurait permis de s'occuper des 
nouvelles fonctions qui pourraient lui être confiées. 
En attendant, il faisait préparer les départs qui res- 
taient encore à effectuer et écrivait à ce sujet : 

...J'organise nos derniers mouvements de troupes. Dans 
deux ou trois jours les ordres seront donnés partout, de 
telle façon que, sauf les cinq divisions momentanément 
retenues, tout le reste marche déjà vers la France et l'Algé- 
rie comme des troupes qui défilent pour une revue. 

Le maréchal Vaillant fut le premier à se rendre 
compte des changements survenus dans la situation; 
et, dans sa grande bienveillance pour l'aide-major gé- 
néral qui lui avait rendu tant de sei*vices, il le prévint, 
le 28 juillet, qu'il priait l'Empereur de l'appeler à Pa- 
ris, avec les généraux Lebœuf et Frossard, pour la fête 
du i5 août (1). Il lui en donna les raisons, lui dit qu'il 
avait été bien modeste en ne demandant au ministre 
qu'une place au comité d'état-major et qu'on lui don- 
nerait probablement une meilleure position. 

Martimprey n'avait plus qu'à attendre la réponse du 
ministre. Elle était favorable et arriva le 2 août, plus 
lAt qu'on ne l'espérait. Il fit alors connaître au maré- 
chal qu'il comptait partir le 9 ou le 10, ce qui ne sou- 

(i) Voir aux pièces justificativee. Lettre du 29 juillet. 



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278 LE COMTE DE MARTIMPREY 

leva aucune objection. Son voyage était déjà fixé. II 
comptait s'arrêta à Turin pour saluer le roi Victor- 
Emmanuel et son chef d'état-major, le général della 
Boca, gagner Suze dans la soirée, traverser le mont- 
Genis le lendemain et arriver à Paria le 12 au matin. 

Ses préparatifs ne furent pas longs; il n'eut plus, 
en attendant le 9 août, qu'à accompagner le maréchal 
dans les diverses cérémonies auxquelles il fut invité, 
et à régler définitivement la nouvelle organisation des 
troupes laissées en Italie. Suivant les ordres reçus, il 
leur fit connaître, le 7, que désormais d'armée était 
remplacée par un corps d'occupation composé de cinq 
divisions d'infanterie et de deux brigades de cavalerie, 
lue général Jarras devenait chef d'état-major général. 
Son état-major ne comprenait plus que trois officiers 
supérieurs et six capitaines. 

Les fonctions du général de Martimprey cessèrent à 
la même date, et, en ouvrant ses dernières dépêches, 
il se demanda s'il allait y trouver un mot du ministre 
lui faisant connaître, ou tout au moins entrevoir, sa 
future destination. Mais il n'y vit rien; il partit sans 
savoir quelles fonctions l'Empereur lui réservait. « II 
sait mieux que personne, écrivît-il à cette occasion, et 
je. pourrais dire qu'il sait seul de quelle manière je lui 
ai été utile dans cette guerre. Il aura, pour se le rappe- 
ler, s'il le veut, tous les éloges que l'on s'accorde à 
donner à ce grand mouvement, qui a marqué le point 
de départ de nos succès de cette campagne et en a été 
la cause. Ce n'est pas à moi qu'il appartiendrait autre- 
ment de réveiller ces souvenirs. » 

Cette note était inspirée par le sentiment de la vérité. 
Elle m^ontrait d'une façon saisissante l'importance peu 
connue du rôle rempli par l'aide-major général auprès 
du souverain. S'il y a eu depuis des critiques sur le 
grand mouvement du début, il n'en est pas moins vrai 
qu'il a conduit l'armée à des victoires, qu'elle fut tou- 



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CAMPAGNE D*ITAUE 279 

jours assez concentrée pour être en état de livrer ba- 
taille avec des chances de succès et que, sous une forme 
-discrète, :les conseils de l'aide-major général permirent 
♦au souverain de diriger sûrement l'armée pendant toute 
la campagne et d'obtenir de glorieux résultats. On 
verra plus loin que Napoléon 111 ne l'avait pas oublié 
ei qu'il tint à en témoigner sa reconnaissance à oelui 
•qui avait été son véritable major général. 

Arrivé à Paris au jour indiqué, le général de Mar- 
timprey alla d'abord s'inscrire aux Tuileries, puis chez 
le ministre et chez le maréchal Magnan, gouverneur 
de Paris. Il consacra la journée du i3 août à sa famille 
et assista le lendemain à la grande revue passée par. 
l'Empereur sur la place Vendôme. 

Après cette belle cérémonie militaire, quand il alla 
saluer son souverain, celui-ci lui dit qu'il le reverrait 
dans la soirée. A la fin de la journée, en effet, eut lieu 
aux Tuileries un banquet présidé par l'Empereur et 
l'Impératrice, auquel Martimprey était invité. Leurs 
Majestés furent très aimables pour lui, et quand, vers 
II heures, il songea à se retirer, Napoléon 111 vint le 
trouver et lui demanda des nouvelles sur la situation 
des troupes et du maréchal Vaillant en Italie. Il aborda 
ensuite la question personnelle et voulut savoir ce 
qu'il désirait. « Vous m'avez rendu, lui dit-il, de trop 
grands services pour que je puisse ne pas les recon- 
naître, et je tiens à vous donner, en outre, un témoi- 
gnage de toute l'amitié que j'ai pour vous. » 

Martimprey, très touché, lui répondit que cette 
amitié serait sa meilleure récompense et l'assura de sa 
respectueuse affection, remettant entre ses mains le 
soin de ses intérêts. L'Empereur lui fit alors connaître 
qu'il voulait l'envoyer commander en Algérie et lui 
faire organiser ses troupes par division, ce qui lui 
avait manqué jusqu'alors. Après l'avoir remercié, Mar- 
timprey lui exprima le désir de faire reprendre leur 



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282 LE COMTE DE MARTIMPREY 

cadre de réserve et exerçant provisoirement les fonc- 
tions de commandant supérieur, avait néanmoins pu 
maintenir la tranquillité. Mais, au mois d'août, un 
prétendu chérif, prenant le nom traditionnel de 
Mohammed-ben- Abdallah, avait surgi dans TOuest et 
appelé les Arabes à là guerre sainte. Il fallait mainte- 
nant, à la tête de la colonie, un chef expérimenté et 
énergique, connaissant le pays, surtout la province 
d'Oran. Le maréchal Randon, ministre de la Guerre, 
dont les sympathies pour le général de Martimprey 
n'étaient pas douteuses, s'empressa de le désigner à 
l'Empereur comme le plus apte à répondre aux exi- 
gences de la situation. Napoléon IH, qui avait appris 
à l'apprécier, accueillit favorablement la proposition 
et lui fit connaître ses intentions au banquet du li. 

Le général fut pleinement heureux de sa nomination. 
Mais rien n'exigeait encore son départ immédiat. Il 
fallait, du reste, qu'il eût le temps de s'entendre, à 
Paris, avec les ministres de la Guerre et de l'Algérie 
sur les dispositions à prendre à son arrivée dans la co- 
lonie. H fut ainsi amené à passer en France la fin du 
mois d'août et les premiers jours de septembre. Ce 
délai lui permit aussi d'organiser sa maison militaire 
et de préparer le départ de sa famille. 11 eut surtout à 
causer longuement des incidents survenus dans l'ouest 
de la province d'Oran. 

Le i3 septembre, voyant approcher le jour du dé- 
part, il se dirigea sur Biarritz, afin de voir l'Empereur 
et de prendre ses dernières instructions. En chemin de 
fer, il rencontra le ministre de l'Algérie et des Colonies, 
qui était alors le comte de Chasseloup-Laubat, et fit 
route avec lui de Bordeaux à Biarritz. Il profita de cette 
rencontre pour sonder un peu le terrain, connaître les 
idées de son ministre civil et jeter quelques jalons. Il 
ne poussa pas plus loin son entretien, mais il en fut 
satisfait. Il vit aussi Sa Majesté, dîna à la villa impé- 



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EXPÉDITION DU MAROC 28} 

rîale, causa longuement avec Napoléon III, lui -expli- 
qua d'une façon sommaire les difficultés qu'il allait 
rencontrer en Afrique et régla quelques questions de. 
commandement. Il fut comblé de marques de con- 
fiance et quitta son souverain, très heureux de son en- 
trevue. Il se voyait alors jouissant d'une véritable fa- 
veur et il était persuadé qu'il avait désormais dans la 
main le moyen de « vaincre toutes les résistances ». Il 
revint à Bordeaux avec M. de Ghasseloup-Laubat, qui 
lui laissa aussi la meilleure impression. « Il est plein 
d'espérances dans mon concours, écrivait-il alors,... il 
a été charmant,... la bonne volonté, chez lui, est 
grande et je n'ai pas l'intention, quand même, de 
trouver le système impossible.... » En tout cas, le 
commandant supérieur estimait que tout avènement 
du prince Napoléon en Algérie était écarté. Le minis- 
tre l'informa, en outre, de son intention de faire un 
voyage en Algérie au printemps de 1860. 

Pour le moment, jugeant que sa présence à Alger 
devenait nécessaire, le général de Martimprey se rendit 
à Marseille, où l'attendait la frégate VAsmodée. Il y 
arriva le 17 et s'y rencontra, le lendemain, avec le duc 
et la duchesse de Malakoff, qui revenaient d'un voyage 
en Espagne. Il reçut alors de nouvelles informations 
sur les récents incidents qui s'étaient produits sur la 
frontière du Maroc et s'embarqua le 19. 

Quant aux difficultés qui l'attendaient, il espérait 
bien les surmonter. Il était maintenant le véritable 
gouverneur de l'Algérie, avec la plume blanche, insi- 
gne du commandement en chef, et il allait exercer 
désormais l'autorité suprême. C'était un nouvel éche- 
lon de la hiérarchie militaire qu'il venait de gravir, et 
il ae pouvait plus obtenir d'autre récompense que la 
dignité de maréchal de France. Les officiers qui le 
virent arriver en Algérie furent persuadés qu'à la pre- 
mière occasion il parviendrait à cette haute position» 



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284 LE COMTE DE MARTIMPREY 

qui semblait due à ses brillants services. L'armée en- 
tière partageait cette manière de voir. La Moricîère lui 
avait écrit à cette occasion : « Vous trouverez là (en 
Algérie) votre bâton de maréchal, que vous avez déjà 
gagné et que vous méritez mieux que bien d'autres, 
quoique votre nom ait fait moins de bruit que le leur, 
et la France vous devra, je l'espère, la conservation de 
sa grande colonie au milieu de la crise qui se pré- 
pare.... » 

Le ai septembre, à 6 heures du matin, à Alger, trois 
coups de canon annoncèrent l'arrivée du commandant 
supérieur. A 8 Tieures, son débarquement fut salu^ par 
des salves d'artillerie. Reçu à la iMarine par tous les 
officiers généraux présents à Alger, par le préfet et 
par le corps des officiers de toutes armes de la garnison, 
le général de Martimprey s'achemina à pied vers la 
porte de la Marine. Là, M. Blasselle, adjoint, remplis- 
sant les fonctions de maire en l'absence de M. Sarlande, 
et entouré des officiers de la milice algérienne, lui 
adressa une harangue des plus sympathiques, dans la- 
quelle il rappela les éminents services déjà rendus par 
le général à l'Algérie et à la colonisation. 



Depuis i835, vous aviez successivement assisté aux com- 
bats livrés en Algérie, en Crimée, en Italie. 

Avant la glorieuse campagne à laquelle vous venez de 
prendre une part si active et si remarquable, vous comman- 
diez la province d'Oran où vous avez laissé des marques 
ineffaçables de votre paternelle administration. 

Nous savons, lui dit-il, que votre aménité vous concilie 
TafTection de vos subordonnés; nous savons que vous réunis- 
sez aux brillantes et solides qualités du guerrier accompli 
le mérite du penseur profond et de l'administrateur distin- 
gué. 

Dès l'année i845, la province d'Oran vous fut redevable 
des études préalables à la création de quinze ou vingt 



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EXPEDITION DU MAROC 285 

communes et du graiid mouvement de colonisation qui s'y 
est opéré. 

Nous vous devons également en partie la colonisation de 
la subdivision d'Orléansville que vous commandiez en 1849. 

Vous êtes donc, à tous les titres, le bienvenu parmi 
nous, etc.... 



Le général de Marlimprey lui répondit : 
Monsieur le Maire, 

Je vous remercie des paroles flatteuses que, comme re- 
présentant du premier magistrat de la cité, vous venez de 
m'adresser en rappelant les services rendus à mon pays 
dans ma carrière militaire; tout ce passé serait incomplet 
si aujouid'bui je ne m'efforçais de justifier la haute marque 
de confiance que l'Empereur m'accorde, en me donnant le 
commandement supérieur des forces de terre et de mer en 
Algérie. 

Je suis heureux du reste de vous transmettre directement 
une nouvelle preuve de la bienveillance de Sa Majesté Impé- 
riale pour l'Algérie. Les travaux de la rue du Rempart vont 
commencer immédiatement et 3. 000. 000 sont alloués pour 
cette grande entreprise. 

J'ajouterai que le tronçon du chemin de fer d'Alger à 
BHdah va s'exécuter également. 

Tous ces importants travaux amélioreront sans nul doute 
la position du pays. 

Pour moi, tout dévoué à la mission qui m'est confiée, 
je m'efforcerai d'apporter dans l'accomplissement de mes 
devoirs autant de bienveillance que de modération; mais 
aussi, toute la fermeté, toute l'énergie que les circonstances 
pourraient exiger. 

Aussitôt après, le cortège continua sa route «et gagna 
le palais, au milieu des flots empressés d'une popula- 
tion accourue pour saluer le nouveau commandant en 
chef des troupes de terre et de mer. 



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2 86 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Ijb général de Martimprey reçut immédiatement les 
autorités civiles et militaires et les différents corps 
constitués. 

Il adressa ensuite à la population algérienne, à l'ar- 
mée et aux autorités civiles, la proclamation suivante : 

Ordre général 
Au quartier général à Alger, le ai septembre 1869, 

Nommé, par dérision impériale du 17 août dernier, com- 
mandant supérieur du 7" arrondissement militaire et com- 
mandant supérieur^ies forces de terre et de mer en Algérie, 
je prends le commandement avec ce dernier titre à dater 
d'aujourd'hui. 

Fonctionnaires de tout ondre, soldats, colons et indigènes, 
tx>us solidaires dans la même cause, je vous exprime com- 
bien je suis heureux de me retrouver parmi vous. 

Muni des exemples- de mes prédécesseurs, et sous la direc- 
tion de ministres préoccupés de la sécurité et des dévelop- 
pements de la colonie, je tâcherai, dans mon dévouement 
et ma reconnaissance envers l'Empereur, de justifier par 
mes actes la' confiance dont Sa Majesté a daigné m'honores 
en m 'envoyant ici. 

Le général de division, 
commandant supérieiw des forces de terre et de mer 
en Algérie f 

Signé : de Martibipret. 
Pour ampliation, 

Le général de division, chef d^état-major général. 
Signé : A. DB Tourvillr. 



Le général prit immédiatement ses fonctions. Elles 
étaient moins f acil'es qn on aurait pu le croire. 

Par suite de la création du ministère de T Algérie eU 
<fes Colonies, le commandant supérieur en Algéirie,. 
comme on Ta vu, avatt deux chefs : son ministre et 



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BXPÉDiaaoi^ DU HiUBoa 287 

-celui de la Guerre. Le premier avait toujours pour pro- 
gramme le remplacement de l'autorité militaire par 
Tautorité civile. Si le but n'était pas ayoué, il était 
parfaitement connu. Son collègue de la guerre, instruit 
par l'expérience, soutenait, au contraire, ses généraux. 
Le commandant supérieur, bien renseigné sur les in- 
tentions des deux ministres, savait qu'il ne pourrait 
défendre le système du prince. D'ailleurs, personne 
n'aurait osé encore le proclamer ouvertement; aussi, 
avec Tappui du minÛBtre de la- Guerre, Martimprey 
avait le droit d'espérer que l'état de choses en Algérie 
se maintiendrait longtemps encore. Il devait y comp- 
ter d'autant plus qu'il avait la confiance de ses deux 
supérieurs hiérarchiques. 

La situation n'en était pas moins difficile. Elle exi- 
geait une prudence et, dans certains cas, une réserve 
que fait ressortir une lettre adressée par le maréchal 
Bandon en réponse à celle que le commandant supé- 
rieur lui avait envoyée d'Alger, après son arrivée, pour 
le tenir au courant des incursions faites par les Maro- 
cains sur notre territoire et lui demander l'autorisation 
dB mobiliser i5.ooa hommes pour en finir prompte^ 
ment avec ces turbulents voisins. 



Paris, le 20 septembre 1869. 
Mon cher Général, 

J'ai reçu vos diverses lettres et je vais y répondre... 

.T 'arrive au Maroc. II est évident que de loin on ne peut pas 
prévoir tous les événements, comme aussi se faire une 
exacte opinion de la situation des choses, ce qui m'amène 
à vous dire que je raisonne avec vous plutôt que j'ordonne : 
vous êtes sur les lieux, vous avez la responsabilité, par 
conséquent vous devez avoir une grande liberté d'action. 

€èci établi, je ne puis m'empêcher de croire que le mou- 
vement qui se fait sur la frontière contre nos tribus n'a 
rien de gouvernemental; que le nouvel Empereur a d'autres 



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288 LE COMTE DE MARTUfPRET 

préoccupations que celle de se quereller avec nous; qu'il y 
a dans tout cela, comme toujours, un amour de pillage de 
la part de la foule, et de la part des chefs quelque rancune, 
quelque désir, eux aussi, de faire du butin, quelque velléité 
de guerroyer. Je ne sais si tout cela mérite de fortes colonnes 
d'infanterie qui vous alourdissent, vous épubent et vous 
font toujours arriver trop tard.... 

Vous connaissez trop mon caractère, mon désir ardent 
d'être utile à la colonie, comme aussi j'ai trop de confiance 
dans la droiture et la loyauté de vos intentions, pour que 
je ne me laisse pas aller, en vous écrivant, à la libre expan- 
sion de mes pensées : il faudra donc bien moins regarder 
les lettres que je vous écrirai, comme des dépêches offi 
cieuses, mais bien plutôt leur conserver le caractère confi- 
dentiel : je n'éprouve aucune difficulté à penser tout haut 
avec vous, je devrais apporter plus de réserve si j'avais à 
demeurer dans une attribution rigoureuse. 

Je vqus dis cela une fois pour toutes : si vous éprouvez 
les mêmes sentiments, vous pourrez en agir de même quand 
vous aurez à me faire connaître le fond de vos pensées; vous 
aurez soin seulement de mettre sur l'adresse de vos dépê- 
ches qu'elles ne doivent être que pour moi seul. 

Je recevrai toujours de vos nouvelles avec plaisir; mais 
dans ce moment ce sera avec un intérêt encore plus grand 
que je recevrai vos lettres. 

Je vous renouvelle, mon cher Général, l'assurance de mes 
sentiments de vieil attachement. 

Le ministre de la Guerre, 
Maréchal Randon. 



Si Ton se reporte à une précédente lettre du maré- 
chal inspirée par la création du ministère de l'Algérie 
et par sa démission de gouverneur, on comprendra les 
sous-entendus de sa pensée. 

Pour le moment, le ministre de TAlgérie manifesta 
son initiative par la nomination d'un nouveau préfet 
d'Alger, à la place de M. Géry. C'était un administra- 



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EXPÉDITION DU MAROC 28g 

leur de talent, personnellement connu et appuyé par 
le prince. 

Dès son arrivée, le commandant supérieur fut exacte- 
ment renseigné sur les derniers événements survenus 
dans J'ouest. Au commencement d'août, poussés par le 
nouveau chérif, deux tribus marocaines, les Angad et 
les Mahia, s'étaient établies sur notre territoire. Des 
douars avaient été pillés, des convois enlevés. Le 3ï 
août, le commandant Bachelier, attaqué à Zouïa par 
une bande de 1.200 Marocains, puis abandonné par le 
goum, avait dû reculer en combattant sur le poste de 
Lalla-Marghrnia. Cette affaire avait produit un fâcheux 
effet sur les indigènes. Le lendemain, i*' septembre, 
le chérif était venu assaillir la redoute de Sidi-Zaher 
avec 3.000 cavaliers. Son échec n'avait pas empêché les 
Angad et les Mahia, unis aux Beni-Snassen, de «e por- 
ter sur le camp du commandant Beauprêtre, à Tîouly, 
dans le cercle de Nemours. Là aussi, ils avaient été re- 
poussés, et ceux d'entre eux qui étaient tombés dans 
les mains énergiques de Beauprêtre avaient payé de 
leur vie leur audacieu-se tentative. 

Ces événements avaient eu leur contre-coup dans la 
province d'Alger, où des marchés avaient été pillés. 
Pour empêcher l'agitation de s'étendre, le général de 
Martimprey forma «d'abord deux colonnes légères à 
Sebdou et à Bel-Khelil, sous les ordres du général de 
brigade Durrieu et du commandant de Colomb. Puis 
il leur ordonna de parcourir la frontière et de disperser 
les contingents indigènes qui pourraient s'y rassem- 
bler. En même temps, il dirigea sur l'oued Kiss, près 
de la frontière du Maroc, le général de brigade Tho- 
mas, commandant la subdivision de Tlemcen, pour y 
construire une grande redoute destinée à servir de 
biscuit-ville au futur corps expéditionnaire. 

La présence de ces troupes rassura les populations et 
arrêta toute nouvelle tentative. Le commandant supé- 



19 



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2 go LE COMTE DE MARTIMPBEY 

rieur profita de ce répit pour se rendre dans la pro- 
vince de Gonstantine, où il avait à voir différents 
postes. Mais déjà, dans son esprit, la nécessité d'une 
expédition dans l'ouest s'était affirmée. Il jugeait indis- 
pensable de châtier les tribus marocaines qui avaient 
violé notre territoire et attaqué nos troupes. Il en avait 
fait le -sujet de sa dernière lettre au maréchal Randon, 
qui l'approuva et lui répondit peu de jours après en 
lui indiquant l'effectif qu'il aurait à réunir pour une 
campagne rapidement menée. Il avait, en même temps, 
demandé l'autorisation de l'Empereur. 

Paris, le 3o septembre 1869. 
Mon cher Général, 

Je ne savais où vous prendre depuis votre départ pour 
TEsi; votre dépêche télégraphique d'hier m'apprend que 
vous êtes de retour à Alger; j'en suis bien aise, parce qu'en 
admettant que vous deviez faire une expédition dans le 
Maroc, il importe essentiellement que vous soyez sur les 
lieux pour en surveiller les préparatifs.... 

Je regrette que vous n'ayez pas arrêté avec l'Empereur, 
pendant votre séjour à Biarritz, la question de l'expédition 
contre le Maroc; vous auriez gagné ainsi un temps précieux... 

En écrivant à l'Empereur, je lui ai exprimé l'opinion 
qu'il fallait, poiu* opérer contre les Béni Senassen avec 
prompte chance de succès, deux colonnes fortes chacune 
de 5 à 6.000 hommes, avec une division de 16 à 18 esca- 
drons, pour garder la plaine, escorter les convois, ou em- 
pêcher la concentration de contingents étrangers au pays. 
Il faudrait aussi savoir quelle opération définitive tenteront 
les Espagnols contre les Riffains. 

Vous ne perdrez pas de vue que l'expédition que vous 
aurez à diriger dans le Maroc, quand l'Empereur l'aura 
autorisée, devra être conduite aussi rapidement que pos- 
sible, parce que vous ne pourrez garder jusqu'au i*' jan- 
vier l'effectif en hommes et chevaux qui constitue dans ce 
moment l'armée d'Afrique. 



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EXPÉDITION DU BfAROG 29 1 

Je VOUS renouydle, mon cher Général, Texpression de 
mes sentiments affectueux. 

Le ministre de la Guerre, 
Maréchal Randon. 

Le cammandant supérkut avait adressé, à la même 
époque, au ministre de l'Algérie et des Colonies, un 
exposé de la situation sur la frontière et sur le terri- 
toire marocain. 

Depuis la fin du mois d'août, le Maroc avait un 
nouveau sultan, Sidi-Mohammed, qui négociait avec 
TEspagne pour mettre fin à des hostilités engagées par 
les Kabyles du Riff contre la garnison de €euta. D'autre 
part, l'Angleterre, comme toujours, surveillait avec 
un soin jaloux tout ce qui se passait dans ce pays et 
encourageait secrètement des envois d'armes et de mu- 
nitions. Nos gouvernements avaient toujours montré 
une disposition malheureuse à ménager cet état de 
chosq.s, quelquefois même à s'incliner devant les pré- 
tentions de nos voisins. L'Empereur tenait beaucoup à 
l'entente qui nous unissait alors à l'Angleterre. Cepen- 
dant, en présence des agressions des Marocains, il 
n'hésita pas à autoriser une expédition. 

Martîmprey, libre désormais de ses mouvements, ne 
perdit pas un instant. Le corps expéditionnaire de 
l'Ouest, qu'il avait déjà constitué sur le papier, devait 
comprendre deux divisions d'infanterie, sous les ordres 
des généraux Walsin-Esterhazy, commandant la pro- 
vince d'Oran, Yusuf , commandant la province d'Alger, 
et une division de cavalerie, ayant à sa tête le général 
dfî cavalerie Desvaux, coûimandant la province de 
Constantine. 

Les troupes devaient être rendues à la redoute de 
l'oued Kiss le 20 octobre. Le commandant supérieur 
avait pris ses dispositions pour que les corps les plus 
éloignés pussent être concentrés à cette date. 



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392 LB COMTE DE MARTIMPRBT 

L'organisation du corps expéditionnaire commença 
aussitôt. Sa composition était la suivante : 

Commandant en chef : Général de diyision de Martimprey. 
Chef d'état-major : Général de brigade Borel de Brétisel. 
Commandant de VartiUerie : Colonel d'artillerie Mkh^. 
Commandant du génie : Colonel du génie Lafont. 
Intendance : Intendant Moieez. 

I** DIVISION d'INFANTERIB 

Commandant : Général de division Wal«n Esterhazy. 
Chef d'état-major : Colonel d*état-major Renson. 
Quartier général : Ëtat-major; «ervice de l'artillerie; s^vice du 
génie; intendance; affairée arabes. 

i^ brigade t général Deligny : 

81* de ligne 3 batailloDf. 

3* régiment de zouaves 4 — 

2* brigade, général Tixier : 

3 &* de ligne 3 — 

a* régiment de tirailleurs algériens i — 

3* de ligne i — 

Total 11 bataillons. 

Cavalerie : 
a pelotons du a* chaweurs d'Afrique; 
I peloton du a* spahis. 

Artillerie : 
a sections de montagne, i eection de fuséens; 
a sections de mortiers de montagne; i section de campagne. 
ToUl : 8 pièces. 

Génie : 1 section. 

Service de santé : i ambulance. 

Train des équipages : 1 détachement de 3oo mulets^ 

Troupes d'administration : i section (a officiers, 45 hommes). 

a* DIVISION d'infaiiterib 

Comjnandani : Général de division Yusuf. 
Chef d* état-major : Colonel d'état-major Spitzer. 
Quartier général : État-major; service de l'artilerie; service du 
génie; intendance; affaires arabes (i). 



(i) Tactique des grosses colonnes, par le commandant Mordacq 
(Archives de la Guerre). 



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EXPÉDITION DU MAROC 298 

f* brigade, général de Liniers : 

i3* bataillon de chaftseuro à pied i bataillon. 

9* d« ligne 3 — 

2^ brigade j général Thomas : 

!•* régiment de zouaves i — 

a* régiment étranger a — 

i"* régiment de tirailleurs i — 

Total 8 bataillonB. 

Cavalerie : 

a pelotons du i^ chasseurs d*Afrique ; 
I peloton du a* epaihis. >» 

Artillerie: 

a sections de montagne, i section d'obusiers rayés; 
I section de mortiers de montagne, i section de pontonniers, 
I section de parc. 
Total : 8 pièces. 

Génie : i section. 

Service de santé : i ambulance. 

Train des équipages : i détachement de 276 mulets. 

Troupes d'administration : 1 section (i officier, 45 hommes). 

Division de gavalbrib 

Cornmandant : Général de division Desvaux. 
.Chef d'état-major : Chef d'escadron d*état-major Gresley. 
Quartier général : Ëtat-major; intendance. 

f* brigade, colonel de Bonnemains : 

i^ régiment de chasseurs 5 escadrons. 

I a* régiment de chasseurs 4 — 

3* brigade, colonel de Brémond d'Ars : 

!«' régiment de chasseurs d'Afrique & — 

a* régiment de chasseurs d'Afrique 4 — 

a* régiment de spahis ^ a — 

ToiAL 17 escadrons. 

Goum : 600 cavaliers de tribus (subdivisions de Tlemcen et 
d'Oran). 
Service de santé : i ambulance. 

Troupes d'administration : i section (i officier, ao hommes). 
Train des équipages : i détachement. 



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394 LE COMTE DE MARTIMPBEY 

A la date du 9 octobre, 1869, Teffectif de ces diffé- 
rents corps était le suivant : 

Officiers Troupe Cherau 

Infanterie (i" division). .. . i85 6.339 3o5 

— (a* division). .. . i37 4.569 234 

Cavalerie (17 escadrons)... 116 i.9i3 1*99^ 

Artillerie {16 pièces) i5 6o4 53o 

Génie 5 i3i 48 

Services administratifs, am- 
bulances 3a lao 5o 

Train des équipages i3 900 i .35o 

Êtats-majoFS, divers 63 201 294 

Effectif Géifi^RAL.... 566 ^. 14-777 4.8o4(i) 

En Algérie, cet effectif parut très élevé. On disait que 
les tribus marocaines soulevées contre nous n'étaient 
pas assez puissantes pour résister à une colonne plus 
faible, et on ne comprit pas d'abord la nécessité d'un 
corps expéditionnaire aussi nombreux. On ignorait que 
les Beni-Snassen, à eux seuls, pouvaient mobiliser 
i5 à 18.000 fantassins. Aujourd'hui, il est démontré 
que l'idée de rassembler ce corps d'armée avait été en- 
tièrement approuvée par le ministre de k Guerre. Il 
avait le souvenir des masses formidables armées par 
le sultan du Maroc, en iSAA, contre le maréchal Bu- 
geaud, et avait appris par une expérience récente que, 
dans un massif montagneux défendu par des Kabyles, 
il était indispensable d'avoir deux divisions d'infanterie 
pour les combats en pays de montagne et une division 
de cavalerie pour garder les plaines. Ici, il fallait, en 
outre, agir promptement, puisque les troupes d'Algérie 
devaient être prochainement réduites. Son calcul fut 
justifié par ce fait que l'apparition du corps expédi- 
tionnaire suffit, quelques jours plus tard, pour décou- 
rager les contingents marocains. 

La concentration des corps désignés pour cette expé- 
dition se fit sans difficulté, grÂce aux dispositions 

(i) Commandant Mordaoq. 



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EXPÉDITION DU MAROC 3g5 

prises par k commandant supérieur. Ceux de la pro- 
vince d'Oran, déjà réunis dans plusieurs camps sur la 
frontière, n'eurent qu'à se rendre par étapes sur Toued 
Kiss. Ils s'y trouvèrent avant la date fixée. 

Les bataillons de la province d'Alger furent embar- 
qués sur des navires de l'Etat, avec les détachements 
d'armes spéciales, et rapidement transportés à Ne- 
mours, d'où ils se rendirent sur l'oued Kiss. 

Les approvisionnements de vivres et de matériel 
furent également transportés par mer et rassemblés en 
temps opportun. 

Pour la cavalerie, le commandant supérieur avait 
demandé au ministre de la marine de grands navires 
de transport, qu'on ne put lui donner parce qu'ik 
étaient affectés à l'expédition de Chine. Il fallut, dès 
lors, faire venir les régiments de cavalerie par étapes. 
Plusieurs étaient très loin. Ils ne purent rejoindre les 
autres troupes du corps expéditionnaire que le 23 et 
le 24 octobre. 

L'artillerie eut ses approvisionnements au complet 
en temps voulu. Le général de Martimprey en rendit 
compte au ministre, le 10 octobre, dans les termes sui- 
vants : 

A regard des munitions de guerre, outre 2.000 coups de 
canon ou fusées, outre rapprovisionnement de 4o et 60 
cartouches que porte chaque soldat, j'ai une réserve à la 
suite des troupes de 3 20. 000 cartouches et, dans les postes 
frontières, une deuxième réserve de i.i^o.ooo cartouches; 
en tout, une moyenne de i5o cartouches par homme (i). 

Le génie, pourvu d'approvisionnements complets, 
constitua une réserve à Nemours et fut prêt, avec le 
reste, à suivre les colonnes. 

Une section de pontonniers avait été attachée à la 

(i) Commandant Mordacq (Archives de la Guerre). 



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296 LE COMTE DE MARTIMPREV 

2* division, en raison des difficullés qu'offrait parfois 
le passage des rivières. Malgré leur faible largeur, plu- 
sieurs d'entre elles avaient des bords encaissés et des 
crues dangereuses. Le général «n chef, qui les avait 
souvent traversées, prit à ce sujet les précautions néces- 
saires. 

Au point de vue du service de santé, sa prévoyance 
avait été mise en éveil et l'organisation qu'il avait 
adoptée devait largement suffire dans des circonstances 
ordinaires. Il s'en était occupé lui-même avec une solli- 
citude que peu de chefs auraient eue^ Avant son départ 
d'Alger, il avait prescrit de constituer des hôpitaux 
d'évacuation à Tlemcen, Marghnia et Nemours, en utili- 
sant tous les bâtiments militaires disponibles; puis, à 
proximité de ces hôpitaux, des dépôts de convalescents 
pour les hommes hors d'état de rejoindre leurs régi- 
ments, après guérison de leurs blessures ou de leurs 
maladies. 

A Oran, Tordre avait été donné d'évacuer sur Arzew 
et Mostaganem tous les malades en état d'être trans- 
portés, et sur Marseille les convalescents capables de 
supporter le voyage. Pour compléter ces mesures, des 
approvisionnements considérables de médicaments, de 
pansements et de matériel sanitaire avaient été expé- 
diés dans les villes désignées pour avoir des hôpitaux. 
Le général en chef s'était ainsi assuré à l'avance, pour 
ses malades et ses blessés, 5oo places au Kiss, i5o à 
Marghnia, 3oo à Nemours, 5oo à Tlemcen et 5oo à 
Oran; soit, au total, i.qBo places (i). 

Le service des subsistances ne laissait également rien 
à désirer. 'D'énormes dépôts de vivres avaient été orga- 
nisés à l'avance dans les villes de Nemours, Marghnia 
et Tlemcen; des convois incessants devaient être dirigés 
de la première de ces places sur les bivouacs du corps 

(x) Commandant Mordacq. 



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EXPÉDITION DU MAROC 297 

expéditionnaire, qui devait disposer, pour ce service, 
de 6.200 animaux. De nombreux troupeaux de bœufs, 
fournis par des bouchers, devaient suivre les corps. Le 
premier de ces troupeaux fut constitué à Nemours avec 
4oo bœufs. 

Enfin, la grande redoute construite au Kiss par le 
général Thomas, pour servir de biscuit-ville, fut prête 
en temps voulu. Elle mesurait 4oo mètres de long sur 
3oo mètres de large (i). 

A tous les points de vue, les mesures relatives au 
bon entretien des troupes, à la guérison des malades et 
des blessés avaient été prises à l'avance par le général 
de Martimprey, avec un soin et une entente du com- 
mandement que Ton a rarement vus en Afrique. On 
y retrouvait Thabileté et la prévision du chef d'état- 
major général de l'armée de Crimée. 

Ces détails avaient besoin d'être connus afin de juger 
plus tard comment une prévoyance aussi parfaite se 
trouva mise en défaut par des circonstances aussi dou- 
loureuses qu'inattendues. 

Au commencement d'octobre, tous les ordres étaient 
donnés; les mouvements s'exécutaient et tout faisait 
espérer que les troupes seraient concentrées dans le 
camp du Kiss à la date voulue. Le général en chef 
n'avait plus qu'à se mettre à leur tête. 

Avant de quitter sa résidence, il adressa aux soldats 
du corps expéditionnaire de l'Ouest la proclamation 
suivante : 

Au quartier général à Alger, le 6 octobre 1869. 

Soldats du corps expéditionnaire de l'Ouest ! 

Au moment d'aller me placer à votre tête, je tiens À vous 
dire dans quelles circonstances je le fais, le but que nous 
avons à atteindre et ce que j'attends de vous. 

(i) Cette redoute devait senrir de tombe au général Thomas, 
emporté en quelques heures par une attaque de choléra. 



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^qS liB COMTE DE BfARTIMPREY 

Notre frontière a été violée par les Marocains. Nos pa- 
trouilles, nos colons ont d'abord été surpris par leurs atta- 
ques, nos camps eux-mêmes, placés à plus de cinq lieues 
en dedans de la frontière, ont été assaillis par des rassem- 
blements de plusieurs milliers de fantassins et de cavaliers. 

Le trouble s'est répandu dans l'Ouest de la subdivision 
de Tlemcen, et des fractions de tribus ont incliné vers l'in- 
surrection. 

Enfin, il faut le dire, sous l'influence de imenées secrètes, 
l'agitation s'est communiquée jusque dans la division d'Al- 
ger, où, fait inouï depuis des années, plusieurs marchés 
viennent d'être pillés. 

Ainsi de proche en proche, notre domination et le prin- 
cipe d'autorité, au moyen desquels le pouvoir assure la 
«écurité aux personnes et aux intérêts de toute nature, sem- 
blent menacés de décheoir. 

Il s'agit pour nous de relever, de rétablir la situation, et 
nous allons y procéder en marchant contre ces agresseurs 
qui, méprisant toute autorité régulière, ne reconnaissent que 
l'ascendant de la force. 

La bataille d'Isly eut pour conséquence de faire respecter 
notre voisinage par les Marocains pendant quinze années, 
€t aujourd'hui, pour obtenir un résultat analogue, il est 
nécessaire de leur donner des preuves nouvelles que, si 
nous aimons la paix et si nous ne songeons à aucun agran- 
dissement territorial, ils n'en ont 'pas moins toujours devant 
eux des soldats, dignes émules de ceux que conduisait en 
i844 le maréchal Bugeaud, de vénérée mémoire. 

Oui, il faut qu'ils s'inclinent de nouveau devant notre 
courage et votre discipline. 

J'étais à Isly et j'ai présentes les leçons que cette cam- 
pagne nous a fournies. 

Vos frères d'armes d'alors se distinguaient par l'ordre qui 
régnait dans leurs rangs, aussi bien dans les marches que 
dans les attaques. 

L'élan appartenait aux nombreux tirailleurs et derrière 
eux marchaient des bataillons solides et irrésistibles! 

Qu'aujourd'hui, il en soit encore ainsi. 

Je blâmerais, dans les chefs comme dans les soldats, une 



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EXPÉDITION DU MAROC 299 

fougue intempestive qui, nous amenant en désordre devant 
le» positions à conquérir, nous ferait heurter de front, et 
prématurément, les obstacles et entraînerait le sacrifice des 
plus vaillants. 

Au contraire, en faisant concourir au même but le feu 
de l'artillerie et les mouvements tournants, on arrive quel- 
ques instants plus tard à triompher sûrement des obstacles 
en épargnant un sang précieux. 

Soldats, la tâche que vous aurez à accomplir sera digne 
de votre valeur. 

Montrez-vous dociles à la voix des chefs expérimentés 
qui vous conduisent, et dans les moments difficiles, ayez 
présent à la pensée que l'Empereur, qui aime si vivement 
son armée, a les yeux sur vous. 

Le général de division, 
commandant supérieur des forces de terre et de mer 

en Algérie, 

Signé : £. de Martimprey. 

Le même jour, le général s'embarqua sur la frégate 
VAsmodée, qui devait le conduire à Oran, avec les gé- 
néraux Desvaux, Yusuf et de Liniers, qu'il avait in- 
TÎtés à partir avec lui. Le général Borel de Brétizel, son 
chef d'état-major, l'accompagnait avec ses officiers. 

Deux jours après, il arrivait à Oran, recevait les 
autorités et prenait connaissance des nouvelles de la 
frontière. L'une d'elles était inquiétante : des cas de 
choléra avaient été constatés dans les ambulances et 
dans les camps. Leur nombre augmenta rapidement 
avec l'accumulation des troupes; la mortalité commença 
à être sensible. Le 12 octobre, on comptait déjà une 
moyenne de dix cas par compagnie d'infanterie. A 
partir du lendemain, ce chiffre ne fit qu'augmenter. 

Le général en chef, qui s'était trouvé si souvent aux 
prises avec cette redoutable épidémie, montra le plus 
;grand sang-froid. Dès le début, le personnel sanitaire 
fut insuffisant. Il en demanda aussitôt, surtout dans la 



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300 LE COMTE DE MARTIMPREY 

province de Constantine, et Bl désigner, dans les corps 
de troupes, des infirmiers volontaires, qui se présen- 
tèrent en grand nombre. 

Ces nouvelles lui firent hâter son départ. Il notifia 
d'abord aux autorités espagnoles voisines de la pro- 
vince d'Oran les faits qui avaient motivé son expédi- 
tion, le but qu'il se proposait d'atteindre et son inten- 
tion formelle de ramener ses troupes en Algérie après 
avoir rempli sa mission. 

Il quitta Oran, le ii octobre, pour aller visiter 
d'abord les hôpitaux d'évacuation qu'il avait fait ins- 
taller à Tlemcen, Lalla-Marghnia et Nemours. 

Il s'occupa ensuite de l'expédition. L'épidémie ré- 
gnante était un nouveau motif de la mener rondement. 

Il étudia d'abord le terrain sur lequel il allait agir 
et définit ensuite son projet d'opérations. 

Long de i4 lieues environ de l'est à l'ouest, sur une 
largeur de 6 lieues en moyenne, avec une crête étroite 
et à pentes abruptes, le massif montagneux des Beni- 
Snassen présente vers son milieu Un plateau élevé, 
accessible au nord et au sud par une double rampe, qui 
fait communiquer la plaine des Trifa avec celle des 
Angad. L'occupation de ce plateau, où se trouve la 
source abondante d'Aïn-Taforalt, coupe toute commu- 
nication, aussi bien entre les deux plaines qu'entre 
l'ouest et l'est de la montagne. Un corps d'armée maî- 
tre de ce plateau devait dominer la situation en rom- 
pant toute cohésion entre les tribus et en brisant leurs 
moyens de défense. C'était un objectif tout indiqué (i). 

Ce massif était habité par les Beni-Snassen, puis- 
sante tribu kabyle divisée en quatre fractions, les 
Beni-Mengouch, les Beni-Ourimeuch, les Beni-Khaled 
et les Beni-Attich. Ces divers groupes formaient une 
confédération qui jouissait dans la contrée d'un pres- 

(i) Voir la carte n® V des Beni-Snassen. 



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EXPÉDITION DU MAROC 3oi 

tige d'inyincibilité dû à ses douze mille fusils, au 
difficile accès de ses montagnes, au caractère farouche 
de ses guerriers, à leurs goûts belliqueux et à ce fait 
qu'aucune armée n'avait encore pénétré au cœur du 
pays. Il importait de détruire cette légende et de châ- 
tier ces indigènes pour leurs méfaits. 

A leur tête se trouvait un personnage religieux, ré- 
puté par son courage et son habileté, El-Hadj-Mimoun, 
des Beni-Ourimeuch, qui s'était imposé par les tradi- 
tions de sa famille, et, après la mort de son père, par 
la force de ses armes. Tous les gens de la montagne lui 
obéissaient et son influence s'étendait au loin sur les 
régions voisines. 

La vue des masses de troupes que nous avions ras- 
semblées au commencement d'octobre produisit sur ces 
indigènes une crainte salutaire. Us envoyèrent au gé- 
néral de Martimprey des lettres de soumission et lui 
offrirent une contribution de guerre. Le général en 
chef avait trop d'expérience pour écouter leurs propo- 
sitions. Il savait que, s'il se retirait sans combattre, ils 
ne manqueraient pas de dire que les Français n'avaient 
pas osé les attaquer et qu'avec quelques douros on 
avait obtenu leur éloignement. Il déchira leurs mis- 
sives; ils n'avaient plus qu'à attendre le châtiment 
qu'ils avaient mérité. 

A cet égard, le général en chef avait arrêté ses dis- 
positions. Et il exposa son projet au maréchal Bandon 
dans une lettre qu'il lui adressa de Nemours, le i6 octo- 
bre. « Il comptait se porter, le 20 au plus tard, avec 
la i** division d'infanterie (Esterhazy), toute la cava- 
lerie et huit jours de vivres à Aïn-Regada (plaine des 
Trifa), puis à Gherraa, où il construirait une redoute. 
La 2*- division d'infanterie (Yusuf) resterait au Kiss 
jusqu'au 25, menaçant la partie est de la montagne. 
A cette date, elle viendrait le rejoindre; la cavalerie 



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302 LE COMTE DE MARTIMPREY 

surveillerait les contingents des Kebdana et des Gue- 
laïa. 

L'attaque de la position dominante de la montagne 
aurait lieu le 26 ou k 37, avec 18 bataillons. Le gé- 
néral comptait alors s'établir solidement à Aïn-Tafo- 
ralt, et, de là, rayonner sur les environs, comme le 
maréchal l'avait fait en Kabylie, en 1857. 

Après la soumission des Beni-Snassen, il devait se 
porter sur Aïoun-Sidi-Mellouk, puis sur Zakkara. 

L'effet produit par l'arrivée du corps expéditionnaire 
était déjà considérable et lui faisait espérer une 
prompte solution. 

Mais tandis qu'il préparait ainsi le succès de l'expédi- 
tion, le choléra menaçait de le compromettre. Quand la 
a^ division eut rejoint la i'* au Kiss, le fléau redoubla 
d'intensité et ses ravages devinrent bientôt aussi terri- 
fiants que ceux de la Dobrutscha de funeste mémoire. 
A la date du 19 octobre, un grand nombre d'officiers 
avaient été atteints. Le général de Liniers, pris un des 
premiers, avait dû être transporté à Oran. 

Les évacuations se succédaient, transportant de nom- 
breux cholériques dans les amtbulances des villes voi- 
sines. On était débordé par leur nombre. Les remèdes, 
les pansements, le personnel médical ne suffisaient 
plus. Le chiffre des morts s'élevait chaque jour davan- 
tage. Heureusement les infirmiers volontaires ne firent 
jamais défaut et Ton trouva dans tous les rangs un 
dévouement admirable. 

A l'ambulance du camp, le spectacle était navrant. 
Les malades étaient rangés le long des côtés de la 
grande tente qui les abritait; et comme on n'avait plus 
le temps d'enterrer les morts au fur à mesure des dé- 
cès, les cadavres formaient au centre un tas hideux 
qui attendait qu'on l'enlevât. Les médecins, impuis- 
sants contre un pareil fléau, circulaient au milieu des 



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EXPÉDITION DU MAROC 3oS 

mourants, souvent frappés eux-mêmes, mais toujours 
courageux et dévoués (i). % 

Personne n'était épargné. Vers le 20, le général com- 
mandant la a' division fut atteint par l'épidémie. 
Plusieurs colonels durent quitter leur commandement. 
Le a4, le général Thomas, pris par le choléra dans 
l'après-midi, mourait dans la soirée. Cette division 
avait eu ses trois généraux frappés par ce mal impla- 
cable. 

Un moment vint où la situation parut désespérée. 
On parlait de renoncer à l'expédition et de la reprendre 
quand l'état sanitaire serait amélioré/ Le général de 
Martimprey montra dans ces circonstances une force 
d'âme et une résolution qui soutinrent les plus hési- 
tants et relevèrent les courages. Il convoqua chez lui 
les généraux et les chefs de corps, les mit au courant 
des détails qu'ils ignoraient, de ses projets et de la né- 
cessité de pénétrer dans les montagnes des Beni-Snassen 
pour les punir de leur agression : 

La situation, ajouta-t-il, est attristante; il est pénible 
de voir nos propres soldats succomber aux attaques d'un 
mal terrible. Mais rappelons-nous que le siège de Cons- 
tantine, que le siège de Zaatcha, que la guerre de Grimée, 
ont commencé sous Tinfluence du même fléau. Notre cons- 
tance et Taide de Dieu nous ont fait surmonter le mal. Vous 
êtes les mêmes hommes, vous avez la même énergie et je 
sais que je puis compter sur vous (2). 

L'état des esprits avait montré au général en chef 
qu'il était urgent de créer une diversion et de changer 
d'air. Un autre motif l'incitait à le faire. 

Pour amener les troupes avec leurs accessoires et 
leurs approvisionnements à portée des points d'attaque. 



(i) Détails donnés par un témoin occulaire qui allait à Tambu- 
lance relever le chiffre des morts de sa division. 
(2) Commandant Mordacq (Archives de la Guerre). 



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3o4 l'B COMTE DB MARTIMPRBY 

il fallait s'en rapprocher. La base du Kiss était toop 
éloignée. Il parut indispensable d'avoir un poste-ma- 
gasin situé dans un terrain pourvu d'eaux saines, abon- 
dantes, offrant de bons bivouacs et assez près du col 
d'Aïn-Taforalt pour l'atteindre dans une seule journée. 

Pénétré de cette idée et persuadé qu'un déplacement 
serait favorable à la santé des troupes, le général de 
Martimprey voulut se charger lui-même de la recon- 
naissance. 

Il quitta le camp du Kiss, le 21 octobre, avec la i** 
division d'infanterie, la cavalerie et un fort convoi de 
vivres. 

Il établit son camp à Aïn-Djeraoua où se trouvaient 
plusieurs puits. L'ennemi, décimé lui-même par l'épi- 
démie et menacé par la a* division, n'osa pas inquié- 
ter la colonne. Le choléra fit encore dans nos rangs 
de nombreuses victimes. Le lendemain, le général en 
chef se porta près du marabout de Sidi-Mohamed ou 
Berkane, sur un terrain qui présentait d'excellentes 
conditions de bivouac. Ce jour-là, le nombre des ma- 
lades diminua, et les grand'gardes échangèrent quel- 
ques coups de feu avec les Kabyles. 

Puis, laissant sur place les troupes de la i** division, 
le général de Martimprey leur prescrivit une recon- 
naissance sur le col d'Aïn-Taforalt et les quitta le 33, 
pour revenir au Kiss, avec U cavalerie et les animaux 
de transport. 

A son arrivée, il rendit compte au ministre de l'Al- 
gérie et des colonies des mouvements qu'il venait d'exé- 
cuter. 

Je viens de rentrer au Kiss, après avoir fait choix du 
point d'où je compte attaquer la montagne des Beni-Snas* 
sen. Gherrâa, dont je vous ai parlé, m'a paru trop loin. Ce 
lieu, marqué par une ancieniie casbah qui avait pour office 
de protéger la plaine des Trifa et le pied des pentes du 



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EXPÉDITION DU MAROC 3o5 

massif des Beni-Snassen, contre les incursions des habitants 
de la rive gauche de la basse Moulouya, est en effet à 
i6 kilomètres des contreforts qui descendent du col d'Aïn 
Taforalt. Pour atteindre ce col, j'ai jugé préférable de 
constituer mon deuxième dépôt de vivres à la sortie des 
montagnes de l'oued Sidi Mohamed ou Berkane. De là, les 
troupes d'attaque auront à longer le pied des pentes pen- 
dant 8 à lo kilomètres et un relai égal les conduira à Aïn 
Taforalt... (i). 

Pendant Taibsence du général en chef, la maladie 
avait fait, dans la 2* division, de plus grands ravages 
encore que dans la i""; tous les moyens administratifs 
étaient devenus, insuffisants; on avait été obligé de 
laisser les malades dans les corps; l'intensité du fléau 
dépassait toutes les prévisions. Il arriva un moment 
où l'on ne trouvait plus, pour enterrer les morts, d'au- 
tres fossoyeurs que les disciplinaires. Ceux-ci, pillards 
incorrigibles, dépouillaient les cadavres et vendaient 
leurs effets qui trouvaient encore des acheteurs. 

Cependant, au milieu de ces épreuves, le moral de 
l'armée ne faiblissait pas. Il parut se relever encore 
quand Tordre de départ fut donné pour le 25 et l'on 
put constater dans les corps à partir de ce jour une 
amélioration notable. 

On laissa un bataillon du 9* de ligne à la redoute du 
Kiss: puis la 2* division d'infanterie, la division de ca- 
valerie, ainsi que le complément du convoi de vivres et 
de munitions, se mirent en marche, le 26, à 7 heures 
du matin, et atteignirent à 3 heures de l'après-midi le 
camp de Sidi-Mohamed ou Berkane, distant de 82 kilo- 
mètres du Kiss. 

Conformément aux ordres qu'il avait reçus, le gé- 
néral en chef n'avait pas manqué de faire savoir aux 
Beni-Snassen qu'il n'était pas venu pour les soumettre 

(i) Commandant Mordacq. 



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3o6 LE COMTE DE MARTIMPREY 

à notre domination, ni pour reculer vers Test notre 
frontière actuelle, mais pour obtenir par la force des 
armes la Dia, ou réparation du sang de nos soldats et 
de nos colons victimes d'agressions injustes. 

Les travaux du poste de Sidi-Mohamed ou Berkane 
avaient été activement poussés pendant les journées 
des 23, 2^ et 25 octobre, malgré quelques tentatives de 
Tennemi pour les interrompre; ils furent complète- 
ment terminés dans la journée du 26; une reconnais- 
sance, exécutée le 28 par le général Deligny, avec un 
millier d'hommes d'infanterie, avait fourni au général 
en chef les renseignements nécessaires pour arrêter 
l'ensemble de ses dispositions d'attaque. Dans l'après- 
midi du 26, il donna ses ordres pour le lendemain. 
Chaque division d'infanterie devait former deux co- 
lonnes d'une brigade chacune; l'une pour l'attaque des 
positions, l'autre pour servir de réserve et couvrir le 
convoi pendant la marche, jusqu'au moment de pé- 
nétrer dans la montagne. 

Pour détourner aussi longtemps que possible l'atten- 
tion de l'ennemi du véritable point d'attaque et in- 
quiéter les contingents du Riff, ainsi que ceux de la 
partie ouest de la montagne, le général en chef pres- 
crivit à la cavalerie de se porter, le 27, dès le point du 
jour, sur la Moulouya; puis, de se rabattre à gauche, 
sur le pied des hauteurs, vers le point occupé par un 
vieux fort nommé Kasbah Bougriba, et d'y rester jus- 
que vers midi, en incendiant des gourbis et des brous- 
sailles. Elle devait ensuite revenir au débouché de 
l'oued Tegma, dans la plaine. 

Pour créer une autre diversion, en menaçant les 
Kebdana et les Guelaïa, le général en chef avait ordonné 
à tous les bâtiments de guerre dont il disposait de se 
rendre au mouillage des îles Zaffarines. 

Les colonnes d'infanterie ne quittèrent leurs bivouacs 
de Sidi-Mohamed ou Berkane qu'à 10 heures du ma- 



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EXPÉDITION DU MAROC 807 

tin, lorsque le mouvement de la cavalerie eut produit 
son effet. Longeant le pied des pentes dans un ordre 
parfait, elles arrivèrent vis-à-vis du col d'Aïn-Taforalt. 
Le général en chef arrêta alors ses dispositions défini- 
tives et donna ses derniers ordres. 

La brigade Deligny, de la division Walsin Esterhazy, 
devait se porter directement à l'attaque du col. Pour 
y arriver, elle avait à franchir une distance de 6 kilo- 
mètres et à s'élever d'une hauteur de 800 mètres envi- 
ron, dans un terrain boisé, rocheux, tourmenté, où les 
Kabyles avaient multiplié les obstacles. Ils s'y trouvè- 
rent réunis en grand nombre le 27. Ceux qui étaient 
restés devant le camp de Sidi-Mohamed ou Berkane, 
après le départ de la cavalerie, avaient pu suivre les 
mouvements de l'infanterie et discerner le point à 
atteindre. La brigade Archinard, de la division Yusuf, 
devait former une seconde attaque à droite de la pre- 
mière et occuper le col d'Ouarinfou, à travers des 
difficultés analogues et sous le feu des villages fortifiés 
d'Aïn-Tegma. 

Ces deux brigades, formées en colonnes par peloton, 
et destinées à marcher de front, étaient précédées par 
une section du génie; l'artillerie était placée derrière 
le premier bataillon et les cacolets à la gauche. Pour 
alléger ces deux colonnes, chargées d'une double atta- 
que simultanée, les hommes marchaient sans sacs et 
portaient seulement, roulés dans la tente-abri, leur ré- 
serve de cartouches et un jour de vivres. 

L'attaque fut entamée des deux côtés vers 2 heures, 
avec un égal entrain, et poussée avec vigueur sous la 
direction des généraux de division (i). 

Le combat se poursuivit sans interruption jusqu'au soir. 
Les Marocains, ayant eu le temps nécessaire pour organiser 

(i) Archhres de la Guerre). 



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3o8 LE COMTE DE MARTIMPRET 

la résistance, avaient préparé sur toutes les pentes, aussi 
bien sur le front que sur les flancs, de nombreuses embus- 
cades. Tous les sentiers étaient barrés par des abatis et 
des murs en pierres sèches que Tinfanterie eut beaucoup de 
peine à enlever. Elle fut très heureusement secondée dans 
cette tâche par Tartillerie, dont les obus vinrent à bout d'un 
grand nombre d'obstacles et dont le feu à grande portée, 
en obligeant les Kabyles à se tenir à une certaine distance, 
annihila presque complètement Tefûcacité de leur tir. 

La brigade Deligny, grâce à son appui, put donc con- 
tinuer son ascension sans subir de grosses pertes. Vers 
à h. 3o, elle allait même aborder l'entrée du col, lorsque 
les Kabyles firent rouler sur elle une véritable avalanche de 
blocs rocheux. Le général commandant la i" division, qui 
marchait avec cette brigade, échappa à grand peine à ce 
nouveau genre de projectiles. Autour de lui, un certain 
nombre d'hommes et de chevaux furent assez grièvement 
atteints. 

L'artillerie dirigea immédiatement son feu sur les sommets 
d'où semblaient provenir ces blocs et les premiers batail- 
lons de la brigade Deligny attaquèrent bientôt le col sans 
incidents. A la tombée de la nuit, le village d'Ain Taforalt 
était entre nos mains. 

De son côté, la brigade Archinard avait rencontré une 
résistance beaucoup plus sérieuse qu'on ne supposait. Elle 
avait dû opérer dans un terrain coupé, très couvert, sillonné 
d'arbres, de vergers, de maisons que les Kabyles défendirent 
pied à pied. Elle ne put atteindre les grottes situées au- 
dessus des villages qu'à la tombée de la nuit; encore fallut-il 
que l'artillerie en battît l'intérieur assez longtemps avant 
que ses défenseurs ne les abandonnassent. Les Marocains, 
même à ce moment, ne se tinrent pas pour battus et allèrent 
occuper les sommets voisins (i). 

Les troupes étaient épuisées. Au delà du village des 
Riran, enlevé après celui d'Aïn-Tegma, se trouvait un 
petit plateau arrosé par des ruisseaux que formaient 

(i) Commandant Mordacq. 



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EXPÉDITION DU MAROC ScQ 

des sources abondantes. Arrivés là, les hommes, n'en 
pouvant plus, se couchaient et refusaient d'avancer. 
La nuit approchait. 

Le général commandant la 2* division fut forcé de 
suspendre le mouvement et de convoquer les chefs 
de corps. Tous déclarèrent qu'on ne pouvait aller plus 
loin et qu'il fallait bivouaquer sur place. Le général 
allait se ranger à leur avis quand son chef d'état-major 
exprima une opinion contraire. « L'ordre du général 
en chef, dit-il, est d'aller occuper ce soir le col d'Oua- 
rinfou. Personne n'a le droit de le modifier. A tout prix 
il faut y aller. » Tout le monde se tut. Chacun com- 
prenait que ce dernier avis était le vrai. Le général 
déclara que c'était le sien et donna l'ordre de reprendre 
la marche après une demi-heure de repos. On encou- 
ragea les hommes, on excita leur ardeur; des feux 
furent allumés sur la direction à suivre, puis la mar- 
che reprit; le col était tout près; il fut occupé sans 
combat. 

Le plateau central des Beni-Snassen était entre nos 
mains, et désormais leur résistance était brisée. Grâce 
à l'artillerie et aux bonnes dispositions du général en 
chef, nos pertes étaient insignifiantes. Pour comble 
de bonheur, le choléra avait diminué et sa marche, de- 
puis le départ du camp du Kiss, faisait espérer que 
l'épidémie tirait à sa fin. L'armée tenait la clé du pays, 
et les Kabyles, se voyant débordés, comprirent qu'ils 
ne pouvaient plus rien contre la force de nos armes. 

Les souffrances subies depuis plusieurs jours et les 
pertes considérables qu'une cruelle maladie avait cau- 
sées à la troupe faisaient un devoir au général en chef, 
après le succès du 27 octobre, de réconforter un peu le 
cœur de ses soldats. 

Il leur fit alors connaître les citations qu'il leur 
accordait et fit précéder son ordre du jour des paroles 
suivantes : 



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3lO LE COMTE DE BCARTIMPREY 

Au grand quartier général, à Aïn-Ta forait, 28 octobre. 
Soldats, 

Vous venez d'atteindre avec succès le premier but offert 
à vos efforts. Les ravages dWe affreuse maladie, qui, heu- 
reusement, vient de disparaître, n'ont pas plus ébranlé votre 
force morale qu'ils n'ont arrêté Jes progrès de vos opéra- 
tions. 

Hier, après une journée glorieuse, vous avez dressé vos 
camps au cœur d'une montagne où, jusqu'ici, jamais armée 
n'avait pénétré; en persévérant, vous obtiendrez bientôt, 
soyez-en sûrs, les légitimes réparations auxquelles nous ont 
donné droit des agressions injustes. 

Vos généraux, vos chefs de corps, viennent de me faire 
parvenir les témoignages de la satisfaction que leur a causée, 
dans le combat d'hier, la conduite des troupes sous leurs 
ordres. J'ai suivi de l'œil, avec plaisir, la régularité de vos 
mouvements. 

Aujourd'hui, je me fais un devoir de porter à la connais- 
sance de l'armée les noms qui me sont signalés parmi les 
plus méritants, etc. 

Le même jour, des envoyés d'EI-Hadj-Mimoun se 
présentèrent avec des lettres de leur cheikh pour entrer 
en négociations; mais le général de Martimprey exigea 
qu'il vînt en personne lui rendre hommage et faire 
acte de soumission. 

El-Hadj>Mimoun, s'inclinant devant sa volonté, se 
présenta dans la matinée du 3o, peu de temps avant 
Texpiration du délai que le général lui avait assigné. 
Il accepta et garantit les conditions imposées à ses 
tribus, en répression des attaques auxquelles elles 
avaient pris part; il livra des otages, pris parmi les 
notables des différentes fractions, et s'engagea, au 
nom de celles-ci, à payer un impôt de guerre de 100 
francs par fusil. Le général fut satisfait de l'attitude et 
des paroles pleines de convenance de ce chef, qui lui 



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EXPÉDITION DU BfABOG 3ll 

parut digne de sa réputation, mais débordé par le fa* 
natisme musulman. 

Un dégrèvement de l'impôt fut accordé aux habi- 
tants d*Aïn-Tegma, dont le village avait été dévasté, 
pour l'exemple, par les troupes du général Yusuf. La 
redoute de Mohamed ou Berkane avait cessé d'être 
utile. Le général en chef la fit évacuer, en dirigeant 
sur le camp du Kiss les malades qui y étaient restés et 
en faisant monter sur le plateau d'Aïn-Taforalt les 
approvisionnements et le matériel qu'elle contenait (i). 

Le châtiment des Beni-Snassen et l'occupation de 
leurs montagnes avaient produit sur toute la frontière 
un effet salutaire. Mais il restait à punir les tribus ma- 
rocaines des environs, notamment les Angad et les 
Mahia, qui avaient fait des incursions sur notre terri- 
toire. 

De nouvelles dispositions s'imposaient. Le général 
en chef décida d'abord de rester chez les Beni-Snassen 
avec ses troupes, pour leur faire mieux sentir la main 
du vainqueur et prendre le temps de préparer ses 
futures opérations. C'était une seconde campagne à 
organiser dans des conditions différentes. 

Il prit sa ligne de communications par Marghnia. 
11 fît diriger sur ce poste la plus grande partie de ses 
approvisionnements et ouvrir deux routes, l'une sur le 
Kiss, l'autre sur la plaine des Angad. 

Tandis qu'il donnait ces ordres, il reçut au camp 
d'Aïn-Taforalt la visite d'un personnage politique, 
nommé Si-Sliman, petit-fils du sultan Muley-Sliman, 
prédécesseur de Muley-Abd-er-Rhaman. Il se préten- 
dait dépossédé par le sultan régnant et venait voir s'il 
pourrait intéresser la France à sa cause. Le général de 
Martimprey ne lui laissa à cet égard aucune espérance 



(i) Ax^chives de la Guerre. 



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3l2 LE COMTE DE MARTIMPREY 

et lui fît comprendre qu'il n'avait pas à se mêler des 
affaires du Maroc. 

Il fallait craindre que les Angad et les Mahia, pour 
échapper au sort qui les menaçait, ne voulussent s'en- 
foncer vers le sud. Pour empêcher toute émigration 
de ce côté, le général en chef forma deux colonnes 
légères, composées en grande partie de cavalerie, l'une 
sous le commandement du général Durrieu, l'autre 
sous celui du général Desvaux. Le premier, partant de 
Sebdou le 4 novembre, devait marcher vers le sud- 
ouest et interdire l'accès des hauts plateaux aux tribus 
marocaines. Le second devait refouler ces mêmes tribus 
sur le général Durrieu et être suivi de près par le gé- 
néral en chef avec le reste du corps expéditionnaire. 

Enfin, une dernière petite colonne, sous les ordres 
du commandant de Colomb, fut chargée de razzier, 
au sud, les Beni-Guil, coupables de nombreux pillages 
commis sur nos tribus. 

La colonne Desvaux ayant été mise en mouvement 
le 3 novembre, le corps expéditionnaire quitta la mon- 
tagne le lendemain. On marchait vers le sud, à travers 
la plaine des Ângad. La cavalerie campa à Âïoun-Sidi- 
Mellouk et le général de Martimprey à Sidi-bou- 
Houaria. Le 5, on atteignit le^village de Sidi-Mahmet, 
d'où les goumiers délogèrent les habitants après un 
court combat. Les Ângad et les Mahia avaient fui. Mais 
le lendemain ils se trouvèrent en présence du général 
Durrieu, qui les fit charger par le goum. En un clin 
d'œil ils eurent 25o cavaliers hors de combat et furent 
mis dans le plus grand désordre. On leur prit So.ooo 
moutons et 2.000 chameaux. Ils s'empressèrent de de- 
mander l'aman, qu'ils obtinrent moyennant do.ooo 
francs et vingt otages. 

Les Beni-Guil avaient déjà subi des pertes semblables 
et n'avaient plus qu'à se repentir de leurs méfaits. 

Le corps expéditionnaire de l'Ouest avait maintenant 



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EXPÉDITION DU MAROC 3l3 

terminé sa mission. Les puissants moyens d'action dont 
il disposait lui avaient permis de châtier en quelques 
jours toutes les tribus dont nous avions à nous plain- 
dre. Il n'y avait plus qu'à rentrer en Algérie. Les 
marches de retour commencèrent le 7 novembre. Deux 
jours après, le général en chef arrivait avec ses troupes 
sur le terrain de la bataille d'Isly, qui lui rappelait de 
si glorieux souvenirs. 

En revoyant ces lieux, il eut la pensée d'honorer la 
mémoire du maréchal Bugeaud par une démonstration 
militaire. Par son ordre, une petite pyramide en pierre 
fut construite sur l'emplacement occupé le i4 août i84d 
par la tente du maréchal. Dans l'après-midi, la troupe 
improvisa spontanément une fête militaire pour rendre 
hommage au vainqueur d'Isly. Des salves de coups de 
canon furent tirées en son honneur et les troupes défi- 
lèrent devant le monument. La soirée se termina par 
une ronde gigantesque, éclairée par des torches impro- 
visées, dans lesquelles zouaves, chasseurs d'Afrique, 
hussards, fantassins et même un aumônier de la co- 
lonne, ancien zouave, chantaient la Casquette. 

Les colonnes marchèrent, le 10, sur Oudjda, dont le 
caïd et les habitants avaient pactisé avec l'ennemi. Les 
têtes de nos soldats, coupées dans les combats de 2k)uïa 
et de Sidi-Zaher, avaient été promenées en triomphe 
dans les rues de cette petite ville. Le caïd, comptant sur 
la clémence du vainqueur, vint au-devant du général 
en chef avec un cheval de soumission et les notables 
de sa cité. Il en fut pour ses frais. Il fut arrêté, conduit 
à Nemours et envoyé à notre consul à Tanger, qui fut 
chargé d'adresser une plainte contre lui au sultan du 
Maroc. Oudjda dut payer une contribution de guerre 
d'environ 100.000 francs. 

Désormais, la campagne était finie. Elle était glo- 
rieuse pour nos armes et devait avoir pour conséquence 
le maintien, pendant plusieurs années, des tribus ma- 



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3l4 LE COMTE DE MARTIBCPREY 

rocaines de la frontière dans une tranquillité parfaite. 
Ce résultat, grâce aux mesures prises, avait été obtenu 
sans combats meurtriers; le. choléra seul avait décimé 
les troupes. Ses ravages avaient cessé depuis leur ins- 
tallation sur le plateau des Beni^nassen. Mais ib n'en 
étaient pas moins cruels et devaient laisser aux offi- 
ciers et soldats un souvenir ineffaçable. L'effectif, qui 
était, le 9 octobre, de i5.343, officiers compris, n'était 
plus, un mois après, que de 11.794. Il manquait 
3.549 hommes, près du quart du chiffre du début. 
Ces pertes furent très remarquées et dansèrent en 
France une impression douloureuse. Aussi, malgré les 
qualités éminentes dont le général de Martimprey 
avait fait preuve,, ce fut un peu sur lui que les autorités 
supérieures se montrèrent disposées à faire injuste- 
ment peser la responsabilité de ce malheur. 

Cependant, il n'en fut pas ainsi de la part du mi- 
nistre de la Guerre, qui était prêt à le défendre, et qui 
lui écrivit à cette occasion : 

Paris, le 6 novembre 1869. 
Mon cher Général, 

Il y a assez longtemps que je ne vous ai écrit, mais 
j'attendais pour pouvoir le faire que vous eussiez entrepris 
votre campagne. J'arrive juste à temps pour vous féliciter 
sur les heureux résultats que vous avez obtenus, et qui, je 
Tespère, ne se démentiront pas dans leurs conséquences. 

Je vais m 'entretenir avec vous avec la franchise que vous 
me connaissez, et je commencerai par vous prévenir de ne 
confier aux dépêches télégraphiques que ce que vous désirez 
qui soit connu, parce que rien n'est moins discret que le 
télégraphe. Ainsi, vous me dites que vous avez reçu une 
lettre du ministre de l'Algérie qui vous a contrarié, et l'Em- 
pereur de me demander et de demander au ministre de 
l'Algérie ce que signiGent ces paroles. Vous dites que vous 
avez imposé les Beni-Snassen à 100 francs par fusil, et voilà 
le ministre des Finances qui réclame le versement au Trésor 



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EXPÉDITION DU MAROC 3l& 

des i.aoo.ooo francs que cette contribution de guerre pro- 
duira : les ordonnances sont formelles.... 

J'ai été bien impressionné des pertes cruelles que vous 
avez faites et c'est à peine si j'ose parler du chiffre énorme 
de vos morts. L'invasion du choléra dans votre colonne est 
encore une énigme pour nous : nous ne savons par où il 
vous est venu, comment il s'est étendu, et ce que je désire 
par-dessus tout apprendre, c'est qu'il soit bien déûnitive- 
ment parti. C'est un grand bonheur que les divisions qui 
existent dans le Maroc aient facilité votre attaque et que 
vous ayez pu terminer aussi rapidement ce que vous aviez 
entrepris. Je vous en ai déjà fait mon compliment et je le 
réitère de grand cœur.... 

Vous avez assez vécu au milieu des événements de ce 
monde pour avoir remarqué que le sort des armes était va- 
riable et qu'il fallait souvent autant d'indulgence que de 
sévérité.... 

Maréchal Randon. 

Quelques jours après, une seconde lettre vint com- 
pléter la première : 

Paris, le i5 novembre 1869. 
Mon cher Général, 

Je commence par vous dire que l'Empereur, que j'ai tenu 
très au courant de vos opérations, est parfaitement content 
de la promptitude et de la vigueur avec laquelle vous avez 
conduit cette expédition et du succès complet qui Ta cou- 
ronnée.... 

Votre position est bonne; elle s'est encore améliorée depuis 
votre arrivée; vous comprenez que je fais valoir les services 
que vous pouvez rendre, et que vous rendez, chaque fois 
que j'en trouve l'occasion; mais il ne faut pas que vous 
oubliiez que je ne suis pas chargé des intérêts généraux de 
l'Algérie. Les appréciations que j'ai émises sur la ligne de 
conduite que vous deviez tenir là-bas se sont confirmées. 
Vous arriverez au bien, c'est-à-dire à la réforme des fâ- 
cheuses conceptions qui ont fait irruption sur l'Algérie, à 
la condition d'agir avec prudence, tact et modération.... 



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3l6 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Il me faudrait un rapport général sur la marche, l'inva 
sion et les effets du choléra : faites-le préparer par l'inten- 
dance. 

Maréchal Randon. 

La fin de la lettre du ministre indique clairement les 
difficultés qui attendaient le commandant supérieur. 
I>es fâcheuses conceptions dont il parlait n'étaient 
autres que le remplacement de l'autorité militaire par 
les pouvoirs civils. Et, derrière cette combinaison, on 
savait qu'il fallait voir aussi un cantonnement des 
indigènes de plus en plus resserré, afin de livrer le 
reste de leurs terres aux spéculateurs de terrains. Le 
ministre savait, d'ailleurs, que la loyauté de caractère 
du général de Martimprey, jointe à sa fermeté, ne se 
prêterait jamais à de pareilles compromissions. Mais 
quel avenir de luttes s'ouvrait devant lui! 

Pour le moment, tout entier aux affaires de son 
commandement, il s'occupa de la rentrée des corps 
dans leurs garnisons respectives. Les itinéraires, les 
ordres d'embarquement, les évacuations de malades, 
la dislocation des colonnes qui devait s'effectuer le ii>, 
tout était prêt. Il fît ses adieux aux troupes, dès le lo, 
par la voie de l'ordre. 

ORDRE GÉNÉRAL 

Soldats du corps expéditionnaire de TOuest, 

Les Beni-Snassen sont vaincus par nos armes; les Mahia, 
les Angad et les Beni-Guil, frappés par les colonnes du sud; 
Oudjda est aujourd'hui à vos pieds, rachetant à prix d'argent 
les justes châtiments encourus par ce repaire de malfai- 
teurs. 

Son caïd, qui entretenait un tel état de choses et avait 
pris part à l'attaque perfide de Sidi-Zaher, a été arrêté par 
mes ordres et dirigé sur Tanger; sa casbah, son maghzen, 
tout ce qui appartient au gouvernement marocain, avec 



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EXPÉDITION DU MAROC 3l7 

lequel la France est en paix, demeureront d'ailleurs res- 
pectés. 

La campagne est terminée; demain vous repasserez la 
frontière. 

Un corps d'observation, sou« les ordres du général Deli- 
gny, commandant la subdivision de Tlemcen, veillera sur 
le pays jusqu'à ce que les populations soient rentrées de part 
et d'autre dans la situation normale que leur assurent vos 
succès. 

Je ne retracerai pas ici dans quelles circonstances ceux-ci 
ont été obtenus, alors qu'en quelques jours la maladie ré- 
duisait vos effectifs d'un cinquième; mais je veux louer 
hautement la force morale que vous avez opposée à cette 
rude épreuve. 

Je louerai aussi l'ordre dans lequel vous n'avez cessé de 
marcher et surtout votre excellente discipline, que rien ne 
prouve mieux que l'absence absolue de toute plainte en 
conseil de guerre depuis que je me suis mis à votre tête. 
Enfin, toutes les recommandations que j'ai eues à vous 
faire, d'épargner les villages et les propriétés des popula- 
tions domptées, ont été rigoureusement observées. 

Je vous remercie sincèrement, soldats, et avec vous je 
remercie vos officiers et vos généraux de tous ces faits, que 
je suis heureux de proclamer. 

Je ne terminerai pas sans rendre justice aux bons services 
de notre fidèle maghzen d'Oran, qui, alors que l'insurrec- 
tion semblait devoir gagner toute la province, a continué à 
former l'avant-garde de nos troupes, en bravant les malé- 
dictions de coreligionnaires fanatiques. 

Au revoir, soldats; je retourne à Alger, fier de vous avoir 
commandés, et je rendrai compte au ministre de la Guerre 
de vos bons services, en le priant d'en solliciter la récom- 
pense auprès de Sa Majesté l'Empereur, dans l'étendue qu'ils, 
comportent. 

Le commandant en chef du corps expéditionnaire- 
de lOuestf 

Général de Martimprey. 



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3l8 LE COMTE DE MAHTIMPRBT 

Les troupes repassèrent la frontière le ii, et, le len- 
demain, le général en chef, accompagné par le com- 
mandant de la 2* division et par son état-major, arriva 
à Tlemcen. Il y reçut la soumission des Zakkara, der- 
nière tribu marocaine à châtier, dont le chef vint s'in- 
cliner devant lui. Il lui accorda l'aman, fixa sa contri- 
bution de guerre et retint des otages en garantie du 
paiement. Il partit ensuite pour Oran et rentra à Alger 
sur la frégate qui l'avait amené. 

Malgré ses heureux résultats, cette expédition du 
Maroc ne devait pas avoir pour la carrière du général 
de Martimprey les conséquences heureuses qu'il était 
en droit d'espérer. 

Le rôle important qu'il avait eu à remplir pendant 
la campagne d'Italie avait fait des envieux. Sa nomi- 
nation à la tête du 7* corps d'armée et du gouverne- 
ment de l'Algérie en avait grossi le nombre. Il y en 
avait même dans l'entourage du souverain. 

A ce point de vue, la campagne du Maroc offrit à ses 
ennemis une occasion favorable. Le choléra avait 
laissé de tous côtés un souvenir pénible. On savait bien 
qu'il n'y était pour rien, qu'il avait courageusement 
lutté contre l'épidémie. Mais on n'en disait pas moins 
que les malheurs, à la guerre, retombent sur le chef 
responsable, que les officiers d'état-major n'étaient pas 
faits pour le commandement, etc. 

On lui reprocha sa prudence comme un excès, on 
critiqua la lenteur de ses opérations, malgré leur rapi- 
dité; ses ordres généraux, qu'on trouva fréquents, sans 
tenir compte de la nécessité où il était de*relever sans 
cesse le moral de ses soldats. On rapprocha l'importance 
du corps expéditionnaire de la facilité avec laquelle on 
avait occupé le massif des Beni-Snassen, trouvant que 
l'effectif des troupes mises en mouvement n'était pas 
nécessaire pour une opération aussi simple; enfin, que 
les sacrifices faits pour cette expédition et la mobilisa- 



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EXPEDITION DU MAROC SlQ 

lion d*un corps d'armée de trois divisions n'étaient pas 
en rapport avec les» résultats obtenus. 

Ce reproche, cependant, ne pouvait être adressé 
qu'au gouvernement, aux ordres duquel le général en 
chef s'était conformé. Après les attentats commis sur 
nos tribus, le moins que nous pouvions faire était 
d'occuper les territoires ennemis, d'abord pour cons- 
tater notre succès, ensuite pour éviter le retour de pa- 
reils faits. Il fallait donc reculer notre frontière jus- 
qu'à la Moulouya. Mais le gouvernement impérial, re- 
doutant des complications, n'osa pas user de son droit, 
alors que la moindre prudence lui en faisait un devoir. 

Les hommes qui jugeaient de loin nos opérations 
d'Afrique avec leurs vues étroites et personnelles 
avaient beau jeu pour s'en prendre injustement au 
général en chef, qui avait été le premier à souffrir des 
entraves apportées à son action militaire. Ces argu- 
ments devaient être repris plus tard contre le général 
de Marti mprey. Pour le moment, on fut heureux d'en 
avoir fini avec l'épidémie, d'avoir châtié nos agres- 
seurs et de voir les troupes rentrées. 

En Afrique, l'impression produite par la récente 
expédition fut bien différente de celle qui fut cons- 
tatée à Paris. La réputation militaire du commandant 
en chef en revint très grandie, et les difficultés qu'il 
avait surmontées, aussi bien que les résultats acquis, 
lui créèrent parmi les troupes une belle renommée. 
Son courage et sa ténacité en face du choléra laissè- 
rent dans l'esprit de ses subordonnés un souvenir 
ineffaçable. 

Bientôt il partit pour Paris, où il avait à faire va- 
loir les services de ses officiers et à leur faire obtenir 
les récompenses qu'ils avaient méritées pendant l'ex- 
pédition. 



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CHAPITRE XIII 



COMMANDEMENT SUPÉRIEUR 
DES FORGES DE TERRE ET DE MER 

(iasS'iseo) 

Rivalité entre ks autorités civiles et militaires. — Le journal 
VEntr*acte. — Duel du général Yusuf. — Mailveillancc du minis- 
tère de l'Algérie. — Voyage de TEmpereur en Algérie. — Atta- 
ques des conseils généraux contre Tàrmée. — Lettre du com- 
mandant supérieur au président de Vaulx. — Relations avec le 
général Dëligny. — Approbation du ministre de la Guerre. — 
Le commandant Miroher à Paris. — Blâme du ministre de l'Algé- 
rie. — Voyage du général de Martimprey en France. — On lui 
donne raison. — Changesnent de système. — Le maréchal Pélis- 
sîer gouverneur général, Martimprey sous-gouvcrneur. 

A Paris, le général reçut l'accueil le plus cordial du 
ministre de la Guerre et de l'Empereur. Il eut l'occa- 
sion de s'expliquer sur son expédition, de justifier ses 
opérations et il fut approuvé au point d'obtenir toutes 
les. récompenses qu'il avait sollicitées. En outre, il fut 
avisé que, désormais, les arrondissements militaires 
devenaient des corps d'armée. Il prenait donc le titre 
de commandant supérieur et commandant du 7* corps 
d'armée. Il put croire alors que ses adversaires étaient 
réduits au silence et qu'à son retour à Alger il n'aurait 
plus qu'à s'occuper du développement de la colonie. 

Malheureusement, il n'en était pas ainsi, et, dès sa 
rentrée au Palais du gouvernement, il se trouva aux 
prises avec ces conceptions fâcheuses que le maréchal 
Randon lui avait signalées et qu'il espérait voir ré- 



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322 LE COMTE DE MARTIMPREY 

former « avec de la prudence, du tact et de la modé- 
ration ». Le maréchal ne comptait. pas assez avec les 
passions humaines et les incidents imprévus qu'elles 
devaient faire naître. 

L'hiver de 1859-1860 était, en effet, à peine com- 
mencé que la rivalité entre les pouvoirs civil et mili- 
taire éclata à Alger et prit rapidement un caractère 
d'inimitié. 

Le prince Napoléon, nommé ministre de l'Algérie 
et des Colonies, en était le premier instigateur. Les 
actes de son administration avaient troublé, dès le dé- 
but, les dépositaires du commandement, qui étaient 
cependant ses collaborateurs les plus sûrs. Ses préfets 
avaient commencé à battre en brèche l'autorité mili- 
taire, seule garante de la soumission des indigènes. 
Ce qu'il y eut de plus fâcheux, c'est que le Prince 
procéda par des moyens inavoués, miais publique- 
ment connus; d'abord par une campagne de presse, 
entreprise par ses agents; ensuite par des faveurs spé- 
ciales accordées aux partisans du régime civil. A son 
retour à Alger, le commandant supérieur n'eut pas de 
peine à constater ces tiraillements. 

L'un des journaux fondés par les amis du Prince, 
UEntr'acte, avait pour rédacteur en chef M. Clément 
Duvernois, qui devait, sous la troisième république, 
devenir ministre et finir par une condamnation en 
police correctionnelle à deux ans de prison. 

Cette feuille, se trouvant à bout de ressources, ima- 
gina, à la fin de janvier, de s'attaquer aux personna- 
lités militaires les plus en vue et de leur consacrer des 
appréciations satiriques de nature à lui attirer des lec- 
teurs. Elle commença par un article sur le comman- 
dant supérieur, qu'elle appela : le grand cheval de ba- 
taille. C'était un portrait malveillant du général de 
Martimprey. Il fut remarqué, mais il passa. 

Au commencement de février parut un second artî- 



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COMMANDEMENT SUPÉRIEUR DE L*ALGÉR1E 3 23 

cle intitulé : M. Zouzou. Cette fois, l'attaque, dirigée 
contre le général commandant la division, dont le nom 
se prononçait Youzouf, avait un caractère blessant. 
L'aide de camp du général envoya ses témoins à l'au- 
teur de l'article, qui refusa de se battre, alléguant par 
écrit qu'il n'y avait rien dans sa prose qui fût de na- 
ture à offenser cet officier. A la suite de ce refus, une 
scène de pugilat eut lieu entre l'ordonnance du capi- 
taine et le journaliste. Le général, qui habitait aux 
environs, prévenu par la rumeur publique, arriva de 
suite, prit l'affaire en mains et provoqua le journaliste. 
Le duel fut convenu pour le jour même, qui était un 
dimanche, après la parade de midi. Il devait avoir lieu 
dans la chambre d'une maison mauresque habitée par 
le directeur du journal. 

La parade s'avançait, quand un aide de camp du 
général en chef vint intimer au général de division 
l'ordre de se rendre au Palais du gouvernement. Le 
général répondit qu'il irait dès qu'il serait libre. Mais 
au lieu d'obéir, après la parade, il se fit conduire dans 
la maison du directeur du journal. Le duel eut lieu, 
et le journaliste fut assez sérieusement blessé. 

Le général se rendit alors avec son aide de camp 
auprès du commandant supérieur, qui lui reprocha de 
ne pas avoir obéi à son ordre. Yusuf lui fit observer 
qu'il ne pouvait manquer à un rendez-vous d'honneur 
et que lui, général de Martimprey, aurait agi de 
même s'il s'était trouvé à sa place. Ce dernier n'insista 
pas et s'en prit alors à l'aide de camp qui avait pro- 
voqué cette affaire. Le capitaine lui répondit avec défé- 
rence qu'il croyait avoir fait son devoir et qu'il était 
prêt à en subir les conséquences. Yusuf déclara qu'il 
ne pouvait s'empêcher d'approuver son aide de camp. 

Le général en chef semblait avoir fait sa réprimande 
pour la forme. Il termina la séance en disant qu'il 
était heureux de voir cet incident finir par une blessure 



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32^ LE GOWTC SE MAHTmPBET 

sftDS gravité, donna une poignée de main au général 
Yusuf et au capitaine, en inritani oe dernier à ne pas 
reconunencer. 

Le soir, il y avait grande réception au Palais du 
Gouvernement. On fit au général Yusuf une petite 
ovation; tout le monde semblait content et une franche 
gaité anima la soirée. 

Cette affaire fit beaucoup de bruit, et les partisans 
du pouvoir civil ne se privèrent pas du plaisir de la 
colporter avec force commentaires au détriment de 
leurs adversaires. Le récit en parvint même aux oreilles 
du souverain. 

Le général en chef fit son rapport à ses deux minis- 
tres et eut la satisfaction de constater que la supré- 
matie du pouvoir militaire n'en était que plus affirmée. 

Le ministre de la Guerre lui témoigna sa satisfaction 
par la lettre suivante : 

Paris, le 17 mars 1860. 
Mon cher Général, 

Un fait grave vient de se passer à Alger : je n'en ai pas 
été surpris; je m'attendais même à le voir surgir plus tôt. 
Quand des autorités chargées de faire exécuter les lois pour 
châtier les insulteurs publics restent inactives, ou quand 
elles ne se réveillent que lorsque leur propre personnalité se 
trouve mise en jeu, alors les honnêtes gens bafoués et ca- 
lomniés se rendent justice par eux-mêmes; sans doute, cela 
n'est pas Ictjal; sans doute, cela est triste, mais ce n'est pas 
surprenant. 

En rendant compte à l'Empereur de ce qui venait de se 
passer à Alger, je n'ai pas pu tenir un autre langage, et je 
n'ai pas hésité à dire à S. M. que, pour mon compte, je ne 
pouvais me décider à adresser aucune expression de blâme 
au général Yusuf pour le parti extrême qu'il avait été forcé 
de prendre. Les officiers ont pris fait et cause pour leur 
général grossièrement insulté; je ne vois là rien que de très 



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COMMANDEMENT SUPÉRIEUR DE l'aLGÉRIE 325 

naturel, et je ne pourrais trouver blâmable, comme senti- 
ment, qu'une conduite différente; comme conséquence, je 
m'en inquiète peu, et je me constituerai leur défenseur cha- 
que fois que l'occasion m'en sera offerte; je ne désire qu'une 
chose, c'est que la leçon donnée à cette bande de forçats, de 
repris de justice, etc. (i), ne soit pas perdue et que l'autorité 
en retire une force et une résolution qui mette un terme à 
cette situation intolérable pour l'armée.... 

Maréchal Randon. 

Pour le moment, en effet, l'autorité militaire put 
croire, que ses adversaires avaient désarmé. La paix 
régnait parmi les indigènes, auxquels la vigueur de 
notre attitude au Maroc avait donné à réfléchir, et, 
dans les capitales des trois provinces, notamment à 
Alger, la tranquillité semblait assurée. 

Le commandant supérieur avait obtenu le grade de 
divisionnaire pour le général Deligny, et l'avait fait 
nommer commandant de la province d'Oran, à la place 
du général Walsin-Esterhazy, qui rentrait en France. 
C'était un ami sûr, dévoué, capable, qui allait admi- 
nistrer les territoires de Touest avec toute la fermeté 
et l'expérience désirables. 

A Constantine, il en était de même. Le général 
Desvaux, qui avait fait récemment la campagne d'Italie 
et du Maroc avec le général de Martimprey, lui était 
tout dévoué. 

A Alger, les récents incidents avaient rétabli entre 
le commandant de la division et le général en chef 
les bons rapports qu'un instant d'irritation au Maroc 
avait momentanément interrompus. 

Les commandants de provinces rendaient compte 
directement de toutes les affaires militaires, civiles ou 
arabes au général en chef, qui exerçait de fait les 



(i) L'autorité avait trouvé d'anciens condamnés parmi les rédac- 
teun8 de VEntr'acte. 



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326 LE COMTE DÉ MARTIMPREY 

fonctions de gouverneur général. L'avenir semblait 
dégagé de toute inquiétude et le commandant supé- 
rieur, confiant dans cette situation, travaillait cons- 
ciencieusement à l'extension des territoires civils, sui- 
vant le désir du ministre de l'Algérie et des Colonies. 

Toutefois, cette pacification des esprits était plus 
apparente que réelle. Le calme qui avait succédé à 
l'agitation, après le duel du général Yusuf, n'était 
qu'une trêve entre civils et militaires. Elle fut de 
courte durée. 

Dès le mois d'avril, les attaques contre l'autorité 
militaire recommencèrent. Le général Desvaux et le 
commandant supérieur s'en plaignirent au ministre de 
l'Algérie. Ils lui transmirent en même temps leurs 
observations sur les procédés de l'administration ci- 
vile vis-à-vis des indigènes au point de vue de la justice 
musulmane et des bureaux arabes. Il y avait eu, à cet 
égard, de véritables fautes commises. Leurs lettres 
n'eurent d'autre résultat que d'éveiller à Paris un vif 
mécontentement. Sur ces questions, les préfets et d'an- 
ciens fonctionnaires algériens étaient d'accord avec le 
ministre. 

En réalité, la lutte contre le pouvoir militaire était 
soutenue en haut lieu par les personnalités les plus 
puissantes et favorisée par la mauvaise organisation 
de l'autorité supérieure. Le ministre de l'Algérie cor- 
respondait avec les commandants de provinces et avec 
les préfets, sans tenir compte du commandant supé- 
rieur, qui aurait dû être son intermédiaire officiel. H 
en résultait parfois des situations très tendues. De 
leur côté, les généraux placés à la tête des provinces 
se trouvaient ainsi avoir deux chefs : le ministre et le 
commandant supérieur. Dans certains cas, ce dernier 
était avisé par ses subordonnés des instructions qu'il 
aurait dû recevoir directement. C'était le désordre 
introduit dans la hiérarchie. Et ce fait acquérait une 



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COMMANDEMENT SUPERIEUR DE l'aLGÉRIE 32 7 

gravité extrême quand il s'agissait de questions mili- 
taires d'une certaine importance. 

On le vit clairement à la fin du printemps de 1860- 
Sous l'influence de ces tiraillement», quelques agita* 
tions se produisirent dans la Kabylie orientale. Le mi- 
nistre de l'Algérie, prévenu par le préfet de Constan- 
tine, envoya ses instructions au général Desvaux, trai- 
tant avec lui des dispositions à prendre pour diriger 
une expédition. Il fit en même temps connaître sa déci- 
sion au commandant supérieur, qui en avisa télégra- 
phiquement le général commandant à Gonstantine. Il 
s'agissait d'une véritable expédition à préparer contre 
les Kabyles des environs de Sétif. La responsabilité du 
commandant supérieur était engagée, ce qui n'avait 
pas empêché le ministre de passer outre et de traiter 
directement cette question avec un de ses subordonnés. 

Quoique justement froissé, le général de Martim- 
prey ne se plaignit pas. Il écrivit au ministre qu'il 
considérait l'expédition contre la Kabylie orientale 
comme nécessaire, mais que, pour assurer son succès, 
il lui paraissait indispensable de maintenir dans leurs 
villages les Kabyles du reste du pays. Il était donc 
prudent de former dans la province d'Alger une co- 
lonne d'observation destinée à empêcher les contin- 
gents indigènes de l'ouest de la Kabylie d'aller ren- 
forcer ceux de l'est, aux prises avec le général Des- 
vaux. 

liC ministre de l'Algérie en causa avec son collègue 
de la Guerre, puis écrivit au général de Martimprey 
que, d'accord avec le maréchal Randon, il n'était pas 
d'avis que lo commandant supérieur se mît à la tête 
des troupes destinées à seconder le général Desvaux, 
n y eut cependant une colonne chargée de cette mis- 
sion et commandée par un général de brigade. Néan- 
moins, pour aider son subordonné et veiller aux inci- 
dents qui pourraient surgir, le général de Martimprey, 



I 



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328 LE COMTE DE MARTIMPRKY 

abandonnant le projet qu'il avait formé de se rendre 
aux eaux des Pyrénées, fit, au mois de mai, une tour- 
née en Kabylie et visita le fort Napoléon. L'expédition, 
du reste, fut rondement menée. Les Kabyles durent 
payer une forte contribution et, avant les chaleurs, 
les troupes étaient rentrées dans leurs garnisons. 
L'Empereur avait déclaré qu'il tenait à ne pas être 
engagé dans des affaires sérieuses. 

Le commandant supérieur adressa une lettre de fé- 
licitations et un ordre du jour élogieux au général 
Desvaux, qui lui répondit le 27 août : «... Je suis 
profondément touché des preuves de bienveillance que 
j'ai reçues de vous à toutes époques, et surtout pen- 
dant la durée de l'expédition de Kabylie. Votre der- 
nière lettre et votre ordre du jour me sont bien pré- 
cieux et me récompensent largement der ce que j'ai 
pu faire. Je vous remercie du fond du cœur. » 

Les détails qui précèdent montrent quelles difficultés 
le général de Martimprey avait à surmonter et com- 
bien sa position était précaire entre un ministre de 
l'Algérie qui rêvait sa suppression, un souverain qui 
croyait à la rédemption des Arabes et une adminis- 
tration civile qui le combattait secrètement. 

Au commencement de juillet, il apprit par les jour- 
naux que l'Empereur se proposait de faire un voyage 
en Algérie au mois de septembre. Quelques jours 
après, une lettre du ministre confirma cette nouvelle. 
L'Empereur devait arriver, avec l'Impératrice, vers le 
milieu du mois. Le ministre de l'Algérie précéderait 
Leurs Majestés de quelques jours. 

Le général de Martimprey exprima à ce dernier son 
étonnement d'avoir été prévenu par la presse avant 
de l'être officiellement. Sa lettre resta sans réponse. 

A partir de ce moment, il eut à s'occuper spéciale- 
ment du voyage des souverains. La nouvelle s'était 



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COMMA^DEME^'T SUPÉRIEUR DE l'aLGÉRIE 829 

déjà répandue de tous côtés et causait une joie univer- 
selle. 

C'était la lutte entre les pouvoirs civil et militaire 
qui avait amené ce déplacement. L'Empereur, frappé 
de l'antagonisme existant entre les représentants de 
ces pouvoirs, ne pouvant deviner que son cousin, le 
prince Napoléon, en était l'auteur, disposé d'ailleurs à 
se poser en libérateur du peuple arabe, voulut se ren- 
dre compte par lui-même de l'état des choses. 

Le mois d'août fut employé, à Alger, aux préparatifs 
de la réception qu'on voulait lui faire. Bientôt, on 
annonça la prochaine arrivée du bey de Tunis, qui 
tenait à saluer Napoléon IIL 

Le général de Martimprey se vit proposer, entre 
autres projets pour le séjour de l'Empereur à Alger, 
une grande fête arabe à la Maison-Carrée. Le général 
Yusuf, commandant la province, en avait eu l'idée. Sa 
proposition fut examinée et le commandant supérieur, 
sachant que le général s'entendait à merveille pour ce 
genre de mise en scène, lui donna son approbation 
avec les crédits nécessaires. 

L'Empereur et l'Impératrice débarquèrent à Alger le 
1 7 septembre et furent reçus avec le plus grand enthou- 
siasme. Le commandant supérieur, escorté par les gé- 
néraux et les autorités civiles, alla les recevoir à leur 
descente du navire et les conduisit au Palais du Gou- 
vernement, oîi leurs appartements avaient été pré- 
parés. 

Le fait le plus important du séjour de Napoléon III 
à Alger fut peu connu du public. Il se passa le surlen- 
demain de son arrivée. Impatient de fixer ses idées sur 
la situation de la colonie, il avait fait convoquer, par 
k général de Martimprey, les généraux et les préfets 
des trois provinces. Il présida leur réunion et invita 
les uns et les autres à lui faire connaître leur opinion 



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33o LE COMTE DE MARTIMPREY 

sur Textension de pouvoirs réclamée si ardemment par 
les autorités civiles. 

. Cha€un s'exprima librement. Les généraux furent 
unanimes à affirmer le danger qu'il y aurait, pour la 
paix publique et la sécurité des colons, à confier la 
suprématie du pouvoir à des fonctionnaires civils. A 
leurs yeux, Tindigène était toujours frémissant sous la 
domination française et une révolte, partielle ou gé- 
nérale, était toujours à craindre. 

Les préfets furent d'un avis contraire. Ils affirmè- 
rent, quoique n'ayant à cet égard aucune notion 
certaine, que la pacification du peuple arabe était 
définitive. Il n'y avait plus à craindre le moindre sou- 
lèvement, parce que les indigènes, convaincus de la 
puissance de la France, s'étaient inclinés devant elle h 
tout jamais. Il n'y aurait plus que des troubles sans 
gravité, dus à des maladresses d'agents plutôt qu'à des 
agitations du fanatisme musulman. L'heure était venue 
d'émanciper les indigènes, de leur appliquer les lois et 
l'administration françaises et d'achever leur civilisa- 
tion. 

L'Empereur ne put s'y tromper. L'opposition entre 
ces deux groupes était complète. Ce n'était pas seule- 
ment un conflit d'idées, mais surtout une animosité 
implacable de la part de l'administration civile, placée 
€n face d'un pouvoir militaire résolu à défendre ses 
droits et à faire son devoir contre le fanatisme tou- 
jours redoutable du peuple arabe. 

L'Empereur écouta tous les avis, ne se prononça pas 
et leva la séance. 

Le commandant supérieur recommanda aux géné- 
raux le calme, la prudence et la modération dans tous 
leurs rapports avec les préfets. 

Il n'en fut pas de même parmi ceux-ci. Avant de se 
séparer, ils s'entendirent pour combiner un pro- 



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COMMANDEMENT SUPÉRIEUR DE L'aLGÉRIE 33 1 

gramme de nouvelles luttes contre Tautorité militaire. 
On aurait peine à croire que des fonctionnaires d'un 
ordre aussi élevé, chargés de traiter les affaires admi- 
nistratives avec autant de mesure que de bienveillance, 
aient pu se laisser aller à combiner une action com- 
mune contre leurs supérieurs hiérarchiques et surtout 
contre l'armée. Les faits, cependant, sont là pour 
Tattester. Ils décidèrent de profiter de la prochaine 
réunion des conseils généraux pour provoquer des dis- 
cussions sur les abus commis par l'autorité militaire 
en territoire indigène et ne fixèrent aucune limite à 
l'énergie de leurs attaques. 

On verra plus loin comment cette campagne fut 
menée et quelles en furent les conséquences. 

Le jour même de cette importante réunion, l'Em- 
pereur signa un décret qui élevait le général Yusuf à 
la dignité de grand-croix. Quant au général en chef, 
il n'y avait pour lui aucune distinction. Ce fut très 
remarqué, et l'étonnement s'accrut encore lorsqu'on 
vit qu'il en était de même au départ du souverain. Ce 
fait resta inexplicable pour les amis du général de 
Martimprey, qui en furent affectés. On ne sut à quoi 
l'attribuer, et les versions les plus variées coururent à 
ce sujet. Pour les uns, il y avait des influences de cour 
qui s'étaient montrées hostiles au commandant supé- 
rieur. Pour d'autres, c'était l'amitié du général Fleury 
pour Yusuf, son ancien chef aux spahis, qui avait 
obtenu pour lui le grand cordon. 

Personne ne pouvait se douter que cette faveur était 
due à l'abnégation même et à l'élévation de sentiments 
du général de Martimprey. A la fin de l'expédition du 
Maroc, il avait proposé sans succès le général Yusuf 
pour la grand-croix de la Légion d'honneur. N'ayant 
pas réussi et sachant que les propositions de récom- 
penses étaient valables pendant un an, il avait renou- 
velé la sienne, au moment de la venue de l'Empereur, 



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332 LE COMTE DE MARTIMPREY 

par la lettre suivante, adressée au ministre de la 
Guerre : 

Monsieur le Ministre, 

Les services du général Yusuf sont inscrits dans Thisloirc 
de la conquête. Il les a continués sous mes ordres avec un 
dévouement, un zèle, un esprit de discipline dont je ne 
saurais assez le louer. Sa conduite au Maroc, au milieu d'une 
épidémie terrible, a été admirable. L'Empereur en a fait 
témoigner sa satisfaction au général par M. le Maréchal 
ministre de la Guerre, et, sans aucun doute, la récompense 
que je demande aujourd'hui pour le général Yusuf lui eût 
été accordée alors, si son chef eût été lui-même en mesure 
de l'obtenir. 

Cette considération ne peut pas peser davantage sur le 
général Yusuf, et je demande avec insistance à M. le Ministre 
de la Guerre d'appuyer cette proposition, ^ans autre consi- 
dération qui me soit personnelle.... 
Alger, le 3 septembre 1860. 

Le commandant supérieur des forces de terre 
et de mer en Algérie, 

Général de Martimprey. 

Cette lettre, si simple et si belle, en dit beaucoup 
sur la noblesse de cœur du général en chef. Il est 
regrettable qu'après l'avoir lue, l'Empereur n*ait pas 
eu ridée d'accorder la même distinction au comman- 
dant supérieur et au général Yusuf. Il fut peut-être 
arrêté par la pensée du conflit soulevé entre les pou- 
voirs civils et militaires, ou par l'ancienneté de 
chacun de ces généraux dans le grade de grand offi- 
cier. 

Quoi qu'il en soit, tout le monde eût compris alors 
que ces deux chefs militaires eussent été faits grands- 
croix en même temps. 

Le général de Martimprey se montra aussi heureux 
de transmettre cette haute récompense à son subor- 
donné que s'il l'avait obtenue lui-même. 



É 



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COMMANDEMENT SUPÉRIEUR DE l'aLGÉRIE 333 

Il reçut à Alger, au même moment» le bey de Tunis, 
et conduisit, au jour convenu, les souverains à la 
Maison-Carrée pour y jouir du spectacle de la fête 
arabe. Elle fut des plus réussies. 

Aux pieds de la tente impériale, dressée sur un 
monticule, étaient campés deux grands douars du Sud, 
avec leurs chameaux, leurs tentes, hommes, femmes 
et enfants, leurs métiers à tisser, leurs chevaux, leur 
attirail de guerre et de vie au désert. 

A l'arrivée des souverains, une caravane se mit en 
marche avec ses chameaux, surmontés de palanquins 
richement ornés et occupés par des femmes, escortée 
par ses cavaliers et suivie de ses troupeaux. Peu d'ins 
tants après, elle fut attaquée par un goum ennemi. 
Dégagée par ses cavaliers, elle disparut à Thorizon. 

Puis eurent lieu une chasse au faucon, une pour- 
suite de gazelles par des sloughis et une magnifique 
fantasia, où les plus brillants cavaliers des trois pro- 
vinces rivalisèrent de vigueur et d'adresse. 

Quand on rentra à Alger, tout le monde était ravi 
de cette fête, dont le souvenir resta gravé dans la 
mémoire des assistants. 

Le séjour de TEmpereur se termina par une grande 
revue et une large distribution de récompenses, faite 
par l'Empereur lui-même, assisté du commandant su- 
périeur, heureux de voir décerner ces faveurs, qu'il 
avait sollicitées. 

Le souverain quitta l'Algérie sans exprimer le fond 
de sa pensée. Néanmoins, il avait parlé de son désir 
do réaliser la rédemption des populations indigènes. 
On savait qu'il rêvait de les civiliser, et cela suffit pour 
faire croire à divers fonctionnaires qu'il était partisan 
d'une réforme administrative. L'armée, disait-on, avait 
fini la conquête; c'était maintenant aux pouvoirs civils 
à faire l'éducation des Arabes pour les conduire jusqu'à 



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334 l'E COMTE DE MARTIMPREY 

rémancipation. Théories creuses, sans aucun sens pra- 
tique et nuisibles à la domination française! 

Les ennemis de la suprématie militaire les adop- 
tèrent néanmoins et crurent le moment venu d'affir- 
mer leurs idées. Ils étaient prêts à saisir la première 
occasion. La réunion des conseils généraux, au mois 
d'octobre, vint la leur offrir. 

Le général de Martimprey, qui avait vu naître ces 
tendances, comprit qu'après le départ de l'Empereur 
la lutte, un moment apaisée, renaîtrait plus ardente. 
Il était sur ses gardes et surveillait les moindres mani- 
festations de cet état d'esprit. 

Le conseil général d'Alger fût convoqué au com- 
mencement d'octobre, sous la présidence du premier 
président de la Cour d'appel, M. de Vaulx. Ce chef 
suprême de la magistrature algérienne était un homme 
calme, expérimenté, conciliant, ayant de bons rap- 
ports avec toutes les autorités. Mais, sous l'empire des 
idées régnantes, croyant peut-être répondre au désir 
exprimé par l'Empereur, il parla, dans son discours 
d'ouverture, des agissements de l'autorité militaire et 
donna une valeur officielle à des lieux communs qui 
n'étaient que des calomnies inventées par les adver- 
saires de l'armée. 

« Uinjustice et Voppression des officiers à l'égard de 
leurs administrés indigènes servaient à susciter des 
agitations que les armes devaient ensuite réprimer, n 

En d'autres termes, les officiers excitaient des ré- 
voltes pour avoir l'occasion de les combattre et d'obte- 
nir de l'avancement. « L* administration de la justice 
était vicieuse, Vimpôt mal assis, sa perception arbi- 
traire », etc. 

Devant ces attaques, le commandant supérieur, 
n'écoutant que son devoir, adressa au président du 



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COMIVIAIVDEMENT SUPÉRIEUR DE l'aLGÉRIE 33& 

conseil général une lettre mesurée, mais d'une fermeté 
digne de son caractère et de sa haute position. 

A M, le Premier Président de la Cour impériale d'Alger, 
Président du Conseil général. 

Alger, le 8 octobre 1860. 
Monsieur le Président, 

Lorsque, jeudi dernier, j'ai eu l'honneur de vous ren- 
contrer dans un salon officiel, il a été question entre nous 
de votre discours d'ouverture de la session actuelle du con- 
seil général de la province d'Alger. 

Comme je le fais encore ici, je vous exprimai avec quels 
sentiments je saluais votre présidence. Car, sans blesser qui 
que ce soit, je puis dire hautement que je nie connais per- 
sonne chez qui les principes, le savoir, l'expérience et la 
très haute position se réunissent au même degré pour jus- 
tifier le choix dont vous avez été l'objet. Ce choix consacre 
en vous une autorité personnelle, à laquelle l'administration 
et le conseil général sont, j'en suis sûr, heureux de s'en 
rapporter. Mais, de ce fait irrécusable, découle naturelle- 
ment cette conclusion que les paroles qui sortent de votre 
bouche, que les lignes que trace votre main ont une valeur 
destinée à laisser ici et dans la métropole des impressions 
profondes. 

Combien donc, M. le Président, n'aî-je pas dû faire de 
réflexions pénibles sur ce que, dans votre discours d'ouver- 
ture, dans la circonstance la plus solennelle, vous avez fait 
entendre au sujet de l'établissanent et de la perception de 
l'impôt en pays arabe. 

Si les actes impériaux qui définissent mes propres attri- 
butions me prescrivent de rester en dehors de l'administra- 
tion des provinces; si, à plus forte raison, je dois me tenir 
dans la plus complète réserve vis-à-vis des conseils géné- 
raux, ces actes impériaux m'imposent aussi la surveillance 
de la politique générale du pays. C'est à ce titre qu'après les 
plus mûres réflexions je me crois dans l'obligation de m'éle- 
ver contre les atteintes que vous venez de porter à la con- 
fiance des indigènes vis-à-vis de l'autorité et de l'administra- 



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336 LE COMTE DE MARTIMPREY 

tion militaires par les phrases de votre discours relatives aux 
conséquences des vices que vous supposez exister dans réta- 
blissement de l'impôt arabe et dans sa perception. Je m'en 
rapporte à la droiture de votre caractère, monsieur le Pré- 
sident. De ce que vous avez exprimé, ne résultera- t-il pas, 
dans l'esprit de tous, Européens et indigènes, la persuasion 
fort entraînante que, chez vous, existe ce double sentiment : 
quHl y a injustice et oppression à Végard des administrés^ 
<iue de là se produisent ces agitations que les armes doivent 
réprimer? A part toute autre considération, un semblable 
rôle serait-il acceptable par l'armée d'Algérie et par ses 
chefs .*^ Je proteste contre une pareille supposition. 

Veuillez me permettre, monsieur le Président, de suivre 
vos principales assertions. 

Après avoir rappelé qu'en France Vadministration vicieuse 
de la justice, la mauvaise assiette et le défaut de publicité de 
Vimpôt, puis Varbitraire de la perception avaient eu long* 
l€mps pour conséquence des luttes sanglantes, vous expri- 
mez votre satisfaction de ce qui a été fait pour la justice en 
Algérie et vous déclarez qu'il reste beaucoup à désirer en ce 
4jui concerne la fixation et la perception de Vimpôt arabe» 
Vous regrettez Vabsence de règles bien déterminées et suffi- 
samment connues. Vous demandez Vintervention et le con- 
trôle de Vadministration française en matière d'impôt. Enfin, 
vous énoncez que c'est au défaut de ces garanties que tien- 
nent les prises d'armes qui signalaient les âges précédents. 

De cet exposé à la réalité des faits, la distance est im 
mense, et cela depuis des années. 

Objets de toute la sollicitude des gouverneurs assistés de 
leur conseil, consacrés, dans leur ensemble et leur détail, 
par des dispositions légales, l'assiette et la perception de 
l'impôt en pays arabe ont un fonctionnement aussi régulier 
que les services analogues dans la mère patrie. Il suffît, à 
cet égard, de dire que les statistiques relatives à la matière 
imposable sont établies sous un contrôle hiérarchique et 
multiple, que la fixation des cotes que doivent supporter les 
divers éléments de cette matière est soumise à la sanction 
ministérielle, que le service des contributions directes est 



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COMMANDEMENT SUPÉRIEUR DE l'aLGÉRIE 337 

chargé spécialement et exclusivement de l'établissement des 
rôles de perception et de la perception elle-même; qu'enfin, 
l'inspection des finances a son libre accès dans l'ensemble 
et dans le détail de ces opérations. 

Si, de cet état de choses, je me reporte aux termes que 
vous avez cm devoir employer, je crois pouvoir substituer 
à vos expressions d'absence de règles bien connues celles, 
plus exactes, d'absence trop générale de la connaissance de 
ces règles. 

Je comprends à merveille, monsieur le Président, com- 
ment s'est faite la situation que je déplore. J'entends, en 
toute circonstance, proclamer le dévouement de l'armée, 
mais, après cet éloge, viennent des insinuations plus ou 
moins directes sur l'inaptitude administrative de l'autorité 
militaire. Cependant, si les attributions administratives de 
celle-ci ont continué à lui être imposées jusqu'ici dans de 
larges limites, c'est qu'il y a sans doute pour cela de puis- 
santes raisons d'être, et, dès lors, n'est-il pas dangereux de 
faire quoi que ce soit susceptible d'ébranler une organisation 
encore nécessaire, de porter atteinte à la considération de 
ceux entre les mains de qui elle est constituée, d'affaiblir la 
confiance de leurs administrés, confiance qui est la pre- 
mière condition de la sécurité publique que réclament tous 
les intérêts? Après avoir apprécié ces raisons, vous jugerez 
sans doute, monsieur le Président, dans votre esprit impar- 
tial et éclairé, que le seul moyen d'atténuer l'effet que vos 
paroles n'ont pu manquer de produire, c'est que ma lettre 
soit lue au conseil général, insérée au procès-verbal de ses 
séances et publiée avec lui. 



J'adresse copie de ce que je vous écris à M. le Ministre de 
l'Algérie, aujourd'hui à Biskra, et aussi, en raison de l'éloi- 
gnement de Son Excellence, à M. le Ministre de la Guerre, 
en priant le dernief de nos gouverneurs généraux de placer 
au besoin cette pièce sous les yeux de l'Empereur, afin que 
le discours que vous avez prononcé ne parvienne pas seul à 
Sa Majesté. 

Elle pourrait croire, autrement, que j'ai négligé les devoirs 



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338 LE COMTE DE MARTIMPREY 

que ma position m'impose envers l'armée que je commande 
et envers le pays dont j'ai à garantir la tranquillité. 

Recevez, Monsieur le Président, l'assurance de ma haute 
considération. 

Le général de division, 
commandant supérieur des forces de terre et de mer, 

Signé : De Martimprey. 

A la même date, le préfet d'Alger avait prononcé au 
conseil général un discours dans lequel il montrait la 
France algérienne jetant les yeux (( sur le Soudan et 
étendant ses mains vers Fez et Tunis ». Ce programme 
de politique conquérante, énoncé publiquement par 
le représentant du ministre de l'intérieur, avait une 
gravité particulière. Le commandant supérieur, qui 
connaissait mieux que personne notre réserve obligée 
vis-à-vis du Maroc et nos relations amicales avec le 
bey de Tunis, ne pouvait tolérer ce langage, d'autant 
plus que, dans la même assemblée, le commandant de 
la division d'Alger venait de faire entendre les paroles 
les plus mesurées. Il adressa au préfet la lettre ci- 
après : 

Monsieur le Préfet du département d*Alger. 

Alger, le 8 octobre 1860, 
Monsieur le Préfet, 
Après les sages paroles prononcées à la séance d'ouverture 
du conseil général par M. le général Yusuf, afin de détourner 
les esprits de s'occuper de ces questions politiques qui por- 
tent au loin de profondes impressions et dont l'introduction, 
en tous cas, est contraire au principe constitutif des conseils 
généraux, j'ai été étonné de lire dans votre discours le para- 
graphe ci-après : « C'est là dans l'histoire des nations mu- 
sulmanes un fait unique et qui seul suffirait, s'il en était 
besoin, pour consacrer cette prédestination providentielle 
qui jetait autrefois la France en Egypte, la porte aujour- 
d'hui vers la Chine, Suez et la Syrie, la pousse au Sénégal 



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COMMANDEMENT SUPÉRIEUR DE L ALGERIE Hg 

et la fait asseoir ici les yeux sur le Soudan et les deux mains 
étendues, Vune vers Fez et Vautre vers Tunis, » 

Juge, par mes attributions, de ce qui peut intéresser la 
politique générale de l'Algérie, je regrette de n'avoir pas élé 
à même de m'opposer en temps utile à cette manifestation 
solennelle de vos appréciations. Elle est de nature, dans son 
exagération, à donner lieu à des interprétations qui peuvent 
ne pas être sans de graves inconvénients. Je la signale à 
l'attention du ministre de l'Algérie et des Colonies, et, en 
raison de l'éloignement actuel de Son Excellence, j'en fais 
part également à M. le maréchal ministre de la guerre, afin 
que, si le maréchal le juge convenable, l'Empereur soit 
informé de la désapprobation que je viens de vous formuler. 

Recevez, Monsieur le Préfet, l'assurance de ma haute 
considération. 

Le général de division j 
commandant supérieur des forces de terre et de mer, 

Général de Martimprby. 



Les discours prononcés à Alger en plein conseil gé- 
néral, par des fonctionnaires d'un ordre aussi élevé, 
avaient produit un effet d'autant plus considérable 
qu'ils avaient été livrés à la presse par les autorités 
civiles. Il n'en fut pas de même pour les lettres du 
commandant supérieur. Il en résulta que Tagitation 
produite dans les esprits ne fît que s'accroître. On 
savait bien que le général en chef avait adressé de 
sévères observations aux auteurs de ees discours, mais 
on ne les connaissait pas; on voyait seulement que la 
lutte entre les pouvoirs civil et militaire venait d'écla- 
ter avec une violence inconnue jusque-là. 

On put même croire qu'il y avait à ce sujet un mot 
d'ordre donné dans toute l'Algérie. Toutefois, dans la 
province de Constanline, qui venait d'être le théâtre 
d'insurrections dans la Kabylie orientale et le Hodna, 
la présence du ministre de l'Algérie dans le sud 



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34o LE COMTE DE MARTIMPREY 

imposa une certaine réserve aux fonctionnaires civils. 
Dans la province d'Oran, ce fut le contraire. Les atta- 
ques contre Tarmée éclatèrent, comme à Alger, en 
plein conseil général, et forcèrent le commandant su- 
périeur à adresser un rapport détaillé au ministre de 
l'Algérie, qui était alors à Biskra. 

A Son Excellence Monsieur le Ministre de VAlgérie 
et des Colonies. 

Alger, lo octobre 1860. 
Monsieur le Ministre, 

Au moment où je venaijs de fermer la dépêche par la- 
quelle je vous rendais compte de la nécessité où je m'étais 
trouvé d'adresser au préfet et au président du conseil géné- 
ral d'Alger des observations que, je Tespère, Votre Excel- 
lence trouvera pleinement motivées, au sujet des discours 
que ces hauts fonctionnaires avaient prononcés à la séance 
d'ouverture de ce conseil, j'ai reçu par un courrier de terre 
le numéro de VEcho d'Oran contenant le compte rendu de 
la séance d'ouverture du conseil général de cette province. 

M. le préfet Majorel, se renfermant dans les limites que 
lui tracent les lois et les décrets constitutifs des conseils 
généraux, s'est borné à présenter le budget et les documents 
à l'appui; mais bien différent a été le rôle que s'est attribué 
le président du conseil et dont je prie instamment Votre 
Excellence de vouloir bien se faire juge, aussi bien dans 
l'intérêt de Tordre public, que de telles manifestations ten- 
dent à troubler sérieusement, que dans l'intérêt de la consi- 
dération qu'il est nécessaire d'assurer à tout dépositaire de 
l'autorité. 

Après un exorde consacré au voyage de l'Empereur et à 
la louange de l'armée, après avoir dit qu'en Algérie toutes 
les classes s'associent aux vraies gloires de l'armée, M. N... 
continue ainsi : « L'Empereur a vu, dans une merveilleuse 
fantasia, se presser à ses pieds les plus fiers des indigènes. 
En montrant qu'il pouvait sans imprudence les laisser 
venir l'entourer en armes, il a fermé les bouches qui me- 



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COMMANDEMENT SUPÉRIEUR DE l'aLGÉRIE 34 I 

naçaient nos provinces de scènes pareUles à celles de la 
SyriCy comme si l'armée, qui a dompté les Arabes lorsqu'ils 
avaient à leur léte un homme de génie et qui a couvert 
le pays de ses établissements, avait lieu de redouter aujour- 
d'hui de misérables agitateurs ei des insurrections sans por- 
tée, ou comme si des généraux français pouvaient descendre 
au rôle des pachas de Beyrouth ou de Damas. » 

Certes, Monsieur le Ministre, les indigènes ont manifesté 
un vif enthousiasme à la vue de l'Empereur, mais immé- 
diatement après les insurrections si récentes du Hodna et 
de la Kabylie orientale, après les déclarations qu'ont faites 
devant le conseil de guerre de Constantine les adhérents du 
chérif qui, en si peu de jours, avait réuni 700 à 800 tentes 
dans le Bou-Taleb, peut-on proclamer que l'ère des insur- 
rections est à jamais close? Et, se berçant de l'espoir chi- 
mérique qu'un homme du génie d'Abd-el-Kader ne se pré- 
sentera plus pour lever contre nous, sur une vaste étendue 
du pays, l'étendard de la révolte, peut-on oublier déjà quelle 
importance rapide sont susceptibles de prendre des-hommes 
qui n'ont que la valeur de Bou-Maza ou de Bou-Baghla, etc., 
que le président classe sans doute parmi ces misérables 
agitateurs, capables seulement de provoquer des insurrec- 
tions sans portée? 

Pour nos populations urbaines, des scènes semblables à 
celles de Djeddah et de Damas ne sont nullement à craindre. 
Ici, les proportions numériques sont tout autres; mais de- 
vant une insurrection générale, quel serait le sort de nos 
exploitations rurales? On oublie déjà à Oran les dévasta- 
tions de Gar-Rouban et de Mazis en 1869; on semble n'avoir 
pas entendu parler de celle de l'oued El-Kébir. 

L'armée française domptera, il faut l'espérer, les Arabes 
aussi souvent qu'il sera nécessaire, eût-elle, dans des com- 
plications graves, à lutter contre de fanatiques marabouts 
ou contre des Tacfarinas ou des Firmus, et nul de ses géné- 
raux ne montrera la honteuse faiblesse, pour ne pas dire 
pis, des pachas de Beyrouth et de Damas, aussi point n'était- 
il besoin de leur faire l'injure d'un parallèle, même déguisé, 
avec ceux-ci. 

Plus loin, M. le Président du conseil général s'exprime 



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342 LE COMTE DE filARTIMPREY 

ainsi : « Il appartient aux conseils généraiix de signaler 
combien tout développement de la colonisation demeurait 
impossible au milieu des attaques incessantes dirigées contre 
les institutions civiles, des alarmes jetées dans le public au 
sujet de la soumission des Arabes et de la sécurité du pays. 
Sans doute, les colons qui auraient cependant le plus à 
perdre, puisque, outre leur vie, ils risqueraient la fortune et 
la vie de leur famille, s'effrayaient médiocrement de ces 
alarmes, parce quHls en connaissaient les causes et la valeur. 
Mais quel attrait pouvait offrir aux émigrants, aux capitaux 
de l'Europe habitués à toutes les garanties d'une organisa- 
tion civile, une contrée où l'on semblait remettre chaque 
Jour en question l'existence de ces garanties et jusqu'à la 
réalité de la conquête? Aussi les émigrants délaissaient-ils 
l'Algérie, terre française et voisine de la France, pour les 
rives étrangères et lointaines de l'Amérique, et les capitaux, 
qui ont construit des chemins de fer sur tous les points du 
globe, ont-ils failli faire échouer^ par leur abstention, la 
création de nos chemins de fer. » 

De qui partaient ces prétendues attaques contre les insti- 
tutions civiles? D'où venaient ces prétendues alarmes jetées 
dans le public? Je n'ai eu pour ma part connaissance ni des 
unes ni des autres, mais, en les imaginant, M. N... trouve 
bon, dans l'intérêt de ses virulentes attaques contre l'auto- 
rité militaire, d'attribuer implicitement à celle-ci ces causes 
de perturbation. 

D'ailleurs, Monsieur le Ministre, est-ce d'aujourd'hui que 
les émigrants délaissent l'Algérie, que les capitaux hésitent 
à s'y engager? Voici d'ailleurs un paragraphe encore plus 
passionné et dans lequel le président du conseil général 
s'oublie envers l'administration militaire jusqu'aux plus ca- 
lomnieux outrages : 

« De vives objections ont été élevées contre le passage de 
masses indigènes sous le régime civil. On a dit que ce 
régime n'assurait pas leur soumission, com^me si des soulè- 
vements étaient possibles en face de Varmée ou que le con- 
cours énergique de cette armée ne fût pas assuré à tous les 
représentants de Vautorité. On a dit encore que les Arabes 
le repoussaient; mais, chez les Arabes, ceux qui tiennent ce 



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COMMANDEMENT SUPÉRIEUR DE l'aLGÉRIE 3^3 

langage sont précisément ceux qui ont leurs raisons pour 
aimer l'état de choses ancien, parce qu'ils ont la main dans 
tous ses profits comme dans tous ses abus. Pour vous, mes- 
sieurs, vous vivez depuis trop longtemps au milieu des 
populations indigènes pour ignorer ce qu*elles préfèrent du 
Joug de Varbitraire ou de celui de la loi, » 

Les chefs indigènes ont la main dans tous les profits du 
régime militaire.... Quels sont ces profits, dont, encore 
implicitement, M. N... attribue la part principale aux 
agents de ce régime?... Qui devrait supporter Todieux de 
cet état de choses, s'il pouvait exister, si ce n'est l'admi- 
nistration et le commandement militaires? 

Je m'arrête. Monsieur le Ministre, sans vouloir relever la 
qualification de joug de Varbitraire, par laquelle M. N... 
(parlant encore du régime militaire) clôt ce paragraphe, ni 
celle d*éléments rétrogrades, que renferme, à l'adresse des 
agents de ce régime, la suite du discours. Votre Excellence 
appréciera ce que peuvent mettre d'amertume dans des 
cœurs loyaux et dévoués de semblables attaques, et Elle com- 
prendra que, comme chef de l'armée d'Algérie, je vienne 
les lui déférer. 

D'ailleurs aussi, je crois que mes devoirs envers le mi- 
nistre de la Guerre, chef suprême de l'armée après l'Em- 
pereur, m'imposent l'obligation de l'informer de ce nouvel 
et grave incident, et je lui adresse, avec le discours entier 
de M. N..., copie de la présente lettre. 

Veuillez agréer, etc.... 

Le général de division, 

commandant supérieur des forces de terre et de mer 

en Algérie, 

De Martimpret. 

La situation était des plus tendues, et jamais un 
gouverneur ne s'était trouvé ainsi en lutte ouverte avec 
les fonctionnaires civils placés sous ses ordres, sou- 
tenus à Paris par un membre du gouvernement. Cette 
fois, l'antagonisme était si grave qu'il fallait le tran- 



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344 l^E COMTE DE MARTIMPREY 

cher dans un sens ou dans l'autre. Une solution radi- 
cale s'imposait. Le général de Martimprey avait le de- 
voir de défendre Tarmée; il le fît avec une loyauté et 
une énergie que tous les esprits impartiaux approu- 
vèrent. 

Il lui fallait d'abord répondre au général Deligny, 
qui lui avait rendu compte des incidents survenus au 
conseil général d'Oran. Sa lettre est une page d'his- 
toire; elle renseignait le commandant de la province 
voisine sur l'origine du conflit et sur l'attitude que le 
général en chef comptait prendre. 

A Monsieur le général de division Deligny, commandant 
la division dVran. 

Alger, i3 octobre 1860. 
Mon cher Général» 

Je vous remercie de votre lettre du 8 octobre; ses détails, 
en ce qui se rapporte à votre attitude dans le conseil géné- 
ral, m'ont été très précieux. Ici, le général Yusuf n'a pas 
été moins sage au milieu de toutes les causes d'excitation 
possibles. Je vous ai fait connaître de quelle manière j'étais 
intervenu. Je crois que le conseil général d'Alger n'a pas 
été bien inspiré, dans la circonstance, par son directeur. 
Ces démissions données par la plupart de ses membres, 
sous prétexte que leur indépendance a été atteinte, ne prou- 
vent rien contre ce que j'ai dû écrire. Enfin, la session sera 
poussée jusqu'au bout dans l'intérêt des affaires de la pro- 
vince, mais la décision prise, et qui ne pouvait guère être 
rétractée, est bien prochaine et arrêtée. Le discours de 
M. N... dépasse tout 'ce que j'aurais cru possible en ce 
genre. Vous savez également que je l'ai déféré à l'examen 
des deux ministres de la Guerre et de l'Algérie. 

Enfin, ce matin, j'ai adressé au maréchal (Randon) mes 
observations sur les menées dont les deux courriers précé- 
dents lui avaient signalé les tendances, je devrais dire les 
offenses. Voici dans quels termes je me suis expliqué : 



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COMMANDEMENT SUPÉRIEUR DE l'ALGÉRIE 345 

(i Voire Excellence- a 8u sans doute ce qui s'est manifesté 
aux yeux de l'Empereur lorsque Sa Majesté, dans la matinée 
du 19 septembre, a mis en présence les généraux et les 
préfets des trois provinces, les premiers plaidant avec ardeur 
pour s'opposer à des extensions civiles sans limites, qui 
leur paraissaient pleines de périls, ceux-ci insistant dans 
leur confiance dans une soumission des indigènes, qu'ils 
considèrent comme acquise à tout jamais sans trouble grave 
possible, pour que le droit commun et les institutions de la 
métropole s'étendissent de plus en plus sur le pays arabe. 
De cette discussion, remplie d'écarts, résultait la démons- 
tration de l'antagonisme, tout prêt à dégénérer en conflits, 
qui existe entre les administrateurs des territoires civils et 
ceux des territoires militaires. 

(( Quand je congédiai les généraux, qui rejoignaient leurs 
commandements, je leur dis que l'Empereur avait vu et 
nécessairement compris l'état des choses, que je leur re- 
commandais et leur prescrivais la modération la plus absolue 
dans tous leurs rapports, dans tous leurs actes vis-à-vis de 
MM. les Préfets. 

« J'ai de sérieuses raisons de supposer que les dispositions 
concertées entre ces hauts fonctionnaires n'ont pas eu ce 
caractère pacifique et que le plan arrêté à Alger, avant leur 
séparation, fut de porter la plus violente atteinte que Ton 
pourrait à la considération des administrateurs militaires, 
en transportant la discussion des conseils généraux sur le 
terrain de l'établissement et de la perception de l'impôt en 
pays arabe. 11 paraissait facile d'y montrer d'odieux abus et 
même d'y placer les raisons de ces insurrections, que notre 
désir d'avoir à brûler de la poudre pour les récompenses 
qu'on y doit gagner nous fait, dans ce système, nous mé- 
nager habilement. Les faits n'ont pas tardé à justifier ces 
appréciations. Préparée par le jeu d'une artillerie dont nous 
ne disposons pas, la presse, que dirigent les préfets, l'atta- 
que a commencé sur toute la ligne avec l'ouverture de la 
session des conseils généraux. A Alger, à Oran, vous avez 
vu, Monsieur le Maréchal, combien l'effort a été direct. Le 
préfet d'Alger y a eu sa part d'action et d'influence, au lieu 
de prémunir le si digne et si respectable président de Vaulx 



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346 LE COMTE DE BCARTIMPREY 

confre son inexpérience administrative. Le préfet d'Oran a 
été silencieux, et c'était trop pour qui sait le mandat d'un 
préfet vis-à-vis d'un conseil général. A Gonetantine, le con- 
seil, présidé par un conseiller d'Etat, homme d'expérience, 
n'a pas vu ses travaux débuter par de semblables actes; mais 
le même jour, le journal de la localité permettait au préfet 
de Gonstantine de faire savoir qu'il n'avait pas oublié le 
mot d'ordre. 

« Je crois avoir fait mon devoir au milieu de ces ten- 
dances anarchiques. Vous savez, Monsieur le Maréchal, ce 
que j'ai écrit : je l'écrirais encore. Le conseil général 
d'Alger se retire parce qu'il y a vu une attaque à son indé- 
pendance. J'ai su hier officiellement qu'il continuait toute- 
fois ses travaux en maintenant sa décision, à laquelle plu- 
sieurs membres font exception. 

(( J'ai été on ne peut pas plus satisfait de l'attitude et du 
calme des généraux Yusuf et Deligny dans ces circonstances. 
Le général Desvaux accompagnait S. E. le ministre de 
l'Algérie et des Golonies. L'esprit de l'armée est très calme, 
parce qu'elle sait que je ne néglige pas le soin de sa consi^ 
dération. Dans mes allées et venues d'Alger à Mustafa, je 
n'ai jamais trouvé la population civile plus empressée dans 
ses salutations. Veuillez agréer, etc. » 

J'ai l'espoir que toute cette correspondance ira sous les 
yeux de l'Empereur. Les faits suffisent pour nécessiter enfin 
une solution. Je préfère mon rappel en France à la conser- 
vation d'une fonction bâtarde qui couronne un édifice aussi 
défectueux. Je désirerais rester avec des attributions conve* 
nables. Dans de pareils conflits, d'ordinaire on envoie ceux 
qui les ont endossés faire ailleurs des réflexions, et ces chan- 
gements de personnes sont considérés comme nécessaires 
pour calmer d'abord, et, quand on s'y décide, pour modifier 
l'état précédent. Le cœur ne m'en bat pas plus vite pour 
cela, ni moins vite. J'attendrai fort tranquillement la solu- 
tion du problème, heureux d'avoir trouvé moyen de le poser 
très nettement. Je vous tiendrai au courant. 

Votre bien dévoué, 

Général de Martimprey. 



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COMMANDEMENT SUPÉRIEUR DE l'aLGÉRIE 347 

Si l'autorité civile avait cru un instant pouvoir inti- 
mider le chef suprême de Tarmée d'Algérie, elle savait 
maintenant à quoi s'en tenir. La bataille était engagée 
et le général de Martimprey, fort de sa conscience et 
de son droit, était décidé à aller jusqu'au bout. La 
lutte, du reste, devait être âpre et difficile, et, pour 
commencer, le conseil général d'Alger avait donné sa 
démission. Le préfet n'en avait rien dit au comman* 
dant supérieur, mais il avait prévenu le ministre de 
l'Algérie, en lui adressant un compte rendu défavo- 
rable à l'autorité militaire. 

De pareils procédés ne pouvaient qu'aggraver encore 
la situation. 

Le ministre de l'Algérie et des Colonies, saisi de la 
question par le commandant supérieur et par le préfet, 
suspendit son voyage et revint en toute hâte à Mus- 
tapha, le i5 octobre, excité par la façon dont le préfet 
lui avait raconté l'incident du conseil général et irrité 
contre le général de Martimprey. Au lieu de le voir 
de suite pour se mieux renseigner, il l'évita jusqu'au 
17. Pendant ce temps, sous l'influence du préfet, le 
président du conseil général n'avait tenu aucun compte 
de la demande par laquelle le commandant supérieur 
réclamait l'insertion de sa lettre dans le procès-verbal 
des séances. Par suite, le public n'en eut pas connais- 
sance et fit peser sur l'autorité militaire les consé- 
quences de l'émotion qui s'était produite au sein du 
conseil général. L'armée semblait rester ainsi sous le 
poids des attaques dont elle était l'objet de la part du 
premier magistrat de l'Algérie; son chef n'avait pas 
paru la défendre et sa considération en recevait une 
grave atteinte. 

Le général de Martimprey porta de nouveau ce» 
faits, le 17, à la connaissance de M. de Chasseloup- 
Laubat, en réclamant pour le lendemain la publica- 



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■ 348 LE COMTE DE MARTIMPREY 

tion, dans VAkbar, de sa lettre au président du conseil 
général. 

La réponse du ministre était significative. Elle com- 
prenait deux lettres : Tune, datée du i6, déclarait qu'il 
voulait s'abstenir dans une affaire déjà déférée à l'Em- 
pereur par le ministre de la Guerre. L'autre, datée 
du 17, refusait de donner suite à la demande d'inser- 
tion dans VAkbar de la lettre adressée au président du 
conseil général; elle aurait pu, disait-il, « provoquer 
de l'émotion dans la presse de la métropole ». 

Le général de Martimprey était fixé : le ministre de 
l'Algérie prenait parti contre lui et contre l'armée 
d'Afrique. Néanmoins, il ne %e tint pas pour battu. Il 
lui accusa réception de ses deux lettres et le prévint 
qu'il en adressait copie au ministre de la Guerre. Il lui 
fit observer que, s'il avait demandé la publication de 
sa lettre dans YAkbar, c'était d'abord en raison de 
l'émotion produite par les commentaires de la presse, 
ensuite parce que le discours du président du conseil 
général avait été reproduit dans VAkbar et dans plu- 
sieurs journaux de France. Il lui annonçait, en même 
temps, qu'il avait demandé au ministre de la Guerre 
de vouloir bien soumettre à la haute appréciation de 
l'Empereur tous les incidents qui venaient de se pro- 
duire. II ajoutait : « Comme chef de l'armée d'Algérie, 
je crois avoir eu tout droit, dans Je fond et dans la 
forme, de solliciter la répression auprès des deux mi- 
nistres dont je relève. » 

C'était très net. Le ministre ne crut pas pouvoir 
reculer plus longtemps une entrevue nécessaire. Il pria 
le commandant supérieur de venir le trouver. Ce fut 
pour le général de Martimprey un vif sujet d'étonne- 
ment de voir alors le ministre « lui tendre la main 
avec une amitié et une grâce qui faisaient contraste 
avec la façon d'être embarrassée qu'il gardait depuis 
son retour ». M. de Chasseloup-Laubat parla pendant 



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COMMANDEMENT SUPÉRIEUR DE l'aLGÉRIE S^Qj 

une demi-heure, sans être une seule fois interrompu, 
et s'efforça d'amener le général à terminer le différend 
à l'amiable. C'était lui demander de s'incliner devant 
les attaques dont l'armée était l'objet. Le général lui 
répondit qu'il entendait que le conflit eût sa solution 
chez l'Empereur, que le bateau du lendemain empor- 
terait son aide de camp, muni du dossier de sa corres- 
pondance. Us se quittèrent ensuite, en échangeant un 
simple salut. 

Le ministre, tenant à garder des apparences de 
courtoisie, fît, le soir, une visite à M™ de Martimprey 
et s'embarqua le lendemain, i8 octobre, sur le Chris- 
iophe-Colomb , pour rentrer en France et s'occuper de 
cette grave affaire. Le commandant supérieur se rendit 
à bord pour le saluer. Le même jour, le chef d'esca- 
dron d'état-major Mircher, premier aide de camp du 
général, partait par le paquebot des Messageries, 
chargé d'instructions spéciales et d'une lettre confi- 
dentielle pour le maréchal Bandon. Dans cette lettre, 
après avoir exposé les derniers incidents, le général' 
de Martimprey disait au ministre de la Guerre : 

Je viens donc de nouveau. Monsieur Je Maréchal, m'adres- 
ser à vous pour obtenir une juste et nécessaire réparation 
des accusations et des insinuations calomnieuses dont l'admf- 
nistration militaire et, avec elle, Tarmée d'Afrique viennent 
d'être Tobjet. 

Je n'ai nul besoin d'insister davantage auprès de Votre 
Excellence pour lui faire apprécier le haut prix que j'atta- 
che à l'intact maintien de l'honneur et de la considération 
de l'armée dont l'Empereur m'a confié le commandement,, 
etc.... 

Le général en chef fit connaître les détails qui pré- 
cèdent aux généraux de division commandant les pro- 
vinces, afin que tout le monde dan« l'armée fût ren- 



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350 LE COMTE DE MARTIMPRBY 

seigné sur Ténergie avec laquelle ses intérêts étaient 
défendus. 

Pendant ce temps, le préfet d'Alger faisait continuer 
la campagne de presse déjà commencée et répandre 
le bruit que Tincident avait été provoqué par le com- 
mandant supérieur. Toutefois, les journaux se gar- 
daient bien de publier sa lettre au premier président. 

Dans ce malheureux conflit, c'était encore le mi- 
nistre de l'Algérie et des Colonies qui avait la position 
la plus fausse. Il n'osait pas se séparer de ceux qui 
l'avaient compromis en insultant l'armée, et, sachant, 
d'ailleurs, qu'il y avait des engagements embarras- 
sants, il se décida à faire cause commune avec eux. 

Quant à l'état d'esprit du général de Martimprey, il 
était défini par une phrase qui terminait sa lettre du 
21 octobre au général Deligny : c( Ce que je sens de 
la conduite que j'ai tenue me rend calme, et ce calme 
règne autour de moi. Espérons dans l'Empereur. » 

Tandis que cette situation extraordinaire agitait les 
Algériens, le maréchal Randon mettait sous les yeux 
du souverain la correspondance du commandant su- 
périeur et en prévenait ce dernier. 

Quoique éloigné, disait-il, des lieux où se sont passés let 
débats entre les représentants de l'autorité militaire et civile, 
je suis trop identifié aux causes qui les ont produits, j*ai 
conservé trop de souvenirs qui me rattachent au passé de 
l'Algérie, pour que je puisse rester indifférent aux choses 
qui s'accomplissent, aux tendances qui se manifestent pour 
s'avancer dans une voie que mes convictions me font trou- 
ver dangereuse A mon point de vue, je n'ai pas d'ob- 
servations critiques à vous adresser Mon jugement, dans 

cette circonstance, est guidé par le sentiment de tout le bien 
que l'armée a fait en Algérie, du dévouement que ses chefs 
ont montré pour le service des intérêts de la colonie, de 
leur zèle constant, de leur attachement profond pour tout 
ce qui devait amener la prospérité d'un pays conquis par 



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COMMANDEMENT SUPÉRIEUR DE l'aLGÉRIE 35 1 

leur bravoure, objet de leurs plus vives affections. Si vous 
vous êtes trompé en croyant que des atteintes étaient por- 
tées dans ces discours d'apparat aux services rendus par vofl 
prédécesseurs pour établir en tous lieux et en toutes choses 
Tordre et le progrès dans la colonie, si vous vous êtes 
trompé en croyant qu'en marchant sur leurs traces vous 
compromettiez les grands intérêts remis entre vos mains, 
je dois l'avouer, je partage votre erreur et je ne puis pas 
reconnaître dans ces aspirations systématiquement produites 
autre chose qu'une nouvelle atteinte à l'autorité militaire 
dont vous êtes le premier dépositaire.... Ce qui reste, c'est 
la protestation que vous avez faite au nom de l'armée, quand 
vous avez cru que l'on méconnaissait ses titres à la reconnais- 
sance de la colonie et c'est à cela seul que je veux faire 
allusion dans cette lettre, en vous répétant que, comme an- 
cien gouverneur général, je comprends les sentiments qui 
vous ont guidé. 

Je vous renouvelle, mon cher général, etc.. 



C'était l'approbation la plus complète, et le com- 
mandant supérieur avait le droit d'être content. Il 
éprouva' un certain plaisir à communiquer la réponse 
du ministre à ses divisionnaires : 

Cette lettre, écrivait-il au général Deligny, m'a causé 
une vive satisfaction. L'Empereur jugera. Il a les données 
complètes; et la presse au besoin lui ferait connaître de quel 
côté est l'honneur et la droiture, de quel côté est l'indignité 
et l'astuce. 

Le général de Martimprey conservait, dans cette 
lutte si ardente, un calme parfait, certain d'avoir fait 
'son devoir et heureux de se voir approuvé à la fois par 
son chef hiérarchique et par ses inférieurs. 

Pendant ce temps, à Paris, la question agitait le 
gouvernement, la presse et même les journaux étran- 
gers. Elle avait été traitée en conseil des ministres. Là, 



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352 LE COMTE DE MARTIMPHEY 

le maréchal Randon avait défendu Martimprey, tandis 
que M. de Chasseloup-Laubal l'avait attaqué. L'Empe- 
reur, selon son habitude, n'avait rien dit, et son silence 
était diversement interprété. Tandis que le ministre de 
la Guerre comptait sur une solution favorable, celui 
de l'Algérie avait une opinion opposée et laissait ses 
chefs de services poursuivre dans les journaux une 
campagne acharnée, faite de racontars et d'insi- 
nuations perfides. Certaines correspondances faisaient 
connaître cette situation étrange, qu'on aurait peine à 
croire, si les faits n'étaient là pour l'attester. 

Le 25 octobre, le commandant Mircher, arrivé à 
Paris depuis quatre jours et rapidement mis au cou- 
rant des choses, en transmettait le résumé à son gé- 
néral : 

Paris, mardi aS octobre 1860. 
Mon Général, 

Arrivé à Marseille samedi, j'étais dimanche soir à Paris 
et lundi matin chez le maréchal. Mais S. E. partait pour 
Saint-Cloud où l'Empereur a réuni les maréchaux pour exa- 
miner avec eux un projet de grande réserve de l'armée. 

Toutefois comme le maréchal m'avait autorisé à revenir, 
je l'ai revu le même jour à 5 heures du soir, au moment de 
son retour de Saint-Cloud et il m'a gardé une grande heure 
dans son cabinet. 

Dans l'intervalle, j'avais appris de son aide de camp que, 
dès le début de toutes ces aiïaires, il avait hautement dé- 
claré qu'il vous soutiendrait. Sa lettre du 18 qu'on ma don- 
née à lire et qu'il vous a écrite de première inspiration est 
un témoignage de ses bonnes intentions. Il m'a assuré de 
plus qu'il avait prudemment défendu vos actes devant S. M. 
et que, d'ailleurs, cette cause étant aussi bien sienne que 
vôtre, vous pourriez compter sur un appui dévoué. 

Il m'a dit que nul plus que lui ne connaissait les vices 
du système nouveau, que nul ne s'en était ouvert plus caté- 
goriquement devant l'Empereur à qui il a dit du reste que 



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COMMANDEMENT SUPÉRIEUR DE L'aLGÉRIE 353 

-sa visite était (( comme une goutte d'eau qui fait déborder 
le vase ».. 

Le maréchal m'a dit : engagez le général a se tranquili- 
«er. Tout le monde proclame que les affaires vont mal en 
Algérie; que c'est le résultat fatal du système introduit il 
y a deux ans; mais on s'arrête et on s'occupe fort peu des 
détails de ce qui vient de se produire. 

Le maréchal avait vu dans la journée le ministre de l'Al- 
gérie; mais rien de ce que celui-ci lui avait dit ne pouvait 
modifler les impressions du maréchal. Le ministre vous croit 
de mauvaise humeur parce que nulle faveur n'est venue 
vous trouver; le maréchal, qui vous connaît mieux, lui a dit 
qu'il se trompait fort. Il avait fait du reste des observations 
à l'Empereur sur la nomination du général Yusuf sans 
qu'elle accompagnât la vôtre, l'Empereur n'a rien répondu 
et du reste n'a fait aucune observation critique sur ce qu'il 
a vu de l'armée et de ce qui se rapporte à votre action. 

Le maréchal m'a dit de rester quelques jours et de reve- 
nir voir ses aides de camp (Ribourt est absent) et, somme 
toute, je crois qu'il est aussi bien disposé à vous soutenir 
que vous pouviez l'espérer de lui. Je vous le répète, il a 
pris l'affaire en mains comme sienne et vous fera assurer 

toute satisfaction dans la limite de son influence. Mais 

il reste la question des intentions de l'Empereur. 

Vous avez dû être prévenu de vous tenir prêt à venir 

le i5 novembre 

Au revoir, Mon Général, agréez, je vous prie, l'expression 
de mon profond dévouement. 

H. MiRGHER. 

Le commandant supérieur avait reçu en même 
temps, du général Delîgny, une lettre qui ne lui fut 
pas moins agréable et qui était aussi, pour lui, un 
encouragement. 

J'ai bon espoir, écrivait le général, que l'Empereur fera 
bon accueil à votre dossier et que la contrariété qu'il éprou- 
vera peut-être de se voir réduit à la nécessité de prendre des 
résolutions auxquelles il n'était pas suffisamment préparé, 

33 



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354 ^^ COMTE DE .MARTIMPRKY 

ne fera qu'aggraver la situation du ministre dont l'impuis- 
sance sera d'autant plus manifestée et aussi celle des fonc- 
tionnaires malhabiles qui, par leurs provocations impru- 
dentés, ont rendu impossible le fonctionnement des pou- 
voirs 

Quant à vous, Mon Général, en dehors de la satis- 
faction personnelle qui vous est assurée par la droiture de 
vos intentions et l'élévation de vos sentiments, la publica- 
tion qui, soit aujourd'hui, soit demain, sera donnée à vos 
lettres, vous ménage un rang très élevé dans l'estime et la 
considération de l'armée. Dans une situation morale sem- 
blable, l'avenir peut être envisagé avec sérénité et le présent 
ne saurait avoir rien de bien pénible 

D*autre part, le maréchal Randon avait fait prévenir 
le général de Martimprey de ne pas s'émouyoir du lan- 
gage que le ministre de l'Algérie pourrait lui tenir, de 
conserver son calme, d'éviter tout ce qui pourrait enve- 
nimer la question et compromettre sa situation, qui 
était bonne. 

11 ne fut donc pas surpris quand il reçut du comte de 
Chasseloup-Laubat la lettre suivante : 

Paris, le 25 octobre i86o. 
Général, 

J'ai placé sous les yeux de l'Empereur les discours pro- 
noncés à l'ouverture de la session du Conseil général de la 
province d'Alger, ainsi que les lettres que vous avez écrites 
à M. le Président et à M. le Préfet. 

Rien dans le discours de M. le Président de Vaulx n'a 
paru de nature à porter atteinte à la considération des auto- 
rités militaires. Les antécédents du premier président ne 
sauraient laisser de doutes sur ses intentions, et les paroles 
qu'il a prononcées ne sauraient non plus se prêter à une 
interprétation contraire à sa pensée. 

L'Empereur a donc daigné m'exprîmer son désir de voir 
M. le Président de Vaulx et ses collègues conserver leurs 



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COMMANDEMEIST SUPERIEUR DE l'aLGÉRIE 355 

fonctions de membres du Conseil général. Devant l'expres- 
sion de ce désir, que je me suis empressé de faire connaître 
à M. le Président, je ne doute nullement de sa détermina- 
tion. 

Quant au discours de M. le Préfet, à supposer qu'en la 
forme les expressions dont il s'est servi pour représenter la 
France étendant sa civilisation sur rAfrique laissent à dé- 
sirer, il est évident, cependant, qu'elles ne peuvent être 
prises que dans un sens paciGque. 

Au surplus, Général, je dois, à l'occasion des lettres que 
vous avez écrites à M. le Président de Vaulx et à M. le Pré- 
fet, vous faire observer, qu'il n'entre nullement dans les 
attributions du commandant supérieur des forces de terre 
et de mer en Algérie de correspondre directement avec les 
Conseils généraux, et par conséquent de réclamer l'inser- 
tion à leurs procès-verbaux de son opinion personnelle sur 
les faits qui peuvent se passer dans ces assemblées; que le 
commandant supérieur n'a pas non plus à donner sa désap- 
probation directe et officielle aux préfets pour des paroles 
prononcées par eux dans l'exercice de leurs fonctions; enfin 
que, s'il croit avoir à appeler l'attention du Gouvernement 
sur des délibérations des Conseils généraux ou sur des actes 
des agents de l'administration, c'est au ministre de l'Algérie 
qu'il doit s'adresser. 

Je vous prie donc de vouloir bien, à l'avenir, vous abste- 
nir des démarches semblables à celles dont vous m'avez 
entretenu par votre lettre du 8 de ce mois. 

Comte DE Chasseloup-Laubat. 

Tandis que cette lettre était écrite à Paris, le 25 octo- 
bre, le Courrier d'Algérie, journal de la préfecture, en 
informait le public dès le 26 et insinuait, entre autres 
faits sciemment dénaturés, l'intention du commandant 
supérieur de donner sa démission. L'article était ainsi 
conçu : 

« Le différend qui s'était élevé entre l'autorité civile et l'au- 
torité militaire en Algérie paraît avoir été tranché jusqu'à 



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356 LE COMTE DE MARTIMPREY 

présent à l'avantage de la première. On sait qu'à la suite 
d'observations adressées par le général de Martimprey aux 
conseils généraux d'Algérie (qui s'étaient élevés plus oa 
moins directement contre la suprématie du pouvoir mili- 
taire), le conseil général d'Alger avait donné sa démission. 
Le commandant des forces de l'Algérie, qui s'attribue la 
direction politique de toute la colonie, avait mandé et éner- 
giquement blâmé le préfet, M. N..., de ne l'avoir pas in- 
formé de la démission du conseil. M. N..., vivement blessé, 
en aurait référé à M. de Chasseloup-Laubat, qui aurait 
abrégé son voyage pour venir saisir l'Empereur de la ques- 
tion. De son côté, le général de Martimprey, ne pouvant 
quitter la colonie, avait dépêché son premier aide de camp, 
le commandant Mircher, au maréchal Randon, lequel au^ 
rait refusé de se mêler de cette affaire. Bref, s'il faut en 
croire les derniers bruits, le ministre .de l'Algérie aurait été 
autorisé à manifester, au nom de l'Empereur, au général 
de Martimprey, une improbation de son abus d'autorité. 

La lettre de M. de Chasseloup-Laubat, ministre de l'Algé- 
rie, exprimant, au nom de l'Empereur, au général de Mar- 
timprey, les observations improbatives de sa conduite, a été 
très positivement écrite et à dû arriver à Alger. On attend 
vers la fin de la semaine, à Paris, la réponse, du comman- 
dant des forces militaires de l'Algérie. On paraît craindre 
que le général ne se démette de ses fonctions. » 

Il n'y avait pas à s'y tromper : la lettre du ministre 
n'était, avec sa raideur et son emphase, qu'une ten- 
tative d'intimidation, et l'article perfide qui la précé- 
dait en Algérie montrait nettement quelle était son 
origine. Le public ne pouvait voir le fond des choses, 
mais il en était autrement du général de Martimprey. 

Le retour du commandant Mircher l'avait renseigné 
sur les détails les plus secrets de la situation. Il savait 
qu'à Paris on trouvait que les affaires d'Algérie allaient 
au plus mal, mais qu'on n'osait pas revenir sur les 
dispositions prises deux ans auparavant par une per- 
sonnalité comme celle du prince Napoléon. On recon- 



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COMMANDEMENT SUPERIEUR DE l'aLGÉRIE 357 

naissait cependant qu'un changement était indispen- 
sable. Une lettre du général de Grény lui avait transmis 
•à ce sujet des informations particulières. 



Saint-Quentin, le i4 novembre 1860. 
Mon cher Martimprey, 

J'ai reçu hier votre lettre du 8 et je veux compléter mes 
précédents renseignements, puisque, dites- vous, ils vous ont 
^lé utiles. Borel, avec qui j'avais rendez-vous à Eu, ces jour a 
derniers, avait vu la veille, à Amiens, le maréchal Ganro- 
bert qui vient assez souvent visiter des amis dans cette ville. 
Le maréchal lui parla de votre remplacement comme plu^ 
que probable. Je ne me souviens plus du terme dont je me 
suis servi dans ma lettre du i*'. Je vais donc me rectifier 
ou me répéter. On ne dit pas que vous ayez encouru Vim- 
probation de l'Empereur (vous me dites « quant à Timpro- 
bation de l'Empereur, je n'y crois pas »). Sur le fond dt 
Vaffaire, on dit qu'il a trouvé inopportune votre lettre na 
Président de Vaux et regrette de se voir contraint par voire 
éclat, de faire de suite un changement qu'il voulait amener 
avec le moins de bruit possible. On croit toujours que le 
maréchal Randon ira reprendre son ancien gouvernement, 
peut-être avec un titre plus élevé, afin de mieux constater 
l'importance du changement de système. On lui donne pour 
successeur, soit le maréchal Vaillant, soit le maréchal Rp^ 
gnaud dé Saint-Jean-d'Angély, ce dernier, dit-on charita- 
blement, pour avoir l'occasion de lui ôter la Garde et dS^ 
transférer le maréchal de Ma<c-Mahon. Enfin, M. de Chassie 
loup-Laubat quitterait le ministère de l'Algérie et des Colo- 
nies; mais l'embarras serait de le dédommager. M. Magne 
lui céderait volontiers les Finances si M. Barthe voulait 
lAcher la Cour des Comptes. Mais ce dernier, bien emmi- 
touflé dans son hermine, et qui fait le mort depuis tant 
d'années dans cette douce fourrure, prétend la garder jus- 
qu'au terme légal de 70 ans. Il n'en a que 65. Chacun, san^ 
doute, aura trouvé sa case au 3 décembre, et vous arriveresi: 
pour le dénouement. Celui qui me conviendrait serait que 



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358 LE COMTE DE MARTIMPREY 

VOUS restassiez où vous êtes avec de nouveaux pouvoirs? A 
vous dire vrai, je ne l'espère guère. 

L'invitation adressée au président et aux membres du 
conseil général d'Alger de conserver leurs fonctions paraît 
indiquer que vous avez gagné la cause pour un autre. Je 
n'avais accordé aucune attention au bruit de votre démis- 
sion.... 

Adieu, tout à vous. 

Général de Grény. 

En fait, l'Empereur avait dans les mains tous les 
éléments du problème; il en cherchait la solution et 
aussi la forme à adopter pour son application. Jusqu'à 
présent, sa pensée était de confier la direction suprême 
de TAlgérie à un pouvoir fortement constitué, et, dans 
cet ordre d'idées, il songeait à un de ses maréchaux, 
tout en gardant une impression fâcheuse de l'éclat 
causé par la lettre du général de Martimprey au prési- 
dent de Vaulx. 

En attendant, le ministre de la Guerre avait invité le 
commandant supérieur à venir à Paris, vers le i5 no- 
vembre, et Tavait prévenu « que la situation était 
connue et jugée, que des incidents ne pouvaient avoir, 
après cela, qu'une importance tout au moins insigni- 
fiante, pour ne pas dire nulle et inaperçue », qu'il 
était donc désormais inutile d'entretenir « une lutte 
sans utilité pour l'Algérie ». Il avait été, en outre, 
<( prémuni contre les dispositions d'esprit que viendrait 
exciter en lui une dépêche du ministre de l'Algérie 
ayant trait à ce qui s'était passé et qu'il allait rece- 
voir ». 

Ce fut donc avec un calme parfait qu'il en fît la 
lecture. Son parti était pris d'avance. Deux jours après, 
le 3o, il répondit à M. de Chasseloup-Laubat : 

Monsieur le Ministre, 
J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre dépêche 



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COMMANDEMENT SUPéRIEUR DE l'aLGÉRIE 359 

du 25 octobre, par laquelle vous me faites connaître les 
intentions de TEmpereur en ce qui se rapporte à mes lettres 
à M. le Président du conseil général d'Alger et à M. le Préfet 
d'Alger. Je me soumets avec respect aux intentions de Sa 
Majesté et je me conformerai à l'avenir aux instructions 
que Votre Excellence en fait découler. 

Veuillez agréer, etc. 

Le commandant supérieur transmit copie de cette 
lettre au général Deligny, et, pour lui bien expliquer 
le fond de sa pensée, il ajouta : 

Je suis porté à croire que celte réponse n'est pas du tout 
celle qu'on a voulu provoquer; mais, dans tous mes rap- 
ports avec M. le Ministre de l'Algérie et, dans ces derniers 
temps plus évidemment, j'ai trouvé trop de difficulté k 
mettre la discussion sur son terrain véritable pour qu'en 
tous cas j'aie pu voir autre chose que des inconvénients ici 
à vouloir insister. J'ai protesté; ma protestation a été re- 
cueillie par deux ministres de l'Empereur. J'ai reçu de tou? 
deux, dans des termes diamétralement opposés, l'approba* 
tion et, naturellement, l'improbation la plus complète de 
part et d'autre. C'est l'image de ce qui se passe. Je veux me 
persuader qu'avec un peu de patience nous arriverons à de^i 
conditions nouvelles de direction. Tâchons de rester calmes 
jusque-là. Je n'entrerai pas dans la terre de Chanaan, mais 
je tiens on ne peut plus, et vous me seconderez en cela, ^ 
ce que personne ne se passionne dans ces misérable.^ 
épreuves. Ce sera la plus grande satisfaction pour moi de 
pouvoir remettre une armée disciplinée jusqu'à la résigna- 
tion, malgré les plus iniques attaques. 

Il aurait été difficile d'apporter plus de calme et de 
résolution dans un conflit aussi grave. Cette disposi- 
tion d'esprit, due à un profond sentiment du devoir» 
était une des caractéristiques du général de Martim- 
prey. 



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360 LE COMTE DE MARTIMPREY 

En adressant sa réponse au ministre de TAlgérie, il 
ETait dû, en outre, lui faire connaître certains faits 
qui étaient la conséquence de sa politique administra- 
tive. Les indigènes du territoire civil de Bône émi- 
graient dans le territoire militaire, et leur exode avait 
pris des proportions telles que, dans ce dernier terri- 
toire, les terrains de labour allaient bientôt manquer. 
Le commandant supérieur insistait pour l'envoi 
d'ordres, dont il faisait ressortir l'urgence. 

Cependant, les attaques de l'autorité civile ne ces- 
saient pas, et, au même moment, un article paru dans 
V Indépendance belge dénaturait encore les faits à son 
profit. 

Le général de Martimprey dédaigna d'y répondre, 
persuadé qu'une décision souveraine ne tarderait pas 
à mettre un terme à ces manœuvres. Il venait, du 
reste, d'être avisé que sa présence à Paris ne serait plus 
nécessaire que le 3 décembre. Il devait s'embarquer le 
27 novembre. 

A cette date, tout était terminé. Un décret impérial 
du 24 novembre avait supprimé le ministère de TAlgé- 
rie et rétabli le gouvernement général. Le maréchal 
Pélissier, duc de Malakoff, était investi de ces hautes 
fonctions. Cette désignation du chef militaire le plus 
connu pour son énergie était significative et marquait 
d'une façon éclatante le triomphe du général de Mar- 
timprey. 

Son succès fut accentué par les félicitations qu'il 
reçut à cette occasion, alors que lui-même n'avait 
encore aucune place dans la nouvelle combinaison. 

Le colonel d'état-major Renson, chef d'état-major 
de la division d'Oran, un de ses anciens amis d'Afrique 
et de Crimée, lui écrivit un des premiers une lettre 
qui était pour lui une récompense. 



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COMMANDEMENT SUPÉRIEUR DE L'aLGÉRIE 36 1 

Oran, le i décembre 1860. 
Mon Général, 

Le triomphe vous est dû, et vous partez enveloppé dans 
les plis du drapeau que vous ayez si énergiquement et si 
noblement défendu. Des esprits vulgaires pourront s'étonner 
que TOUS ayez fait à la défense d'une noble cause le sacri- 
-fice d'jtvantages positifs considérables, mais ceux qui vous 
connaissent bien, ceux qui se plaisent à croire qu'il existe 
encore de notre temps des hommes de caractère, vous re- 
connaîtront et vous applaudiront du rôle que vous ont 
inspiré votre amour de la vérité et votre dévouement désin- 
téressé au bien public. Ce rôle, si rare en tout temps, doit 
entourer votre nom d'une grandeur morale plus éclatante 
•encore. Vos amis savent que vous n'en recherchez pas 
d'autre, mais permettez-leur d'espérer, mon Général, que 
l'avenir saura vous tenir compte d'un désintéressement si 
noble, d'une vertu si ferme. 

Rien n'est exagéré, mon Général, dans ce que je vous 
-dis là, et je ne me suis autorisé à vous l'écrire que parce que 
•c'est l'expression de la pensée que j'ai entendu répéter 
autour de moi par tous ceux dont l'opinion vaut quelque 
•chose. 

£. Renson. 

Le général Desvaux écrivit de son côté au général 
<le Martimprey, le 4 décembre : 

Mon Général, 

... La reconstitution du gouvernement général nous mon- 
Irait que vos idées avaient triomphé, etc. 

Après ce qui s'était passé en présence de Sa Majesté, après 
l'ignoble croisade excitée dans la presse par le ministère de 
l'Algérie, la nomination du maréchal Pélissier a paru ren- 
fermer une signification particulière. Appeler à la tête de 
l'Algérie, après les réformes civiles et impuissantes du 
prince Napoléon et de M. de Ghasseloup-Laubat, M. le ma- 
réchal Pélissier, qui occupe les plus hautes fonctions de 



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302 LE COXfTE DE MARTIMPREY 

TEtat, qui est connu par Ténergie de sa volonté, n'est-ce pas 
proclamer que la route suivie depuis deux ans est pleine de 
périls, ainsi que vous Taviez signalé, et qu'il faut se hâter 
d'en sortir. Tous les amis de l'Algérie, tous les officiers qui 
ont pu connaître exactement ce qui s'est passé sous votre 
commandement, admirent les sentiments qui ont guidé 
votre conduite et vous gardent reconnaissance de l'immense 
service rendu à la colonie par votre appréciation exacte de 
la situation, par votre fermeté et votre abnégation. Votre 
caractère était déjà en haute estime dans l'armée; cette 
dernière épreuve vous élève encore. J'attends avec impa- 
tience la nouvelle que l'Empereur vous a donné un témoi- 
gnage éclatant de la manière dont il apprécie votre mérite 
et votre désintéressement. 

... Quant à vous, mon Général, comptez sur mon dé- 
vouement absolu. De près, de loin, je suis à vous de tout 
cœur. Conservez-moi l'affection dont vous avez bien voulu 
me donner tant de preuves. Quel que soit l'avenir qui vous 
est destiné, il ne sera jamais, à mon désir, ni assez glorieux, 
ni assez élevé. 

Veuillez agréer, etc. 

Le général Deligny, aussi empressé et aussi heureux 
que son collègue de Constantine, le félicitait à la même 
date et lui écrivait : 

Voilà donc la victoire gagnée I 

... Vous disparaissez pour un moment dans votre triom- 
phe, résultat de deux années de lutte, d'abnégation, de sa- 
crifices de toute sorte. 

... De fait, l'Empereur nous a donné une grande satis- 
faction, etc. 

Enfin, le général Yusuf lui adressait, dans son style 
oriental, même avant ses collègues, les félicitations les 
plus sincères. 

Alger, le 3o novembre 1860. 

C'en est fait, mon Général, vous êtes remplacé; mais 



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COMMANDEMENT SUPERIEUR DE L 'ALGERIE 363 

j'espère que vous ne l'êtes pas pour toujours et je suis con- 
vaincu que vous remplacerez celui qui vous remplace au- 
jourd'hui. 

Félicitez-vous, mon Général, car vous avez remporté une 
véritable victoire et obtenu une gloire politique; c'est la 
plus belle des gloires et la plus difficile. 

Le gouvernement militaire est rétabli en Algérie plus for- 
tement que jamais. C'est à votre énergie, à votre noble 
caractère et à votre abnégation que nous le devons. Pour 
mon compte, quinze mois que j'ai passés sous vos ordres, 
je puis l'écrire partout en lettres d'or, «ont les quinze mois 
les plus heureux de ma carrière militaire. 

Oui, mon Général, vous représentez pour moi le modèle 
de la dignité dans le commandement, et heureux ceux qui 
se sont trouvés et qui se retrouvent encore sous votre auto- 
ritél Et, croyez-moi, mon Général, ce n'est pas. ma tête qui 
parle, mais le fond de mon cœur. 

Général Yusuf. 

En résumé, le commandement en chef du général 
de Martîmprey venait de prendre fin à la suite d'un 
.grand succès, après une durée de quatorze mois, el 
c'était lui-même qui, dans Tintérêt de Tarmée, sacri- 
fiait sa position à son devoir, donnant ainsi l'exemple 
d'une abnégation qu'on ne fit pas assez ressortir. 

Deux événements d'une réelle importance avaient 
marqué cette période : la guerre du Maroc et la lutte 
de l'autorité civile contre l'autorité militaire. Dans 
l'une comme dans l'autre, le général avait réussi et 
montré des qualités de premier ordre. Ses chefs, 
comme ses inférieurs, avaient approuvé ses résolutions 
et, néanmoins, par une fatalité singulière, ces deux 
événements devaient contribuer à arrêter dans son 
essor sa belle carrière. 

Au Maroc, les ravages du choléra restaient attachés 
au souvenir de son expédition, et, en pareil cas, il est 
rare que le cjief responsable, quoiqu'il n'y ait été pour 



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364 LE GOBfTE DE MARTIMPRET 

rien, ne porte pas, dans une certaine mesure, le poids 
du malheur. On dit de lui qu'il n'est pas heureux, et, 
sur les esprits faibles ou fatalistes, cette observation a 
souvent une influence irréductible. 

Dans sa lutte contre le pouvoir civil, le général de 
Martimprey restait, même après le succès, l'adversaire 
détesté. Le nombre de ses ennemis s'était accru, et 
leur puissance, appuyée sur des personnalités comme 
celle du prince Napoléon et du comte de Chasseloup- 
Laubat, ne pouvait s'affaiblir. Ils étaient près du sou- 
verain, qui n'aimait ni les embarras politiques, ni les 
caractères trop énergiques. Il y avait là, pour le géné- 
ral, une résistance cachée, difficile à saisir, et une 
hostilité latente, qui finit par lui nuire. 



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CHAPITRE XIV 



SOUS-OOUYERNEHENT DE L'ALGÉRIE 

(1860-1864) 

IVéoessité de la nomination du général de Martimprey. — Nouvelle 
organisation du gouvernement. — Mort de Si-Hamza. — Ten- 
dances du maréchal. — Relation« avec les Touareg. — Voyage 
du sous-gouverneur en France. — Son projet de démission. — 
PromeBsos qui \\d sont faites. — Sa nomination de grand-croix. 

II était avéré maintenant qu'en instituant pour son 
cousin le ministère de l'Algérie et des Colonies, Napo- 
léon III avait, sans s'en douter, créé en Algérie l'anta- 
gonisme des pouvoirs, affaibli le principe d'autorité et, 
par cela même, réveillé le fanatisme musulman. 

Le général de Martimprey, forcé de combattre ces 
éléments de désordre, l'avait fait avec calme et fer- 
meté, approuvé par tous ses généraux. Il avait exprimé 
en haut lieu sa pensée tout entière. En signalant le 
mal, il avait indiqué le remède et éclairé l'Empereur 
sur une situation qui devenait intolérable. On avait fini 
par lui donner raison, et, pour être logique, on aurait 
dû rétablir le gouvernement général à son profit, mais 
on n'avait pas osé. En réalité, on lui avait enlevé sa 
haute position; on lui devait au moins une compen- 
sation. 

L'Empereur et le ministre de la Guerre, qui tenaient 
à son retour en Algérie, cherchèrent sous quelle forme 
on pourrait la présenter. Le ministre promit d'abord 
le maintien de la plume blanche, et l'Empereur un 
siège prochain au Sénat. Ces propositions disposèrent 



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366 LE COMTE DE MARTIMPREY 

le général à être conciliant pour son titre officiel. Il 
eut ridée de proposer celui de sous-gouverneur, qui 
fut adopté. On le lui conféra par décret du i6 décem- 
bre 1860. On y ajouta un traitement élevé et tout le 
monde parut satisfait. 

Cette combinaison, cependant, avait été prise trop 
hâtivement, et Ton s'aperçut bientôt que ce nouveau 
titre ne correspondait à aucune fonction. On décida 
alors de faire du sous-gouverneur le chef d'état-major 
général de l'armée d'Algérie. L'idée n'était pas heu- 
reuse. Le public n'y vit guère qu'une diminution d'au- 
torité et ne. comprit pas ce changement. Les géné- 
raux eux-mêmes ne s'en rendirent pas compte. Du Ba- 
rail écrivit plus tard à ce sujet : « A la nomination du 
maréchal Pélissier, en 1860, comme gouverneur gé- 
néral, le général de Martimprey, bien que digne du 
premier rang, n'hésita pas à descendre au second, 
donnant ainsi à l'armée un sublime exemple de pa- 
triotisme et de désintéressement. » 

En fait, la situation exigeait à la fois le rétablisse- 
ment d'un pouvoir militaire fortement constitué et le 
retour du général en Algérie, pour montrer à ses 
adversaires que l'Empereur lui donnait raison. 

Mais il y avait là une difficulté. Le commandement 
supérieur, qu'il venait d'exercer avec éclat, compre- 
nait deux fonctions : le gouvernement de l'Algérie et 
le commandement du 7* corps d'armée. 11 ne fallait à 
aucun prix renoncer à ce dernier titre, qui valait un 
grade. Pour cela, il y avait un moyen, auquel malheu- 
reusement personne ne songea. C'était d'organiser le 
gouvernement général comme il l'a été depuis, avec 
un commandant des troupes et un directeur de l'admi- 
nistration. Le général de Martimprey, maintenu au 
commandement du 7* corps d'armée et suppléant du 
gouverneur, ne pouvait plus descendre au commande- 
ment d'une division. Quant au gouverneur général, il 



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SOUS-GOUVERNEMENT DE l'aLGÉRIE 367 

• 

devenait un vice-roi, exclusivement chargé des intérêts 
politiques de la colonie. Ses attributions en étaient plu- 
tôt agrandies. 

Le maréchal Pélissier pouvait accepter cette posi- 
tion, et TEmpereur, au besoin, la lui aurait imposée. 
Le duc de Malakoff avait alors 67 ans. Vieilli par ses 
campagnes, par les épreuves de sa vie militaire, il 
avait beaucoup perdu de son ardeur au travail. Une 
sorte de vice-royauté tranquille lui aurait convenu. A 
Paris, on estimait qu'il fallait près de lui un suppléant 
actif, expérimenté et jouissant de sa confiance. Mar- 
timprey, son ancien chef d'état-major de Crimée et 
son ami depuis vingt ans, répondait à cette nécessité. 
En outre, c'était pour ce dernier une espérance, pres- 
que une désignation pour la succession du maréchal. 
Ce fut surtout à ce point de vue que s'arrêtèrent les 
amis du général. Quant à lui, heureux de son succès 
contre les autorités civiles, du prestige qu'il voyait 
rendu à l'armée, il revint à Alger avec le gouverneur, 
dès les premiers jours de janvier. 

Ses nouvelles fonctions ne devaient pas, du reste, 
être une sinécure, d'autant plus que les difficultés 
étaient moins aplanies qu'on aurait pu le croire. Le 
préfet d'Alger avait pourtant été changé, et son succes- 
seur restait sans initiative, sous les. ordres d'un direc- 
teur général. Mais les dispositions de l'administration 
et des colons restaient les mêmes. 

Le maréchal avait, pour recevoir, instruire et pré- 
parer ses affaires, deux chefs de service de rang très 
élevé : un conseiller d'Etat, directeur général, et son 
chef d'état-major général. Le premier venait d'être 
nommé; c'était un administrateur qui joignait à une 
grande expérience la connaissance des choses d'Afri- 
que. 

Un conseil consultatif était organisé auprès du gou- 
verneur et sous sa présidence. Il comprenait : 



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368 LE COMTE DE MARTIMPREY 

i"" Le directeur général de radministration cirile; 

2"* Le général commandant supérieur du génie en 
Algérie; 

3** Un inspecteur général des travaux publics; 

4** Un inspecteur général des finances; 

5** Deux conseillers rapporteurs; 

6* Un secrétaire. 

Ce conseil était appelé à donner son avis sur toute» 
les affaires civiles renvoyées à son examen par le gou- 
verneur général. 

Au bout de quelque temps, et par suite même de la 
nouvelle organisation, le général de Martimprey n'eut 
plus à s'occuper que des questions militaires et indi- 
gènes. Les affaires civiles étaient traitées par le direc- 
teur général, et Ton s'aperçut bientôt que les ten- 
dances de son administration se portaient toujours 
vers le cantonnement des tribus et l'affectation de 
terrains de culture à la colonisation. 

Le maréchal ne semblait pas se passionner pour les 
affaires du pays. Il tenait à goûter les avantages de sa 
grande position et à n'être troublé en rien dans la 
jouissance de son pachalik. En sorte qu'il en vint 
bientôt à ménager les aspirations des colons, à re- 
douter la presse et à éviter tout ce qui était de nature 
à troubler sa quiétude. 

Les autorités civiles, vaincues dans la lutte de i86o. 
se sentaient soutenues par les amis du prince Napo- 
léon, par les partis qui faisaient du libéralisme, peut- 
être par l'Empereur, qui avait parlé lui-même de la 
civilisation du peuple arabe. Elles agissaient dans 
l'ombre, par des insinuations et des articles de jour- 
naux qui excitaient les esprits. Une campagne se pour- 
suivait dans les feuilles publiques et au sein même du 
Corps législatif. 

Néanmoins, en i86i, une période de calme semblait 
s'ouvrir pour l'Algérie. Le nom du vainqueur de Se- 



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SOUS-GOUVERNEMENT DE l'aLGÉRIE 869 

bastopol, sa réputation d'énergie contribuaient à 
l'affermir. Aussi, les événements militaires qui allaient 
marquer sa présence à la tête de nos possessions d'Afri- 
que ne devaient avoir, tout d'abord, qu'une impor- 
tance secondaire. 

Le premier surgit au mois d'avril 1861, dans le sud 
de la province d'Alger. Un fanatique, ayant réuni 
quelques partisans, fit irruption, un soir, dans le vil- 
lage européen de Djelfa et y massacra une vingtaine 
de personnes, surtout des femmes et des enfants. Le 
commandant du poste, prévenu, rassembla son déta- 
chement, pénétra dans le village, mit en fuite les 
assaillants et en arrêta une douzaine. 

Le commandant supérieur de Laghouat, qui était 
alors le chef d'escadrons de spahis de Sonis, parti de 
son poste au premier avis, était arrivé à Djelfa le ma- 
tin du jour qui avait suivi cette attaque. Il se rensei- 
gna, prescrivit une enquête et fit fusiller sept prison- 
niers reconnus coupables d'assassinat. Puis il rendit 
compte par le télégraphe, au généra] commandant la 
subdivision de Médéah, son supérieur immédiat. 

La dépêche, transmise à Alger, fut portée au gou- 
verneur. Son premier mot fut une approbation; mais, 
aussitôt après, il exprima ses craintes sur la façon dont 
les journaux apprécieraient l'affaire; il se décida à 
blâmer le commandant de Sonis et le renvoya à son 
régiment. 

Dans l'armée, cettç mesure fit une mauvaise impres- 
sion. A Paris même, on en fut surpris. Bien des gens, 
et parmi eux le ministre de la Guerre, pensaient que 
l'esprit mesuré du général de Martimprey, joint à sa 
vieille amitié pour le maréchal, aurait une influence 
sur ses actes. L'incident de Djelfa montra qu'il n'en 
était rien et que, dans l'exercice de son autorité, le 
jugement si ferme du duc de Malakoff s'était beaucoup 
modifié. 

24 



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370 'LE COMTE DE MARTIMPRBY 

Le sou-s-gouverneur vit sans doute avec peine la 
brusque révocation du commandant de Sonîs, mais il 
ne fut ni avisé, ni consulté, et ne put rien empêcher. 

Il y eut, à cette époque, une vacance de maréchal de 
France. Les amis du général espéraient qu'elle lui 
serait réservée. Mais l'Empereur éleva à cette haute 
dignité le vieux général comte d'Ornano, descendant 
d'une famille illustre, qui avait déjà donné à la France 
plusieurs maréchaux. Le sous-gouverneur, qui n'avait 
rien espéré à ce sujet, s'en exprima nettement avec 
ses amis, qui traitèrent son opinion d'excès de mo- 
destie. 

Le général de Martimprey était alors le plus en vue 
des généraux de division. Ses beaux services et les 
fonctions qu'il avait remplies relevaient dans l'opinion 
publique au-dessus de ses collègues et le faisaient re> 
garder comme le candidat le mieux désigné pour le 
maréchalat. Le duc de Malakoff était le premier à 
admettre qu'il n'avait pas été récompensé suivant ses 
mérites et faisait des démarches pour le faire nommer 
sénateur. Il en fit même auprès du maréchal Bandon, 
qu'il n'aimait pas, et qui lui écrivit au mois de juillet : 
« Je n'ai rien oublié des titres qu'a le général de Mar- 
timprey à obtenir une faveur spéciale et des promesses 
qui lui ont été faites; je plaiderai donc s^ cause avec la 
chaleur de l'amitié que je lui porte.... » 

Tandis que les meilleurs amis du général s'effor- 
çaient de lui ouvrir les portes du Sénat, il survint à 
Alger un incident malheureux, qui produisit un très 
fâcheux effet. 

Un puissant personnage indigène, Sidi-Hamza, kha- 
lifa de la grande tribu religieuse des Ouled-Sidî- 
Cheikh, grand-officier de la Légion d'honneur, venait 
d'être l'objet de plaintes assez graves. Le sous-gou- 
verneur les communiqua au maréchal, qui jugea utile 
de le faire venir à Alger, malgré son grand âge et son 



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SOUS-GOUVERNEMENT DE l'aLGÉRIE i'jl 

ëloignement. Il voulait l'admonester et le diriger. Ce 
fut une mauvaise inspiration. Si-Hamza était vieux 
■et malade. Néanmoins, il n'hésita pas à se mettre en 
route. A son arrivée à Alger, son mal avait tdlement 
empiré qu'il mourut le lendemain. 

C'était une haute personnalité, dont l'influence do- 
minait tout le sud, du Maroc à la Tunisie. Très dévoué 
à la France, redouté de tous pour son énergie, vénéré 
comme un saint marabout, il maintenait dans l'obéis- 
sance ses tribus et celles qui l'avoisînaient. Sa puis- 
sance s'étendait bien au delà des terres de parcours des 
Ouled-Sidi-Cheikh. 

Dans plus d'un douar, sa mort nous fut attribuée, 
et dans sa propre famille elle devint la cause de com- 
pétitions malheureuses qui affaiblirent notre autorité. 

Le gouverneur général, sans prévoir toutes les con- 
séquences de cette fin prématurée, en fut néanmoins 
très ennuyé. Le sous-gouverneur, plus au courant qae 
lui des affaires indigènes, en comprit toute la portée. 
Mais le mal était fait. On fit enterrer Si-Hamza en 
grande pompe par ses coreligionnaires et on lui fit 
décerner les honneurs (militaires dus à son grade élevé 
dans la Légion d'honneur. 

Sa mort amena la réapparition dans le Sahara, au 
mois de septembre, du chérif d'Ouargla, Mohamed- 
ben-Abdallah. Heureusement, le fils aîné de Si-Hamza, 
Abou-Bekr, qui lui avait succédé à la tête des Ouled- 
Sidl-Cheikh, avec le titre de bachaga, leva de suite 
un goum de 3oo cavaliers, se mit à sa poursuite, l'attei- 
gnit dans les dunes de l'Erg, le fit prisonnier et l'en- 
voya sous bonne escorte à Or an. 

Cet acte d'énergie avait produit une impression salu- 
taire, mais n'avait pas calmé l'agitation qui s'était pro- 
pagée dans nos tribus sahariennes de la province de 
Gonstantine. Plusieurs d'entre elles avaient fait défec- 



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372 LE COMTE DE MARTIMPREY 

lion et avaient pris part aux entreprises du chérif . 11 
fallait les faire rentrer dans le devoir. 

Sur le rapport du général de Martimprey, le maré- 
chal fit marcher contre elles une colonne expédition- 
naire, que le général Desvaux réunit à Biskra« Elle fut 
placée sous les ordres du colonel Pein, commandant 
la subdivision de Batna, qui commença ses opérations 
en décembre. 

Pendant ce temps, le maréchal se disposait à faire 
une tournée d'inspection dans son commandement. 
Avant de partir, il avait donné, au Palais du Gouver- 
nement, le 7 septembre, pour l'anniversaire de la 
prise de Sébastopol, un banquet, dans lequel le sous- 
gouverneur, son ancien chef d'état-major de l'armée 
d'Orient, avait sa place marquée. Le maréchal saisit 
cette occasion d'affirmer hautement sa préoccupation 
de développer, par la colonisation, les éléments de 
prospérité de l'Algérie. « Cette œuvre, ajouta-t-îl, 
j'aspire à l'accomplir, et si j'y réussis, comme je 
l'espère, j'aurai réalisé le plus cher de mes vœux. » 

Cette allocution, qui donnait la note exacte des ten- 
dances du gouverneur, produisit un bon effet. Elle fut 
insérée, le lendemain, dans le premier numéro du 
Moniteur de VAlgériey journal officiel de la colonie, 
qui venait d'être créé. Le maréchal partit ensuite pour 
Bône, laissant à Martimprey le soin de le suppléer 
pendant son absence. Il visita Bône et Constantine, 
revint par Bougie à la fin de septembre et passa le 
mois d'octobre à Alger. En novembre, il inspecta la 
province de l'Ouest, puis s'embarqua à Oran pour se 
rendre à Marseille et de là en France, où l'appelaient 
les travaux de classement. 

Il trouva l'Empereur préoccupé des questions algé- 
riennes. 

En 1860, Napoléon III avait parlé de la rédemption 
du peuple indigène et s'étonnait que rien n'eût été fait 



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SOUS-GOUVERNEMENT DE l'aLGÉRIE i^i 

dans ce sens. Depuis lors, Tesprit travaillé par les uns 
et les autres, il songeait à un sénatus-consulte destiné 
à consolider la propriété arabe, et en causait souvent 
avec les personnalités qu'on lui désignait comme ca- 
pables de l'éclairer . 

Tout en s'occupant de ces questions, le duc de Ma- 
lakoff était loin de négliger les intérêts du sous-gou- 
verneur. Il obtinl pour lui la médaille militaire et fit 
de nouvelles démarches pour un siège au Sénat. Mais 
ses efforts ne furent pas couronnés de succès. On lui 
répondit « que quatre ou cinq sièges étaient encore 
nécessaires pour satisfaire les appétits et les droits ». 
Il fallait donc encore se résigner et attendre. 

Pendant son absence, pour assurer Tordre et la tran- 
quillité dans le sud de nos possessions, le sous-gou- 
verneur l'avait fait surveiller par différentes colonnes. 
Le colonel Pein s'était montré dans la région d'El- 
Oued^ à Tougourt, dans l'Oued-Rihr, et avait fait ren- 
trer les dissidents dans leurs campements. Il était en- 
suite revenu à Batna, en passant par le Hodna. 

Le commandant Colonieu avait visité l'oasis d'Ouar- 
gla, et le chef d'escadrons Dastugue, du cercle de 
Sebdou, avait parcouru le Sud-Ouest oranais à la tête 
des goums de ses tribus. Les nomades du sud avaient 
repris leur existence habituelle et la tranquillité régnait 
dans la région. 

Le 5 février, le maréchal revint à Alger. 

Peu de temps après, le sous-gouverneur l'entretint 
d'une question qui montrait à quel point la pacifica- 
tion des tribus semblait alors assurée. Une caravane 
de Touareg avait pénétré dans la province de Cons- 
tantine avec un chargement de marchandises du Sou- 
dan. Elle était conduite par le chef des Touareg 
Azguer Cheikh-Othman, qui avait déjà effectué un 
voyage à Alger, sous le gouvernement du maréchal 
Bandon. Martimprey y vit une occasion de nouer avec 



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874 LE COMTE DE MARTIMPREY 

les caravaniers du Sahara des relations commerciales, 
auxquelles on songeait depuis longtemps. 11 en parla 
au maréchal, qui approuva ses idées et fit inviter 
Gheikh-Othman à venir à Alger. Celui-ci s'empressa 
d'accepter, reçut le meilleur accueil et consentit, sur les 
offres qui lui furent faites, à se rendre en France avec 
deux neveux qu'il avait amenés. Le commandant Mir- 
cher, premier aide de camp du sous-gouverneur, et un 
autre officier d'état-major, furent désignés pour les 
accompagner. Avant de quitter l'Algérie, Cheikh- 
Othman signa une convention en vertu de laquelle il 
promettait d'envoyer, le 10 octobre, à Ghadamès, les 
chefs touareg sous ses ordres pour établir des rela- 
tions d'affaires avec des négociants algériens. Il devait 
en résulter des échanges avantageux. 

Le reste de l'année 1862 s'écoula dans le calme. Le 
général de Martimprey en profita pour se rendre en 
France, 011 l'appelaient l'état de santé de ses parents, 
alors très avancés en âge. Les préoccupations qui en 
résultaient pour lui, jointes aux exigences de l'éduca- 
tion de ses enfants, peut-être aussi les difficultés de sa 
position, lui inspirèrent le désir de la quitter et de 
prendre un commandement en France. Il fallait seule* 
• ment qu'il put désigner un successeur digne d'être 
agréé. Il pensa alors au général Desvaux, comman- 
dant la province de Constantine, et s'arrêta à Aix, où 
se trouvait le maréchal Randon, pour l'entretenir de 
ce projet. Ce dernier écrivit à ce sujet à l'Empereur, 
qui ne répondit pas. Son silence montrait que l'idée 
n'était pas goûtée. 

Le général de Martimprey revint ainsi à Alger sans 
avoir pu rien décider au sujet de ce changement. 

Le 16 septembre survint un événement qui aurait 
pu avoir pour lui une grande importance. Le maréchal 
de Castellane mourut à Lyon, créant une vacance de 
maréchal de France et de commandant de corps d'ar- 



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SOUS-GOUVERNEMENT DE L 'ALGÉRIE i'jb 

mée. Ixîs bruits les plus divei'^ circuJèren't aussitôt 
en France et à Tétranger. Les plus accrédités le fai- 
saient remplacer par le maréchal Randon, qui aurait 
quitté son portefeuille de la Guerre pour occuper la 
résidence de Lyon. 

On lui donnait pour successeur au ministère le ma- 
réchal Niel, commandant à Toulouse, qui aurait cédé 
son commandement au général de Martimprey. 

Pendant la fin du mois de septembre et le commen- 
cement d'octobre, la nouvelle de ces changements 
s'accrédita au point que le sous-gouverneur crut devoir 
s'en inquiéter. Il était persuadé qu'on ne toucherait pas 
à la situation du maréchal Pélissier et que son sort 
était lié au sien. Cependant, comme son nom était mis 
en avant pour le commandement de Toulouse, au 
point que le gouverneur lui-même s'en était préoccupé, 
il se décida à écrire directement à l'Empereur, qui lui 
répondit de Biarritz, le 27 septembre : 

Mon cher Général, 

Les bruits de changement dont vous me faites part et 
qu'on s'est plu à répandre, ne sont fondés en rien. Le ma- 
réchal à qui j'ai confié la haute administration de l'Algérie 
justifie pleinement mon choix et il n'est pas entré dans ma 
pensée de le porter sur un autre. Ecartez donc à cet égard 
toute fausse préoccupation, et vous qui secondez si bien 
votre chef, continuez à me donner les preuves d'un zèle et 
d'un dévouement sur lesquels je suis heureux de compter. 

Croyez, mon cher Général, à tous mes sentiments, 

Napoléon. 

C'était clair et à l'abri de tout commentaire. Le ma- 
réchal Pélissier et son sous-gouverneur ne devaient 
être l'objet d'aucune mutation. 

Néanmoins, l'idée de rentrer en France pour veiller 
à l'éducation de ses enfants et à la santé de ses vieux 



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376 LE COMTE DE MARTIMPREY 

parents revenait souvent dans la pensée du général de 
Martimprey, et, à la fin de Tannée, comme le maré- 
chal Pélissier s'était de nouveau rendu à Paris pour les 
travaux de classement, il prit le parti de lui écrire et 
lui exposa les raisons qui le portaient à quitter l'Algé- 
rie. Le gouverneur fut loin de l'approuver. 

Je crains, lui dit-il, que des appréhensions exagérées de ce 
qui pourrait surgir au milieu de certains conflits qui sem 
blent s'essayer ne soient pour un peu plus, pour un peu 
moins, dans votre regrettable détermination. Je dis regret- 
table parce que je n'entrevoi-s pas de dispositions bien chau- 
des à vous faire une convenable position, je dis regrettable 
parce que je crois deviner que Texécution d'une promesse 
quant au Sénat pourrait s'en ressentir. 

Les conflits auxquels le maréchal faisait allusion 
venaient des tendances persistantes de l'autorité civile 
à demander la transformation du peuple arabe, ten- 
dances qu'il était résolu à combattre. Il était clair, 
d'ailleurs, qu'en quittant sa position le général de Mar- 
timprey diminuerait ses chances d'entrer au Sénat. 
Tout cela le fit réfléchir. Il ne pouvait quitter le maré- 
chal dans un moment oii ses adversaires semblaient 
vouloir entamer de nouvelles luttes; d'autre part, il 
pourrait toujours se rendre inopinément en France, 
si la santé de ses parents l'exigeait. Il abandonna 
donc l'idée d'un changement et resta à son poste. Il 
l'écrivit au maréchal Pélissier dès que sa décision 
fut arrêtée et en reçut une réponse affectueuse terminée 
par ces mots : 

L'Empereur m'a donné l'assurance hier que, dès qu'il le 
pourrait, il vous appelerait au Sénat. Je suis bien heureux 
de cette bonne nouvelle. 

Tout s'arrangeait ainsi au mieux des intérêts des uns 



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80U8-GOUVERNEMENT DE l'aLGÉRIE 877 

et des autres. Quant aux conflits dont le maréchal 
Tavait entretenu, le moindre incident pouvait les faire 
naître, et le sous-gouverneur devait forcément s'y 
trouver mêlé. Récemment encore, un député avait 
profité de la discussion du budget de l'Algérie au Corps 
législatif et de la présence du gouverneur à la séance 
pour tenter de soulever l'opinion. 

Le général Yusuf, commandant de la division 
d'Alger, au lieu de s'opposer aux idées nouvelles, des- 
tinées au fond à dépouiller les indigènes d'une partie 
de leurs terres, avait cru devoir prendre- l'initiative 
d'un mouvement d'assimilation des Arabes aux Euro- 
péens. Entraîné par son directeur des affaires indi- 
gènes, le lieutenant-colonel Gandil, qui versait volon- 
tiers dans les utopies, il avait fait rédiger une circu- 
laire qui exposait son projet. Il comptait pouvoir met- 
tre à la disposition des colons une quantité d'hectares 
variant de 85o.poo à 2.820.000, que les tribus de sa 
province laissaient sans emploi. Puis, il les aurait can- 
tonnées dans des villages, sous la direction d'une 
administration municipale. Cette révolution, qui de- 
vait transformer les mœurs et les usages du peuple 
musulman, était qualifiée de bienfait de la civilisation. 
Le général s'imaginait réaliser ainsi les idées de l'Em- 
pereur. 

La circulaire avait été soumise, par l'intermédiaire 
du sous-gouverneur, au maréchal Pélissier : ni l'un 
ni l'autre n'étaient hommes à se payer de mots à effet 
ou de théories peju pratiques. Tous deux savaient qu'il 
est souvent dangereux de devancer les aspirations hu- 
maines, surtout quand il s'agit de changer les coutumes 
d'un peuple imahométan. 

D'accord avec le sous-gouverneur, le maréchal avait 
déclaré que les propositions qu'on lui avait soumises 
étaient prématurées et ordonné de les laisser dans les 
cartons. Malheureusement, son auteur avait eu la fâ- 



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878 LE COMTE DE MARTIMPREY 

cheuse idée d'expédier quelques exemplaires de son 
travail à Paris. Par suite, le maréchal avait eu un 
jour la désagréable surprise d*entendre un orateur du 
Corps législatif attaquer son administration, la qua- 
lifier de rétrograde et montrer la nouvelle voie à suivre 
en citant des pages entières de la fameuse circulaire. 
Rentré chez lui vexé, il avait prescrit au général de 
Martimprey de renvoyer le lieutenant-colonel Gandil 
à son régiment et d'admonester le général Yusuf. 

Pendant ce temps, en Algérie, la situation paraissait 
tellement calme que l'Empereur crut le moment venu 
pour faire paraître le sénatus-consulte auquel il pen- 
sait depuis deux ans. Le 10 février, il adressa au gou- 
verneur général et fit insérer au Moniteur une lettre 
destinée à annoncer son décret et à en faire connaître 
Tesprit. Ses- intentions étaient très louables. Il voulait 
u mettre un twme aux inquiétudes excitées par les 
discussions sur la propriété arabe ». Dans ce but, 
l'article principal du sénatus-consulte devait rendre les 
tribus ou fractions de tribus « propriétaires incommu- 
tables des territoires qu'elles occupaient à demeure 
fixe et dont elles avaient la jouissance traditionnelle, à 
quelque titre que ce fût ». Napoléon III terminait sa 
lettre en se proclamant « Empereur des Arabes aussi 
bien que des Français ». 

Le décret parut peu de temps après. Il complétait la 
lettre impériale du mois de février en prescrivant de 
délimiter les territoires collectifs de chaque tribu, de 
les répartir entre les douars et de déterminer ensuite 
la propriété individuelle de chacun des membres du 
douar. 

L'application de ce décret exigea la nomination de 
commissions, qui furent prêtes à fonctionner dès le 
mois d'août. 

Ces mesures causèrent des inquiétudes parmi les 
populations indigènes; mais, confiantes dans la parole 



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SOUS-GOUVERNEMENT DE l'aLGÉRIE 879 

du souverain, elles attendirent en paix le itésultat 
qu'on leur promettait. 

La colonie semblait jouir alors d'une tranquillité 
durable. Aucun incident ne paraissait devoir la trou- 
bler. Le prince Napoléon et l'escadre de la Méditerranée 
en profitèrent pour faire successivement une appari- 
tion à Alger, où ils furent reçus avec les plus grands 
honneurs. La dernière de ces visites procura au sous- 
gouverneur l'occasion de nouer des relations avec le 
commandant en chef de l'escadre, amiral Rigault de 
Genouilly, qui était alors une des personnalités les 
plus en vue de la marine. Peu de temps après, l'amira] 
fut nommé sénateur, et, en remerciant le général de 
Marti mprey de ses félicitations, il lui exprima une 
opinion qui était alors répandue dans l'armée. « J'ai 
le meilleur espoir, mon cher général, lui écrivait-il le 
23 juillet, que vous aussi vous entrerez bientôt au 
Sénat, mais par cette porte qui s'ouvre aux maréchaux 
de France (i). Cette haute récompense du maréchalat, 
décernée par reconnaissance de tous vos brillants ser- 
vices, doit vous être accordée par l'Empereur lors de 
son prochain voyage en Algérie. J'en serai très heu- 
reux », etc. 

Le Sénat, cependant, n'était pas encore prêt à ouvrir 
ses portes au général. Les convenances politiques en- 
travaient à cet égard les bonnes dispositions mani- 
festées en sa faveur. D'autre part, l'application du 
aénatus consulte avançait très lentement. Le gouver- 
neur général, qui était absent, ne donnait pas son avis, 
gardait le silence et était cause que l'affaire traînait en 
longueur. L'Empereur s'en irritait. On comprit alors à 
Paris que la position du sous-gouverneur ne lui lais- 
sait pas une initiative suffisante. Un décret le nomma 
vice-président du conseil consultatif, mesure très utile. 

(i) Les maréchaux étaient sénateurs de droit. 



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38o LE COMTE DE MARTIMPREY 

qui aurait dû être prise au moment du rétablissement 
du gouvernement général, mais qui eut alors pour ré- 
sultat d'indisposer le directeur général. 

A cette époque, le duc de Malakoff s'occupait de 
moins en moins des affaires de son gouvernement, 
dont le poids retombait alors sur le général de Martim- 
prey. Pendant les trois mois qu'il avait passés en 
France, il n'avait pas fait une seule réponse aux nom- 
breuses questions que le sous-gouverneur lui avait 
soumises. D'autre part, l'adminî-stration civile, dési- 
reuse d'agrandir son influence, continuait une lutte 
sourde et perfide xîontre l'autorité militaire. Il en ré- 
sultait, pour le général de Martimprey, une situation 
parfois intolérable, qui s'aggravait encore par les 
atteintes que le climat d'Algérie commençait à porter 
à sa santé, jusque-là si robuste. En réalité, après 
quatre ans de luttes, le général, fatigué au moral et au 
physique, était las des difficultés qu'il avail à sur- 
monter, dans lesquelles il ne se sentait plus assez sou- 
tenu par le gouverneur, très disposé à ménager les 
pouvoirs civils et la presse. 

A la fin de septembre, le maréchal revint en Algérie, 
malade, souffrant, ayant sensiblement dépéri et hors 
d'état de se livrer à un travail suivi. Martimprey le 
remplaça et fut même chargé, en novembre, de le 
représenter, à Paris, au comité des maréchaux. 

Il trouva partout un accueil excellent. Le ministre 
de la guerre et l'Empereur lui témoignaient la plus 
♦ entière confiance. Tous deux reconnaissaient bien que 
ses services n'avaient pas été récompensés comme ils 
le méritaient. Aussi, à la fin de cette même année i863, 
le souverain, pour le dédommager et ne lui laisser au- 
cun doute sur sa bienveillance, lui décerna le grand- 
cordon de la Ijégion d'honneur, qu'il reçut avec une 
vive reconnaissance. 



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^tm^ 



CHAPITRE XV 



INSURRECTION DES OULED-SIDI-CHEIKH 

(1864) 

Fautes oommifies vis-è-vis du peuple arabe. — Ses dispositions en 
i864. — Révolte des Ouled-Sidi-Cheikh. — Attitude du maréchal 
Pélissier. — Mort de Beauprêtre. — Soulèvement des tribus 
du Sud — Colonnes d'Alger et d'Oran. — RévoUe des Flitta. — 
Mort du maréchal Péliasier. — Martimprey gouverneur général 
par intérim. — Difficultés de la situation. — Son énergie, sa 
circulaûne. — Malveillance de la presse. — Mesures contre les 
Flitta. — Expédition du gouverneur. — Soumission des Flitta. — 
Apaisement du Sud. — Fin apparente de la révolte. — Voyage 
en France. — Décret du 7 juillet. — Reprise de Tinsurreotion. 
— Retour à Alger. — Mesures contre les dissidents. — Mac- 
Mahon gouverneur général. — Martimprey sénateur et comman- 
dant de la division de Metz. 

Depuis la nomination du duc de Malakoff comme 
gouverneur général, et même depuis la conquête de la 
Kabylie, on vivait, en Algérie, dans une sécurité trom- 
peuse. On croyait à la pacification définitive du peuple 
arabe et on laissait se développer les projets destinés à 
sa transformation. On accumulait ainsi sans s'en dou- 
ter des jnotifs de mécontentement qui devaient couver 
comme un feu sous la cendre et éclater un jour avec 
d'autant plus de violence qu'ils avaient été plus con- 
tenus. C'étaient autant de fautes. Elles ont été résu- 
mées par le général Lapasset, alors colonel d'état- 
major à Mostaganem, dans les termes suivants : 

Trouble jeté dans les esprits et dans rorganisation du 
pays par des changements de système; 

Désorganisation des bureaux arabes et affaiblissement du 
cominandemen t ; 



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383 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Nomination dans les tribus de chefs qui n'en étaient pas 
originaires; 

Projet de démocratisation du peuple arabe; 

MouTement contre les idées modernes soulevé par les 
sectes religieuses; 

Réduction des effectifs de l'armée d'Afrique. 

Les changements de système, tels que la création 
d'un ministère de l'Algérie, la nomination d'un com- 
mandant supérieur, puis le retour au gouvernement 
général, avec une autorité civile puissante, avaient 
vivement inquiété les populations indigènes. Les 
théories sur le cantonnement des tribus et les propo- 
sitions de reprise de territoires au profit de colons 
avaient réveillé chez elles des haines un instant assou- 
pies. Les attaques contre les bureaux arabes leur avaient 
fait entrevoir un moyen de délivrance. Puis, les meil- 
leurs de nos officiers étaient partis pour les expéditions 
lointaines ou la campagne d'Italie. Par suite, ceux qui 
les remplaçaient, nouveaux venus sans expérience, ne 
trouvèrent pas les moyens d'être avertis à temps des 
dispositions des esprits. La nomination de caïds dans 
des tribus qui leur étaient étrangères firent naître 
des inimitiés. Les idées, souvent émises, de transfor- 
mer les Arabes çn Européens, de leur donner une orga- 
nisation municipale ou des principes démocratiques, 
venant s'ajouter aux réductions d'effectifs de nos régi- 
ments, avaient produit des effets désastreux. Dans le 
Sud, on nous avait accusés d'avoir fait empoisonner 
Si-HanLsa. 

Il fallait remonter très haut pour retrouver l'auteur 
des mesures qui avaient créé cet état de choses et com- 
promis la sécurité de la colonie. Une des personnalités 
les mieux placées pour apprécier les faits écrivait à ce 
sujet au mois de mai : 

Le maréchal Randon, avec sa prétention d'avoir tout fait 



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INSURRECTION DES OULED-81DI-CHEIK1I 



383 



an mieux, de tout savoir, de tout contrôler, de tout mener 
«n Algérie, est la cause la plus directe après le prince Napo- 
léon de notre désorganisation.... Il a repoussé les mesures 
qu'on jugeait ici nécessaires pour corriger des défaut» 
d'organisation administrative indigène.... Il a fait de nos 
spahis des soldats laboureurs, qui ne sont plus ni l'un ni 
l'autre.... Il a dépeuplé le commandement, les bureaux 
arabes, de leurs meilleurs officiers, réduit outre mesure les 
troupes d'Algérie; enfin, il a montré à l'Empereur toujours 
«t partout l'Algérie si pacifiée que c'était un attentat d'y 
Tonloir une répression.... Le maréchal a fait bien et beau- 
coup. Il serait bien injuste de le méconnaître, mais c'est 
pendant son gouvernement. Depuis, il a démoli tout autant 
<{ue M. de Ghasseloup-Laubat. 

Depuis trois ou quatre ans, les mécontentements, les 
exaspérations s'accumulaierlt en silence. Au printemps 
-de i864, la mesure était comble. Le plus petit incident 
devait amener une crise redoutable. 

II surgit presque inopinément dans le sud, au mois 
-de mars. 

Après la mort de Si-Hamza et de son fils aîné Si- 
Bou-Bekr, tous les ferments de haine, d'ambition ou 
-de pillage que sa puissante main contenait trouvèrent 
l'occasion d'éclater. Ses deux frères, Si-Zoubir, nommé 
par nous agha d'Ouargla, et Si-Lala, nous détestaient. 
Ces deux chefs, comme leur jeune neveu Si-Sliman, 
deuxième fils de Si-Hamza, jouissaient dans le Sahara 
^'un prestige considérable comme descendants du plus 
-grand saint du sud, l'illustre et vénéré Sidi-Cheikh. 
Leur influence religieuse s'étendait du Maroc à la 
Tunisie et des confins du Sahara jusqu'au sein des 
nombreuses tribus du Tell, qui n'avaient plus bougé 
•depuis la chute d'Abd-el-Kader. 

Si-Sliman, jeune et ardent, avait remplacé son frère 
Si-Bou-Bekr à la tête des Ouled-Sidî-Cheîkh. Mais, au 
lieu de le nommer khalifa comme son grand-père, on 



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384 LE COMTE DE MABTIMPREY 

ne lui conféra, comme à son frère, que le titre de 
bachaga. Il en fut irrité. Son oncle Si-Lala, personnage 
ambitieux et fanatique, entretint sa colère en lui répé- 
tant que les Français Youlaient amoindrir son pouvoir 
et l'annihiler aux yeux des siens. Un dernier incident 
acheva de le pousser à la révolte. 

Son Khodja (secrétaire) ayant un jour menacé des 
spahis du bureau arabe de Géryville de les faire châ- 
tier, fut lui-même bâtonné par ordre du chef de ce 
bureau. Exaspéré, il alla raconter le fait à Si-Sliman, 
en l'amplifiant. Ce dernier, furieux, n'hésita plus et 
commença, dès la fin de février, avec les gens de sa 
tribu, une émigration vers la tête de l'oued Mzab, où 
il se réunit aux contingents armés de son oncle Si-Lala. 
Il convoquait en même temps les guerriers des tribus 
soumises à son influence. Cette concentration avait 
pour but une marche vers le nord et la proclamation 
du Djehad (guerre sainte). Il attendit jusqu'aux pre- 
miers jours de mars le résultat de ses appels aux tribus 
voisines, et, le 7, se trouvant à la tête de i.ooo à i.5oo 
cavaliers, il commença son mouvement. 

Le gouvernement général fut prévenu à temps; le 
général de Martimprey proposa de suite des mesures 
énergiques et la formation de colonnes assez fortes 
pour réprimer cette tentative dès le début. Le maré- 
chal ne fut pas de cet avis. Il voulut laisser l'insurrec- 
tion se dessiner plus nettement, pour mieux savoir où 
il faudrait diriger ses troupes et frapper un coup déci- 
sif. C'était aussi pour lui un moyen de mieux con- 
naître la fidélité des chefs indigènes. 

Telle était l'explication que l'on donnait à Alger sur 
l'attitude du maréchal. Les malveillants ajoutaient 
qu'il avait toujours contesté la pacification définitive 
de rAlgférie par le maréchal Randon; d'après lui, c'était 
un leurre, une prétention inadmissible, et, tôt ou tard. 



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INSURRECTION DES OULED-8IDI-CHEIKII 385 

les événements se chargeraient de le démontrer. La 
rérolte du sud justifiait ses assertions. 

Bientôt on sut que les Chambâ, les Mekhadma, les 
Saïd-Atba, même les Ouled-Yacoub-ez-Zerara, du dje- 
bel Amour, avaient fait défection et s'étaient joints 
aux Ouled-Sidi-Cheikh. Le 20 mars, la marche de Si- 
Sliman vers le nord, à la tète de nombreux contin- 
gents, fut annoncée. Il fallut agir. 

Le maréchal s'y résolut; mais, ne croyant pas à 
l'importance du mouvement, il fît envoyer un esca- 
dron de spahis à El-Aricha et le lieutenant-colonel 
Beauprêtre, commandant supérieur du cercle de Tiaret, 
au Djebel-Amour, avec une force insignifiante. On lui 
donna 100 hommes d'infanterie, tirés du 2* tirailleurs 
algériens et du i**' bataillon d'infanterie légère d'Afri- 
que (Zéphirs), puis un escadron de spahis et les goums 
des Harrar. Les spahis et les goumiers appaiienaient 
à des tribus soumises à l'influence religieuse des 
Ouled-Sidi-Cheikh. Quant à la compagnie d'infanterie, 
composée d'anciens disciplinaires et d'Arabes, elle 
manquait de cohésion. 

Ces désignations étaient d'autant plus regrettables 
que l'émotion soulevée dans le peuple arabe par la 
révolte des chefs religieux de la famille de Si-Hamza 
était extraordinaire. 

Un rapport fut envoyé à Paris, au ministre de la 
Guerre, qui en fut irrité. Le général Deligny, qui était 
alors en France, l'ayant vu au sujet des événements 
du sud, apprit au sous-gouverneur que le maréchal 
Randon lui reprochait de ne pas avoir pris sur le duc 
de Malakoff l'influence que son ancienne amitié et ses 
relations passées devaient lui assurer. Il avait eu le tort 
de laisser le directeur général accaparer celto influence 
à son profit. 

Pour en finir, le maréchal Randon écrivit au duc de 
Malakoff que l'Empereur désirait voir remettre au 



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386 LE COMTE DE MARTIMPREY . 

sous-gouverneur rexécution du sénatus-consulte. Le 
maréchal Pélissier jugea utile, au contraire, de la con- 
.fier au directeur général. Le ministre, mécontent, 
trouva que le général de Martimprey aurait dû récla- 
mer l'attribution de service qui lui revenait. Ce der- 
nier, très ennuyé, se vit forcé de lui écrire une lettre 
qui peint bien les embarras dans lesquels on le plaçait. 
Il fit comprendre au ministre qu'il ne pouvait se mêler 
d'une question dont le gouverneur général était le 
seul juge et qui, d'ailleurs, ne lui avait pas été com- 
muniquée. 

Cette lettre le justifia, mais sans réussir à calmer le 
mécontentement qu'on ressentait à Paris. 

En réalité, le gouverneur avait des ennemis qui 
n'étaient pas fâchés de lui trouver des torts et de les 
grossir à l'occasion. Cette disposition rejaillissait sur 
ceux qui l'entouraient et devait nuire à un chef aussi 
modeste que le général de Martimprey. 

Ce fut bien pire quand on apprit les premiers suc- 
cès de l'insurrection. 

Au commencement d'avril, Beauprêtre, ayant su que 
Si-Sliman remontait l'oued Zergoun, dans la direc- 
tion de Géryville, s'était porté à Aouinet-bou-Bekx, 
peitit plateau à 20 kiloanètres à l'est de ce poste, sur la 
ligne de partage des eaux du Sahara et des chotts. Il 
était souffrant, pris d'accès de fièvre et très inquiet. 
Il sentait que la trahison l'entourait. Il veillait, et trou- 
vant sa sûreté compromise, il songeait à reculer vers 
les premiers postes du Tell. 

Le 7 avril, dans la nuit, il avait conféré avec le com- 
mandant du cercle de Géryville, qui l'avait quitté vers 
4 heures du matin. Une heure après, il était assailli par 
Si-Sliman à la tête de plus de i.ooo cavaliers. Soudain, 
sa tente fut brusquement ouverte et Si-Sliman, appa- 
raissant à cheval, le tua d'un coup de feu. Un serviteur 
de Beauprêtre le vengea aussitôt en tuant le bachaga. 



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INSURRECTION DES OULED-SIDI-CIIEIKII 887 

Les spahis et les goums passèrent à l'ennemi et le mas- 
sacre de nos soldats commença. Un groupe de tirail- 
leurs et de zéphirs se rassembla sur un petit tertre qui 
dominait le camp. Ils y furent tués jusqu'au der- 
nier (t). Seuls, trois hommes du détachement s'échap- 
pèrent, gagnèrent le village voisin de Stitten, d'où ils 
purent partir et atteindre Frendah, en se cachant le 
jour et en marchant la nuit. L'un d'eux devint fou. 

Cette catastrophe souleva tout le sud de Ja province 
d'Oran, ébranla les tribus des autres provinces et re- 
tentit profondément dans celles du Tell. 

Chez les Ouled-Sidi-Cheikh vainqueurs, Si-Moha- 
med, le plus jeune des fils de Si-Hamza, succéda à Si- 
Sliman comme chef religieux et fut encore plus sou- 
mis que son frère aux conseils de Si-Lala qui devint le 
véritable chef de l'insurrection. 

A la suite du combat d'Aouinet-bou-Bekr, les gens 
du Djebel-Amour livrèrent leurs grains aux insurgés, 
leur ouvrirent l'accès de leurs montagnes et forcèrent 
Eddin, leur agha, à s'enfuir. Les Harrar passèrent à 
l'ennemi. Enfin le 17, après avoir massacré son caïd et 
une vingtaine de spahis, l'importante tribu des Ouled- 
Chaïb, du cercle de Boghar dans la province d'Alger, 
rejoignit les bandes de Si-Mohamed. 

Il n'y avait plus à hésiter. Le sous-gouverneur fut 
autorisé à expédier les ordres nécessaires. Il dirigea 
une colonne sur Laghouat, au milieu de la tribu des 



(i) Au mois d'octobre suivant, je fis partie d'un détachement 
chargé d'enterrer les victimes de ce guet-apens. Je pus recueillir 
6IU- les lieux-mêmes tous les détails de ce drame sanglant. Les 
cadavres, dépouillés de leurs uniformes, gisaient encore sur h 
place où ils avaient succombés. Le vent du sud les avait desséchés 
et recouverts d'une couche de sable fin qui les avait momifié;^. 
On les rassembla dans une tombe commune et on éleva un petit 
monument en pierre sur le tertre que la défense de nos soldat^ï 
avait immortalisé. La troupe rendit les honneurs militaires; un 
défilé termina la cérémonie et le détachement partit pour rejoindre 
la colonne du général Deli^y. 



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r 



388 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Larbâ, sous le commandement du général Yusuf , com- 
mandant de la province d'Alger; une colonne d'obser- 
vation, commandée par le général Liébert, comman- 
dant de la subdivision de Mîlianah, fut envoyée dans 
le Sersou pour y servir de lien entre les colonnes 
d'Alger et d'Oran. 

Dans cette dernière province, une assez forte co- 
lonne, sous les ordres du général Deligny, revenu de 
France en. hâte, fut dirigée sur Géryville. Puis une 
colonne de renforts, commandée par le généra-1 Marti- 
neau, fut mise en route pour conduire dans ce poste 
de fort'S approvisionnements. Cette dernière colonne 
fut attaquée le 27 avril, à Kreneg-el-Azir, par le ma- 
rabout, à la tête de 5. 000 cavaliers et de nombreux fan- 
tassins. Un combat acharné s'ensuivit; l'ennemi fut 
repoussé avec de grandes pertes; mais les nôtres furent 
sensibles; nous comptions iio officiers et soldats tués 
ou blessés. Néanmoins, le général Martineau avait pu 
refouler les insurgés et accomplir sa mission. 

Ces graves nouvelles ébranlèrent l'Algérie entière, et, 
à Alger même, la population européenne en fut émue. 
Le sous-gouverneur, sur la demande du directeur gé- 
néral, fit insérer dans les journaux une note que le 
maréchal approuva et qui était destinée à rassurer les 
esprits. A partir de ce moment, il transmit régulière- 
ment à la presse le résumé de nos opérations, pour 
éviter qu'on reprochât à l'autorité militaire son mu- 
tisme. Il réussit ainsi à calmer les colons. De tous 
côtés, cependant, on sentait qu'on était loin du mo- 
ment où Ton pourrait reprendre aux Arabes une partie 
de leurs territoires, et, cette fois du moins, ce n'était 
pas le pouvoir militaire qui avait préparé le soulève- 
ment des tribus. 

Le 3 mai, la note suivante, insérée dan? les trois 
journaux d'Alger, mit leurs lecteurs au courant des 
derniers événements de la province d'Oran : 



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INSURRECTION DES OULED-SIDI-CHEIKH 889 

Une dépêche reçue oe jour de Frendah annonce que le 
général Deligny a dû en partir vers le 3o avril, avec la 
colonne sous ses ordres, pour aller dans le sud poursuivre 
le châtiment de l'insurrection. Il doit, dans sa marche, 
rencontrer, demain ou après-demain, sur l'oued Sidi-Nas- 
seur, le général Martineau, qui a quitté Géryville le 3o, 
après avoir ravitaillé ce poste. Aucun événement ne s'était 
produit depuis le 27. 

Le général de division sous-gouverneur, 
E. DE Martimprey. 

Pendant ce temps, les troupes de la province d'Alger 
s'étaient mises on mouvement; le général Yusuf était 
avec deux mille hommes à Djelfa, en route sur La- 
ghouat, et le général Liébert marchait sur le Ser- 
sou (i). 

On pensait alors que l'agitation, contenue dans le 
Tell, ne dépasserait pas le sud. C'était encore une illu- 
sion. Dès le 22 avril, le colonel d'état-major Lapasset, 
posté avec un millier d'hommes à Zemmora, à l'en- 
trée du pays des Flitta, entre Relizane et Tiar^t, signa- 
lait parmi eux <( une certaine émotion causée par les 
nouvelles d'agitation et de révolte; mais aucun signe, 
disait-il, n'indiquait un soulèvement immédiat ». 

Toutefois, chaque jour, à partir de ce moment, il se 
tenait sur ses gardes, s'attendant à une prise d'armes. 
Elle eut lieu, le 12 mai, tandis qu'il était campé près 
de Tiaret. Réveillé la nuit par les cris d' « El-Djehad » 
(la guerre sainte), puis averti par les coups de feu tirés 

(i) Parti d'Alger en mission, au commencement d'avril, j'étais 
arrivé à Djelfa sans rencontrer âme qui vive, dans un pays ordi- 
nairement peuplé de douars et de nombreux troupeaux. En roule, 
un agha, dévoué au général Yusuf, m'avais mis au courant de 
l'insurrection et des soulèvements qui ©e préparaient. A Djelfa, 
il fallut renoncer à ma mi-ssion, m 'enfermer dans le bordj, faire 
des patrouilles et des reconnaissances. Peu de jours après, la colonne 
du général Yusuf vint nous tirer d'embarras et nous emmener 
avec elle à la poursuite des dissidents. 



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3 go LE COMTE DE MARTIMPREY 

sur ses avant-postes, n*ayant qu'un jour de vivres, 
sans réserve de cartouches, sans cacolets pour les bles- 
sés, ayant quinze lieues à franchir en pays insurgé 
pour gagner Relizane, le poste le plus rapproché, il se 
décida à partir au petit jour. Il rendit compte à Alger 
et se mit en route. Attaqué par les Flitta, que guidait 
un marabout nommé Si-Lazereg, il ne put marcher 
qu'en combattant et atteignit Relizane le lendemain, 
sans accidents. De là, il se rendit à Zemmora, que les 
insurgés assiégeaient, mit l'ennemi en fuite et délivra 
ce poste. Mais les passions étaient surexcitées, et, dé- 
sormais, une campagne vigoureuse était nécessaire 
pour venir à bout du fanatisme de ces tribus. 

Le sous-gouverneur connaissait bien ce pays, daas 
lequel il avait souvent opéré. Cette nouvelle révolte lui 
révéla toute l'étendue du mal. Il prit de suite les me- 
sures nécessaires et rendit compte au ministre de la 
Guerre de ces malheureux événements, qu'une maladie 
grave du duc de Malakoff venait de compliquer enoewne. 

Le ministre lui répondit le, i8 : 

Paris, le i8 mai i864. 
Mon cher Général, 

J'ai reçu ce matin vos deux kttres; ceUe qui m'informe de 
Tétat de santé de M. le maréchal duc de Malakoff me fait 
craindre que, de quelque temps au moins, il ne lui soit pas 
possible de s'occuper d'affaires, et c'est pourquoi je vous 
adresse directement ma réponse.... 

J'ai été, non pas absolument surpris, mais affligé de voir 
que l'insurrection, jusqu'à ce jour confinée dans le sud, a 
gagné aussi le Tell et que la tribu des Flittas a donné 
l'exemple de la défection.... 

Je ne doute pas que vous n'ayez pris toutes les dispositions 
nécessaires pour empêcher le mal de s'étendre, et j'espère 
que les forces dont se compose actuellement l'armée d'Algé- 



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INSURRECTION DES OULED-SIDI-CHEIKH Sgi 

rie seront, à la rigueur, suffisantes pour infliger aux tribus 
révoltées le châtiment qu'elles ont mérité; cependant, je 
m'occupe en ce moment de vous envoyer encore un régi- 
ment d'infanterie, que mon intention serait de diriger sur 
Mostaganem. Dans le oas oh vous jugeriez convenable de 
lui donner une autre direction, vous auriez encore le temps 
de me le faire connaître par une dépêche télégraphique qui 
me serait envoyée de Marseille, pour que je modifie mes 
premières instructions. . 

Recevez.... 

Le maréchal minisire de la Guerre, 

Randon. 

La réponse du ministre montre à quel point on 
était contrarié, à Paris, de la révolte survenue en 
Algérie. On espérait cependant que nos forces en 
viendraient facilement à bout. 

L'état de santé du maréchal Pélissier était un souci 
de plus, quoique en haut lieu on eût pleine confiance 
dans les talents et Texpérience du général de Martim- 
prey. Cet état était des plus graves. Dans les premiers 
jours de mai, le duc de Malakoff avait contracté, dans 
sa résidence d'été, un fort refroidissement. Affecté 
déjà d'un catarrhe, son mal empira rapidement. Le 
médecin-chef ée Tbôpilal du dey, mandé près de lui 
le II mai, avait été frappé de lui voir du délire. Les 
jours suivants, ramélioration ne se produisît pas et 
le 20 il rendit compte de ses craintes, en ajoutant ce- 
pendant que l'état du maréchal ne lui semblait pas 
complètement irrémédiable. Deux * jours après, il 
avouait que tout espoir était perdu. Le duc de Malakoff 
succombait dans l'après-midi. 

Le général de Martimprey restait seul en face d'une 
situation faite pour troubler lés esprits les mieux 
trempés : l'Algérie soulevée depuis l'extrême sud jus- 
que dans l'intérieur du Tell, nos troupes aux prises 



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39'i l'F- COMTE DE MARTIMPREY 

avec des forces ennemies insaisissables et d'un effectif 
supérieur, les tribus agitées, les colons effrayés par 
d'affreux massacres et la mort du gouverneur général 
survenant au début même de l'insurrection. 

C'était dans ces moments difficiles que le sous-gou- 
verneur montrait le plus de sang-froid. Saisissant 
d'une main ferme la direction des affaires, il prit do 
suile les mesures commandées «par les circonstances. 

Son premier acte fut d'annoncer aux populations le 
décès du maréchal Pélissier. 

22 mai i86/|. 

GOUVERNEMENT GÉNÉRAL DE l'aLGÉRIE 



Aux populations et à l'armée d'Algérie! 

Son Excellence M. le Maréchal, duc de Malakoff, gouver- 
neur général de l'Algérie, a rendu son âme à Dieu aujour- 
d'hui, 22 mai, à 2 heures de l'après-midi. 

Animé durant sa vie de sentiments religieux, comme le 
sont toutes les grandes intelligences unies à un grand 
cœur, M. le Maréchal, à son lit de mort, s'est entouré des 
secours spirituels. 

Pendant la lutte terrible d'une cruelle maladie, aux prises 
avec une constitution indomptable, toujours préoccupé des 
intérêts de la colonie, il n'a cessé de s'informer avec solli- 
citude des généraux et des troupes qui combattent une 
insurrection odieuse; leurs succès ont été sa satisfaction 
suprême. 

L'Empereur, la l^rance, l'Algérie, sa terre de prédilection, 
et l'armée, ressentiront profondément la perte de l'illustre 
vainqueur de Sébastopol. 

Son nom resplendira d'un éclat immortel dans les fastes 
de la gloire, parmi ceux des capitaines qui ont rendu les 
plus grands services à leur patrie. 

Un service funèbre sera prochainement ordonné pour le 
repos de l'flme de M. le Maréchal. 



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I.\8irRRIîCTION DES 01JLED-8IDI-CIIEIKII i^i 

En attendant les ordres de l'Empereur, le sous-gouver- 
neur exercera les pouvoirs du gouverneur général. 

Le général de division sous-gouverneur, 
E. DE Martimprey. 

Ces ordres ne devaient pas tarder. Mais, dans Tin- 
tervalle, \e sous-gouverneur eut à remplir certains 
devoirs que lui imposaient 'la mort du maréchal. Un 
des plus touchants lui fut signalé par le colonel d'état- 
major Renson, chef du cabinet du duc de Malakoff. 

Mustapha, le a5 mai i864. 
Mon Général, 

Vous savez, je crois, que dans le cours de sa matedie le 
Maréchal a proféré ces paroles : « J'enverrai mon épée à 
Notre-Dame-d'Afrique.... Martimprey Ty portera.... » 

... M"* la Maréchale est disposée à satisfaire à ce vœu. 
Si vous jugiez, mon Général, sa réalisation possible, elle 
s'en rapporterait à vous du soin de la préparer et de la 
faire exécuter; elle n'y mettrait qu'une condition, c'est que 
cette épée, sur laquelle le maréchal a fait graver les noms 
des affaires où il l'a portée, ne sortirait de ses mains que 
pour être déposée à Notre-Dame-d'Afrique. 

Je vous prie d'agréer, etc. 

E. Renson. 

Le général s'empressa de transmettre le vœu du 
gouverneur à Monseigneur Pavy, évêque d'Alger : 

GOUVERNEMENT GÉNÉRAL Alger, le 25 mai 1864. 

DE L'ALGÉRIE 



Cabinet 
du Sous-Gouverneur 



Monseigneur, 
M^ la Maréchale, duchesse de Malakoff, vient de me 



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3 94 LE COMTE DE MARTIMPREY 

faire appeler. Elle m'a chargé de mander à Votre Grandeur 
sa résolution de se conformer au vœu indiqué, à son lit de 
mort, par son illustre époux de faire hommage perpétud à 
Notre-Dame-d'Afrique de son épée. 

La conservant jusque4à comme le plus précieux dépôt, 
M™" la Maréchale la fera remettre à sa destination auguste 
le jour où la chapelle sera solennellement consacrée. 

A cette époque. Monseigneur, autant qu'il dépendra de 
ma volonté, je me ferai un pieux devoir d'être rintermé- 
diaire de cette remise, selon les intentions du donateur. 

Je vous prie. Monseigneur, d'agréer l'assurance de mon 
respectueux attachement. 

Le général de division sous-gouverneur, 
E. DE Martimprey. 

A Sa Grandeur Monseigneur Pavy, évêque d'Alger. 



Il s'entendit avec la maréchale pour faire organiser 
au Palais du Gouvernement une chapelle ardente, où 
le corps du vainqueur de Sébastopol resta exposé pen- 
dant une partie de la semaine. Le public y fut admis, 
et chaque jour une foule considérable, au sein de la- 
quelle parurent de nombreux indigènes, vint se presser 
aux abords du palais. Les visiteurs étaient introduits 
par de longues galeries tendues de noir. Le maréchal, 
revêtu de son uniforme, reposait sur uti lit de parad«. 
son bâton de commandement à la main. Des prêtres et 
des sœurs de charité récitaient des prières, peinlant que 
la foule défilait en silence. 

En rendant ces pieux devoirs au chef illustre qui, 
pendant tant d'années, au milieu des plus terribles 
épreuves, l'avait honoré de son amitié, le général de 
Martimprey ne perdit pas de vue un instant les inté- 
rêts de la colonie et les mesures qu'exigeait la ré- 
pression des tribus révoltées. Dans sa dernière lettre 



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INSURRECTION DES OULED-8IDI-CHEIKH SgB 

au ministre de la guerre, en lui faisant pressentir la 
mort du duc de Malakoff, il analysait les causes du 
soulèvement des indigènes, se montrait prêt à endosser 
toutes les responsabilités, quelque lourdes qu'elles fus- 
sent, et demandait seulement la confirmation du pou- 
voir temporaire qu'il avait assumé. 

Dans sa réponse, le maréchal Randon lui témoigna 
toute sa confiance, lui annonça qu'il était chargé du 
gouvernement général et examina avec lui les fautes 
qui avaient pu contribuer à créer en Algérie une si- 
tuation aussi troublée : 

Paris, a5 mai i864. 
Mon cher Général, 

Vos dernières dépêches nous avaient laissé peu d'espoir 
pour le rétablissement du maréchal duc de Malakoff. 

Je vous ai également fait connaître que Sa Majesté vous 
confirmait dans le commandement que les circonstances 
plaçaient en vos mains; vous êtes donc parfaitement en 
mesure d'imprimer la direction à tous les services que le 
maréchal Pélissier tenait de l'Empereur. 

Ce qu'il y a de plus important dans le moment présent, 
c'est assurément de comprimer et de réprimer les mouve- 
ments insurrectionnels qui se sont produits ou qui tente- 
raient de se produire.... 

... Je vous crois en mesure de maîtriser les événements, 
•et j'espère que ma confiance ne sera en aucun point trom- 
pée. Plus tard, nous chercherons les causes qui ont pu 
permettre à une insurrection aussi compacte de s'ourdir sans 
que nous en ayons saisi les fils, et ce que nous aurons à 
faire pour nous préserver de semblables incidents, qui re- 
froidissent la confiance en l'avenir de la colonie et font 
douter de la persévérance de notre domination. Il y aura 
lieu de voir si nous ne sommes pas tous tombés dans ce 
calme d'esprit prenant sa source dans la pensée que les 
Arabes étaient à jamais soumis, que le repos et la prospé- 
rité relative dans laquelle ils vivaient avait amorti leur 
humeur guerrière, endormi leur fanatisme, et que nous 



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SgÔ LE COMTE DE MARTIMPREY 

devions ralentir l'active surveillance à laquelle nous nous 
livrions autrefois. 

Vous me dites que les officiers des bureaux arabes sont 
moins expérimentés, que le choix des caïds a été fait avec 
moins de jugement : cette dernière observation répond à ce 
que je viens de dire du ralentissement des soins apportés 
par le commandement.... 

... L'Empereur a toute confiance dans la haute inlelli* 
gence des chefs et la bravoure des troupes; mais il faut 
que le triomphe de nos armes ne soit pas éphémère, et, pour 
cela, il faut de la persévérance dans les opérations et tenir 
la campagne tout le temps nécessaire pour avoir pleine 
satisfaction de l'insurrection.... 

Je vous renouvelle.... 

Maréchal Randon. 



Paris, le 25 mai i864. 

Vous avez raison de penser que nous ne devons pas noua 
départir de la marche civilisatrice et d'équité qui nous a 
servi de règle vis-à-vis des populations arabes, et que nous 
ne devons pas faire peser le poids de notre sévérité sur ceux 
qui n'ont été qu'égarés; mais, à côté de ces sentiments gé- 
néraux, il y a ceux d'une légitime vengeance.... 

A partir de ce jour, le général en chef prit le titre 
de gouverneur général par intérim. En rendant compte 
au ministre de la mort du maréchal, il lui avait fait 
connaître la nécessité où il se trouvait de lui demander 
des renforts. Il n'avait plus d'effectifs suffisants pour 
la garde des places, notamment sur la côte. Il lui dé- 
clara également qu'il était nécessaire de réorganiser 
le gouvernement général et de « subordonner à l'au- 
torité militaire des généraux toute la politique et toute 
l'administration ». 



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INSURRECTION DES OULED-SÏDI-CHEIKH 897 

La. réponse ne se fit pas attendre : 

Paris, le 27 mai i864. 
Mon cher Général, 

J'ai reçu ce matin les deux lettres que vous m'avez adres- 
sées à la date du aS. Vous m'écrivez sous l'impression de la 
mort, toute récente encore, du duc de Malakoff, et je com- 
prends qu'à tous les degrés de la hiérarchie civile et mili- 
taire l'émotion ait été grande. Mais, après le tribut de re- 
grets payé à la mémoire du maréchal, il importe de ne pas 
perdre de vue qu'une grande tâche reste à remplir, celle 
de comprimer l'insurrection, de rétablir le calme et la con- 
fiance, de punir les fauteurs de ces désordres et de faire 
rentrer l'Algérie dans une voie de progrès dont les derniers 
événements tendent à l'écarter. 

J'attends avec grande impatience des nouvelles des opé- 
rations combinées des généraux Deligny et Yusuf dans le 
sud, et de celles qui vont pouvoir être dirigées, avec succès 
j'espère, contre les Flittas, grâce aux moyens d'action que 
j'ai mis à votre disposition. Déjà, le 8a* a dû arriver depuis 
deux jours à Mostaganem; le la* est parti les a5 et a6 mai 
à bord des frégates le Labrador et le Cacique^ et un esca- 
dron du I*' hussards s'embarque en ce moment à bord de 
YAriège, Dès que les frégates seront de retour à Toulon, 
elles embarqueront successivement ce qui reste de ce der- 
nier régiment, ainsi que les 100 mulets que je vous ai 
annoncés. 

Je viens de lire, dans le Courrier de VAlgérie, que je 
serais la cause première de l'insurrection du sud par Tauto- 
rite dont j'aurais investi Si-Hamza, marabout pacifique 
transformé par moi en homme de guerre, etc. C'est donc 
moi qui aurais mis aux mains de son fils Si-Sliman les 
armes dont il se sert aujourd'hui contre nous; si j'ai été 
peu surpris de trouver ces étranges allégations dans le jour- 
nal de l'opposition algérienne, bien que la source d'où elles 
émanent eût peut-être, par pudeur, fait convenablement 
de s'abstenir, j'ai au moins été étonné qu'elles n'aient pas 
attiré l'attention du gouvernement et se soient produites 
sans observations.... 



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3g8 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Recevez, mon cher Général, l'assurance de mes senti- 
ments les plus distingués. 

Le maréchal minisire de la Guerre, 
Randon. 



Les renforts demandés se bornaient ainsi à deux ré- 
giments d'infanterie et un de cavalerie. C'était insuffi- 
sant. Le gouverneur général par intérim le fit remar- 
quer au ministre, en insistant sur les événements qui 
pourraient se produire sur les frontières dû Maroc ou 
de la Tunisie. 

Reconnaissant la justesse de cette observation, le 
ministre n'hésita pas à lui envoyer les forces néces- 
saires, tout en lui conseillant de montrer sur les fron- 
tières de petites colonnes înobîles sous les ordres des 
commandants des postes voisins. Le maréchal Randon 
savait qu'avec les Arabes il faut être puissamment 
armé dès les premiers coups. En 1869, en pleine paix, 
il n'avait pas hésité à mobiliser deux divisions d'infan- 
terie et une de cavalerie, près de i5.ooo hommes, con- 
tre une petite confédération de tribus marocaines; 
maintenant, en présence d'un soulèvement considé- 
rable, il dirigea de suite sur l'Algérie les effectifs jugés 
indispensables. Il était le premier à souhaiter le réta- 
blissement de l'ordre et de la paix. 

Pendant ce temps, le moment était venu d'envoyer 
aux Invalides, suivant la volonté de l'Empereur, la 
dépouille mortelle du maréchal Pélissier. Le général 
de Martimprey chargea une commission de régler les 
détails de ce triste voyage. 

Le départ pour Marseille fut fixé au 4 juin. Ce jour 
là, par ordre du gouverneur général, un service funè- 
bre fut célébré sur la place du Gouvernement. Toutes 
les troupes, la milice urbaine, les autorités civiles et 
militaires et une foule immense, composée d'Euro- 



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INSURRECTION DES OULED-8ID1-CHEIKH 89^ 

péens et d'Arabes, y assistèrent. Après le service, le 
corps fut transporté sur le Christophe-Colomb, qui 
reçut, avec la députation officielle, la duchesse de Ma- 
lakofî, le général d'artillerie de marine Pélissier, frère 
du défunt, Tabbé Suchet, aumônier supérieur de 
Tarm-ée d'Afrique, la sœur supérieure du Bon-Pasteur 
d'Alger, les aides de camp et officiers d'ordonnance. 

Arrivé à Marseille le 6 juin, le corps fut déposé aux 
Invalides le 9, après la cérémonie officielle. Suivant la 
volonté du maréchal, son épée fut placée dans la cha- 
pelle de Notre-Dame-d'Afrique. 

La mort de l'illustre vainqueur de Sébastopol et la 
prise de commandement du sous-gouverneur devaient 
être notifiées aux autorités. Ce dernier leur adressa, 
dans ce but, la circulaire suivante : 

Circulaire à MM. les Généraux commandant les divisions 
et à MM. les Préfets des départements, 

Alger, le 5 juin i864. 
Mon cher Général, 

Monsieur le Préfet, 

Hier, au milieu de regrets solennels, les restes mortels de 
M. le maréchal Pélissier, duc de Malakoff , ont quitté l'Algé- 
rie poiu* aller, par ordre de l'Empereur, prendre leur place 
glorieuse sous le dôme de l'Hôtel des Invalides. 

Tant que ces nobles restes sont demeurés parmi nous, on 
eût dit qu'ils exerçaient le prestige d'autorité qui entourait, 
de son vivant, le gouverneur général. 

Cette autorité, la confiance du souverain l'a temporaire- 
ment remise aux mains d'un subordonné du maréchal, dont 
la principale recommandation, sans évoquer d'autres sou- 
venirs, est d'avoir servi longtemps avec dévouement et dans 
de grandes circonstances sous les ordres de cet illustre ca- 
pitaine. 

Une pareille situation, même à litre provisoire, n'est pas 



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4oO LE COMTE DE MARTIMPREY 

de celles qu'il soit permis de recueillir sans de très sérieuses 
réflexions et sans chercher comment en remplir les obliga- 
tions. 

Dans ces sentiments, le gouverneur général par intérim 
fait appel au concours de tous, au nom des intérêts les plus 
chers de TAlgérie. 

Pour ceux-ci, Tordre matériel et l'ordre moral sont les 
deux besoins dont la satisfaction est la base de tout état 
prospère. 

Grâce à la valeur, à la persévérance de nos généraux et 
de nos soldats, suivis par les contingents de la majorité 
des indigènes, l'ordre matériel ne tardera pas à être com- 
plètement rétabli. 

Des «uccès continuels sur une insurrection sauvage en 
sont le gage; — les exemples les plus sévères le consa- 
creront. 

L'ordre moral que nous a laissé le duc de Malakoff est 
puissant. 11 faut qu'il reste tel. 11 en sera ainôi infaillible- 
ment si chacun se pénètre de ses devoirs, et voici comment 
on doit l'entendre : 

Il faut s'interdire tout ce qui pourrait faire croire à des 
partis. 

Il ne peut y avoir de partis là où il n'y a qu'une autorité 
qui domine toutes les autres : celle du gouverneur général; 
qu'une seule direction : la isienne. 

Toute tendance contraire serait coupable, qu'elle se tra- 
duisît par des faits, des écrits ou des discours, à quelque 
degré que ce fût de la hiérarchie. 

Qu'on le comprenne I 

A la presse à remplir son rôle devenu si nécessaire à 
notre existence sociale, qu'elle vivifie lorsqu'elle se main- 
tient dans les limites que lui assignent la légalité et les 
nécessités de la situation. Les institutions gouvernemen- 
tales, dans un pays nouveau comme celui-ci, ne sauraient 
se fortifier et se développer si elles étaient impunément 
l'objet de discussions, dans lesquelles les plus vaines théories 
mettraient en question les lois, les décrets, les réglementa, 
l'organisation, ces émanations des grands pouvoirs de l'Etat, 
ces garanties du droit commun. 



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INSURRECTION DES OULED-SIDI-CHEIKH 4oi 

Sous le bénéfice des principes d'ordre qui viennent d'être 
précitée, l'Algérie jouira du calme dont ont besoin les inté- 
rêts sacrés des hommes de travail et de bonne volonté. Si 
des esprits passionnés tentaient de semer des préventions, 
des rancunes, des mécontentements, que le- bon sens public 
les condamne! Il trouvera pour l'appuyer le gouvernement 
général, secondé par ses représentants à la tête des pro- 
vinces, confiant, au besoin, dans l'indépendante et cons- 
ciencieuse fermeté de la justice. 

(mon cher Général,) 
Recevez,),, . , ^ ,^ [l'assurance de ma considé^ 
/Monsieur le Préfet,! 

ration très distinguée. 

Le gouverneur général par intérim^ 
Signé : E. de Martimprey. 

Les conseils donnés à la presse algérienne étaient 
indispensables, car depuis quatre ans, depuis la re- 
constitution du gouvernement généra], les journaux 
n'avaient cessé de continuer leurs attaques contre Tau- 
torité militaire. La rivalité et la lutte de l'administra- 
tion civile continuaient. Contenues par la présence du 
maréchal Pélissier, elles se manifestaient néanmoins 
à chaque occasion, employant tous les moyens pour 
détruire le prestige du pouvoir militaire. La lettre sui- 
vante du ministre de la Guerre donne une idée di.* 
1 état des esprits à cette époque. 

Paris, le 6 juin i864. 
Mon cher Général, 

Je vois avec peine que la presse algérienne, bien loin de 
reconnaître la convenance qu'il y aurait au moins à s'abste^ 
nir dans les circonstances actuelles, se laisse aller à de nou- 
veaux écarts, dont la mauvaise presse de la métropole ne 
manque pas de tirer parti. En ce qui me concerne person- 
nellement, je méprise parfaitement les attaques dont je suis 



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I 



402 LE COMTE DE MARTIMPBEY 

Tobjet et je crois inutile de les contredire : mes actes ré- 
pondent suffisamment, et je ne crois pas qu'il vienne à la 
pensée d'aucun honnête homme de prendre au sérieux de 
pareilles calomnies. C'est donc au point de vue de l'intérêt 
de l'Algérie elle-même que je parie. Je ne m'explique pas 
que vous vous considériez comme désarmé en face de la 
presse algérienne; qu'il soit besoin pour la contenir dans 
des bornes convenables que les préfets soient subordonnés 
au commandement provincial et que de nouvelles instruc- 
tions vous soient envoyées sur les moyens de répression à 
employer. Si MM. les Préfets sont indépendants des géné- 
raux commandant les provinces, ils sont les subordonnés 
du gouvernement général, qui réunit entre ses mains tous 
les pouvoirs. Vous n'avez qu'à leur tracer la ligne de con- 
duite qu'ils devront suivre et à réclamer d'eux un concours 
que vous avez tous les moyens d'exiger. Stimulez la fai- 
blesse. Brisez les résistances et punissez énergiquement les 
manœuvres. Vous me trouverez toujours disposé à vous 
appuyer dans cette voie, si cela est nécessaire. 

Recevez, mon cher Général, l'assurance de mes sentiments 
affectueux. 

Le maréchal ministre de la Guerre. 

Randon. 

La circulaire du 5 juin répondait aux désirs du mi- 
nistre, et elle réussit, pendant quelque temps, à mo- 
dérer les passions. La mission du gouverneur général 
par intérim n'en était pas moins délicate, et pour l'en- 
courager, l'Empereur jugea opportun de lui adresser 
une lettre personnelle. 

Le 5 juin i864. 
Mon cher Général, 

J'ai accepté avec plaisir votre proposition de vous con- 
server l'intérim du commandement de l'Algérie aûn de vous 
donner une preuve de ma confiance, persuadé que voas 
saurez mettre un terme à l'insurrection qui a commencé. Je 



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INSURRECTION DES OULED-SIDI-CHEIKH 4o3 

VOUS recommande bien de ne pas faire de petits paquets, 
les colonnes ne devraient pas être moindres de 2.000 hom- 
mes. 

Je vous envoie aujourd'hui le prince Achille Murât, qui va 
s'engager comme soldat, mais je désire qu'il reste le moins 
de temps possible dans les grades inférieurs et que, dès 
qu'il y aura un prétexte, on le nomme brigadier et aussitôt 
maréchal des logis. Je vous envoie aussi un de mes officiers 
d'ordonnance, qui ira rejoindre une des colonnes agissantes, 
afin de me renseigner de visu sur l'état de l'Afrique. 

Les chaleurs vont, je pense, rendre les 'opérations plus 
difficiles et amener même une sorte de trêve. 

Recevez, mon cher Général, l'assurance de mon amitié. 

Signé : Napoléon. 

La lettre du souverain, coimme celle du ministre de 
la Guerre témoignaient au général de Martimprey une 
entière confiance, mais elles laissaient voir combien 
rinsurrection du sud les préoccupait. La recommanda- 
tion d'éviter les petits paquets semblait inspirée par le 
souvenir du massacre de Beauprêtre et de ses soldats 
à Aouinet-bou-Beckr. 

A l'arrivée du corps du maréchal à Marseille, le pre- 
mier soin de la duchesse de Malakoff avait été de 
transmettre au général de Martimprey ce l'expression 
de ses sentiments de reconnaissance pour tout ce qu'il 
avait fait au milieu des tristes circonstances qu'elle 
venait de traverser ». 

A ce moment, des événements d'une gravité extrême 
avaient attiré l'attention du général sur les limites de 
son ancienne subdivision d'OrléansvilIe. Les Flitta, 
soulevés par Si-Lazereg, avaient pris l'offensive. Après 
son échec de Zemmora, le chérif avait cherché à éten- 
dre l'insurrection pour augmenter ses forces. Une par- 
tie des tribus du cercle d'Ammi-Moussa avait répondu 



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40/4 LE COMTE DE MARTIMPRET 

à son appel et avait grossi le nombre de ses adhérents. 
Voulant alors frapper un coup retentissant, il s'était 
porté avec ses bandes sur le bordj de la Rahouïa, dé- 
fendu seulement par vingt-deux hommes. Il avait 
réussi à s'en emparer et avait massacré ses habitants, 
sauf un tirailleur algérien qui avait pu s'évader. 

Ce facile triomphe avait déterminé de nouvelles dé- 
fections. Si-Lazereg, exalté par le succès, s'était dirigé 
sur Ammi-Moussa, qui n'avait que 174 hommes de 
garnison. Le. colonel d'état-major Lallemand, qui 
commandait à Orléansville, signala le danger au gou- 
verneur général, en lui faisant connaître la terreur qui 
régnait parmi les colons. 

Le général de Martimprey résolut alors de se rendre 
lui-même dans la zone insurgée pour y diriger les opé- 
rations. Auparavant, il expédia en hâte, par mer, au 
colonel, de nouvelles troupes, avec lesquelles ce dernier 
forma une colonne forte de deux bataillons, un esca- 
dron de hussards, un peloton de spahis et une section 
d'artillerie. I^e colonel eut l'ordre de partir le plus 
tôt possible pour rallier le colonel Lapasset sur l'oued 
Riou. 

Celui-ci avait sous son commandement trois ba- 
taillons, un escadron du ii* chasseurs, une demi- 
section d'artillerie et les goums de Sidi-Laribi. Il partit 
de Relizane avec ces forces pour gagner l'oued Riou. 
Après sa jonction avec le colonel Lallemand, il devait 
prendre la direction des deux colonnes et aller dégager 
Ammi-Moussa. 

Le général Rose, ancien officier d'Afrique, alors dans 
la Garde, venait d'arriver. Le gouverneur lui constitua 
une troisième colonne et l'envoya à Relizane. En 
même temps, comme la colonne Liébert, dans le sud, 
ne semblait pas utile aux opérations des généraux 
Yusuf et Deligny, il lui ordonna de se porter de Teniet- 
cl-Had sur les Rèni-Tigrin, pour concourir, avec le co- 



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INSURRECTION DES OULED-SIDl-CHEIKH 4o5 

lonel Lapasset, à une action combinée contre cette 
tribu et contre les Keraïch. Enfin, le général Marti- 
neau fut invité à se porter sur Tiaret. 

Tandis que le gouverneur prenait ces mesures, Si- 
Lazereg était arrivé à 6 kilomètres d*Ammi-Moussa et 
entraînait dans son mouvement les aghaliks des Beni- 
Meslem et des Beni-Ouragh. Puis, pour en finir avant 
l'arrivée des colonnes qui le menaçaient, il avait tenté 
deux attaques furieuses contre la redoute d'Ammi- 
Moussa. Ses hommes, fanatisés, s'étaient jetés sur les 
murs de l'ouvrage pour y faire brèche avec des 
pioches. Mais les défenseurs avaient énergiquement ré- 
sisté, et, après deux tentatives inutiles, le marabout, 
apprenant l'apparition de nos troupes à Belizane et à 
Tiaret, avait renoncé à son entreprise et repris' le che- 
min des Flitta. 

Le colonel Lapasset l'ayant trouvé parti d'Ammi- 
Moussa, répara les dégâts commis par ses bandes, fit 
reposer ses troupes et razzia ensuite les tribus qui 
l'avaient secondé. Il ravagea le territoire des Amamra 
et des Ouled-Sbaer, leur enleva leurs troupeaux et les 
rejeta sur le général Bose. 

Ce dernier, entré chez les Flitta avec 2.5oo hommes 
et des goums fidèles, avait eu son arrière-garde vive- 
ment attaquée. Son camp même avait été assailli, le 
6 juin, au moment oii les indigènes s'étaient vus ren- 
forcés par les insurgés que le colonel Lapasset avait 
refoulés devant lui. Un combat violent avait eu lieu. 
Les Flitta, mitraillés par nos canons et tournés par 
l'infanterie, avaient vu tomber leur marabout, tué 
d'un coup de feu et avaient subi des pertes considérables. 

Pendant ce temps, le Dahra s'agitait. On le fit sur- 
veiller et on continua à porter les efforts de nos co- 
lonnes sur les Beni-Tigrin, les Keraïch et les Halouga. 

Dans le sud, le général Deligny avait alors refoulé 
dans le Sahara les Ouled-Sidi-Cheikh et leurs adhé- 



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4o6 LE COMTE DE MAHTIMPREY 

rents; il avait détruit une partie de leurs oasis, renforcé 
et ravitaillé Géiyville. Il s'était ensuite dirigé vers le 
Tell, après avoir reçu en route la soumission des 
Harrar, qui étaient revenus à leurs campements habi- 
tuels. Puis, il s'était porté à marches forcées sur Reli- 
zane, où le gouverneur lui avait donné rendez-vous. 

Le général Yusuf , de son côté, avait châtié les gens 
du Djebel- Amour, ceux des ksours qui avaient pactisé 
avec les rebelles, et revenait sur ses pas pour régler 
la situation des tribus compromises. 

Les insurgés du sud étaient re jetés dans le désert et 
une grande partie de leurs adhérents avaient demandé 
Taman. Désormais, c'était sur les Flitta et sur leurs 
voisins que devaient se porter nos efforts. L'excitation 
des indigènes de cette région les poussait au combat 
avec un acharnement indicible. Le ii juin, tandis que 
le général Rose, qui venait de les vaincre, marchait do 
Dahr-ben-Abdallah sur Zemmora, ils l'avaient violem- 
ment attaqué sur ses flancs et ses derrières, dans un 
pays boisé et difficile, revenant sans cesse à la charge 
et prolongeant un combat acharné. Ils n'avaient cédé 
le terrain qu'après avoir subi les pertes les plus graves. 

Pendant ce temps, le général Liébert et le colonel 
Lapasset avaient rempli la mission dont ils étaient 
chargés sur la rive droite du Riou. Après avoir côtoyé 
les Keraïch et traversé tout le pays des Beni-Tigrin 
sans rencontrer de résistance, le premier avait pénétré, 
le 12 juin, sur le territoire des Matmata, par la ligne 
des crêtes, tandis que le colonel Lapasset l'abordait par 
les vallées. Tous les douars, même ceux des Meknessa, 
qui étaient à la tête de la révolte dans le cercle d'Ammi- 
Moussa, acceptèrent les conditions qui leur furent im- 
posées. Mais, ayant appris que le successeur de Si- 
Lazereg, le marabout Abd-el-Aziz, se disposait à venir 
à leur secours, ils se montrèrent moins empressés à se 
soumettre; les Meknessa ne tinrent pas la promesse 



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INSURRECTION DES OULED-SÏDI-CHEIKH IxO'] 

qu'ils avaient faite de livrer 5oo fusils. Quelques coups 
de feu furent même tirés, le i3, sur le €amp du générai 
Liébert, établi à Kernachin. Ce manqpe de foi appelait 
une répression sévère. Le ik juin, à 3 heures du matin, 
les deux colonnes se mirent en mouvement, refoulant 
devant elles les populations terrifiées, tandis que la 
cavalerie parcourait Toued Riou pour couper la re- 
traite aux fuyards. 

Le lendemain, le général de Martimprey, parti 
d'Alger le 12, arrivait à Ammi-Moussa et prenait aussi- 
tôt la direction des opérations. Il y trouva le colonel 
Lapasset, qu'il garda toute la journée pour se rensei- 
gner et prendre ses dernières dispositions. 

Il résolut de donner aux quatre colonnes dont il dis- 
posait des lignes de marche concentriques, avec les- 
quelles il espérait refouler les Flitta sur un point cen- 
tral, où il leur porterait un coup décisif. Mais, avec un 
ennemi aussi mobile que les Arabes, qui combattent à 
leur jour et à leur heure, il est toujours difficile de Jes 
atteindre en masse. Plusieurs fractions des Flitta, 
voyant la quantité de troupes qui allaient fondre sur 
elles, commencèrent à parler de soumission. 

Le gouverneur comprit alors que la pacification ne 
pourrait tarder. Sachant d'ailleurs qu'il aurait besoin 
de faire un prochain voyage à Paris, il invita le 
général Deligny à venir le retrouver dès que sa pré- 
sence dans le sud ne serait plus nécessaire. 

Il fit rentrer, le 17, les colonnes Liébert et Lapasset 
dans le* pays des Meknessa, qui fut ravagé; sa popula- 
tion fut re jetée sur la cavalerie et sur le général Marti- 
neau. Entourés de tous côtés, châtiés et vaincus, ces 
insurgés rendirent leurs armes et acceptèrent les con- 
ditions du vainqueur. 

Le 21, le même résultat fut obtenu sur les Chekalla 
et les Amamra. Dès lors, tout le cercle d'Ammi-Moussa 
était pacifié. Il ne restait à réduire que les Flitta. Geux- 



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4o8 LE COMTE DE MARTIMPREY 

ci comprirent que Theure était venue de renoncer à la 
lutte, et, parmi eux, le parti de la paix fît de rapides 
progrès. 

Le général Rose, qui opérait depuis le i5 dans le 
Garboussa, avait déjà reçu diverses offres de soumis- 
sion. Les fractions qui demandaient Taman reçurent 
Tordre de se réunir, le 23 juin, sur le Menusfa, entre 
Bahouia et Dahr-ben- Abdallah. Cette vallée était la 
seule qui présentât en cette saison une quantité d'eau 
suffisante pour un fort rassemblement. 

Quelques tribus, plus compromises que les autres, 
voulaient encore résister. Pour en finir, le gouverneur 
général prit les dispositions suivantes : 

Les quatre colonnes dont il disposait firent un mou- 
vement de conversion à droite et s'avancèrent en se 
reliant entre elles. Le 26 juin au soir, elles occupaient 
les positions ci-après : la colonne du général Marti- 
neau sur la Mina; celle du colonel Lapasset à Aïn- 
Menad, à la tête de Toued Kreloug; le général Liéberf 
à Bel-Atia, le général Rose à Ras-el-Anseur. 

Le gouverneur général, avec 9 escadrons, quelques 
cotnpagnies d'infanterie et une section d'artillerie, 
campait au confluent de l'oued Kreloug et de la Mina. 
Les goums de Mascara et de Mostaganem fermaient aux 
insurgés, l'un, l'entrée de l'agalik d'El-Bordj; l'autre, 
l'accès de la plaine de Relizane. Cette masse de troupes 
devait, le lendemain, au point du jour, envahir la 
vallée de l'oued Kreloug, dernier refuge des Flitta, et 
la fouiller dans tous les sens. Nos colonnes étaient à 
peine en marche que les populations, comprenant 
l'inutilité d'une plus longue résistance, vinrent se ren- 
dre à merci. Des terrains de campement leur furent 
assignés, avec ordre d'y attendre les décisions du gé- 
néral en chef. 4.000 prisonniers furent retenus comme 
otages. 

Certain, désormais, de la fin de la révolte, le général 



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INSURRECTION DES OULED-SIDI-CHEIKH ^Op 

de Martimprey remit au commandant de la province 
d'Oran, qui l'avait rejoint à Relizane, la direction des 
affaires, en l'invitant à procéder sans retard à une 
réorganisation du pays. Puis il revint s'embarquer à 
Mostaganem pour retourner à Alger. 

Le général Deligny resta encore une huitaine de 
jours dans la subdivision de Mostaganem pour visiter 
les principaux postes. Il convoqua à Raz-el-Anseur, au 
camp du général Rose, les djemmaa des Flitta, qui, 
toutes, se rendirent à son appel; et, dans une assem- 
blée entourée d'un certain apparat, où plus de cinq 
cents notables étaient réunis, il leur fît sentir tout ce 
que leur conduite avait de blâmable et leur dicta les 
conditions de l'aman. Leur attitude repentante lui 
donna l'espoir que cette conférence aurait de bons ré- 
sultats; il licencia ses colonnes et répartit ses troupes 
sur divers points, où leur présence devait activer la 
réorganisation et couvrir le Tell de la province. 

Abd-el-Aziz, le dernier chef de l'insurrection, traqué 
de tous côtés, se rendit, le 9 juillet, au lieutenant chef 
de l'annexe de Zemmora. 

La première partie de la campagne de i864 était 
finie. Pendant quatre mois, nos soldats avaient eu à 
supporter les plus rudes fatigues. Peu nombreux au 
début, ils avaient suppléé à leur infériorité numérique 
par leur courage et leur dévouement. 

L'insurrection semblait vaincue. De tous côtés, il y 
avait une détente. On croyait sincèrement que tout 
était terminé et qu'on allait enfin retrouver le calme 
habituel. 

Rentré à Alger, le gouverneur général, constatant 
les résultats obtenus et guidé par les rapports de ses 
généraux, pensa que l'ordre était définitivement ré- 
tabli et l'apprit aux troupes par la proclamation sui- 
vante : 



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4lO LE COMTE DE MARTIMPRBY 

5 juillet i864. 

ORDRE GÉNÉRAL 

Au quartier général, à Alger, le k juillet i864. 

Soldats, 

L'heure est venue de vous féliciter des résultats qu'au 
prix de votre sang et des plus rudes fatigues votre persévé- 
rance vient d'obtenir. Partout Tinsurrection est vaincue, la 
circulation se rétablit au milieu des tribus, naguère en 
armes, la confiance renaît avec Tordre, les rapports commer 
ciaux, les travaux de toute nature tendent à reprendre leur 
cours. 

Des mesures sévères, de justes réparations garantiront, 
dans l'avenir, le maintien de votre œuvre. Pendant sa réali- 
sation, les regards de l'Empereur vous ont constamment 
suivis. Vos succès, votre bien-être, les soins dont vous étiez 
entourés n'ont cessé d'intéresser la sollicitude impériale. 
Bientôt, elle se manifestera par des récompenses pour les- 
quelles des propositions ont été demandées par le ministre 
de la Guerre, dans sa bienveillance pour cette armée qu'il 
a longtemps commandée. 

Mais, même à cause du prix qu'elles doivent conserver, 
ces récompenses sont toujours rares et elles ne suffiraient 
pas à soutenir les vertus militaires des troupes si, dans 
l'armée française, il n'existait un ressort plus puissant dans 
le sentiment d'avoir accompli son devoir, conquis quelcpie 
gloire et bien servi sa patrie. 

Soldats, que cette pensée fasse battre vos nobles cœurs 
d'un légitime orgueil. 

Le gouvernear général par intérim, 
E. DE Martimprey. 

Le général put alors s'occuper de la situation per- 
sonnelle que la mort du maréchal Pélissier et l'insur- 
rection lui avaient créée. Il savait qu'à Paris on son- 
geait à désigner un successeur au duc de Malakoff et 



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IIS8URBECTION DES 0ULED-8IDI-CHEIKH 4ll 

que sa position était précaire. Il avait reçu, à ce sujet, 
diT colonel d'état-major Renson une information qui 
avait pour lui un vif intérêt. 

Mustapha, le 23 juin i864. 
Mon Général, 

Je viens d'arriver à Alger. Ma première pensée, comme 
mon premier devoir, est de vous en rendre compte. 

Pendant mon séjour à Paris, que j'ai abrégé le plus que 
j'ai pu, je me suis soigneusement tenu à l'écart, me bor- 
nant aux devoirs que j'avais encore à remplir vis-à-vis de la 
Maréchale. J'ai dû cependant, sur invitations, aller dîner 
chez le ministre de la Guerre et déjeuner, vendredi dernier, 
chez l'Empereur, à Fontainebleau. 

Le ministre, pas plus que la maréchale Randon, ne 
m'ont adressé la parole. 

A Fontainebleau, j'ai reçu un parfait accueil. L'Impéra- 
trice m'a fait placer à côté d'elle et, pendant le déjeuner, 
m'a beaucoup parlé du Maréchal et de la Maréchale. L'Em- 
pereur, qui m'avait dit qu'il voulait causer avec moi, m'a 
emmené dans le parc après le déjeuner et là, jusqu'à 3 heu- 
res, m'a successivement questionné sur l'Algérie, sur les 
choses, point sur les personnes.... 

D'après ce que j'ai entendu, les idées se grouperaient, 
pour le gouvernement de l'Algérie, autour de trois combi- 
naisons : i" celle qui vous y maintiendrait; 2" celle qui y 
appellerait le maréchal de Mac-Mahon; 3^ enfin, le maré- 
chal Niel. Tous les autres candidats sont repoussés comme 
non sérieux. Je n'ai pas besoin d'ajouter, mon Général, 
pour lequel des trois je fais des vœuxl... 

J'ai quitté la Maréchale allant assez bien et installée à 
Nogent provisoirement, chez le maréchal Vaillant. Elle est 
toujours bien triste et fort ennuyée de formalités pénibles 
de conseil de famille, inventaires, etc. Elle m'a recommandé 
de vous présenter ses compliments, avec ses sincères remer- 
ciements pour tous les égards affectueux dont vous l'aviez 
entourée toujours et pour tout. 

E. Renson. 



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4l2 LE COMTE DE MARTIMPREY 

La lettre suivante du maréchal Randon avait com- 
plété celle du colonel Renson et appris au général de 
Martimprey qu'il était temps pour lui de se rendre en 
France : 

Paris, a6 juin i864. 
Mon cher Général, 

J'attends maintenant le détail de vos dernières opérations 
chez les Flittas et celui des reconnaissances forcées que doit 
faire le colonel Lallemand dans le Dahra.... 

... J'arrive au sujet qui vous fait désirer de venir passer 
quelques jours à Paris, pour expliquer à l'Empereur la 
situation telle que l'a faite à Alger la marche suivie pen- 
dant les dernières années, en ce qui concerne l'administra 
tion en général et la licence de la presse en particulier, si- 
tuation que l'insurrection que vous êtes en voie de réprimer 
rend encore plus difficile. Je vous préviens que l'Empereur 
vous autorise à vous rendre auprès de lui aussitôt que vous 
jugerez que votre présence n'est pas nécessaire en Algérie; 
j'ajouterai qu'il y aurait avantage à ce que cette apparition 
eut lieu le plus tôt possible, parce que Sa Majesté ne tardera 
pas à se rendre aux eaux de Vichy, et que, de mon côté, 
je dois m'absenter pour aller en Dauphiné. Quant à ce qui 
me concerne, les choses sont suffisamment préparées pour 
que, même en dehors de mon concours, l'affaire qui vous 
amènera auprès de l'Empereur puisse être réglée en quel- 
ques heures. J'ai dû présenter un nouveau projet de décret, 
que la mort du maréchal Pélissier et les derniers événe- 
ments accomplis ont dû modifier et simplifier; ce projet ne 
contient plus qu'un très petit nombre d'articles : suppres- 
sion du directeur général des affaires civiles, créer à sa 
place un préfet d'Alger et un secrétaire général du gouver- 
nement; attribuer aux généraux commandant les divisions 
la haute direction politique, y compris celle de la presse; 
faire dépendre de l'autorité militaire tous les Arabes qui ne 
sont pas compris dans les communes constituées; subor- 
donner, par conséqpient, l'action administrative des préfets 
pour les affaires importantes à celle des généraux, tout en 



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"T 



INSURRECTION DES OULED-SIDI-CHEIKl! /j 1 3 

conservant aux pouvoirs civils l'administration directe des 
services civils et celle des Européens, soit qu'ih *e hou vent 
en territoire civil pu en territoire militaire, cf* qui (équivaut 
à la disparition de celte double dénomination. Voilà l'en- 
semble; le tout est compris dans six articles. 

L'Empereur, sous l'inspiration de M... -M.., (i) je crois, 
voulait réunir une commission; il m*a été facile de lui prou- 
ver que les discussions de cette commission laisseraient le9 
questions exactement dans la même situation où ellea se 
trouvent; qu'il me semblait que le mieux serait de vous 
accorder ce que vous demandiez, c'est-à-dire venir exposer 
la situation et indiquer si les moyens d'y porter remède 
consistaient, au moins en partie, dans le projet que j avai^ 
préparé, lequel n'était, en dernière analyse, que le résumé 
de celui qui vous avait été communiqué, ainsi qu'au général 
DeJigny. Sur ce, l'Empereur a fait savoir à M... -M... que la 
commission ne se réunirait pas et il s'est mis en roule immé- 
diatement pour Alger. 

Voilà les faits, je vous les donne pour vous seul. 

Je fais savoir à M"* de Martimprey l'autorisation que voui 
donne l'Empereur.... 

Je vous renouvelle, mon cher Général, l'assurance de mee^ 
sentiments affectueux. 

Maréchal Ram lion. 

Le bruit du départ du gouverneur général par in lé 
rim avait transpiré et ses divisionnaires eux-mêmps en; 
comprenaient Turgence. Le général Desvaux lui écri- 
vait à ce sujet : 

Le succès complet et rapide de vos opérations fera taire 
les adversaires civils, car dans l'armée vous n'en avez pas. 
Tous, et les généraux en tête, nous sommes dévouée k notre 
chef, pour qui nous n'avons que des sentiments de re.spect^ 
d'estime et d'affection.... 

... Le général de Cissey m'écrit que l'on pense, à Paris, 
que le gouvernement général de l'Algérie vous ïe:*lera* mai"§ 

(i) Mac-Mahon. 



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-j 



4l4 ï'E COMTE DE MARTIMPRBY 

qu'il croit que rien n*est encore arrêté quant à Torganisa- 
tion nouvelle. Votre voyage est donc nécessaire pour éclairer 
TEmpereur et le ministre sur la situation rendue si confuse 
par les passions et par les calculs intéressés, etc. 

Pressé ainsi par les circonstances et croyant le mo- 
ment favorable, le général de Martimprey partit 
d'Alger le 5 juillet, laissant le gouvernement intéri- 
maire au général de division Morris, commandant la 
cavalerie régulière et les établissements hippiques. 

A Paris, il trouva les esprits à peine calmés des 
inquiétudes que Tinsurrection avait fait naître. Toute- 
fois, on la croyait vaincue et on lui fit bon accueil. 

Quant au régime à appliquer à l'Algérie, les idées 
qu'il avait développées dans ses rapports, appuyées par 
le maréchal Randon, avaient prévalu. Désormais, la 
direction générale était supprimée et remplacée par un 
secrétaire général du gouvernement. La haute direc- 
tion politique, y compris celle de la presse, était con- 
fiée aux généraux, auxquels était même subordonnée 
Faction administrative des préfets pour les affaires 
importantes. 

Un décret impérial du 7 juillet consacrait définitive- 
ment ces réformes, dont l'adoption était un succès 
pour le général de Martimprey. Il dut en éprouver une 
vive satisfaction. Cependant, il devait être le premier 
à en pâtir. 

Pour l'instant, l'Empereur et le ministre, ayant réglé 
cette affaire, se disposaient à partir pour les eaux, 
quand des télégrammes inattendus vinrent réveiller 
les craintes passées. L'insurrection venait d'éclater de 
nouveau avec une violence extrême et menaçait do 
gagner les trois provinces. 

Tout était à recommencer. A peine, en effet, le gou- 
verneur général était-il parti, à peine les troupes 
étaient-elles rentrées dans leurs garnisons que des mou- 



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INSURRECTION DES OULED-SIDI-CHEIKH 4l5 

vements insurrectionnels s'étaient produits dans le sud 
des provinces d*Oran et d'Alger. 

Dès le 7 juillet, le commandant supérieur de La- 
ghouat annonçait que les Ouled-Sidi-Cheikh et les 
dissidents qui les avaient suivis remontaient vers le 
nord, qu'ils campaient sur Toued Sebgague, que les 
Adjalètes s'étaient ralliés à leur cause, que plusieurs 
tribus du Djebel-Amour menaçaient de faire défection 
et que leur agha, Eddin, redoutant l'approche du ma- 
rabout, s'était réfugié avec sa famille chez les Larba, à 
Aïn-Hadjera, près de Zenina. Dans la province d'Oran, 
Frendah avait été attaquée par deux mille insurgés, 
qui avaient ébranlé les tribus du Tell. Ces nouvelles, 
grossies par une presse malveillante, réveillèrent les 
inquiétudes au sein du gouvernement. Des correspon- 
dances particulières, sous prétexte de faire la lumière, 
peignaient la situation sous le jour le plus sombre. 
La lettre suivante, adressée par le colonel Lapasset au 
général Fleury, en donnera une idée : 

Juillet i864. 

... Les bulletins disaient, il y a quelques jours : l'insur- 
rection est partout comprimée. Cependant, voici les insurgés 
qui, avec 2.000 hommes, ont attaqué ces jours derniers le 
poste de Frehda et semé la défection dans nos tribus du Tell. 

Certainement, nos chefs, en croyant à la pacification 
complète, étaient de la meilleure foi du monde; les faits 
qui se déroulaient sous leurs yeux semblaient donner raison 
à leurs appréciations. Malheureusement pour l'Algérie, il 
n'en est pas ainsi. Ce pauvre pays est bien malade. Croyez- 
en un vieil officier qui, depuis un quart de siècle, se trouve 
mêlé à toutes les affaires du pays et qui a assisté à toutes 
les insurrections, non seulement comme combattant, mais 
un peu aussi comme penseur. 

En ce moment, que trouve- t-on dans l'intérieur de nos 
tribus? Parfois l'indifférence, le plus souvent la haine pour 
notre cause. La crainte, le respect de notre nom semblent 
avoir disparu; les sociétés religieuses ont miné le sol. 



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4l6 LE COMTE DE MARTIMPREY 

La plèbe suit le mot d'ordre sans avoir aucun souci de 
la chose. Seulement, elle a horreur de l'étranger et du 
chrétien, et, comme depuis bien des années, elle n'est plus 
maintenue par une autorité sévère, forte et juste, ses mau- 
vais instincts ont débordé; elle désire l'agitation, non pour 
la gloire du prophète, mais pour piller, pour assouvir les 
plus mauvaises passions. 

Ce qui se passe dans nos villes et nos centres de colonisa- 
sion n'est point de nature à arrêter le débordement des 
tribus. Les meneurs, après avoir nié jusqu'à la possibilité 
d'une insurrection, sont terrifiés en la voyant s'étendre ou 
se maintenir; leur haine contre les Arabes n'a plus de 
bornes; ils parlent ou écrivent pour prouver que les mal- 
heurs actuels sont le fait de l'autorité militaire; qu'il faut 
exterminer les indigènes; qu'il convient de concentrer au 
plus vite toute l'administration dans les mains des préfets, 
de subordonner l'armée à leur autorité.... 

Tel est le tableau actuel de l'Algérie. En ces circonstances, 
que convient-il de faire? Agir contre les tribu« rebelles plu? 
vifroureusement qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour; mettre 
l'état de siège sur le territoire de toutes les tribus; créer, sur 
certains points, des commissions militaires jugeant sans 
appel et condamnant à être fusillé tout indigène détenteur 
de fusil ou convaincu d'avoir pris part à un mouvement 
insurrectionnel, ou d'avoir propagé la révolte, etc. Quant à 
1.1 partie restreinte du territoire occupée par les Européens, 
il convient de concentrer immédiatement leur administra- 
tion dans une unique impulsion. Vous connaissez les dan- 
gers de deux administrations, de deux intérêts différents, de 
deux pouvoirs ennemis, de deux camps divisant la colonie.... 

Telle est mon appréciation sur la situation actuelle; elle 
est sans passion, comme sans intérêt personnel. 

Comme moi, mon Général, vous avez assisté au dévelop- 
pement de l'insurrection de i8i5-i846; rappelez-vous ses 
commencements et ses phases diverses. Puis, mettez en pa- 
rallèle la situation actuelle; vous verrez que les deux mou- 
vements sont semblables. 

Agissons donc vigoureusement et promptement, car, je 
le répète, le terrain est miné presque partout, et, un jour 



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INSURRECTION DES OULED-SIDI-CHEIKH ^I? 

OU l'autre, si l'on n'y prend garde, une explosion générale 
peut nous surprendre.... 

La situation, en effet, était pleine de périls et les 
tribus sahariennes du Tell semblaient prêtes à rejoin- 
dre le marabout. 

Les nouvelles alarmantes que le général de Martim- 
prey recevait d'Algérie ne lui permettaient pas de 
rester en France. Du reste, tout en lui témoignant une 
grande bienveillance, le maréchal Bandon et l'Empe- 
reur lui avaient appris qu'ils estimaient devoir confier 
l'application du dernier décret à un nouveau chef mili- 
taire. 

Le maréchal de Mac-Mahon était désigné pour i^ 
gouvernement général. L'Empereur le consultait de- 
puis quelque temps sur les événements d'Algérie. Et, 
finalement, il s'était décidé à lui confier le sort 
de la colonie. Ce grand chef militaire était pour lui 
une sorte de fétiche, l'homme des situations compro- 
mises. Arrivé le dernier en Crimée, c'était lui qui 
avait pris Malakoff, et quand tous les forts de la place 
sautaient, un seul, celui qu'il venait de prendre, était 
miraculeusement préservé. En Italie, le /| juin, lors- 
que Napoléon III se croyait battu à Ponte-Vecchio, sur 
le Tessin, c'était le maréchal qui, en prenant Magenta, 
l'avait sauvé en assurant la victoire. En Algérie, devant 
une insurrection redoutable et une autorité civile en 
lutte avec le pouvoir militaire, c'était naturellement à 
lui que l'Empereur avait songé pour remettre tout en 
ordre. 

Le général de Martimprey, consulté sur le poste de 
sous-gouverneur, ne dissimula pas qu'il était trop fati- 
gué pour le conserver et indiqua pour la seconde fois 
le général Desvaux. 

Les récentes décisions n'étaient pas pour lui un 
encouragement. Mais il ne vit que son devoir et, cer- 

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4l8 LE COMTF DE MARn.MPREY 

tain d'ailleurs que TEmpereur comme le ministre de 
la Guerre approuvaient ses actes, il repartit vers le 
23 juillet et débarqua à Alger le afi. 

Les bruits les plus contradictoires circulaient déjà 
sur la place du Gouvernement. On racontait que Mac- 
Mahon allait remplacer Pélissier, qu'il serait bientôt 
nommé gouverneur général et qu'il viendrait en 
Algérie avec le droit de désigner les agents supérieurs 
civils et militaires. On lui attribuait même la mission 
de résoudre la grosse question de la répartition des 
terres. Les journaux, en faisant courir ces rumeurs, 
demandaient à l'autorité supérieure de les démentir ou 
de les confirmer. 

Quelle situation étrange pour le général de Marlîm- 
prey, qui savait alors que tous ses efforts n'auraient 
désormais d'autre but que d'assurer à son successeur 
une moisson de lauriers! Néanmoins, il n'hésita pas 
un instant : il fallait vaincre une révolte qui s'étendait 
de nouveau, menaçant la sécurité publique et com- 
promettant l'avenir de la colonie. 

Un fait inquiétant venait encore de se produire dans 
le sud de la province d'Alger. Au premier avis des 
mouvements du marabout, le général Morris avait 
rassemblé deux colonnes d'observation : l'une sous les 
ordres du colonel Dumont, du 42*, à Aïn-Toukria; 
l'autre, commandée par le colonel Archinard, du 
i*' tirailleurs algériens, à Chellala, sur la limite sud 
du cercle de Boghar. 

Il y avait alors à Taguin un fort rassemblement des 
Larbâ, du cercle de Laghouat, et des gens du Djebel- 
Amour, sous les ordres de l'agha Eddin. Des discus- 
sions survenues entre eux obligèrent la colonne Archi- 
nard à se porter sur ce point, le 29 juillet, et de là sur 
Ksar-Charef , le i*' août. 

Le 6, Sî-Lala apparaissait à Taguin è la tête de 
700 cavaliers et entraînait les Larbâ, qui se jetaient 



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INSURRECTION DES 0ULED-61DI-CHEIKH ^IQ 

•sur les gens du Djebel- Amour, pillant ceux qui rési»- 
taîent et entraînant les autnes. L'ancien jag(ha des 
Ouled-Moktar, Bou-Dissa, qui jouissait d une grande 
influence, était parti' avec eux. Cette défection avait 
provoqué celle des tribus du cercle de Boghar, qui 
s'étaient mises en route du 6 au 1 5 août pour rejoin- 
dre le marabout, détruisant tout sur leur passage et 
massacrant les Européens. En quelques jours, un vide 
complet s'était fait dans ce cercle. 

En apprenant ces malheureux événements, le gé- 
néral de Martimprey envoya de suite à Boghar, avec 
une colonne, le général Doëns, commandant la subdi- 
vision de Médéah. 

Peu de jours après, le 25 août, le général Yusuf , re- 
venu de France, allait prendre à Boghari le comman- 
dement des troupes de sa province et diriger leurs opé- 
rations. A cette date, au sud d'Alger, le marabout était 
venu occuper les lignes d'eau placées sur les limites 
du Tell. La révolte avait gagné la subdivision de Mé- 
déah; les tribus des Ouled-Nayl, de Teniet-el-Had et 
-d'Aumale étaient prêtes à s'insurger. Il fallait agir 
sans retard. L'ordre fut donné de ravitailler d'abord 
les postes du sud. 

Dans la province d'Oràn, les éclaireurs de Si-Hamza 
s'efforçaient de percer la ligne de défense installée sur 
la limite méridionale du Tell, mais ne pouvaient y par- 
venir. Le commandant de la division comptait mar- 
cher sur les rebelles dès la fin des chaleurs, vers le 
i*' octobre. 

Sur la frontière de l'Est, il avait fallu montrer aussi 
aaos troupes. Le général d'Exéa l'avait parcourue à la 
fin de juillet et avait réus-si à contenir les tribus prêtes 
à se soulever. Quelques fractions seules s'étaient ré- 
fugiées en Tunisie. 

Le générai Desvaux, commandant la province de 
Constantine, avait dû, sur l'ordre du gouverneur, tra- 



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420 LE COMTE DE MÀRTIMPREY 

verser le Ferdjiouah pour en imposer aux Kabyles qui 
s'agitaient. 

Bref, au commencement de septembre, l'insurrec- 
tion était plus puissante qu'au printemps. Toutefois, 
la promptitude des mesures prises par le général de 
Martimprey depuis son retour l'avait empêchée de 
s'étendre. De tous côtés, nos colonnes arrêtaient les 
défections. Nous ne pouvions tarder à reprendre du 
terrain et à réduire à merci les tribus dissidentes. 

A Paris, on se rendait bien compte de l'énergie et 
des efforts du gouverneur général intérimaire. On re- 
connaissait qu'il avait d'autant plus de mérite qu'il 
savait devoir être remplacé avant peu. L'Empereur 
tint à lui témoigner sa reconnaissance et montrer 
ainsi à tous qu'il n'avait aucun reproche à lui faire. Il 
le nomma sénateur à la date du i*' septembre. Le 
même jour, le maréchal de Mac-Mahon était nommé 
gouverneur général en remplacement du maréchal Pé- 
lissier, et le général Desvaux, sous-gouverneur. Ce 
dernier arriva à Alger le 8 septembre. 

L'entrée au Sénat fut, pour le général de Martim- 
prey, un dédommagement et un espoir pour l'avenir. 
G'était la preuve que le travail accablant qu'il avait 
assumé depuis la mort du nlaréchal Pélissier, les pré- 
occupations si graves qui l'avaient assailli, les fatigues 
qu'il avait endurées, tout cela lui était compté. S'il 
n'avait pas obtenu le titre définitif de gouverneur gé- 
néral qu'il avait si bien mérité, 6'est que des circons- 
tances impérieuses s'y opposaient. Sa nomination de 
sénateur était une première récompense, rien n'em- 
pêchait qu'il ne pût, un jour, en recevoir une seconde. 
11 s'empressa de remercier l'Empereur et de lui de- 
mander un commandement en France. 

Ce qui avait le plus frappé le gouvernement dans 
les affaires d'Algérie, c'était la lutte acharnée des auto- 
rités civiles contre les militaires, lutte sans cesse entre- 



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INSURRECTION DES OULED-SIDI-CHEIKH 421 

tenue par la presse et surexcitée par des colons qui ne 
Toyaient même dans l'insurrection qu'un nouveau 
moyen d'accaparer des terres. Pour l'apaiser, l'Empe- 
reur avait changé l'organisation du pays et délégué 
ses pouvoirs à un chef militaire de l'ordre le plus élevé, 
aussi ferme qu'énergique. C'était une situation nou- 
velle, et, pour la bien diriger, il crut bien faire en la 
confiant à des hommes qui n'avaient pas été mêlés aux 
derniers événements. Il avait, à cette occasion, adopté 
une formule : Pour un nouvel état de choses, il faut 
des hommes nouveaux. 

Le général de Martimprey, qui avait énergiquement 
lutté contre les empiétements de l'administration ci- 
vile, ne pouvait pas, sans inconvénients, être chargé 
de lui imposer les nouveaux décrets. Ce fut la véritable 
cause de son changement, qui, du reste, fut volon- 
taire. Afin de prouver qu'il avait mérité son approba- 
tion, l'Empereur le nommait sénateur et les lettres du 
ministre de la Guerre lui témoignaient autant d'estime 
que d'affection. 

La formule adoptée occasionna peu de temps après 
le départ pour la France d'une autre illustration mili- 
taire qui n'aurait jamais dû quitter l'Algérie, du gé- 
néral Yusuf. On voulut même déplacer le général De- 
ligny. C'était une mesure générale. Le général de Mar- 
timprey comprit mieux que tout autre les raisons ma- 
jeures qui le faisaient écarter du gouvernement gé- 
néral. A son retour à Alger, il en avait déjà pris son 
parti, avec la hauteur d'âme qui le caractérisait. Il 
subissait le contre-coup des circonstances et n'avait 
qu'à se résigner. Il était las du reste, au physique et 
au moral. Ses trente années d'Afrique lui pesaient. 

L'important pour lui était de faire son devoir jus- 
qu'au bout; sous ce rapport, il sut contenir l'insurrec 
tion dans des limites telles que son successeur n'eut 
plus qu'à en attendre la fin. 



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42tî LE C02tfTE DE MARTIMPREY 

Dès le 3 septembre, en effet, le colonel Lapasset défi- 
nissait la situation en ces termes : « Nos affaires éprou- 
vent un mouvement de hausse. Si nous avions retardé 
de quelques jours notre apparition dans les environs 
d'Ammi-Moussa, ce cercle était de nouveau en pleine 
insurrection. Des troupes viennent d'arriver aussi 
dans les cercles de Teniet-^i-Haad, de*Boghar, de La- 
ghouat. Le général Deligny est à Tiaret; le général 
Martineau, avec quatre bataillons et six escadrons, est 
à la poursuite de Si-Mohammed-ould-Hamza. Celui-ci, 
en désaccord avec ses principaux conseillers, a pris la 
direction du sud. Il en résulte un aiiieux », etc. 

Dans les provinces d'Alger et de Constantine, il en- 
était de même. Partout nos colonnes refoulaient Ten- 
nemi, lui infligeaient des pertes sanglantes et lui fer- 
maient l'accès du Tell. 

Tel était l'état de l'insurrection vers la fin de sep- 
tembre. 

A la même époque, le ministre de la Guerre écrivait 
au général de Martimprey : 

PariSi 19 septembre i864. 
Mon cher Général, 

Votre dernière lettre, dans laquelle vous m'exprimier 
votre reconnaissance pour l'Empereur au sujet de votre- 
nomination au Sénat, contenait un paragraphe qui témoi- 
gnait de votre désir, bien naturel sans aucun doute, de ne 
pas rester en France sans emploi. 

J'ai mis vos lettres sous les yeux de Sa Majesté, qui a, 
sur-le-<;hamp, désigné la division de Metz comme devant 
vous être réservée. J'ai exercé ce commandement et je ne 
crois pas qu'il y en ait eh France un plus important, sous 
le rapport militaire, pour l'effectif des troupes et les grands^ 
établissements qui se rencontrt^nt dans cette division. 

J'arrive de Saint-Cloud, et l'Empereur a pris la décision 
qui vous confère le commandement de la 5* division; je 
m'empresse de vous en donner avis. 



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INSURRECTION DES OULBD-8IOI-CHEIKH 4^3 

J'aime à espérer que cette destination vous conviendra, 
et, dans tous les cas, elle vous permettra d'en attendre 
telle autre qui vous plairait davantage. Dans votre intérêt, 
j'ai cru bien faire de saisir la balle au bpnd et de ne pas 
laisser échapper une vacance qui était déjà convoitée. 

Maréchal Randon. 

Quelque pénibles que furent ces oiroonstances pour 
le général de Martimprey, elles lui procurèrent l'occa- 
sîon de constater de nouveau l'estime et la considéra- 
tion dont il jouissait. 

Une lettre du duc de Magenta, écrite à Nancy, où le 
maréchal commandait, lui en porta le premier témoi- 
gnage : 

3« CORPS D'ARMÉE Quartier général de Nancy 



Le Maréchal commandant 

Le lô septembre i864. 
NO 

Avant de vous serrer la main à mon arrivée à Alger, je 
veux vous dire, mon cher Martimprey, que je n'éprouve 
qu'un seul regret, celui de me voir vous remplacer dans ce 
gouvernement que vous exerciez depuis si longtemps, au 
moment même où vous alliez achever de renverser une 
insurrection qui avait pris d'abord, si je suis bien informé, 
des proportions inquétantes. J'espère bien que vous nous 
resterez quelques jours; j'ai besoin que vous me mettiez au 
courant de la situation d'un pays que j'ai quitté déjà de- 
puis longtemps et que vous connaissez si bien. 

Le ministre de la Guerre me prévient que la frégate la 
ThétU sera, à la fin de la semaine prochaine, à ma disposi- 
tion à Toulon; je compte donc partir de cette ville sa- 
medi 17 et vous arriverai probablement le 19. Je vous de- 
manderai de nous envoyer à la Marine cinq chevaux attelés, 
pour moi et mes officiers. Ma femme ne me rejoindra qu'un 
peu plus tard. 



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424 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Adieu, mon cher Martimprey, croyez toujours à ma bien 
vieille et bien sincère amitié. 

Maréchal de Mac-Mahon. 



Un ancien Algérien, M. Tassin, qui dirigeait au mi- 
nistère de la Guerre le bureau du service de l'Algérie, 
et qui était lié avec le général de Martimprey, lui 
écrivit à la même époque pour le féliciter de sa nomi- 
nation de sénateur, « dignité, lui disait-il, qui cou- 
ronne toutes les gloires. Vous laissez, dans ce cher et 
beau pays, les souvenirs les plus purs de la bravoure 
et de la loyauté militaires, de la fermeté alliée à la 
bienveillance, du dévouement à tous les intérêts ». 

C'Ûait la note exacte. L'armée tout entière éprouva 
les mêmes sentiments quand le général quitta cette 
colonie pour laquelle il avait tant fait. Plus tard, le 
général du Barail, son ancien officier d'ordonnance, 
parvenu lui-même à la tête de l'armée, écrivit à ce 
sujet : 

En remettant le commandement au maréchal de Mac- 
Mahon, le général de Martimprey, qui avait fait rintérim, 
demanda à quitter l'Afrique, non par susceptibilité, certes, 
ni par dépit de devenir le second après avoir été le premier, 
mais parce qu'il ne voulait pas se condamner au poste de 
sous-gouverneur perpétuel] . Il était, en outre, surmené, 
exténué par les excès de travail, et s'il n'eût pas voulu se 
donner l'air d'un mécontent, si surtout sa grande perspi- 
cacité ne lui eût pas fait prévoir et prédire, six années 
d'avance, une crise dans laquelle il pensait qu'on aiu^it 
besoin de ses services, il eût pris sa retraite définitive et eût 
quitté, la mort dans l'âme, une carrière qu'il adorait. Il 
rentra en France, aOa commander à Metz, etc. C'est l'ftme 
la plus haute et le cœur le plus excellent que j'aie connus. 

Il attendit, en effet, à Alger, le maréchal de Mac- 
Mahon, qui arriva le 19 septembre. 11 le reçut, l'accom- 



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INSURRECTION DES OULED-SIDI-GHEIKH 4^5 

pagna au Palais du Gouvernement et passa avec lui la 
journée du 20 pour lui remettre en mains propres et 
dans le meilleur état possible les affaires de l'Algérie. 
Il partit le 21 sur la frégate la Thétis, qui avait 
amené son successeur. 



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^7^ 



CHAPITRE XVI 



COMMANDEMENT DE LA DIVISION 

DE METZ 

(i8e4'i8e7) 

Situation particulière du général. — Lettre du noiaréchal Forey. — 
Impoitanoe de la place de Metz. — Réunion de l'association 
ecientifique. — Dî«oour« du général. — EvénementA d*Alle- 
magne, — Guerre entre la Prusse et T Autriche. — Exposition 
de 1867. — Congestion cérébrale. — Mise en disponibilité. 

Quelque belle qu'elle fût, la nouvelle position du 
général de Martimprey était au-dessous de son mé- 
rite. Depuis douze ans qu'il était général, il n'avait 
pas cessé d'être sur la brèche et de rendre des services 
éminentfi. Après avoir organisé, soutenu et en partie 
dirigé nos armées de Grimée et d'Italie, vaincu et 
soumis les Marocains de la frontière, lutté trois fois 
avec un courage remarquable contre des épidémies de 
choléra qui épouvantaient ses troupes, résisté avec une 
fermeté inébranlable aux empiétements des autorités 
civiles, exercé en Algérie le pouvoir suprême dans les 
conditions les plus difficiles, réprimé une insurrection 
redoutable, ramené les Flitta dans le devoir, préparé 
une réorganisation de la colonie et acquis des titres 
incontestés à la gouverner en chef, il était forcé de la 
quitter et de céder la place à un autre, malgré l'appro- 
bation de l'Empereur et de son ministre. Pour toute 
récompense, il était éloigné de ce pays, auquel il avait 
tant sacrifié, et gratifié, comme dédommagement, d'un 
fauteuil au Sénat. 

Dans cette situation étrange, la fatalité dominait les 
volontés du souverain et du ministre de la Guerre. 



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428 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Pour mettre le comble à cet état de choses et comme 
pour montrer à quel point certaines fonctions, même 
dans Tordre le plus élevé, peuvent devenir ingrates, 
le général de Martimprey était épuisé par l'effort phy- 
sique et moral qu'il déployait depuis plusieurs mois; 
sa santé, si robuste, était ébranlée, et c'était à ce mo- 
ment pénible qu'il lui fallait quitter la plume blanche 
et descendre du commandement d'un corps d'armée à 
celui d'une simple division. 

L'Empereur et son ministre ont dû comprendre 
alors que le sentiment d'équité le plus élémentaire 
aurait dû faire donner au général, avec le Sénat, le 
pouvoir suprême en Algérie. L'Armée s'y attendait 
et, malgré la satisfaction causée par l'arrivée d'un 
chef illustre comme le maréchal de Mac-Mahon, elle 
eût trouvé la nomination de Martimprey plus légitime 
encore. 

Ce fait parut si extraordinaire que les officiers de 
l'armée d'Afrique y virent une disgrâce qu'ils ne com- 
prenaient pas. En réalité, le principe qu'une organisa- 
tion nouvelle exigeait des hommes nouveaux, principe 
très contestable, ne pouvait suffire à justifier la me- 
sure dont il était l'objet. Il est permis de croire que 
d'autres causes avaient influé sur sa position. 

Le prince Napoléon et ses amis ne lui pardonnaient 
pas son énergie contre leurs empiétements et la ruine 
momentanée de leurs ambitions. L'Empereur aimait le 
calme et la paix. Sa bonté naturelle allait parfois jus- 
qu'à la faiblesse, surtout quand il s'agissait des mem- 
bres de sa famille et notamment de son cousin. Le 
général de Martimprey avait obtenu la suppression du 
ministère de l'Algérie et des Colonies, le renvoi de 
fonctionnaires d'ordre élevé et l'avènement d'un pou- 
voir militaire plus puissant qu'autrefois. Il était de- 
venu un ennemi, et, pour lui, l'influence de ses ad- 
versaires était d'autant plus à redouter qu'ils avaient 



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COMMANDEMENT DE LA DIVISION DE METZ ^^Q 

toujours leurs places marquées auprès du souverain, 
au Sénat, au Corps législatif, dans les préfectures, etc. 
Gomment ne pas admettre que leurs rancunes furent 
assez fortes pour Técarter du gouvernement général 
de l'Algérie et le désigner pour le commandement de 
Metz, avant même que le ministre de la Guerre eût 
donné son avis? 

Le général fut le premier à se rendre compte de 
cette situation, à en connaître les causes et à se rési- 
gner. Il quitta l'Algérie sans se plaindre et prêt à agir 
contre une de ces infortunes qui atteignent les hom- 
mes de valeur plus souvent que les autres. Après tout, 
le commandement de Metz était le plus important de 
France au point de vue militaire, et, comme l'avait 
écrit le maréchal Randon, il pouvait être aussi un 
poste d'attente. Le général restait la personnalité mili- 
taire la plus en vue pour être placée à la tête d'un 
corps d'armée; il n'avait encore que 56 ans; il avait 
commandé en chef devant l'ennemi un corps d'armée 
composé de toutes armes; il avait devant lui une pé- 
riode d'activité de quatorze années. L'avenir lui appar- 
tenait et il n'avait qu'à patienter; un jour viendrait 
oîi, par la force des choses, justice lui serait rendue 
et le passé réparé. 

Il avait l'âme trop élevée et une trop grande expé- 
rience des choses militaires pour les voir autrement. 

Toutefois, il avait besoin d'un long repos. En arri- 
vant à Paris, à la fin de septembre i864, il vit le 
ministre, puis l'Empereur, et lui demanda l'autori- 
sation de se faire mettre en disponibilité. Napoléon III 
répondit par un refus. 11 dut se résigner et se rendre 
à Metz. 

Il prit de suite son commandement et s'occupa de 
son installation. Ge ne fut que le mois suivant, au 
commencement d'octobre, qu'il se décida à demander 
une permission pour se rendre à Meaux, séjour de ses 



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43o LE COMTE DE MARTIMPRET 

vieux parents, et rautorisation d'aller à Paris pendant 
son absence. Le maréchal Forey, qui commandait à 
Nancy le 3* corps d'armée, dont Metz dépendait, s'em- 
pressa de lui répondre : 

Lille, le 5 octobre i864. 
Mon cher Général, 

J'ai reçu à Lille, où je suis venu présider à mon déména- 
gement, votre lettre du a. J'ai adressé immédiatement au 
ministre une demande de permission de 3o jours, qui vou5 
sont nécessaires pour régler vos affaires. J'espère que le 
ministre se montrera plus gracieux pour vous, en cette cir- 
constance, qu'il ne l'a été pour moi à mon retour du Mexi- 
que dans une occasion semblable. 

Je suis heureux de vous avoir sous mes ordres, mais 
j'espérais mieux pour vous, et en vous donnant le comman- 
dement du 2* corps, il me semble qu'on eût fait une chose 
juste. 

Mon installation à Nancy demandera bien encore une 
quinzaine de jours, quoique je la presse autant que possible. 

Je ne connais pas Metz, j'aurai donc, quand j'irai, un 
double plaisir à voir cette ville importante et vous-même. 

Recevez l'assurance de mes sentiments affectueux. 

Maréchal Forey. 

Pendant les trois années de son séjour à Metz, le 
général de Martimprey eut à remplir des fonctions 
régulières, dont le service courant était l'unique ali- 
ment. Mais les préoccupations naissantes d'un conflit 
avec la Prusse donnaient, à toutes les questions, une 
importance exceptionnelle. L'effectif des troupes qu'il 
commandait était considérable et les grands établisse- 
ments militaires qui se trouvaient dans son comman- 
dement apportaient à sa correspondance et à ses déci- 
sions un intérêt de premier ordre. 

La ville de Metz elle-même, grande place forte sur 
la frontière de l'Est, offrait à un chef militaire actif, 



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COMMANDEMENT DE LA DIVISION DE METZ ^3 ï 

instruit et expérimenté un attrait particulier. Illustrée 
par les souvenirs les plus glorieux, elle était, en face 
des Allemands, le boulevard de notre défense na- 
tionale. Ses forts détachés, qui devaient en faire un 
puissant camp retranché, n'étaient pas terminés; leur 
achèvement devait être, pour le commandant de la 
division, une préoccupation constante et le but perma- 
nent de ses efforts. Dans ce centre militaire, le pa- 
triotisme des populations était aussi un encourage^ 
ment. Le général y fut admirablement reçu et n'était 
pas encore installé que les Messins, avec leur passion 
pour l'armée, avaient trouvé le moyen de lui témoi- 
gner leur estime. Ils étaient fiers de posséder un chef 
militaire grand-croix de la Légion d'honneur, séna- 
teur, comptant à son actif d'aussi beaux services. 

En 1866, une occasion se présenta de lui en donner 
une nouvelle preuve. L'Association scientifique de 
France, présidée par le célèbre astronome Leverrier, 
devait se réunir à Metz, au mois d'avril, et y tenir ses 
assises. Les habitants, d'accord avec les membres de 
l'Association, demandèrent au général de Martimprey 
d'en faire partie et d'ouvrir la session comme la nota- 
bilité la plus éminente du pays. Il le fit dans les termes 
suivants : 

Metz, le 18 avril 1866. 
Messieurs, 

C'est pour moi un grand honneur d'être appelé à ouvrir 
cette session générale de l'Association scientifique de France, 
et je veux d'abord remercier l'édilité messine de sa gra- 
cieuse hospitalité, qui nous permet de recevoir dignement 
notre illustre président, M. Leverrier. 

Je sa>Iue avec reconnaissance sa présence parmi nous et 
celle de nos collègues venus de loin pour prendre part à 
nos travaux, objet de tant de sympathies, à cette époque où, 
d'ailleurs, tous les efforts de l'esprit humain, tous les élans 
généreux Reçoivent de si haut l'encouragement et l'exemple. 



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432 LE COMTE DE SCARTKBCPREY 

Aucune ville, Messieurs, n'était mieux faite que celle-d 
pour vous réunir. Fière de ses remparts, qu'elle saurait faire 
respecter dans son dévouement patriotique à l'empire, riche 
de traditions, forte de ses croyances, elle renferme dans son 
sein tout ce qu'une société peut offrir de noble dans ses 
principes, de sérieux dans ses progrès. 

Ici, les associations bienfaisantes savent venir en aide à 
toutes les souffrances; l'instruction, à tous les degrés, s'offre 
largement à la jeunesse; la littérature est en honneur; les 
arts fleurissent sous des maîtres éminents; enfin, l'industrie 
s'accroît dans un mouvement rapide. 

Laissez^moi, Messieurs, signaler aussi à vos regards, avec 
un légitime orgueil, les vastes établissements de ce grand 
boulevard militaire, ces arsenaux magnifiques, cette Ecole 
de l'artilderie et du génie, appelée à recruter les deux corps 
savants dont l'instruction polytechnique se traduit dans 
toute sa puissance par des applications multiples. 

Pour s'élever au delà, il faut, Messieurs, tendre vers ce« 
régions transcendantes, où pénètrent de rares esprits, 
princes de la science, «'immortalisant avec elle par de mcr- 
veil'leuses découvertes, spectacle grandiose qui porte à re- 
mercier la Providence de la part qu'elle a dévolue à l'intel- 
ligence humaine I 

Que notre président, Messieurs, accepte dans ces expres- 
sions un homimage auquel mes sentiments me disent que 
vous voudrez applaudir. 

Général de Martimprey. 

G'e^ de Metz que le général put suivre avec un 
intérêt qu'on devine le grand drame historique déve- 
loppé en Allemagne par l'ambition prussienne, la dé- 
faite de l'Autriche, la brutale conquête du Hanovre et 
l'absorption des royaumes allemands par les Hohen- 
zoUern. Il put alors pressentir la lutte formidable que 
l'avenir réservait à notre patrie, sans soupçonner ce- 
pendant les perfidies et les mensonges qui devaient 
être employés pour nous contraindre à une guerre 
fatale. 



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COMMAiNDEMENT DE LA DIVISION DE METZ ^33 

Les événements survenus chez nos voisins de TEst 
furent, pendant l'année 1866, la grande préoccupation 
des commandants militaires de la frontière. 

L'année suivante, les esprits furent distraits des 
idées guerrières par l'ouverture de la grande exposi- 
tion destinée à exhiber aux yeux des nations les ma- 
gnifiques progrès de la science et de l'industrie. Par- 
tout alors on était à la joie, et à Metz, comme ailleurs, 
on s'apprêtait à visiter Paris, quand un malheur terri- 
ble vint subitement frapper le général. 

Quoique remis en apparence des fatigues de i864, 
il avait usé ses forces dans ses longues et pénibles 
campagnes. En 1866, au retour d'un voyage qu'il avait 
fait aux eaux thermales de Schinznach (Argovie), il fut 
frappé d'une congestion cérébrale qui lui ôta momen- 
tanément l'usage de la parole. Il se remit de cette pre- 
mière attaque et paraissait être en pleine santé, quand, 
six mois plus tard, au mois d'avril 1867, il fut frappé 
de nouveau. Cette fois, le mal était plus grave; ses 
jours furent eii danger. On réussit cependant à le 
sauver, mais il resta paralysé du côté gauche. Il con- 
serva néanmoins toute sa tête et sa liberté d'esprit. Il 
comprit alors que sa vie active était terminée et qu'il 
fallait abandonner tout espoir d'avenir. Au point de 
vue de l'avancement et des fonctions à exercer, sa 
carrière était finie. C'était un coup cruel pour lui et 
les Siens. Mais sa résignation égalait son couitige; il 
pouvait être encore utile à ses enfants; il sut réagir 
contre le découragement et s'occupa d'abord de re- 
mettre sur pied sa constitution si profondément ébran- 
lée. Dans les premiers jours de mai, il demanda sa 
mise en disponibilité, qui fut prononcée à la date du 8. 

A partir de ce moment, il régla son existence de 
façon à trouver le calme et le repos nécessaires à son 
rétablissement. Entouré des soins affectueux de M™' de 
Martimprey et de ses trois fils, dont l'aîné, arrivé bien- 



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434 .1^ COMTE DE MARTIMPRBT 

tôt à rftge d'homme, donnait déjà les plus belles espé- 
rances, il finit par reprendre son équilibre, mais avec 
des forces ébranlées qui l'obligeaient à une extrême 
prudence. Il s'installa d'abord avec sa famille aux en- 
virons de Metz, où ses fils poursuivaient leurs études. 
Au mois de janvier 1869, il fut assez bien pour pouvoir 
assister plusieurs fois aux séances du Sénat. 

Sa vie se poursuivait ainsi dans le calme d'une re- 
traite anticipée, quand, au commencement de 1870^ 
\ine vacance se présenta pour lui. 



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CHAPITRE XVII 



GOUVERNEMENT DES INVALIDES 
(1870-1883) 

Martimprey gouverneur dos Invalides. — Guerre de 1870. — Pri^e 
de Metz et de Paris. — Lee fil« du général. — Le gouvcrnemiuit 
à Versailles. — Abandon des Invalides. — La Commune, — 
Perquisitions. — Arrestation du général. — Visites de Madame 
de Martimprey aux chefs de la Commune. — Accusations, — 
Le Dépôt. — Le délégué à la Justice. — Remise du doss^ier . — 
Installation à la maison de santé. — Ordre d'assassiner le géné- 
ral. — Entrée des Versaillais à Paris . — Le colonel Davout 
d'Auerstaedt. — Rentrée aux Invalides. — Réunion de fami!)*v 

— Maintien en activité. — Lettre au Figaro, — Mort du général. 

— Ses funérailles. — Condoléances. — Conclusion. 

Au mois d'avril 1870, le gouvernement des Invalides 
devint vacant, et les amis du général de Martimprey 
pensèrent de suite à lui pour occuper ce poste. Le ma- 
réchal Bandon, toujours ministre de la Guerre et fidèle 
à sa vieille amitié, le proposa à l'Empereur, sans le 
consulter, avec le n® i. Mais Napoléon III avait, pour 
les fonctions d'ordre élevé, un principe dont il ne se 
départissait jamais, c'était de les confier, avant tout, 
à des, personnalités du premier Empire. Il tint, en ^1 

conséquence, à ce que cette position fût offerte d'atw^i ci 
au maréchal Baraguey d'Hilliers. Celui-ci demanda 
vingt-quatre heures de réflexion et répondit par un 
refus. 

Ce fut heureux pour le général. Au même moment, 
un de ses frères d'armes, qui l'appréciait tout particu- 
lièrement, le maréchal Lebœuf, nouvellement promu 



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436 LE COMTE DE MARTIMPREY 

à ce grade élevé, s'intéressa également à lui et fil écrire 
par la maréchale à M™ de Martimprey une lettre dont 
son mari n'eut qu'à suivre les bons avis. 

L'intervention du maréchal Leboeuf était d'autant 
plus précieuse qu'il devait incessamment succéder au 
maréchal Randon comme ministre de la Guerre. Tou- 
tefois, l'influence de ce dernier, au moment où il allait 
quitter son portefeuille, fut prédominante. La nomina- 
tion du général de Martimprey fut signée le 27 avril 
1870. 

Oui aurait pu prévoir alors que ce poste si honoré 
devait, avant peu, mettre ses jours on danger .^^ Quoi 
qu'il en soit, ce fut pour tous les siens un sujet de 
satisfaction, une faible récompense, mais enfin une 
récompense et une compensation pour le triste état de 
santé auquel ses services l'avaient réduit. 

C'est dans le calme de cette belle retraite que le 
général vit se dérouler les événements qui amenèrent 
la guerre de 1870. Son cœur de soldat dut cruellement 
souffrir de se voir condamné à l'inaction, quand tous 
ses frères d'armes marchaient à l'ennemi. Mais de 
quelles angoisses ne fut-il pas saisi lorsqu'il vit se dé- 
rouler sous ses yeux la longue série de nos désastres, 
l'effondrement de l'Empire, la catastrophe de Sedan, 
et, plus tard, la prise par l'ennemi de cette vaillante 
place de Metz qu'il avait commandée et qu'il vit livrée 
à l'étranger sans une brèche, sans un assaut, par un 
maréchal de France disposant encore de 170.000 sol- 
dats! Puis la République vint et lutta comme elle put. 
Le gouverneur des Invalides assista au malheureux 
siège de Paris, à la capitulation, à l'insurrection qu'elle 
provoqua, à la fuite à Versailles du gouvernement de 
M. Thiers, enfin à la prise de possession de la capitale 
par les hommes de la Commune. Quels épouvantables 
malheurs, et pour son noble cœur quelle succession 
4e souffrances! Et encore ce n'était pas tout! Son fils 



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GOUVERNEMENT DES INVALIDES 43 7 

aîné Louis, déjà officier d'état-major, après avoir 
combattu à l'armée de Metz et subi les péripéties du 
siège, était alors prisonnier en Allemagne; son second 
fils, Albert, engagé volontaire dans un régiment de 
cavalerie, avait fait partie de Tarmée de la Loire et se 
trouvait à Tarascon. Tous deux avaient dignement 
porté leurs noms et étaient sains et saufs. Le plus 
exposé de la famille, sans qu'il s'en doutât, c'était 
encore lui. 

Les préliminaires de paix avaient été ratifiés le 
!•' mars, et nos armées, pour la plus grande partie 
prisonnières de guerre, n'étaient pas encore rentrées 
en France. Favorisée par ces circonstances, la populace 
réussit à s'emparer de la capitale. M. Thiers, président 
de la République, n'avait pas dans les mains une force 
armée assez solide pour reprendre Paris. Il dut se rési- 
gner à fuir à Versailles pour se donner le temps de re- 
constituer une armée. 11 décida que les ministères, les 
administrations, les troupes, tout ce qui appartenait 
au gouvernement se transporterait dans cette rési- 
dence. Mais, dans la précipitation du départ, il y eut 
des oublis. Personne ne songea au gouverneur des 
Invalides, ni aux vieux débris qu'il commandait. On 
les laissa dans l'hôtel, sans un ordre, sans un avis. Ils 
étaient abandonnés. 

L'attitude des chefs de la Commune prit de suite, à 
l'égard du général, un caractère d'hostilité dont la pre- 
mière rnanifestation fut une perquisition à l'hôtel des 
Invalides par des soi-disant délégués. Ils voulaient voir, 
disaient-ils, s'il n'y avait pas dans le palais un dépôt 
d'armes. 

Leur seconde visite eut un autre but, moins avoué, 
l'enlèvement de la belle argenterie donnée jadis par 
l'impératrice Marie-Louise, et dont nos vétérans étaient 
si fiers quand des étrangers les visitaient. 

Ce vol était une première atteinte à l'autorité du 



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438 LE COltfTB DE MARTIMPRBY 

gouverneur et un indice des procédés auxquels il 
devait s'attendre. M™ de Martimprey en fut effrayée, 
et craignant que la Commune en vînt à menacer la 
liberté ou la vie du général, elle le supplia de se mettre 
en sûreté. 

Mais déjà l'aumônier des Invalides, averti qu'on 
songeait à l'arrêter, l'en avait prévenu. Après l'avoir 
remercié, le général lui avait dît simplement : a Mon- 
sieur l'Abbé, mon devoir me retient ici; c'est vous 
dire que je ne quitterai pas ceux qui me sont confiés; 
je ne vous demande qu'une chose, c'est le silence vis- 
à-vis de M™ de Martimprey. » 

Le général résista donc à ses instances et attendit les 
événements. On ne tarda pas à mettre son courage à 
l'épreuve. Les communards avaient là, sous la main, 
un vieillard illustre, grand-croix de la Légion d'hon- 
neur, qu'ils auraient pu honorer pour ses éclatants 
services. Mais leur âme n'était pas faite pour un si 
noble sentiment. Ils préférèrent en faire une victime. 

Le 26 avril, à 4 heures du soir, le général avait été 
chercher sa fille à son cours et la ramenait à l'Hôtel, 
quand il se trouva en présence d'un délégué de la 
préfecture de police venu pour l'arrêter. Il portait 
un mandat d'amener auquel il fallait obéir sur-le- 
champ. Le général pressentit le sort qui l'attendait. 
Mais, gardant son sang-froid, il prévînt M™ de Mar- 
timprey qu'on le demandait pour un renseignement 
et qu'avant une heure il serait rentré. Puis, craignant 
de laisser voir l'émotion qui le gagnait, il se refusa la 
douceur d'embrasser sa fille et partit sans prendre 
aucune précaution contre le froid ou les intempéries. 
Personne, dans sa famille, ne douta de son prompt 
retour. 

Au bout de quelque temps cependant, l'inquiétude 
s'éveilla et fit bientôt place à la plus cruelle certitude. 
Un brave homme qui lui était attaché, son cocher La- 



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GOUVERNEMENT DES INVALIDES ^Sg 

pierre, se méfiant de rincident, après Tavoir conduit à 
la préfecture, s'était obstiné à Tattendre. En voyant sa 
persistance, les agents lui avaient déclaré que son pa- 
tron était arrêté et qu'on l'arrêterait aussi, en lui con- 
fisquant sa voiture et son cheval, s'il persistait à rester. 
Le pauvre homme, désolé, vint en rendre compte à 
M™ de Martimprey. 

Cette vaillante femme se montra aussitôt digne de 
son mari. Elle réfléchit un instant, combina la con- 
duite qu'il lui faudrait tenir pour le délivrer ou lui 
sauver la vie, puis, prenant courageusement son parti, 
elle se rendit sans dîner, sans bagages, à la gare du 
Nord, avec sa fille, prit le train pour Saint-Denis, arrêta 
<Jans cette ville une mauvaise voiture découverte et se 
rendit à Versailles, oii elle arriva vers minuit. Là, elle 
alla chez une de ses cousines, M"* la comtesse Daru, 
à laquelle la liait une étroite amitié et dont le grand 
cœur lui était connu. Elle eut le bonheur de la trouver, 
lui fit part de ses projets et lui confia sa fille, le î=^iil 
enfant qu'elle eût près d'elle, car son plus jeune fils, 
Auguste, alors au collège, se trouvait à Athis avec les 
pères jésuites chargés de son éducation. La pauvre 
enfant, amenée ainsi au milieu de la nuit, après la 
disparition de son père, ne put se -séparer de sa mère 
sans une scène de larmes qui l'émut profondément. 
Celle-ci revint ensuite à Paris, par une nuit noire et 
froide, le cœur agité des plus sombres pressentiments, 
mais résolue à faire l'impossible pour sauver son 
"mari. 

Le lendemain, elle se rendit au ministère de la 
Guerre. C'était là, lui semblait-il, qu'elle devait 
«'adresser tout d'abord. Le citoyen Cluseret, ancien 
capitaine du génie, y régnait, avec le titre de délégué 
à la Guerre. Elle réussit à le voir et le trouva seul en 
face d'un modeste déjeuner. Il fut poli. Elle lui 
exprima son étonnement de voir arrêter un homme 



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44o LE COMTK DE MARTIMPREY 

inFirme, à moitié paralysé, qui ne s*était jamais mêlé 
de politique et qui n'avait eu, toute sa vie, qu'une 
préoccupation, son devoir militaire. Elle lui parla de la 
Crimée, sachant qu'il y avait été. « Quant à cela, ré- 
pondit-il, le souvenir n'est pas heureux; je n'ai vu 
le général qu'une fois, et c'était pour en recevoir de 
mauvaises paroles. » 

Elle avait eu une inspiration malheureuse; un 
ancien capitaine de l'armée devenu chef de la Com- 
mune ne pouvait pas avoir été un bon officier. Elle 
revint au sujet qui l'amenait et fit valoir le déplorable 
état de santé du général. Elle était persuadée que la 
prison était pour lui un arrêt de mort. 

Le commandant de la place, le citoyen La Cécilia, 
entra à cet instant. Cluseret lui demanda s'il connais- 
sait l'arrestation du général. 

Quand il fut parti, le délégué à la guerre dit à la 
comtesse : « Je n'aime pas ces arrestations; mais puis-* 
que celle-ci est faite, je n'y puis rien. » Néanmoins, 
touché par l'émotion et l'accent de vérité de M"* de 
Martimprey, il lui remit deux lettres qui répondaient 
à son désir : l'une pour Cournet, délégué à la police; 
l'autre pour Protot, délégué à la Justice. La première 
devait lui permettre de voir son mari, la seconde de le 
faire transporter, comme elle le demandait, à la mai- 
son municipale de santé. 

Cette idée de translation du général à la maison de 
santé de la commune lui avait été suggérée par une 
voisine qu'elle connaissait à peine, mais qui, bonne et 
sympathique, était indignée de cette arrestation ini- 
que. Ce conseil devait sauver la vie du général, car on 
l'avait arrêté à titre d'otage, et incarcéré provisoire- 
ment au Dépôt de la Préfecture de police comme un 
malfaiteur. Si on l'avait transféré à Mazas ou à la 
Roquette, il eût été perdu et fusillé comme ses col- 
lègues. 



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GOUVERNEMENT DES INVALIDES 44 1 

Munie de ses deux lettres, M"* de Martimprey ne 
perdit pas un instant. Elle se rendit à la préfecture de 
police et demanda à voir le délégué Cournet. On Tin- 
troduisit dans un passage sale, étroit, ouvert à tous les 
vents, oji on la laissa deux heures en compagnie de 
deux communards de mauvaise mine, au langage gros- 
sier, qui se vantaient de la solidité de leurs barricades 
et de la résistance qu'elles opposeraient aux troupes de 
VersaiDes. 

Impatientée d'attendre, elle chercha un bureau d'un 
accès plus facile et eut la chance de trouver ouvert 
celui de Dacosta, secrétaire du citoyen Cournet, qui 
devait être avant peu remplacé par le sanguinaire 
Rigaud. Ce personnage avait fait subir la veille au 
général de Martimprey un interrogatoire qui Tavait 
édifié sur son malheureux état de santé. Il ouvrit la 
lettre adressée à Cournet, puis dit à la comtesse, d'un 
ton important, que l'accusation était grave : son mari 
était prévenu d'avoir présidé en i852, dans la Nièvre, 
des conseils de guerre politiques, fait déporter des ré- 
publicains et exercé, en 1859, des sévérités odieuses 
sur les internés de Lambessa (i). 

M°* de Martimprey savait que c'était son beçiu-frère, 
le général Auguste de Martimprey, alors colonel d'un 
régiment d'infanterie, qui avait présidé les conseils de 
guerre de la Nièvre. Mais, de peur de le compromettre, 
elle se contenta de prouver au citoyen Dacosta qu'en 
i852 son mari était à Alger et qu'il y avait erreur en 
ce qui le concernait au sujet des conseils de guerre. 
Elle lui fit savoir aussi qu'en 1859, étant à l'armée 
d'Italie ou au Maroc, il ne pouvait pas non plus s'être 
occupé des internés de Lambessa. Elle finit par le con- 

(i) Lambessa, colonie pénitentiaire de la province de Constantine, 
affectée d*abord aux transportés politiques de i848 et du Coup 
d'État du 2 décembre i852. Depuis 1860, elle ne contient que des 
criminels condamnés par les cours d'assise et les conseils de guerre. 



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4/i2 LE COMTE DE MARTIMPRBT 

vaincre et obtînt le laissez-passer qui lui permettait de 
voir son mari. 

Elle reprit alors sa course à travers l'affreux dédale 
des corridors de la préfecture de police, cherchant le 
dépôt où se trouvait son cher détenu. Il lui semblait 
parfois faire un mauvais rêve, ou être la dupe d'une 
hallucination. Enfin, elle parvint au but et entra 
dans cette sombre demeure du crime. Elle eut la sur- 
prise d'y trouver quelques gardiens, anciens soldats, 
que le président Bonjean avait décidés à rester pour 
venir en aide aux prisonniers. Celui du parloir fut 
complaisant, alla chercher le général, le soutint, lui 
prêta sa chaise, l'aida à s'asseoir et le laissa avec sa 
femme aîi delà du quart d'heure réglementaire. 

Après tant de courses, de démarches, d'agitations, 
M™ de Martimprey éprouva une émotion extrême à 
revoir son mari dans un si triste état. Quand elle fut 
remise, celui-ci la mit au courant de tout ce qui s'était 
passé depuis leur séparation. 

L'avant-veille, on l'avait fait monter au 3* étage, 
traverser des galeries étroites, suspendues et à jour, 
propres à lui donner le vertige, et on l'avait fait com- 
paraître, lui, le vétéran glorieux de nos armées, de- 
vant le citoyen Dacosta. Ce jeune homme jouait négli- 
gemment avec la barrette de l'archevêque de Paris. 
Après son interrogatoire, le général avait été écroué 
de nouveau. Le lendemain, un juge d'instruction, ou 
soi-disant tel, avait pris ses noms et prénoms. Il af- 
firma à sa femme qu'il n'était pas mal installé, que 
la nourriture et la chambre étaient convenables; 
Alexandre, son fidèle serviteur, qui n'avait pas voulu 
le quitter, partageait sa table, lui tenait compagnie 
et lui donnait ses soins avec le plus grand dévouement. 
Enfin, le général apprit à sa femme qu'en 1869 il 
n'avait pu s'occuper des internés de Lambessa, parce 
que ceux-ci dépendaient du ministère de l'Algérie 



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GOUVERNEMENT DES INVALIDES 443 

^ des Colonies. Elle lui fit connaître, de son côté, 
«es démarches pour obtenir son transfèrement dans 
une maison de santé. Puis, l'heure de se séparer 
étant arrivée, M"* de Martimprey, réconfortée par le 
«aime et le courage de son mari, en possession d'argu- 
ments et de preuves qui démontraient l'inanité des 
accusations portées contre lui, ne voulut pas perdre un 
instant. Elle courut chez le sieur Protot, délégué à la 
Justice, pour les lui exposer. Malheureusement, il était 
sorti. Mais, ayant appris qu'il y avait au ministère de 
la Guerre une réunion des délégués, elle y alla de 
suite et se heurta à une défense absolue d'entrer. 
L'huissier lui-même ne pouvait l'enfreindre. Il la fit 
attendre dans son petit bureau, au pied du grand esca- 
lier. Elle y resta longtemps. Sa fermeté et sa résolu- 
tion que rien ne pouvait abattre furent récompensées. 
Elle vit enfin sortir les délégués, et, s'adressant à l'un 
d'eux, le pria de remettre au citoyen Protot une de- 
mande d'audience qu'elle avait préparée. Ce dernier 
lut la lettre et donna rendez-vous à M"' de Martimprey 
à 7 heures du soir. 

Elle fut exacte, attendit une demi-heure et fut enfin 
introduite dans un grand salon mal éclairé, où se 
tenaient quelques groupes. Chez tous ces personnages 
de la Commune il y avait toujours un certain nombre 
d'individus, à l'air inquiet, qui semblaient se surveiller 
«ntre eux. 

Mise en présence de Protot, elle lui démontra que 
son mari était innocent des faits qu'on lui reprochait. 
Mais aux objections qu'on lui fit elle comprit qu'on 
voulait, de parti pris, le trouver coupable. Elle eut 
alors une inspiration. Elle affirma que les preuves 
-écrites de ce qu'elle avançait se trouvaient dans le 
dossier du général et offrit de l'apporter. La réponse 
<ïu*elle reçut la terrifia : 



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444 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Si honorable que puisse être votre parole, madame, lui 
dit Protot d'un ton railleur, les preuves valent toujours 
mieux. Apportez votre dossier, si cela vous convient. Mais 
je ne vous cache pas que la position de votre mari est grave 
et très compromise. Si nous voulons des otages, c'est pour 
menacer Versailles. Ils ont tué encore quatre des nôtres. 
S'ils avaient continué, nous en aurions fusillé trois pour un. 

C'était avouer que rinnocenec du général lui impor- 
tait peu. Les communards fusillaient pour se venger. 
Le reste leur était indifférent. Et c'était le chef suprême 
de la Justice qui parlait ainsi. 

M"' de Martimprey, toujours maîtresse d'elle-même, 
lui fît observer que son mari ne pouvait cependant 
être rendu responsable des faits qui se passaient à 
Versailles, quand il était en prison à Paris. Il reprit 
d'un ton méprisant : « Madame, vous connaissez 
comme moi les soldats; ils tuent les gens et vous 
disent ensuite qu'ils ont fait leur devoir. Il y a assez 
longtemps que cela dure. On nous met hors la loi; 
on nous maltraite; à notre tour maintenant. » 

La malheureuse femme était atterrée. Elle sortit na- 
vrée; il lui semblait entendre déjà siffler les balles qui 
allaient fusiller son mari. Cependant, le dossier lui 
laissait un espoir. Elle courut rue Saint-Dominique. 

La veille, en cherchant le citoyen Protot, elle avait 
rencontré un directeur du ministère de la Guerre, 
qu'elle savait étranger à la politique, et qui, en enten- 
dant son nom, s'était mis obligeamment à sa disposi- 
tion. Elle alla le trouver et obtint, par l'entremise 
d'anciens huissiers, de se faire ouvrir encore une fois 
la porte du délégué Cluseret, quoiqu'elle fût sévère- 
ment consignée. Ce dernier la reçut dans sa chambre 
et fut assez aimable pour s'en excuser, alléguant qu'il 
n'avait pas d'autre pièce libre, son hôtel étant rempli 
de gardes nationaux. 



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GOUVERNE»fENT DES INVALIDES 445 

Il lui accorda volontiers rautorisation d'emporter le 
dossier doi général et lui montra même, avec un air de 
satisfaction, le sien, qu'il avait eu soin de prendre. 
Puis, regrettant peut-être son obligeance, il ajouta : 
« Ce n'est ni pour vous, ni pour votre mari que je le 
fais, mais paur moi et par humanité (i). » 

Cette réflexion importait peu désormais à M™ de 
Martimprey. Elle sortit, avec un officier -supérieur por- 
teur de l'autorisation. Celui-ci ne connaissait pas le 
dédale des couloirs ministériels et ce fut elle qui le 
guida, d'après les renseignements qu'elle avait déjà 
recueillis. Les recherches furent difficiles. On venait 
de renvoyer tous les employés. Enfin, elle parvint au 
bureau des archives administratives et reçut son pré- 
cieux dossier. Il était si lourd et si volumineux qu'elle 
eut de la peine à le prendre. Ce fut l'officier supérieur 
qui, très complaisamment, le porta jusqu'à sa voiture. 

Elle se fît reconduire chez Protot. Là, elle trouva le 
salon d'attente rempli de monde. Sans s'en inquiéter, 
elle le traversa, tenant avec peine son lourd et pré- 
cieux fardeau. Elle le déposa sur la table d'un huissier 
et fut promptement introduite. Comme la veille, plu- 
sieurs petits groupes, aux regards soupçonneux, occu- 
paient tous les coins du salon. 

Le délégué à la Justice, accaparé déjà par des visi- 
teurs, ne put s'occuper d'elle de suite. Forcée d'atten- 
dre, elle en profita pour parcourir le dossier et noter 
certains détails qui attiraient son attention. Elle vit 
Protot causer avec un petit vieillard qui lui parlait avec 
autorité et qui semblait lui donner des ordres pour une 
séance qu'il devait présider le lendemain. « Parfaite- 
ment! » répondait le délégué d'un air satisfait, en 
pirouettant sur les talons, les mains dans les poches 



(i) «Le citoyen Cluseret devait faire disparaître son dossier qui 
n*a jamais été retrouvé. 



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446 LE COMTE DE MARTIMPRBT 

d'un petit veston qui semblait être sa tenue habituelle. 
Elle se souvint alors qu'à la fin de sa première visite 
le délégué, ayant voulu accorder encore une audience 
après la sienne, ses acolytes, en tenue négligée, lui 
avaient crié : « Ah noni par exemple, en voilà assez;, 
allons souper I » Et Protot, d:)éissant, s'était soumis. 
Elle ne pouvait s'empêcher de frémir en pensant que 
la vie des hommes si dignes, si respectables qu'il» 
avaient pris pour otages était en de pareilles mains. 

Enfin, le délégué vint à elle et reçut son dossier ert 
lui disant que ce serait un moyen d'activer la procé- 
dure. Ce n'était pas ce qu'elle voulait. Elle reprit la dé- 
fense de son mari, demanda quelle serait la durée pro> 
bable de l'instruction et finit par dire que, si la déten- 
tion devait se prolonger, elle demandait instamment,, 
en raison de l'état de santé du général, qu'on le ftt 
transporter dans une maison de santé. Protot hésitait. 
Il lui offrit de le faire changer de prison et de l'en- 
voyer à Mazas. Ce nom l'épouvantait. Elle se récria et 
insista pour obtenir le transfèrement dans la maison 
de santé municipale. Elle finit par le décider et reçut 
cette réponse ambiguë : « Si vous obtenez la permis- 
sion de Cournet, faites transporter le général. On n'est 
pas bien en prison quand on n'en a pas l'habitude. » 
Il semblait parler par expérience. 

Sans se décourager, sans songer à sa fatigue, la 
comtesse retourna au Dépôt, revit son cher prisonnier, 
lui raconta ses démarches et le quitta pour se présenter 
de nouveau chez le citoyen Dacosta, qu'elle avait 
trouvé plus accessible que les autres. Elle fut admise 
et lui rappela sa promesse de lui faire voir Cournet. 

Dacosta lui tint parole et elle réussit à pénétrer dans 
le bureau de ce personnage, qui la reçut d'un air 
rogue, la salua à peine, mais lui promit que le lende- 
main un médecin examinerait le général « pour juger 
si elle n'exagérait pas son état ». 



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GOUVERPŒMENT DES INVALIDES 4^7 

M™ de Martimprey rentra chez elle avec un rayon 
d'espérance dans le cœur. Elle y trouva une lettre que 
le général avait écrite à son jeuno fils Auguste, dans 
le but de tranquilliser tous les siens. <( Enfin, disait-il, 
je me porte très bien et tu n'as pas le moindre souci 
à avoir sur mon compte; j'ai déjà pris mes habitudes : 
heure de repas, de travail, de coucher;... le temps 
passe,... on peut aller ainsi plusieurs mois, et je sais 
d'ailleurs que le martyre illustre les hommes. Votre 
nom ne sera que plus honoré de mon infortune 
actuelle, et cela vous portera bonheur par la suite. 
Cette pensée est plus qu'une consolation, ce m'est une 
force. » 

Cette noble sérénité ne pouvait, hélas 1 tromper per- 
sonne, surtout sa chère compagne, qui', dans ses visi- 
tes au Dépôt, avait fait causer Alexandre, le serviteur 
qui l'avait suivi avec tant de dévouement. EUe avait 
appris ainsi que sa cellule, sans feu, n'avait de place 
que pour leurs deux matelas, recouverts chacun d'une 
mince couverture, que l'odeur était infecte, que l'air 
et le jour n'entraient que par un étroit châssis, que la 
nourriture se composait de pain noir, de bœuf à peine 
cuit, le tout distribué trop tard pour le déjeuner, trop 
tôt pour le dîner. 

Enfin, maintenant, elle espérait voir la fin de ces 
misères. Elle était loin de compte. Quand elle revit 
Coumet, le lendemain, rien n'était encore fait. Ne 
sachant plus quel parti prendre, elle eut l'idée de tenter 
une démarche près du citoyen Rigaud. Quand elle 
arriva au Palais de Justice, celui-ci en sortait avec 
Protot et Dacosta. Ne le connaissant pas, elle allait le 
laisser s'éloigner, quand l'idée lui vint de s'adresser à 
Dacosta, qui demanda à Protot s'il avait accordé l'au- 
torisation. Le délégué à la Justice répondit affirmati- 
vement en ajoutant : « Si le médecin la juge néces- 
saire. » Elle dut se retirer sans avoir la solution qu'elle 



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448 1-E COMTE DE MARTIMPREY 

cherchait. Cependant, deux jours après, dès qu'elle 
parut au Dépôt, le général lui remit le certificat établi 
par le docteur. 

C'était un dimanche; les bureaux étaient ouverts, et 
elle ne désespéra pas de se faire donner l'ordre de levée 
de l'écrou. Elle ne trouva cependant ni Cournet, ni 
Dacosta, et s'adressa à des sou«-chefs du délégué à la 
police, qui la renvoyèrent de l'un à l'autre, tantôt pour 
vérifier son permis, tantôt pour choisir le gardien 
chargé de surveiller le général. Elle fut enfin récom- 
pensée de sa patience et reçut l'autorisation d'emmener 
son mari. 

Pour elle c'était le salut, et, sous ce rapport, ses pré- 
visions ne furent pas trompées. Elle ne perdit pas un 
instant, alla chercher son mari et le conduisit, avec 
le fidèle Alexandre, à la maison Dubois, rue Saint- 
Denis, où elle avait déjà retenu des chambres. Elles 
étaient au rez-de-chaussée, d'un accès facile et don- 
nant sur un beau jardin, oii le général allait retrouver 
le grand air et l'exercice dont il venait d'être privé. 

Après l'avoir installé, elle revint aux Invalides mettre 
enfin un peu d'ordre dans son appartement. 

Là, les perquisitions continuaient. Dans l'espoir de 
trouver, des armes, peut-être du butin, comme l'argen- 
terie de l'Impératrice, on ouvrait les chambres, les 
armoires, les tiroirs; on visitait tout, et finalement on 
ne prit que deux fusils arabes hors d'usage. Ce régime 
rendait l'hôtel inhabitable. M™ de Martimprey résolut 
de passer ses journées à la maison Dubois et de de- 
mander l'hospitalité pour la nuit à «a cousine Daru, 
.qui ne cessait de lui venir en aide. 

Elle fit porter ainsi près du général tout ce qu'il 
fallait pour le distraire et pour remplir des journées 
dont elle ne pouvait prévoir la durée. Une fois installée, 
elle trouva la nourriture si médiocre qu'elle alla elle- 
même chercher les denrées nécessaires. Le fidèle 



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GOUVERNEMENT DES INVALIDES 4^9 

Alexandre en tirait parti tant bien que mal au feu 
d'une petite cheminée. 

Après tant d'émotions, le calme semblait enfin re- 
naître autour du général, quand il fut de nouveau 
troublé par les ordres qu'envoya la Commune pour 
faire surveiller la comtesse. Avec l'esprit soupçon- 
neux qui les distinguait, ses chefs craignaient qu'elle 
ne transmît des renseignements à Versailles ou n'appor- 
tât à son mari un déguisement pour s'évader. Elle 
était l'objet d'un espionnage continuel, et ses paquets 
étaient constamment fouillés. Quant au général, il se 
regardait comme prisonnier sur parole et n'aurait 
même pas eu l'idée de se dérober au sort qui l'atten- 
dait. Un moment vînt oii M"* de Martimprey, inquiète 
de cette surveillance assidue, craignit d'indisposer les 
agents de la Commune et d'aggraver le sort de son 
mari. Ses allées et venues, qui agitaient les maîtres 
de Paris, avaient cependant pour elle une grande 
utilité : elles la tenaient au courant des événements, 
des incidents qui pouvaient s^urgir et des disposi- 
tions à prendre le cas échéant. Le directeur de la 
maison Dubois, quoique nommé par la Commune, se 
montrait obligeant. Elle lui fît part de ses appréhen- 
sions, et, sur son avis, continua à vivre comme par le 
passé. 

L'existence du général s'écoulait ainsi dans un bien- 
être relatif. Quant à sa tranquillité, elle était constam- 
ment troublée par les bruits qui venaient du dehors. 
On connaissait les progrès de l'armée de Versailles et 
Texaspération qu'ils produisaient parmi les commu- 
nards. Ceux-ci. parlaient déjà de se venger sur les 
otages; leurs propos se répétaient et parvinrent jus- 
qu'aux oreilles du général. Au mois de mai, le sort de 
ces malheureux prisonniers parut inévitable. M"* de 
Martimprey, mise au courant du crime qui se prépa- 
rait, était dans une anxiété extrême. Quant au général, 

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45o LE COMTE DE MARTIMPREY 

persuadé que sa mort était proche, il s*y préparait avec 
résignation. 

Les jours s*écx)ulaient dans ces transes, lorsque le 
dimanche 21 mai la nouvelle de Tenirée inopinée des 
troupes se répandit dans Paris. M"* de Martimprey, qui 
était revenue aux Invalides, réveillée de grand matin 
par un bruit insolite, apprit que c'étaient les Versaillais 
qui défilaient sous ses fenêtres. Ce fut pour elle un su- 
jet de terreur, car elle pensa de suite que Theure fatale 
allait sonner pour les malheureux otages et pour son 
mari. Elle voulut courir à son aide et se rendre à se8 
côtés. Mais, après le passage des Versaillais, la circu- 
lation fut un moment difficile. Des fédérés en armes 
l'interdisaient. Un vieil invalide de confiance, qui 
voulut se rendre à la maison Dubois, menacé de mort, 
dut y renoncer. 

La terreur gagnait tout le monde. Le 28, on apprit 
que les otages venaient d'être fusillés. Ces infortunés, 
si dignes de vénération, qui avaient voulu, comme le 
général, rester à leur poste, payaient de leur vie cet 
acte de fidélité au devoir. M™ de Martimprey n'avait 
plus d'espoir. A tout prix, elle voulait savoir ce qu'était 
devenu le général et si lui aussi avait été massacré. Le 
lendemain, son cocher Lapierre, qui lui avait déjà 
montré tant de dévouement, réussit à gagner la mai- 
son Dubois, le vit en bonne santé et revint trouver la 
comtesse pour la rassurer. 

La Commune, cependant, ne l'avait pas oublié, et le 
samedi précédent, la veille de l'entrée des Versaillais, 
elle avait envoyé au fédéré Fraizier, son gardien, l'ordre 
de le tuer dans la nuit. Un hasard providentiel devait 
le sauver. Fraizier, ancien zouave du 2* régiment, avait 
servi sous les ordres du général dans la province 
d'Oran. Il avait fait notamment l'expédition du Maroc, 
en 1859, vu le général aux prises avec de terribles 
épreuves et subi, comme tout le corps expéditionnaire, 



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GOUVERNEMENT DES INVALIDES 4^1 

Tascendant d'un grand caractère. Fraizier ne put se 
résoudre à assassiner son ancien chef. Il Tavoua à une 
garde-malade, en lui faisant connaître Tordre abomi- 
nable qu'il avait reçu. Elle prévint le général. Celui-ci, 
infirme, sans moyens de défense, la remercia et lui dit 
simplement, en se couchant : « A la grâce de Dieul » 

La maison fut criblée d'obus et les malades se réfu- 
gièrent dans les caves, où le général refusa de descen- 
dre. Il préférait attendre stoïquement le sort qui le 
menaçait. 

Dans la matinée du jeudi, 25 mai, il était dans sa 
chambre, quand un bruit insolite envahit le couloir 
qui la précédait. Il crut que son heure était venue et se 
dressa de toute sa hauteur pour recevoir, avec la mâle 
attitude d'un homme de guerre, les fédérés qui ve- 
naient le chercher. 

Quelle fut sa surprise lorsqu'il vit entrer un jeune 
capitaine, qui se présenta à lui en faisant le salut mili- 
taire. C'était M. de Castelnau, aujourd'hui général de 
division et chef d'état-major général de l'armée. Il lui 
raconta que, faisant partie du 36* régiment de marche 
d'infanterie, commandé par le colonel Davout d'Auer- 
stœdt, il avait été envoyé en reconnaissance dans la 
rue de Maubeuge. Parvenu à la maison de santé Du- 
bois, il avait trouvé sur la porte un groupe d'habitants 
qui lui avait appris la présence dans la maison du gou- 
verneur des Invalides. Il était alors entré, laissant dans 
le couloir le caporal et l'escouade qui l'accompa- 
gnaient. Le général de Martimprey l'accueillit avec 
bonté et sans se départir de son calme, lui dit de faire 
prévenir son colonel. Puis il fît monter une bouteille 
de vin pour l'offrir à ses soldats. Bientôt, le colonel 
Davout d'Auerstœdt, bien connu du général, arriva. 
C'était le salut et la délivrance. Le colonel prit ses 
ordres et le fit reconduire aux Invalides. Il était 9 heu- 
res du matin. 



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452 LE COMTE DE BfARTIMPREY 

Le général apportait à sa chère compagne une joie 
inespérée qui venait succéder aux angoisses de trois 
mortelles journées. Quelle action de grâces s'éleva dans 
leurs cœurs pour remercier la Providence d'un bon- 
heur si désiré I A ces cruelles préoccupations s'étaient 
jointes d'autres inquiétudes, dont alors seulement il 
eut connaissance : les vivres avaient failli manquer par 
suite de la fermeture des magasins; puis, on avait craint 
de voir sauter les caves de l'hôtel remplies de cartou- 
ches par les fédérés et garnies de fils électriques; l'ex- 
plosion des bureaux de l'état-major avait cassé toutes 
les vitres et renversé M"* de Martimprey dans son sa- 
lon; enfin les colonnes de fumée et les incendies 
fesaient redouter le même sort pour les Invalides. Ce 
n'était pas tout; à ce moment elle tremblait encore 
pour les jours de son fils Louis, qui, après avoir com- 
battu au fort d'I«sy, se trouvait aux prises avec les fé- 
dérés à Ménilmontant. 

Mais la fin de ces épreuves allait arriver. Après tant 
de souffrances, le calme allait enfin rentrer au sein de 
cette famille si cruellement troublée. 

Le général fut d'abord accueilli avec des manifesta- 
tions touchantes par ses vieux invalides. Son fils aîné 
revint sain et sauf. Sa fille put rentrer sous le toit pa- 
ternel. Son second fils, Albert, arriva muni d'une per- 
mission et le dernier, Auguste, vint compléter cette 
heureuse réunion dont trois membres avaient été si 
longtemps en danger. 

A partir de cette époque, son exis\ence s'écoula tran- 
quillement entre ses fonctions de gouverneur, les soins 
que réclamait sa santé et les préoccupations que pou- 
vait lui donner la carrière de ses fils. Tous trois, fidèles 
aux traditions de famille, étaient entrés dans l'armée : 
l'aîné, Louis, dans l'état-major; le second, Albert, dans 
la cavalerie; le troisième, Auguste, dans l'infanterie. 
Tous trois, dignes du nom qu'ik portaient, ne lui don- 



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GOUYBHNBMRNT DES INVALIDES ^bi 

naient que des satisfactions. Le général passait alors 
les étés dans une propriété qu'il avait à Chaumont-sur- 
Yonne, suivant toujours de près les événements qui 
intéressaient sa patrie. 

Le i6 juin 1873, il atteignit sa limite d'âge. Mais 
ayant commandé en chef devant l'ennemi, il pouvait 
être maintenu indéfiniment en activité. Il réclama cette 
faveur qui lui fut accordée sans difficulté. Il fut en 
conséquence classé définitivement dans la i'* section 
du cadre de l'état-major général de l'armée, à la date 
du 7 du même mois. 

A la fin d'août, un incident l'obligea à sortir un ins- 
tant de sa réserve habituelle. Dans un article signé 
d'un pseudonyme, un journaliste avait attaqué la mé- 
moire du vainqueur de Sébastopol, en le traitant de 
tueur d*hommes et de colossal gouailleur. Justement 
froissé dans ses sentiments de reconnaissance et d'ami- 
tié pour le maréchal Pélissier, Martimprey adressa au 
journal le Figaro, une lettre de protestation. 



Monsieur le Rédacteur en chef, 

J'ai été chef d'état-major de quatre généraux d'armée 
parmi lesquels je m'honore de compter M. le maréchal Can- 
robert et le maréchal Pélissier, duc de Malakoff. 

J'ai donc quelque titre à vous dire ce que m'a fait éprou- 
ver l'article dans lequel votre rédacteur Ignotus ose traiter 
le maréchal Pélissier de colossal gouaiilleur et de tueur 
d'hommes; de telles invectives à l'adresse du mort n'ajoutent 
rien à l'éloge du survivant si respecté de tous. 

Le monde entier fera justice d'offenses qui ne sauraient 
atteindre la gloire du vainqueur de Sébastopol et ceux qui 
ont pris part h la guerre de Crimée rendent un hommage 
unanime au maréchal dont le caractère et les talents tinrent 
si haut le drapeau français dans cette campagne lointaine. 

Je devais ce témoignage à la mémoire vénérée de mon an- 



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454 LE COMTE DE MARTIMPREY 

cien chef et je m'en rapporte, Monsieur, à TOtre délicatesse 
pour Tinsertion de cette lettre. 

Le général de division , 
Gouverneur des Invalides, 

€*• DE Martibiprey. 



Cette lettre fut unanimement approuvée; et son au- 
teur en re.çut de nombreuses félicitations. Un membre 
de la Cour de Cassation, M. Pierrey, ancien premier 
Président de la Cour d'appel d'Alger, lui écrivit à ce 
sujet : 

COUR DE CASSATION Château de Billy, le 2 août 1876. 



Mon cher Général, 

Je viens de lire dan-s le Figaro votre digne et belle pro- 
testation contre les qualifications aussi injustes qu'inconve- 
nantes qu'un rédacteur de cette feuille a récemment appli- 
quées au maréchal Pélissier. 

Cette protestation m'a vivement touché, mais ne m'a 
nullement surpris, car je sais de vieille date tout ce qu'il 
y a de noble et de généreux dans l'âme de son signataire. 

Plus que personne il avait compétence pour relever l'ou- 
trage fait à la mémoire de l'illustre homme de guerre dont 
Tamitié a été et restera toujours un de nos titres d'honneur. 

Je suis ici dans un milieu où tout le monde s'est asso- 
cié à votre témoignage de réprobation, et prend part aux 
applaudissements dont je me fais l'écho. 

A. Pierrey. 



Quoique sa santé continuât à se soutenir, grâce aux 
soins affectueux dont il était entouré, le général sen- 



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GOUVERNEMENT DES INVALIDES 455 

tait sa fin approcher. Il n'ignorait pas qu'une troisième 
attaque l'emporterait. Il envisageait ce moment avec 
un calme stoïque et s'y préparait avec cette élévation 
d'âme qu'il avait montrée déjà dans les grandes épreu- 
ves de sa vie. 

Le malheureux événement que redoutait sa famille 
survint au mois de février i883. Le général était à 
Paris, aux Invalides. Terrassé par une nouvelle con- 
gestion cérébrale, il resta un jour entier entre la vie 
et la mort, et s'éteignit doucement, entouré de tous 
les siens, le 25 du même mois, après avoir reçu les 
derniers sacrements. 

Le gouvernement jugea que ses services étaient assez 
éclatants, pour se charger des funérailles. Elles eurent 
lieu aux frais de l'Etat, avec toute la solennité qu'on 
pouvait désirer. On lui rendit les honneurs militaires 
dus à un commandant de corps d'armée; le Président 
de la République et le ministre de la Guerre se firent 
représenter. 

Les cordons du poêle furent tenus par sept comman- 
dants de corps d'armée. L'un d'eux, le général Lalle- 
mand, ancien officier d'état-major qui avait servi sous 
les ordres du général de Marti mprey et qui lui était 
attaché, prononça un discours émouvant avant le dé- 
part du cortège. 

Le ministre de la Marine, les maréchaux Canrobert 
et Mac-Mahon, et les principales autorités militaires 
présentes à Paris, se firent un devoir d'assister aux fu- 
nérailles de leur vaillant compagnon d'armes. 

Après la cérémonie religieuse, qui eut lieu k la cha- 
pelle des Invalides, présidée par Son Eminence, le car- 
dinal Guibert, archevêque de Paris, le catafalque fut 
placé derrière la grille d'honneur de l'Hôtel des Inva- 
lides, devant laquelle les troupes défilèrent en silence. 

Le corps du général fut ensuite inhumé dans le ca- 



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456 LE COMTE DE MARTIMPRET 

veau des maréchaux de France el des gouverneurs, où 
il repose, depuis lors, sous le Tnaître-autel de Tégliee 
Saint'Louis des Invalides, à côté des maréchaux Bu- 
geaud, duc d'hly, Saint-Arnaud, Pélissier, duc de Ma- 
lakoff, Mac-Mahon, duc de Magenta et Canrobert, ses 
chefs et ses frères d'armes des guerres d'Afrique, de 
Crimée et d'Italie. 

La mort seule devait le placer au rang des maré- 
chaux de France. 

La ville de Meaux, cité natale des généraux de Mar- 
timprey, s'associa au deuil de l'armée et fit plus tard 
sceller une plaque sur la maison où ils étaient nés. Sur 
cette plaque est gravée l'inscription suivante : 

Ici était la maison où sont nés, le i6 juin 1808, Edmond- 
Charles comte de Martimprey, général de division, séna- 
teur, grand'croix de ia Légion d'honneur, chef d'état-ma- 
jor général des armées d'Afrique, de Crimée et d'Italie. 
Gouverneur de l'Algérie, gouverneur des Invalides. Mort le 
2i février i883. 

Et le 16 juin 1809, Ange- Auguste de Martimprey, frère 
du précédent, général de division, grand-officier de la Lé- 
gion d'honneur, mort le i5 février 1876. 



En outre le nom glorieux de Martimprey fut donné 
à l'une des principales rues de la ville. 

Le brave et vaillant général fut profondément re- 
gretté par tous ceux qui l'avaient connu. La quantité 
de lettres de condoléances et de témoignages de sym- 
pathie que reçut, dans ces tristes circonstances, la com- 
tesse de Martimprey, fut considérable. Parmi elles, 
il y en a trois qui, plus que d'autres, sont dignes d'être 
citées. 



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GOUVERNEMENT DES INVALIDES 457 

Lettre du général Le Flô, ministre de la Guerre, à la 
comtesse de Martimprey : 

Château du Néchoat, près Morlaix, i5 avril i883. 

Madame, 

Permettez-moi de m'associer aux sentiments de tous les 
amis de votre famille, et de mettre à vos pieds Thommage 
de mes bien sympathiques et respectueuses condoléances à 
l'occasion du malheur récent qui vous a frappée. Le générai 
de Marthnprey, mon vieux camarade, était Tun de ceux qui 
avaient le plus honoré notre glorieuse vieille armée d'Afri- 
que. La France a perdu en lui un de ses plus honnêtes en- 
fants, et l'armée im de ses chefs les plus vaillants, les plus 
habiles et peut-être le plus modeste de tous, et à coup sûr, 
le plus ignorant de son mérite et de sa grande valeur. 

Veuillez agréer, Madame, l'assurance de mon profond res- 
pect et être auprès de vos chers enfants l'interprète de tous 
mes sentiments d'affectueuse sympathie. 

Général Le Flô. 



I/Cttre de l'Archevêque de Paris : 
ARCHBvÊGHé DE PARIS Paris, Ic a6 février i883. 



Madame la Comtesse, 

Est-il nécessaire de vous dire toute la part que je prends 
à votre douleur et au deuil de toute votre digne famille!^ 
Vous savez combien étaient bonnes et douces les relations 
que j'avais avec l'illustre général. J'ai vivement regretté de 
n'avoir pas été averti de la maladie qui nous l'a enlevé; 
c'eût été pour moi une bien grande consolation d'aller le 
visiter pendant ses derniers moments. 



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458 LE COMTE DE MARTIMPRET 

J'ai bien prié ce matin à la mesae pour cette grande et 
belle âme, si profondément chrétienne, et, pour témoigner 
de l'estime et de l'affection respectueuse que m'inspiraient 
les vertus du général, je me ferai un devoir de présider un 
service funèbre qui aura lieu demain à l'église des Inva- 
lides. 

Veuillez bien agréer, Madame la Comtesse, avec l'expres- 
sion de mes vives condoléances, l'assurance de mes senti- 
ments les plus respectueux et les plus dévoués. 

^ S. Hipp. cardinal Guibert, 
Archevêque de Paris. 



Lettre de Son Altesse royale, le Duc de Nemours : 

19, avenue du Bois-de-Boulogne, Paris. 
Madame, 

Je compatis de tout mon cœur au malheur qui vous 
frappe et (si vous me permettez de le dire en présence d'une 
douleur telle que la vôtre et à laquelle nulle autre ne peut 
être comparée) je ressens profondément pour moi-même la 
perte que vous faites. 

Compagnon d'armes du général de Martimprey dans ma 
jeunesse j'avais toujours suivi avec le plus vif intérêt sa 
grande carrière, j'avais pour lui la plus grande estime et 
une vive affection. Veuillez donc croire à ma sincère oondo 
léance et en être l'interprète près de vos enfants. 

Je serai bien de cœur avec vous. Madame, à la doulou- 
reuse solennité de demain; mais je ne pourrai y assister. Je 
ne sauraia en effet paraître à une cérémonie d'un caractère 
officiel au lendemain du jour où mon fifls et plusieurs mem- 
bres de ma famille se sont vus enlever leurs emplois mili- 
taires par la mesure qui a été publiée et exécutée hier. 



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GOUVERNEMENT DES INVALIDES 45^ 

Ma peine s'accroît encore de cette impossibilité de rendre 
en personne les derniers devoirs à un ancien compagnon 
d'armes, camarade et ami. 

Veuillez en recevoir l'assurance, Madame, avec mes plu* 
sympathiques et douloureux hommages. 

Louis d'Orléans. 



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CONCLUSION 



Prise dans son ensemble, la carrière si mouvementée 
du général de Martimprey présente deux ordres de 
faits : les uns relatifs au service d*état-major, les autres, 
à Texercice du commandement suprême. 

Dans le service d'état-major, accompli par le géné- 
ral, ce qui frappe le plus c'est tout d'abord une 
conscience absolue, un sentiment du devoir poussé 
jusqu'au sacrifice de la vie, une passion du métier qui 
se manifeste par un zèle sans limite, une rare puis- 
sance de travail, une activité incessante, la bravoure 
dans les combats et enfin une abnégation toujours 
prête à oublier l'intérêt personnel pour relever le mé- 
rite des autres. 

Il serait difficile de trouver une plus belle réunion 
do. vertus militaires et celles-ci peuvent sans conteste 
servir d'exemple à tous ceux qui se voueront dans l'ave- 
nir au service d'état-major. Plus sérieux qu'éclatant, 
souvent ingrat et presque toujours privé de ce juste 
tribut d'estime éclairée qui honore et qui encourage, 
ce service n'en restera pas moins l'âme de l'armée, 
l'organisateur qui veille à tous ses besoins. Aussi, 
quand on reporte sa pensée aux premières années de 
la vie du général de Martimprey, on ne peut s'empê- 
cher de rappeler ces préceptes d'un de ses contempo- 
rains, officier d'état-major, comme lui, qui écrivait en 
i835 : 

« Le sentiment intime et profond du devoir donne 
toujours à la vie quelque chose de grave. Aussi nous 



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(fcogle 



è 



462 LE COMTE DE MARTIMPRET 

voudrions qu*un état-major, au lieu de paraître bril- 
lant et nombreux, parut austère et énergique; nous 
voudrions que les paroles, les actions, toute la vie exté 
rleure y manifestât les graves pensées d'hommes qui 
se sentent revêtus d'importantes fonctions. La tenue en 
devrait toujours être soignée comme celle d'un mi- 
litaire qui s'est fait une habitude de soumettre toujours 
sa volonté à la discipline, jusque dans les moindres 
détails.... L'officier d'état-major est privé des ressour- 
ces, des encouragements, des consolations qu'on trouve 
dans un régiment. C'est lui surtout qui doit s'accoutu- 
mer à n'avoir le plus souvent que sa conscience pour 
témoin et pour juge; aussi ses devoirs exigent plus de 
force morale que tout autre position et plus que tout 
autre, il a besoin de veiller sur lui-même. Mais aussi 
quel noble rôle, quelle stimulante penséel Veiller à 
tous les intérêts de l'armée, assurer sa conservation, 
préparer ses succès, présider à ses triomphes; répondre 
en quelque sorte de l'armée à son chef et du chef au 
soldat, assurer le pouvoir de l'un, l'existence et la sou- 
mission de l'autre, etc » (i). 

C'est bien ainsi, on l'a vu, que Martimprey, du grade 
de lieutenant à celui de général de division, des fonc- 
tions de topographe ou d'offîder d'ordonnance à celles 
de major général, a toujours compris ses devoirs. 

Dans l'exercice du commandement suprême, sa vie 
nous montre comme qualités essentielles, le caractère 
qui brave les épreuves, force l'obéissance et porte fière- 
ment le poids des responsabilités,- la ténacité qui con- 
duit au succès, l'énergie physique et morale, un rare 
talent d'organisation et une bienveillance qui fait naître 
l'affection et le dévouement. 

Chez lui, la supériorité, les qualités morales, l'ins- 
truction, l'estime dont il jouissait, obtenaient sans 

(i) Général Blonde), Les devoirs et Vesprit militaire. 



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CONCLUSION 463 

effort le zèle et robéissance. Si son caractère imposait 
le respect, son expérience et son -instruction inspiraient 
la confiance. Il sut toujours faire vibrer dans Tâme du 
soldat ce sentiment de l'honneur si puissant sur nos 
jeunes gens. 

c< L'honneur, admirable pivot des grandes actions^ 
âme de la vie militaire, culte fanatique de l'estime de 
soi-même, qui fait les hommes sans peur et sans re- 
proches, qui donne le désir de la réputation, le dédain 
du faste et des vanités, l'horreur des moyens honteux, 
Tamour du devoir, la passion de répondre à tout le bien 
qu*on pense de nous, plus puissant encore et plus noble 
que l'amour de la gloire, car il est plus intime et moins 
intéressé » (i). 

Telle était, pour le général de Martimprey, la façon 
de comprendre ce noble sentiment I 

Cette belle carrière fut plus d'une fois soumise à ces 
influences du hasard qui restent toujours dans la vie 
des hommes une puissance occulte contre laquelle se 
brisent leurs efforts. 

Très heureuse au début, elle se heurte, dans les 
grades élevés, à une sorte de fatalité. Sa campagne du 
Maroc, malgré ses succès, reste attachée au souvenir 
d'un fléau terrible. Sa lutte contre les empiétements 
des autorités civiles en Algérie est approuvée par son 
ministre et son souverain. Mais elle le conduit à une 
situation qui l'amène à descendre du premier rang au 
second. Quatre ans après, malgré l'énergie dont il 
fait preuve contre une insurrection dont il n'est pas 
responsable, malgré son succès, il est forcé de quitter 
la plume blanche et se trouve livré sans défense, trois 
ans plus tard, à un mal implacable qui brjise sa vie 
militaire. 



(i) Général Blondd. 



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Gi)ogle 



464 LE GOiMTE DE XARTIMPREY 

Dès lors, un fait unique survit aux événements et 
les domine, c'est la hauteur d'âme et l'élévation de 
sentiments qui distinguent et soutiennent le général. 

Les pensées qu'éveille l'étude de sa carrière ne peu- 
vent avoir qu'un effet utile sur la régénération de 
l'armée. Aujourd'hui, nous savons oe qui nous a 
perdus en 1870. Jadis, sous l'ascendant des gloires 
immortelles conquises par nos aïeux, le dévouement, 
l'enthousiasme, la passion du sacrifice, les vertus mili- 
taires avaient atteint leurs dernières limites : la victoire 
était une habitude; la gloire n'avait jamais eu un 
pareil éc^lat. 

Tant de grandeur nous avait éblouis. Dai^ notre 
aveuglement, nous n'avons pas vu l'ennemi qui gran- 
dissait à nos frontières; nous n'avons pas compris les 
haines sans nom que nous avions provoquées, ni les 
ambitions ou les perfidies qui nous guettaient en si- 
lence. 

Aujourd'hui, nous sommes fixés. Mais nous savons 
que si nous avons été vaincus, notre honneur est resté 
sauf. Les grands noms des victoires passées resplendis- 
sent toujours du même éclat sur les étendards de nos 
régiments. Les qualités militaires qui nous avaient 
donné ces succès, et qui nous ont été transmises par 
des chefs comme le général de Martimprey, vivent tou 
jours dans notre race. Le travail et la volonté nous ont 
déjà rendu notre force, et l'armée, de nouveau fidèle 
aux traditions passées, est entrée dans une voie nou- 
velle où elle aura toujours pour la guider des exemples 
comme ceux de nos chefs et deux mots sacrés, dont le 
prestige est immortel, les mots d'honneur et de patrie. 



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PIÈCES JUSTIFICATIVES 



PIÈCE No i 



Journal de Crimée 

Paris, 26 février i85U. 
Je gagne Marseille, où je m'embarquerai le premier de 
tous avec le général Canrobert. Le général en chef est le 
maréchal de Saint-Arnaud, dont je suis le chef d'état-major 
général (corps expéditionnaire d'Orient). 

Marêeille, 8 mars i85U. 
J'ai fini d'écrire au ministre à minuit; s'il n'est pas con- 
tent de mes débuts, il ne «e plaindra pas, du moins, de mon 
silence. Je me débrouille et je crois que tout ira bien; c'est 
un travail de t5 à i8 heures par jour. 

Marseille f 18 mars i85U. 
Le général Pélissier est très ému de ne pas être de l'armée 
d'Orient; il me fait parvenir par-ci par-là des témoignages 
d'amitié. 

A bord da « Christophe-Colomb », 20 mars i85U. 
Le général Bosquet faisait remarquer tout à l'heure que 
nous n'avions pas l'air de nous douter de l'inmiense rôle 
que nous allions remplir et de la responsabilité qu'on faisait 
peser sur nous en face de la France et du monde. 

A bord du a Christophe-Colomb », 28 mars i85U, 
Le général Canrobert a pris connaissance de mes ordres 
pour le service général et politique; il les a fort approuvés; 
il a engagé le général Bosquet à se 'les faire lire et il en 
enverra* copie au ministre. 

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466 LE COMTE DE MARTIMPRBT 

A bord du « Christophe-Colomb », 30 mars iR5U. 
Le premier signal de notre alliance avec les Turcs brille 
sur les fortifications de Ténédos. Le drapeau ottoman rouge, 
avec un croissant, flotte à côté du drapeau tricolore. 

Gallipoli, 9 avril 185^, 
Nous sommes sans nouvelles des Russes, preuve qu'ils ne 
font pas de rapides progrès. Toutefois, nos braves Turcs 
sont si apathiques qu'on ne sait rien avec eux; ils n'en sa- 
vent pas davantage eux-mêmes. 

Gailipoli, 16 avnl i8ôà. 
Le vent du sud nous a ramené le printemps et la chaleur 
la plus douce; nos troupes ne s'en portent peut-être pu 
mieux, mais elles souffrent moins que par ces jours froids. 
Que de nécessités à prévoiri Que de difficultés «e rencontrent 
pour assurer à ces masses d'hommes les vivres, les moyens 
de les soigner en maladie, etc. Les généraux eont des pas- 
teurs d'hommes et le chef d'état-major général a beaucoup 
à faire pour satisfaire ces pasteurs de grands troupeaux. 

Gallipoli, i9 avril 185^, 
Petit à petit, les moyens s'organisent; c'est lent et la pa 
tience s'y exerce. Je suis heureux d'avoir eu ce commence- 
ment avec le général Canrobert, qui fait beaucoup de bien. 

Gallipoli, 26 avril i85U, 

Où nous rencontrerons-nous avec les Russes P Nous aurions 
été fort exposés avec notre petit nombre après le passage 
du Danube, s'ils avaient marché résolument en avant, lais- 
sant Varna et Schumla bloqués. 

Je vais me mettre à faire des notes pour l'arrivée du ma- 
réchal de Saint-Arnaud. Tout à l'heure, le général Canro- 
bert me disait : « Si le maréchal vient comme généralissime 
des troupes des trois nations, il lui faudra un commandant 
en chef de l'armée française. Alors, vous devriez passer 
major général et il faudra vous nommer général de divi- 
sion. » — « Je suis dans le sillon qui doit me conduire ao 
grade, lui ai- je répondu, le principal est k foncti(m, et il 
me suffirait, pour le moment, de la bien remplir; je suis, 



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PIÈCES JUSTIFICATIVES 



467 



en attendant, très heureux de roccuper. » — « Et moi, très 
heureux de vous y voir », a-t-il repris. 

Le général en chef de Tannée anglaise, Lord Raglan, est 
arrivé aujourd'hui. Après avoir visité le général Canrobert, 
il m'est venu voir; il en a été de même de Tamiral Bruat.... 
Lord Raglan était le chef d'état-major de l'armée anglaise 
de Wellington à la bataille de Waterloo. Il y a perdu le 
bras droit par un de nos boulets. Il est, malgré son grand 
âge, très fort et très bien conservé. 

Gallipoli, 28 avril i85U. 
La Porte ottomane, assez semblable au lion devenu vieux, 
doit supporter depuis longtemps beaucoup de choses. Nous 
aurons beau faire, quelque soin que nous prenions du vieux 
lion musulman, il a hélas les dents usées, les griffes incar- 
nées. Je ne me figurais pas une pareille dissolution, produite 
par deux motifs dominants : i® la fierté de noblesse, qui, 
mal comprise, empêche tous de travailler et amène la ré- 
duction complète de leurs ressources; a** la polygamie, qui 
use les hommes et tend à diminuer les chances de durée 
d'existence des enfants, dont beaucoup ne viennent pas à 
terme. Je devrais peut-être ajouter l'usage immodéré de la 
pipe. A côté, et plus nombreux, sont les Grecs, les Juifs, 
les Arméniens, «'agitant beaucoup pour leurs libertés, pour 
leur commerce. Sous la loi de l'Evangile n'ayant qu'une 
femme dans le ménage, ayant une multitude d'enfants qui 
se marient avant 20 ans pour les hommes et avant i5 pour 
les femmes, cette catégorie, chaque jour plus émancipée, 
sera-t-elle apte à se gouverner après qu'elle aura, par sa 
supériorité intellectuelle et numérique, étouffé le Turc.»> C'est 
douteux. La lutte pour éloigner le Russe de Constantinople 
paraissant devoir être opiniâtre, il se pourrait que la con- 
clusion de la paix n'aboutisse que difficilement à créer 
quelque chose de durable en Orient. Je crois que nous ne 
ferons, cette fois, qu'un replâtrage très peu consistant. Les 
années et notre passage dans ce pays, où nous semons nos 
idées, notre argent, notre industrie, nos habitudes d'acti- 
vité, l'auront fait marcher et la révolution d'Orient se fera, 
non pour nos yeux, mais pour ceux de nos enfants. Il 



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468 LE COMTE DE MARTIMPRBT 

^rait bien étonnant que la Russie, actuellement empêchée, 
ne reprenne pas ses projets de domination religieuse et 
autocratique. La dernière heure de toutes les guerres n'est 
pas encore prête à sonner. 

Gallipoli, 18 mai i85U. 
J'ai lieu de croire et de craindre que cette pr^oûère partie 
de la campagne se passe sans hostilités. Les Russes ne 
s'éloigneront pas du Danube pour venir à nous, et, chez 
noua, c'est bien difficile d'aller jusqu'à eux s'ils ne s'avan- 
cent pas. Sébastopol n'est pas facile à prendre, Cronstadt 
pas davantage. 

Galîipoli, 27 mai 185^. 

Ordre était donné d'embarquer deux divisions pour Varna; 
je n'étais guère de cet avis. Je me décidai à envoyer au 
maréchal de Saint-Arnaud une lettre pour lui donner mon 
sentiment. Le maréchal vint à Gallipoli, et, me tendant la 
main, me dit que je m'étais conduit comme un honnête 
homme. Il revint sur son plan devant les généraux Ganro- 
bert et Trochu, et me dit : « Eh bieni Martimprey, êtes-vous 
content P » Je ne crois pas avoir, de ma vie, rendu un plus 
grand service à mon pays. 

Je poursuis mon idée de préparer la marche de «l'armée 
par Andrinople, pour se porter ensuite sur les Ralkans, 
qu'on franchira, bien réuni, s'il y a lieu, dans de bonnes 
conditions de force et d'organisation, avec les plus grandes 
chances de succès. 

Cfallipoîi, !•' juin i85U. 

J'ai vu l'abbé Parabère; c'est un homme intelligent, d'une 
grande tolérance et sachant se faire agréer pour faire mieux. 
Il va voir les malades avec les poches pleines de bonbons 
et de bonnes paroles. Enfin, c'est un bon choix. Il est du 
grand quartier général. 

Le maréchal de Saint- Arnaud est bien profondément 
atteint; il peut subitement mourir. Je pense que le général 
Canrobert a des lettres de commandement en poche. 



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PIÈGES JUSTIFICATIVES 46 Q 

Gallipoli, ii juin 185^, 
La Russie est, partout et en tout, désappointée dans sa 
conduite. Elle n'a pas même poussé suffisamment vite âes 
opérations. Elle pouvait si bien nous surprendre dans notre 
faiblesse et notre impuissance. Ce n'est plus cela. 

Varna, 2 août i85U. 

Quelle grande fonction que celle d'un chef d'armée et de 
son chef d'état-major, qui statuent sur le sort de milliers 
d'hommes, qu'on épargne ou dont on compromet la des- 
tinée, suivant qu'on juge bien ou mal. Et quand on songe 
à toutes les pauvres mères et aussi à toutes les pauvres 
femmes I 

Varna, 20 août 1851$. 
J'ai vu manœuvrer un bataillon turc; les braves gens 
faisaient d'assez bonne besogne. Quand ils ont vu que je 
les regardais, le chef de bataillon a voulu faire de la science 
pour un carré oblique. Hier, je suis allé à l'hôpital; je 
causais avec le médecin; il m'a montré un malade qu'il 
pense tirer d'affaire; je suis allé m'asseoir auprès de lui. 
« Gomment allez- vous? » — « Bien mieux, docteur. Ahl 
c'est Monsieur le Général! Ahl c'est mon général! Pardon. 
J'ai été si malade, mais ça fait un si grand plaisir de se 
voir revenir. Ah! je suis bien content, mon Général, m Je 
lui ai mis doucement la main sur la tête comme caresse et 
lui ai dit adieu. Je n'ai jamais vu pareille satisfaction. 
Tous les malades, d'ailleurs, aiment à être ainsi visités, et 
j'aime, à cause de cela, à aller les voir de temps à autre. 
Ils ont vu arriver avec bonheur huit sœurs de charité, pres- 
que toutes très JQunes. En voyant la plus jeune soutenir la 
tête d'un pauvre diable de moribond pour le faire boire 
goutte à goutte, j'ai été tout ému, bien naturellement. ;[i 

Quelle charité! Quelle merveilleuse influence du chris- 'k 

tianisme. 

Balaklava, 29 septembre i85U. 
Le maréchal est mourant; atteindra -t-il vivant le Bos- 
phore P J'en doute beaucoup. Il m'a pris aujourd'hui lon- 



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^^O LE COMTE DE MARTIMPREY 

guement la main et a fait un e£fort pour m 'embrasser; il 
Ta fait longuement. Il avait dit à ses officiers : « Est-ce que 
Martimprey n'a pas Tair triste P Je ne lui témoigne pas assez 
d'intérêt, lui qui me rend tant de services, qui ne prend 
pas de repos. N'est-il pas accablé et fatigué P » 



PIÈCE iV« 2 



Notes relatives à la guerre de Crimée (septembre 1855). 

Après La prise de Sébastopol, l'Empereur Napoléon III. 
continuant à former des plans de campagne, exprima au 
maréchal Pélissier son désir de voir les armées alliées s'em- 
parer de la Qrimée. Il pensait qu'il euffieait pour cela d'occu- 
per Simféropol. Il voulait ensuite qu'on évacuât toute la 
péninsule, en conservant seulement Sébastopol. 

Ce fut pour donner en partie satisfaction aux projets de 
l'Empereur que le maréchal Pélissier fit occuper Eupatoria 
et Kinbum. 

Quant à la conquête de la Grimée, il savait qu'il aurait 
fallu d'abord s'emparer de La forte position que l'armée russe 
occupait à Mackensie. 

Pour répondre sur ces divers sujets aux idées émises par 
l'Empereur et par son ministre de la guerre, le maréchal 
demanda au général de Martimprey de faire étudier un 
certain nombre de questions, que le chef d'état-major gé- 
néral traita lui-même. Ce travail donna lieu aux zkotes sui- 
vantes. 

Peut-on sûrement évacuer la Crimée? Comment et com- 
bien de temps faudrait-il? 

Cette opération entraînera avec elle des sacrifices de maté- 
riel et d'hommes, lorsqu'on devra évacuer le dernier réduit. 

L'évacuation totale et finale exigerait l'abandon des ports 
de Kamiesch et Kasack, dont la possession semble se lier, 
comme point de relâche maritime et conmie réserve de 
troupes, avec l'occupation de Kinbum et de Jénikalé, demi 



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PIÈCES JUSTIFICATIVES ^71 

la grande importance est incontee table. Si Tévacuation 
devait avoir lieu, elle exigerait la création des réduits indi- 
qués par M. le général Vaillant. Il faudrait plus de six mois 
pour embarquer les 35.ooo chevaux, les i5o.ooo hommes, 
le matériel de guerre et les excédents d'approvisionnement, 
le matériel d'ambulance, de tentes, etc. Il faudrait laisser 
on incendier le baraquement. Un certain nombre de pièces 
de gros calibre, destinées à Textrème défense, devraient être 
abandonnées. L'armée de Grimée appelle de ses voeux d'au- 
tres destinées que de combattre sur une terre aussi triste 
que cette presqu'île, et la perspective de faire la guerre sur 
un autre théâtre plus favorable empêcherait que l'effet moral 
d'une évacuation totale fût fâcheux chez noe soldats. Mais 
il n'en serait pas moins un grand triomphe pour l'armée 
opposée de nous voir nous retirer, bien que nous ne leur 
laissions de Sébastopol qu'un amas de ruines. D'après ces 
considérations, il y aurait à conclure que l'idée de l'évacua- 
tion de la Crimée doit être rejetée. 

Combien d'hommes faut-il pour défendre les positions 
qn^occupent les alliés à Sébastopol? 

Il faut 70.000 hommes tant que Balaclava ne sera pas 
évacué, et après, 60.000 homsnes dont 48.ooo d'infanterie. 
Les garnisons de Kinburn et de la presqu'île de Kertch ne 
■seraient pas comprises dans ce chiffre. Dans cette condition, 
en organisant la défense des monts Fédioukine et du pla- 
teau de la Ghersonèse, depuis Inkermann jusqu'au monas- 
tère Saint-Georges, avec le grand réduit déjà armé de 
Kamiesch, on peut se regarder comme tout à fait à l'abri 
des efforts que tenterait l'armée russe, fût-elle encoiv 
augmentée. Elle serait obligée de recourir aux attaques 
régulières d'un siège. Elle se mettrait à dos une rivière qui 
n'est pas sans difficultés à franchir. Elle verrait s'augmenter 
les embarras sérieux qu'elle a déjà pour vivre à hauteur de 
Simféropol et de Batchi-Seraî. Il lui faudrait faire venir 
un parc de grosse artillerie. Il est probable que l'armée 
russe renoncerait à être offensive et qu'elle serait réduite de 
forces. Gependant, cette réduction ne pouixait être telle que 



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472 LE COMTE DE MARTIMPREY 

nos 60.000 hommes vinssent à suffire pour se porter en 
avant. Nous ne devrions pas cesser d'en augmenter les 
moyens comme artillerie de campagne et transport. Cette 
menace forcera les Russes à maintenir sans grande modiG- 
cation leur état militaire en Crimée, qui, avec des charrois 
par terre, pour tout apporter à leurs troupes dans un pays 
épuisé, est très onéreux pour eux. Il n'est pas permis d'en 
douter. 

Peut-on attaquer les Russes de Simféropol à Mackensie? 

Si on l'eût cru possible, on l'eût fait depuis longtemps, et 
surtout depuis la prise de Sébastopol. Les Russes ne cessent 
d'augmenter les défenses sur toute cette ligne. Ils y ont 
multiplié les batteries de gros calibre. Ils savent si bien la 
valeur de cet obstacle, qui nous empêche de les joindre, 
que d'Inkermann à la Belbeck, ils n'ont, sur le plateau, que 
deux divisions, 30.000 hommes. Le reste de l'armée se 
trouve concentré vers l'Aima, avec des détachements vers 
Eupatoria et vers Kafa. Cette concentration sur des posi- 
tions centrales, en vue desquelles il nous faut nous mouvoir, 
pour ne rencontrer dans toutes les directions que des 
champs de bataille préparés, sur lesquels on ne débouche 
que par des défilés étroits, à travers des bois, sans une 
grande route à notre disposition, cette concentration, disons- 
nous, donne à la position défensive de Tennemi une puis- 
sance qui rendrait surhumaine la tentative de s'y heurter 
de front, de Mackensie à Simféropol. 

On ne peut même pas compter qu'on y produirait une 
diversion utile. La démonstration du général de Salles, avec 
So.ooo hommes, n'a rien produit, et s'il eût fait davantage, 
il eût, sans utilité, compromis ses têtes de colonne dans des 
entreprises autant et plus difficiles que les assauts du 
8 septembre. 

Peut-on faire d'Eupatoria la base d'une large opération? 

Non. Eupatoria n'a pas assez d'eau pour qu'on y réunisse 
80.000 hommes et 26.000 chevaux. Eupatoria n'offre, à 
trois marches de distance, que des puits rares et profonds, 
ce qui ôte l'espoir de réussir, par des sondages, à atteindre 



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PIÈCES JUSTIFICATIVES 47^ 

la couche d'eau et à y créer de nouvelles ressources. Eupa- 
toria est entouré par des steppes; ses grandes plaines don- 
nent tout Tavantage à un ennemi habile à manœuvrer en 
rase campagne, riche en artillerie et en cavalerie et posté 
sur les eaux, dans des positions préparées, où, comme il 
Ta fait déjà pour le général d'Allonville à Tchobatar, il 
nous attendra haletants et fatigués. En pareilles conditions, 
une affaire douteuse, une retraite forcée, avec lo lieues sans 
eau pour regagner Eupatoria, serait un événement bien 
grave. A la première pluie, les steppes sont impraticables; 
elles sont sous bois, et à Old-Fort nos troupes ne faisaient 
que difficilement la soupe. Si c'était pour un jourP Mais la 
concentration de 80.000 hommes à Eupatoria sera néces^ 
sairement longue. Les habitants des steppes se servent pour 
combustible de la fiente desséchée. Dans ce triste pays, il 
faudra tout porter avec soi. On n'aura pas même l'avantage 
de conduire, à la suite de l'armée, les troupeaux nécessaires 
à la subsistance. Ces troupeaux, après les traversées, se 
traînent à peine. Pour 80.000 hommes, il en faut 3oo par 
jour. A leur défaut, il faut porter de la viande conservée. 
Le poids de la ration du soldat dépasse alors un kilogramme 
par jour. Il faut, par cheval, 5 kilogrammes d'orge. C'est 
donc, pour 80.000 hommes, 800 quintaux; pour 36.000 che- 
vaux, i.ooo quintaux. En n'emportant que huit jours de 
vivres par les transports, c'est 6.4oo quintaux d'une part, 
8.000 quintaux de l'autre. Soit i4.4oo quintaux, qui exigent 
14.000 mulets ou chevaux de bât, ou en voitures de train 
(à raison de 109 quintaux de charge), i.44o voitures. En 
voitures du pays, et nous n'avons pas celles achetées par 
l'administration, il faudrait doubler ce chiffre. Voilà pour- 
tant le simple sommaire des difficultés que l'on aurait de- 
vant soi à Eupatoria, en admettant même que ce puisse être 
la base d'une large opération. Autre est la position des 
Russes, qui ont de grands dépôts à Tchougar et Pérékop, à 
Batchaï et Kara-Bazar, à Simféropol et Batchi-Seraï. De 
plus, ils tiennent deux villes, dont la ruine est préparée si 
nous devions y parvenir. Ils sont sur les cours d'eau, qui 
seuls supportent bien, en effet, des réunions de troupes. 
Que de. désavantages pour notre offensive dans cette série 



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474 l'B COBiTE DE K^RTIMPREY 

d'obstacles! Que d'avantages pour la défensive par les 
Russes, si soigneux à préparer leur échiquier de défense 
par de grands travaux de campagne. Il est certain que 
nous retrouverions à Timproviste ce que le général d'Alloo- 
ville a rencontré à Tchobatar. La guerre est toujours mal- 
heureuse dans un pays qui ne peut nourrir l'année qui 
envahit. 

Pour terminer, il faut dire qu'Eupatoria n'offre qu'une 
dangereuse rade, oi!i les communications avec la terre sont 
difficiles et souvent interrompues. 

Peut-on transporter à Kafa la hase d'une large opération? 

Ici, le port est favorable, les eaux sont, dit-on, plus 
abondantes. A part cela, c'est déplacer la question pour 
marcher plus directement à la solution. Ce aéra une aven- 
ture où nous jouerons l'honneur de nos armes dans des 
conditions défavorables. Les positions défensives de l'en- 
nemi y sont bien dessinées. La question de faire vivre 
l'armée reste encore difficile. La distance à parcourir pour 
atteindre le nœud de routes à Simféropol est plus longue 
que d'Eupatoria. Elle en est le double, c'est-à-dire qu'elle 
est de huit marches de 12 à i4 kilomètres, ce qui est tout 
ce qu'on peut faire. Ici, la grosse affaire de transports de 
vivres se fait encore plus grave. Avec les nombreux Cosa- 
ques dont dispose l'armée russe de Grimée, les convois et les 
parcs de réserve doivent forcément être escortés. D ne faut 
pas compter, dans un changement de base, qu'on dérobera 
à l'ennemi la connaissance de ses projets. A Old-Fort, il nous 
a fallu cinq jours pour nous constituer, et nous n'avions ni 
cavalerie, ni artillerie de réserve, ni transports. Les armées 
alliées anglaise et française formaient entre elles 5o.ooo 
hommes. Pour tenter de parvenir au cœur de la Crimée, il 
faudrait conduire le double et en artillerie, train et cavale- 
rie plus que le double d'alors. Il faudrait quinze jours avant 
de pouvoir marcher et encore tout ne serait pas assuré à la 
base. 

Enfin ne comptons-nous pas trop sur la facilité d'un dé- 
barquement devant l'ennemi P Jusqu'à présent, nous avons 



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PIÈCES JUSTIFICATIVES 475 

réussi par surprise dans ces opérations si délicates, et dans 
lesquelles l'incertitude du temps nous a donné chaque fois 
de vives inquiétudes, forcés que nous avons été d'inter- 
rompre la mise à terre du personnel et du matériel. Comme 
à Old Fort, comme à Kinburn, la fortune nous a souri. 
Prenons garde à ses retours. 

PeuX-on investir la Crimée, c'est-à-dire, poster 30,000 
hommes au haut de la flèche d'Arabat et 60.000 à Pérékop? 

La marine répond qu'il n'y a pas d'eau pour aborder à 
Pérékop. La mer d'Azow, peu profonde, rend difficile le 
transport, par des petits navires, de So.ooo hommes à Jéni- 
cheik. Cette dernière opération, qui menace la communica- 
tion principale des Busses et qui n'engage pas à s'éloigner 
de la côte, peut être d'une grande importance. Des rensei- 
grnements sont auparavant nécessaires. 

Peut-on prendre Nikolàîef et Kherson^ 

C'est se rejeter dans les éventualités du siège de Sébasto- 
pol que de le tenter. Ces places sont d'un investissement 
difficile par la nature de leur situation. De grands cours 
^'eau y feront arriver jusqu'à proximité du moins tous les 
renforts de toute espèce. De fortes réunions de troupes s'y 
approvisionnent déjà. Il faut courir les chances d'un débar- 
quement à Ortschakoff et à Stanislaw, se faire une base 
comme l'exige un siège, livrer une ou plutôt plusieurs ba- 
tailles, la mer à dos. C'est trop chanceux. Mieux vaut neu- 
traliser ces deux places et la marine qu'on y pouvait créer, 
par une augmentation de valeur de la place de Kinburn, 
qui ferme le cours du Dnieper et du Bug. 

Peui'On porter 100,000 hommes en Bessarabie et se main- 
tenir avec avantage derrière le Dniester? 

Le rivage eq> ort, sans grande place de dépôt exis- 

à cT^ lement. Ce sont de mauvaises con- 

aot lûo.ooo hommes destinés à se 



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476 LE COMTE DE MARTIMPRBY 

Notes relatives à la guerre d'Orient (25 novembre 18SS) 

Peut-on faire la conquête de la Crimée? 

La Russie a en Grimée une armée d'environ i4o.ooo hom- 
mes. Ils se tiennent sur la défensive dans des positions que 
la nature et Tart ont rendues redoutables. Ils ont échelonné 
leurs dépôts de vivres en arrière des points de concentration, 
qui, de longue main, ont été parfaitement bien choisis; 
leurs lignes d'approvisionnement et de retraite sont assu- 
rées. 

Les Alliés reçoivent par la mer tout ce qui les fait vivre. 
Le pays ne leur fournit rien et ne peut rien leur fournir. 
Les Tatars de la vallée de Baîdar vont acheter du grain à 
Gonstantinople sous notre protection. Ceux de l'intérieur 
vont au marché de Simféropol pour s'approvisionner, avec 
la permission de l'autorité russe; sans cela ils seraient réduits 
à la famine. 

Les Russes reçoivent tout par charrois, la mer leur étant 
interdite et la Grimée n'offrant aucun cours d'eau qui puisse 
aider à leurs transports. 

Leurs recrues leur arrivent par de longues lignes d'étapes. 
Les pertes de la route sont considérables; mais ce qui arrive 
a déjà acquis beaucoup, comme habitudes de campagne. 

Sur i.ooo hommes embarqués en France pour la Grimée, 
l'armée en reçoit 998. Plus tard, la vie du oamp et les travaux 
font justice des faibles. Cependant, il faut se bien convaincre 
que notre armée, dont les anciens soldats sont restés si long- 
temps dans les tranchées, qui est du reste en partie renou- 
velée par des jeunes gens, qui demeure enfermée dans un 
espace limité où elle ne fait pas de marches longues et fré- 
quentes, n'est pas en haleine. Si l'on fait le moindre dépla- 
cement, les régiments laissent beaucoup de traînards. Les 
effectifs subiront une réduction considérable aux premiers 
jours d'une campagne active. Dans l'état où ils sont, les 
hommes ne peuvent porter plus de trois à quatre jours de 
vivres. Le gros calibre des armes portatives a l'inconvénient 
que, pour un même nombre de cartouches, on charge la 
giberne et le sac beaucoup plus qu'avec des calibres plus 



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PIÈGES JUSTIFICATIVES 4?? 

petits. Les Anglais ont une arme de petit calibre dont on 
vante la portée et la justesse. Il y a là un point digne d'at- 
tention, qui ne s'arrête pas au fusil. Ainsi les obusiers-ca- 
nons dont l'effet est admirable sont lourds pour six chevaux 
et le volume et le poids du projectile rendent les munitions 
difficiles à entretenir sur le champ de bataille. 

Nos voitures du train, montées sur des ressorts, ne sont 
pas susceptibles de faire un bon service dans les mauvais 
chemins de la Grimée. Il y aurait là à la suite de quelques 
jours de marche, surtout avec de la pluie, un grand mé- 
compte; et cependant il ne faut pas oublier que nous n'avons 
à compter que sur nos propres moyens de transport, si nous 
voulons porter nos efTqrts dans l'intérieur. Les conditions 
de la puissance de ces transports, de leur facilité d'action et 
de mouvement, de leur entretien, doivent être très sérieu- 
sement examinées avant d'entreprendre. C'est là la plus 
grande difficulté de toutes; car il faudra pourvoir à tout. 
Partout la destruction est préparée'. Les dépôts sont entou- 
rés à l'avance de matières inflammables. Il ne faut compter 
que sur soi. On ne trouvera même pas de population à 
Batchi-Seraï et à Simphéropol. Ces villes seront incendiées. 
I)éjà les archives, les administrations, les habitants riches, 
les Juifs et même les Tartares notables ont été acheminés 
vers la Russie méridionale. C'est ce qui doit faire beaucoup 
réfléchir avant de donner pour objectif à une armée de 
t4o.ooo hommes la conquête d'une terre qu'on ne saurait 
même occuper qu'avec des sacrifices qu'aucune compensa- 
tion ne motiverait. N'y a-t-il pas même à redouter quelques 
revers devant un ennemi qui se reploie sur ses ressources 
et qui est préparé à combattre avec tous les avantages que 
peut offrir une bonne ligne de retraite. 

Notes relatives à la guerre de Crimée (décembre 1855) 

Effets d'hiver. 

Le i*' décembre, on expédiait encore de l'artillerie de cam- 
pagne en Crimée. 

Docks de Sébastopol, — Leur destruction à hâter. A quoi 
bon la conduite d'eau qui les alimentait, puisque Sébastopol 



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478 LE COMTE DE MARTIMPREY 

ne peut ni ne doit être occupé P Toute cette conduite, qui a 
été très coûteuse et très difficile à construire, doit être dé- 
truite. C'est retarder d'autant le rétablissement de Sébas 
topol comme établissement maritime. 

Forts de la partie Sud (Sébastopol) , — Nicolas, la Qua- 
rantaine, Alexandre; quais en granit, grandes terrasses, 
remparts de terre et de mer, tout doit être anéanti. 

Forts du Nord, — Ne peut-on les endommager beaucoup 
arec les batteries établies sur la rive Sud? Il est à craindre 
qu'on obtienne des résultats incomplets; alors mieux vau- 
drait ne rien faire. 

Quelques navires et barques ont été échoués par les Russes 
sur la rive Nord du port. Il y aurait avantage à les incen- 
dier. 

Chaloupes canonnières dans le Danube et dans le Bug. 
Y veiller. 

Occupation de la Crimée. 

Le port de Sébastopol, ceux de Strelitzka, Kamîesch et 
Kasach, donnent à la Crimée toute son importance. Le port 
de Sébastopol est actuellement fermé par des obstacles et 
battu par les feux des batteries russes et françaises. Ceux 
de Strelitzka, Kamiesch et Kasach suffisent aux besoins de 
la marine militaire et de la marine marchande, dont les ar- 
mées de Crimée exigent le concours. Balaclava dessert les 
camps anglais, les Sardes et une partie de nos troupes cam- 
pées sur la Tchernaïa. Les fortifications de campagne qui 
couvrent ce dernier port exigent, pour leur défense, i5 à 
20.000 hommes. Les fortifications de campagne qui doivent 
ajouter à la force naturelle du plateau de la Ghersonèse, du 
monastère de Saint-Georges au fond de la rade de Sébasto- 
pol, vis-à-vis dlnkermann, exigent pour leur défense io.ooo 
hommes. On pourrait renoncer à Balaclava et avoir encore 
tous les éléments maritimes comme mouillage et facilités de 
débarquement pour la grande place de dépôt que formerait 
la Chersonèse. 

Ëupatoria est sans valeur comme rade. Conmie base d'ope- 
rai ion, Teau y est rare sur place et pour se porter dans quel- 
que direction que ce soit, cette même rareté est encore le 



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PIÈGES JUSTIFICATIVES ^79 

grand obstacle. En s'avançant dans les grandes plaines 
qui entourent cette place, on donne tous les avantages à 
l'ennemi, habitué à manœuvrer sur de grandes lignes, 
puissant en artillerie et en cavalerie, bien autrement que les 
alliés P Eupatoria doit être abandonné. 

Kinbum ne saurait être gardé avec trop de soin. Il faut 
y faire de grands approvisionnements de gabions, de sacs 
à terre. Y multiplier le gros calibre. Il convient d'y envoyer 
un général de brigade bien connu. 

La presqu'île de Kertch, ou pour mieux dire le détroit de 
Jénikalé, doit être toujours bien gardé. 

Un débarquement à Théodosia y donnerait toutes les pei- 
nes qu'entraîne la formation d'une base, la réunion d'une 
armée, de ses approvisionnements. Les Russes seraient bien- 
tôt en forces devant cette place. Pour en déboucher, on 
éprouverait de grandes difficultés, car les positions défen- 
sives se multiplient pour les Russes, quand on se dirige du 
sud-est au nord-ouest. Viendront alors les difficultés de 
faire suivre de ses vivres, de ses ambulances, de ses parcs 
de réserve une armée qui ne saurait être moindre de 80.000 
hommes, de 300 bouches à feu, de 6.000 cavaliers. Il ne faut 
pas oublier que nous nous avancerons dans un pays sans 
ressources, que pour la viande nous n'aurons que des trou- 
peaux réunis à grande peine par des achats lointains, et 
qui arrivent après une navigation plus ou moins longue, 
épuisés de fatigue et ne pouvant marcher. Alors il faudrait 
porter du lard ou de la viande salée ou de conserve. C'est 
une des difficultés dans un pays qui déjà n'a plus de res- 
sources et que les Russes, en se retirant, dévasteront encore 
par l'incendie des villes et des villages. Quant à leurs maga- 
sins, il ne faut pas compter que nous en profiterons. Leur 
destruction par le feu est déjà préparée. Quant aux four- 
rages, on pourra trouver de l'herbe, mais non pas de l'orge, 
car, dès à présent, les Russes sont obligés de venir en aide 
aux Tatars pour leur assurer du grain, et ceux qui sont dans 
nos lignes vont en acheter à Gonstantinople. 

Il ne faut pas faire le siège d'Arabat; mieux vaudrait alors 
courir les risques d'une campagne en Grimée. Le succès de 



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i^8o LE COMTE DE MARTIMPBEY 

cette campagne ferait tomber cette petite place, qui n'a pts 
d'importance véritable, quand la mer d'Azow n'a plus à flot 
une seule barque russe. 

Pour chasser les Russes de Grimée, où ils comptent 
i4o.ooo honmies, il faut laisser 60.000 hommes pour couvrir 
les bases de Balaclara et de la Ghersonèse. Il faut mettre 
en mouvement au moins i4o.ooo honmies par Théodosia, 
garder une menace de So.ooo honmies par Eupatoria. Ainsi 
seraient absorbées les armées alliées française, anglaise et 
sarde, et il n'y aurait rien de possible pour opérer en Asie, 
où les Russes ont grand besoin d'être appuyés pour recon- 
quérir Kars et où il est si important de combattre les Russes 
dans leurs possessions au sud du Caucase. C'est là qu'est le 
véritable objectif de l'armée anglaise. Elle y peut suffire 
avec les Turcs. 

Soixante mille hommes sur la Chersonèse et à Balaclava 
forceront les Russes à maintenir leur armée en Crimée, si, 
pour l'honneur de leurs armes et dans un intérêt politique, 
1I9 tiennent à conserver cette presqu'île. Il est important de 
neutraliser ainsi l'une de leurs armées, et la meilleure, soit 
que l'on opère en Asie, soit que l'Autriche entre elle-même 
«n action et que des efforts soient dirigés vers la Baltique. 

Au contraire, l'expulsion de la Grimée de l'armée qui s'y 
trouve ne ferait que donner à la Russie des moyens plui 
puissants sur d'autres points. Elle nous lègue une occupa- 
tion difficile. 

Admettons que cette armée subisse de grosses pertes, ce 
n'est pas là ce qui décidera de la paix. La Russie n'a plus 
rien à perdre en Crimée depuis qu'elle y a perdu Sébas- 
topol. 

Si on occupe la Ghersonèse comme place de dépôt et en 
tout cas, il faut y créer des jardins pour les ambulances et 
pour la troupe, si on peut. Il faut y semer de l'orge, enfin, 
y rendre la vie meilleure que ne l'a permis jusqu'à présent 
ce plateau dénudé. 

Il est bien à regretter qu'on n'ait pas fait de Kamiesch au 
col de Balaclava un chemin de fer. C'eût été une économie 
immense. Si la guerre doit durer encore une campagne, c'est 



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PIÈGES JUSTIFICATIVES 48 I 

une chose à faire. Il est facile de le prouver avec quelques 
chiffres. La question de chauffage à assurer sur le plateau 
par des apports de mer rendra cette mesure presque indis- 
pensable. Les transports ordinaires n'y suffisent pas. (Dans 
les steppes, le chauffage se fait avec de la fiente desséchée, 
qu'on emmagasine.) 

Général de Martimprey. 



PIÈCE No 3 



Correspondance d'Italie, 1859 (Extraits). 

Verceil, le 3i mai 1869. 

... Je rentre d'une course à Palestro. Le canon se faisait 
entendre de ce côté. Aussitôt après déjeuner, l'Empereur est 
monté à cheval. Quand nous sommes arrivés, tout était fini, 
les Autrichiens en pleine retraite. Les zouaves ont ajouté 
un nouveau fait d'armes à ceux qui déjà les honorent; mais 
celui-ci semble dépasser ses prédécesseurs. Avec de pareils 
soldats, et tous les autres qui veulent les égaler, il n'est pas 
douteux que, Dieu aidant, de bonnes dispositions nous 
donneront la victoire. 

Brescia, le 21 juin 1869. 

Il était à supposer que les Autrichiens tiendraient ces 
fameuses positions de la Chiese, dont tous les mémoires mi- 
litaires sont remplis. Au contraire, ils les abandonnent, et 
nous allons les occuper sans coup férir. Ils se sont reportés 
en arrière, sur Peschiera, Pozzolengo, Volta et Goïto, ayant 
derrière eux le Mincio. Ils sont réorganisés et doivent être 
nombreux, mais nous n'avons rien à leur envier. Ils cher- 
cheront peut-être à menacer notre flanc gauche, c'est leur 
jeu; nous jouerons le nôtre 

... J'ai bien à me louer de la manière d'être de l'Empe- 
reur, de la manière dont il m'emploie. Je ne cherche pas à 
percer les intentions de ce caractère bon, mais impénétra- 
ble dans sa volonté inflexible. J'en suis toujours à ma devise: 



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482 LE COMTE DE MABTIMPREY 

(( Il vaut mieux mériter pour obtenir, qu'obtenir sans mé- 
riter, et avec une volonté constante et U>rie, quand on mé- 
rite, on finit toujours par obtenir. » 

Tout continue à très bien aller avec le maréchal Vaillant. 
Je crois qu'il s'accommode bien de son aide-major général, 
qui, assurément, prend bien à son compte tout ce qu'il 
peut prendre; mais le maréchal conserve un certain ordre 
de relations auxquelles je ne suis pas préparé et où sa per- 
sonnalité élevée, comme maréchal, donne un poids néces- 
flsire. 

Valeggio, le 2 juillet 1869. 

. . . Quelques mouvements s'opèrent ce matin pour occuper 
Villa franca, Séminara, Gampagna et Castelnuovo, tandis 
que les Sardes complètent l'investissement de Peschiera. 
Demain, le prince Napoléon, qui, de sa personne, a couché 
ici, aura rallié l'armée avec son corps, qui ne compte pas 
moins de trente mille hommes, dont 10.000 Toscans. Les 
Autrichiens sont près de Vérone» du moins leurs masses. 
Venise va avoir la visite de l'am^iral Bouët-W^îUaumez, avec 
im corps de débarquement. 

Nos honmies vont bien, malgré la grande chaleur. Hs fonl 
campagne en logeant constamntient dans des maisons; c'est 
bien doux. 

Desenzano, le i4 juillet 1869. 

... Je compte arriver ce soir à Milan. On dit que l'Empe- 
reur ne fera qu'y coucher, que demain il ira coucher à 
Turin, pour, de là, gagner la France. Nous resterons, avec 
le major général, à Milan pendant quelques jours, pour 
achever de donner aux troupes leur direction sur les lignes 
d'étape. Il y a beaucoup de choses administratives aussi à 
régler. Je suis obligé de les provoquer du maréchal, qui, de 
fait, en est le juge. J'espère pourtant que nous ne feronâ 
pas la longue arrière-garde de Crimée. 

... Je dois à l'Empereur d'avoir fait, hier soir, une char- 
mante promenade sur le lac de Garde, jusqu'à Sermionc, 
où Catulle a habité; plus récemment, le Dante, exilé à Flo- 
rence. La nuit était magnifique, la lune pleine illuminait 
cette scène silencieuse, car la conversation s'arrêtait sou- 



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PIÈGES JUSTIFICATIVES 483 

vent, comme si chacun avait voulu penser. Il était lo heu- 
res et demie quand la barque nous a rendus à la plage 
infecte de Desenzano. Après Tair pur du lac, c'était plue 
sensible encore. A midi, lancement d'une des six canon- 
nières en construction. L'Empereur les a données au Roi. 

Milan, le 29 juillet 1869. 

J'ai vu le maréchal Vaillant; les généraux Lebœuf et 
Frossard étaient là. Il leur a dit qu'il écrivait pour de 
mander à ce qu'ils fussent avec moi appelés à Paris pour la 
fête (i); que, quant à lui, il n'avait rien fait et n'avait pas à 
y paraître. Les deux généraux partis, il m'a pris à part et 
a commencé ainsi : « Voyez- vous, il faut être franc »; c'est 
sa formule familière quand il a à vous mettre au courant 
de quelque petit travail caché. « Vous désirez revoir votre 
femme et vos enfants; il vous sera agréable de rentrer en 
France plus tôt que plus tard assurément; moi, je n'ai pas 
d'enfant. Rien ne me presse de rentrer en France. J'ai 
écrit à l'Empereur pour lui dire que, s'il jugeait ma présence 
utile ici, il nti'y laissât sans crainte de me contrarier. Je ne 
vois pas ce qu'il ferait de moi; enfin, c'est mon idée. Y 
voyez- vous des inconvénients P Vous m'arrangeriez un étal- 
major. Jarras est bien au fait, n'est-ce pasP » Je n'avais 
qu'à dire oui à tout et fort sincèrement. Je crois que le 
maréchal a écrit dans la journée et je suis même certain 
qu'il l'a fait pour Leboeuf, Frossard et moi. Pour lui, c'était 
chose faite et la réponse ne peut tarder. Il est revenu sur le 
comité. — « Vous avez demandé, m'a-t-11 dit, quelque 
chose de bien modeste, de bien au-dessous des services que 
vous avez rendus et de la position que vous avez occupée. 
Je comprends que ce soit sage de votre part et d'accord 
avec ce qu'exigeait le soin d'éducation de votre famille. Il 
me semble qu'on fera plus. Il est bon que vous soyez là-bas. 
Il n'y a plus de raison pour que vous restiez séparé de vos 
affections. » — Voilà beaucoup de bonté; j'en suis souvent 
embarrassé. 

(i) La fête du i5 août 1859. 



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484 I^ COMTE DE MARTIMPREY 



PIÈCE N^ 4 



Correspondance de Paris et d'Algérie, 1859. 

(Extraits) 

Paris, lundi i5 août 1869, 
6 h. i du matin. 

L'Empereur m'avait dit aux Tuileries, quand je lui ai 
parlé après la revue, pour prendre congé, qu'il me reverrait 
le soir. En effet, le soir, Sa Majesté est venue pour présider 
le banquet avec l'Impératrice. Il a traversé les rangs des 
convives, et, après m'a voir demandé des nouvelles d'Au- 
guste, il m'a serré la main d'une manière plus expressive 
qu'il ne l'a fait jamais, son visage respirant une très gn^ande 
bienveillance, je puis dire affectueuse. On est allé dîner. 

Il était II heures et je ne pensais qu'à m'aller coucher, 
quand l'Empereur, qui déjà était venu me parler au sujet 
d'un colonel qu'il croyait général, s'est dirigé vers moi et 
m'a questionné sur la situation en Italie, sur la position du 
maréchal Vaillant, sur la durée probable de l'occupation, 
questions que le ministre des Affaires étrangères avait ame- 
nées quelques instants auparavant, lorsque j'étais allé le 
saluer. Bientôt, l'Empereur a changé le tour de la conver- 
sation pour me la rendre personnelle. — « Qu'allez- vous 
faire? » m'a-t-il demandé. — « Ce que voudra Votre Ma- 
jesté. » — ({ Dites ce que vous voulez; vous m'avez rendu 
de trop grands services pour que je puisse ne pas les re- 
connaître, et je tiens à vous donner, en outre, en cela, un 
témoignage de toute l'amitié que j'ai pour vous. » — « Sire, 
ai- je interrompu, cette amitié restera ma meilleure récom- 
pense, et que Votre Majesté me permette de l'assurer de 
mes sentiments de respectueuse affection. Pour ce qui est de 
mes intérêts, je les remets entre ses mains et je suis à ses 
ordres. » — Ces façons n'étaient pas sans intention; en fait 
de position, ce qu'on vous donne vaut toujours mieux que 



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PIÈCES JUSTIFICATIVES 485 

ce qu'on sollicite. Après une pause, TEmpereur a repris : 
« Mon désir serait de vous envoyer commander en Algérie. 
Vous connaissez mon intention d'avoir désormais une 
armée toujours organisée par divisions, avec tous les 
moyens d'action pour celle-ci. Nous venons de faire Texpé- 
rience de celte nécessité et je ne veux plus y être pris. » — 
<( Sire, je sais vos intentions et je serai heureux d'aller à 
Alger pour en être l'instrument; mais j'ai deux choses à 
vous demander : que, dans les actes officiels, fonctionnaires 
militaires et fonctionnaires civils reprennent leur rang de 
désignation, conformément aux décrets; que l'armée d'Algé- 
rie, dont il faut soigner la tenue et la discipline, ne soit 
plus le réceptacle obligé de toute l'écume de l'armée. » 
— L'Em'pereur a acquiescé, après quelques explications. 



Biarritz, le i4 septembre 1869. 

... J'ai rencontré le ministre, M. de Chasseloup, au che- 
min de fer, et nous sommes venus ensemble de Bordeaux h 
Bayonne. J'ai été enchanté de cette rencontre, qui m'a 
permis de sonder mon terrain et d'y jeter quelques jalons. 

... L'Empereur nous a fait prévenir le soir même d'aller 
chez lui ce matin. J'ai eu une assez longue conversation 
avec Sa Majesté. Je lui ai dit les difficultés d'une manière 
sommaire. J'ai à peu près arrangé les questions de com- 
mandement. 

Quant au ministre lui-même, il ajourne au printemps 
sa visite à l'Algérie, et qui sait d'ici là ce qu'il en sera de 
son ministère, si les choses ne prennent pas une marche 
autre que celle de ces derniers temps I Enfin, je tâcherai en 
tout cela d'aller droit mon chemin, comme jusqu'ici. 



Sur le Kyss, le 24 octobre iSôg, 
et oued Sidi-Mohamed-Ouberkan, le 26 octobre 191 2. 

Demain matin, je quitte le Kyss avec la division Yusuf, 
pour rejoindre le général Esterhazy. Après-demain, le gé- 



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486 LE COMTE DE MARTIMPREY 

néral Desvaux nous ralliera avec la cavalerie, et nous se- 
rons au complet pour agir. Grfloe à Dieu, nous allons infi- 
niment mieux. Après le général Gastu, un autre malheur 
se prépare : le général Thomas, qui était malade depuis 
plusieurs jours, donne les plus vives inquiétudes. Il m'avait 
donné de grands sujets de désirer que son commandement 
passât au général Deligny, et je le lui avais déclaré il y a 
quatre jours; son état actuel me fait regretter de n'avoir 
pas plus tardé à faire cette déclaration. D'ailleurs, j'ai joué 
de malheur ces jours-ci : le colonel Lafond, du génie, venu 
très malade à la colonne, a succonibé, et j'ai vu dans les 
mêmes conditions le général de Linières et deux colonels 
obligés de rentrer dans l'intérieur, à Nemours. Ils vont bien, 
heureusement, à présent. Le lieutenant-colonel de Gontencin 
était très mécontent que je le laissasse à Oran. Je suis bien 
aise qu'il y soit, d'autant que l'épidémie y est finie. Ce sont 
les épreuves du commandement. 

Il est impossible de trouver des soldats mieux disposés 
que ceux de ma petite armée. Quels gensi Que de dévoue- 
ment! Combien j'ai été aidé par le général Yusuf, par le 
général Borel, par le colonel Renson et par bien d'autres! 
J'ai été aussi très content du commandant Mircher et du 
capitaine de Crény. Ce soir, j'entMids chanter de tous les 
côtés. Hier, après mon départ de la colonne Esterhazy, les 
Kabyles ont voulu attaquer; on leur a mis i5 hommes par 
terre. Pendant cela, le général Deligny reconnaissait pour 
notre mission une route excellente; nous sommes donc en 
bonne voie.... 



a6 octobre, oued Sidi-Mohamed-ou-Berkan. 

... Notre marche d'hier s'est très bien faite. Ce soir, le 
générai Desvaux me rejoint avec toute sa cavalerie. J'ai 
mes magasins formés et couverts par des relèvements de 
terre. Demain, j'attaquerai enfin les Beni-Snassen dans leurs 
montagnes. Tous les ordres sont donnés et chacun est d'un 
entrain de bon augure. La santé est revenue comme par 
enchantement; cette vilaine tourmente cholérique est finie,. 



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PlèCBS JUSTIFICATIVES 487 

non seulement ici, mais dans toute la province d'Oran. 
Gela me soulag.e le cœur. Le général de Liniers et d'autres 
officiers malades sont hors d'affaire. Mon brave Hadj -Has- 
san, que j'avais mandé à Nédroma pour mon passage, a été 
enlevé; mes prévisions pour le général Thomas se sont 
réalisées. Sur i5.ooo hommes, j'ai eu phis de 2.000 malades, 
dont plus de i.aoo morts en cinq ou six jours. Cela m'a 
rappelé Orléansville, Alger et Varna. 11 me manque une 
quinzaine d'officiers de différents grades. Malgré cela, les 
travaux de guerre et les marches n'ont pas été un seul jour 
suspendus, non plus que la marche de nos approvisionne- 
ments, bien que les Arabes convoyeurs fussent également 
atteints. Voilà de rudes débuts pour mon commandement 
en chef. J'ai fait venir deux prêtres; l'un de Magrnia, où il 
est curé, n'a pas été bien utile; l'autre, jésuite, a montré 
un grand dévouement. J'ai tenu les ministres de la Guerre 
et de l'Algérie au courant de la situation. Elles les aura 
assurément fort émus. 

Hier, le chef des Beni-Snassen, Gheikh-Mimoun, m'a fait 
demander une entrevue. Je lui ai répondu que nous nous 
rencontrerions sur les sommets du Foghral, qui domine ses 
montagnes. Je connais la ruse de Gheikh-Mimoun, et si 
j'eusse commencé à négocier avec lui, mes soldats eussent 
eu les bras et les jambes cassés : une demi -réparation des 
agressions dont nous avons été victimes ne garantirait pas 
l'ayenir. Je veux obtenir réparation par les armés, imposer 
des conditions qui laissent un tel souvenir que l'on respecte 
longtemps notre frontière. Il se peut que dans une douzaine 
de jours tout soit fini. Si j'ai raison des Beni-Snassen, 
comme je l'espère, j'aurai ensuite raison plus facilement 
des dernières résistances des bureaux du ministère de l'Al- 
gérie, afin de faire de mon côté ma situation, qui soit à 
Tabri des stupides théories qui, depuis un an, ont cours 
contre l'expérience. J'aurai ma bataille avec M. de Ghasse- 
loup-Laubat et je la remporterai, si toutefois le bon sens 
doit dominer l'erreur. Je ne demande qu^à avoir ma posi- 
tion militaire et politique bien nette et bien tranchée. 



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488 I.E COMTE DE MARTIMPREY 

Aïn-ïaforall, le 28 octobre iSSg. 

... Je suis monté chez les Beni-Snassen hier, dans Taprèa 
midi; notre succès a été complet, nos pertes légères : cinq 
ou six hommes tués, une trentaine blessés, dont trois offi- 
ciers. Tout mon monde est content; on a laissé le choléra 
dans la plaine; les bivouacs couvrent un beau plateau; de- 
main, j'y aurai des vivres pour douze jours. Le chef des 
Beni-Snassen, Gheikh-Mimoun, m'a écrit ce matin pour 
m'annoncer qu'il faisait sa soumission et me demander les 
conditions que je lui imp>osais. Je lui ai demandé i million 
800.000 francs environ (ia5 francs par fusil). Il doit en 
avoir i5 à 18.000, mais sans doute il se rabattra à la.ooo 
fusils. Il devra me donner des otages, qui lui seront rendus 
après le paiement. Je ne lui réclame que cette réparation 
pécuniaire, autrement il ne s'agit ni de changement de 
frontière, ni de soumission, ni d'engagement. Toute la Jour- 
née s'est passée sans un coup de fusil, ce qui me porte à 
croire que les affaires se traitent entre les représentants de 
la tribu. Si après demain il ne m'a pas été donné satisfac- 
tion, je livre au feu et au pillage les villages de Cheikh 
Mimoun, comme j'ai fait aujourd'hui des Tagmas. Nou? 
verrons : si les choses s'arrangent sans nouvelles rigueurs, 
dans huit jours je pourrai descendre de la montagne dans 
l'autre plaine. J'ai mes escadrons tout prêts, et, en huit 
jours encore, si la saison se tient favorable, j'en aurai fini. 
Je suis sûr, dès à présent, de ne plus trouver de résistance. 
Ce que nous avons fait hier nous a assuré un ascendant 
irrésistible. Il n'y aura plus de combat. 

... L'aspect de cette montée de six kilomètres, couverte de 
Kabyles et fortifiée à chaque pas par des embuscades, avait 
quelque chose de sérietix. Une grande dégringolade de ro- 
chers, qui s'est opérée au pied du col, était d'un sauvage 
et magnifique effet. J'ai été bien content de mes compa- 
gnons Yusuf, Desvaux, Deligny, de celui-ci surtout. Mon 
successeur (i) est un brave homme qui n'a pas leur habitude 

(i) Le général Walsin Esterhazy, successeur du général de Mar- 
timprey, à Oran. 



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PIÈGES JUSTIFICATIVES 4 89 

de faire. Si tout va à mon gré jusqu'au bout, je deman- 
derai avec instance à aller passer vingt-quatre heures à 
Paris pour voir l'Empereur. Il faut que j'en finisse avec les 
stupidités du ministère de l'Algérie, qui sont bonnes à tout 
mettre à l'envers, théories vaines voulant faire taire l'expé- 
rience. J'aurais raison, parce que j'ai pour moi les faits et 
le sens commun au lieu du droit commun, que le minis- 
tère de l'Algérie a pris pour devise depuis un an. 



Aïn-Taforalt, le i*' novembre 1869. 

... T9ut va bien ici. Les Beni-Snassen soumis, les goums 
d'Oudjda m'ont fait demander le pardon. Je le leur ai offert 
au prix de 200.000 francs. Je refuse aux Maïa la même fa- 
veur, parce que ce sont les plus coupables. J'ai déchiré les 
lettres du caïd d'Oudjda, ne voulant pas avoir affaire avec 
lui. S'il se présente, je le renvoie à Tanger par mer. Après- 
demain, je laisse la cavalerie au sud d'ici, tandis que Des- 
vaux se portera sur les lignes de retraite. Je suivrai avec 
l'infanterie; le 10, la campagne sera close. Fait extraordi- 
naire, le prétendant à la couronne du Maroc m'envoie son 
fils aujourd'hui pour solliciter mon secours pour ressaisir 
le pouvoir héréditaire que Muley-Abd'Errahman a enlevé 
à son père. Tandis que ces succès se précipitent avec un 
bonheur qu'ont troublé malheureusement les pertes cruelles 
de cette armée (elles s'élèvent à 20 officiers morts et 2.700 
soldats malades, dont 1.700 ont succombé), voici que le mi- 
nistre de l'Algérie s'attaque à moi, n'osant plus le faire 
vis-à-vis du ministre de la Guerre. A la date du 16 octobre, 
il m'adresse des reproches fort durs, dissimulés par un lan- 
gage mielleux, parce que je n'ai pas pris sa permission 
pour disposer des généraux sous mes ordres; parce que le 
général Deligny, qui n'a fait que traverser Paris, n'est pas 
allé le saluer. Puis viennent des observations, des refus sur 
les mesures que je propose. J'ai trouvé le moment favorable 
pour lui envoyer un ultimatum. Je veux une situation nette 
ou bien je résigne un commandement bâtard. J'ai écrit au 
ministre de la Guerre, qui s'attendait à ce que je serais 



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490 LE COMTE DE MARTOfPRET 

attaqué et qui m'avait dit de le prévenir pour qu'U ytnt k 
mon aide. J'ai insisté pour partir pour la France, de Ne- 
mours, afin de savoir à quoi je dois m'en tenir. 



Paris, le 3 janvier 1860. 

Je trouve une énorme opposition à ce que je veux obtenir; 
cependant, j'ai déjà beaucoup gagné de terrain et je finirai 
par arriver à ce que les circonstances exigent. Chacun veut 
se ménager, et cela jusqu'à ne pas m'opposer de refus, sans, 
pour ce motif, en faire plus. 



Paris, 4 décembre 1860. 

J'avais vu le maréchal Pélissier à i heure; le ministre de 
la Guerre m'a confirmé toutes choses. On ajoute à mon titre 
de sous-gouverneur général de l'Algérie « chef d'état-major 
général ». Je serai le chef des services militaires et des 
affaires arabes, le directeur général ayant les services civils; 
je crois que cela marchera. Le Maréchal m'a dit hier matin 
qu'on préparait le décret. Déjà, dans le public, mon main- 
tien et ses conditions sont connus. 

Je dîne ce soir chez le maréchal de Mac-Mahon en petit 
comité; les maréchaux Randon et de Magenta ont, je le 
crois, gros cœur 

Le maréchal Randon, que je remerciais de l'intérêt qu'il 
a mis en tout cela, m'a dit : « Croyez-le bien, rien de mieux 
n'était possible 



iS décembre au soir. — On trouve en hauts lieux que 
mon retour à Alger est quelque chose de fort louable, et on 
le désirait beaucoup dans l'intérêt du fonctionnement du 
nouveau système. L'Empereur ne m'a pas caché ce senti- 



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PlikCEB JUfinriFICATIVES 4^1 

ment et m'a fait sentir son regret de n'avoir pu arranger 
les choses à mon complet bénéfice. Il m'a dit qu'il voulait 
me revoir avant mon départ, sans doute pour m'entretenir 
de la question générale, peut-être encore de ce qui me con- 
cerne personnellement. Je ne doute pas qu'il n'y ait chez 
l'Empereur beaucoup d'affectueux intérêt 



Alger, les 3 et 4 septembre i86a. 

Hier, en arrivant à Alger, j'ai trouvé, m'attendant à 
l'hôtel, M. Mercier. Voici de quoi il s'agissait : une compa- 
gnie anglaise cotonnière nous offre tous les millions possi- 
bles. Elle a son principal représentant à Manchester, où la 
rareté du coton menace à la fois la prospérité du commerce 
et surtout l'existence de toute une population, déplorable 
spectacle au point de vue philanthropique. Il faut à tout 
prix faire du coton; l'Algérie s'offre pour cela. On veut 
d'ailleurs reconnaître tout le bien que l'Empereur a fait à 
Manchester avec le libre échange. M. Michel Chevalier, 
M. Cobden patronnent nominativement l'entreprise. Où 
trouver la terre P On l'a cherchée sur la Tafna, dans la pro- 
vince d'Oran; mai^ le général Deligny, qui ne voit pas 
qu'avantage dans ces grandes compagnies, au profit des- 
quelles il faut avant tout trotibler l'existence des indigènes, 
n'a pas beaucoup donné dans le projet. Et l'on me demande 
de tâcher d'exercer une influence pour obtenir du comman- 
dant de la division d'Oran qu'il arrange toutes choses. A sa 
place, assurément, je serais au moins aussi récalcitrant 
qu'il peut l'être; cependant, je n'ai pas refusé mon con- 
cours, et ce matin je rencontrerai M. Mercier, à 9 heures» 
chez le maréchal. J'y conduirai Mircher; le Maréchal lui 
donnera ses instructions. Il partira ce soir par le courrier 
pour Oran, reviendra avec lui et aura traité l'affaire avec 
son ancien général. Cela n'empêchera pas Mircher de partir, 
le 26, pour Tripoli, sur la corvette le Narval, mise à sa dis- 
position pour lui tout seul et sa mission (i). Il ne nous 

(i) Il s'agit de la mîsBion envoyée auprès des chefs Touareg. 



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^92 LE COMTE DE BiARTIMPREY 

manque qu'un médecin; nous avons tout le reste : drogman, 
ingénieur de» mines, etc. Le conmiandant Mircher doit 
déployer partout un grand luxe, une grande dignité; enfln, 
il emporte deux pancartes d'un mètre carré chaque, en 
français et en arabe, rervêtues de la signature, du cachet 
du maréchal, grand traité commercial, amical, libéral, que 
doivent signer les chefs des Touareg, qu'ils sachent écrire 
ou non. Excellent homme! Quelle foi dans son entreprise. 
(1 mériterait cent fois de réussir. 

Alger, le 3 octobre i86a, 
vendredi soir. 

J'ai cinq ou six fois relu ma lettre de Biarritz. Pour 
moi, elle est dans des termes de grande bienveillance et 
indique un désir formel de me voir rester où je suis. C'est 
le chemin de la plus haute position de France et d'Europe 
aprjès les trônes; mais, je le répète encore, je ne le suivrai, 
ce chemin, qu'à regret. D'autres pensées dominent et domi- 
neront toujours aisément mon ambition des honneurs et de 
ce qui les peut accompagner. Je ne suis pas fait pour les 
faveurs de carrière et de fortune. J'y suis trop froid. 



Alger, le lo octobre 1862. 

J'ai vu tout à l'heure le général Desvaux, qui arrive de 
France assez récemment. L'Empereur a cessé complètement 
d'entretenir le maréchal Randon de l'Algérie. Sa Majesté 
sait à quoi s'en tenir; ses projets sont faits. Elle n'attend que 
le moment de tracer de nouvelles voies, puisque celles suivies 
jusqu'ici ont conduit si lentement, si peu certainement dans 
le progrès; mais, pour cela, il faut des hommes nouveaux, 
et l'on veut respecter la situation du maréchal, aujourd'hui 
raffermie autant qu'elle a été exposée. Nous sommes donc 
dans le statu quo.,.. 



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ÉTAT DES SERVICES 
du Général de division Edmond de Martimprey 



DE MARTIMPREY (Edmond-Charles) 

Fils d'Augustin-Dominique-Romain et de Angélique- 
Françoise RoYBR DE Maulny, né le i6 juin 1808, à Meaux 
(Seine-et-Marne); marié le 19 octobre i848 à demoiselle 
Louise-Thérèse Mesnard db Ghousy (autorisation ministé- 
rielle en date du a octobre i848). 

grades et emplois 

Elève à TEcole spéciale militaire le 16 novembre i8a6. 

Nommé sous-lieutenant le i*' octobre 1828. 

Sous-lieutenant élève à l'Ecole d'application d'Etat-Major 
le I*' janvier 1829. 

Détaché au 11* régiment d'infanterie de ligne le 3i jan- 
vier i83i. 

Employé à la Carte de France le i*' avril i832. 

Lieutenant au corps d'Etat-Major le i*' octobre 1882. 

Stagiaire au 6* régiment de hussards le 12 mars i834. 

Stagiaire au ii* régiment d'infanterie de ligne le 12 sep- 
tembre i835. 

Capitaine le 16 décembre i835. 

Chargé du service topographique, à Oran, le 3 mai i836. 

Chef d'escadron le i3 novembre 1842. 

Lieutenant-colon^el à la disposition du gouvememeni 
général de l'Algérie le 26 octobre i845. 

Chef d'état-major de la division d'Oran le 7 juillet i846. 

A la disposition de la Conlmission de Défense Nationale 
le 23 mars i848. 

Directeur du personnel et des opérations militaires au 
Ministère de la Guerre le 3 juin i848. 

Colonel le 10 juillet i848. 



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494 LB COMTE DE BIARTIBIPREY 

Mis à la disposition du Gouverneur général de TAlgérie 
pour le commandement d'une subdivision le a3 décem- 
bre i848. 

Chef d'Etat-Major général de l'armée d'Afrique le 4 octo- 
bre i85i. 

Général de brigade le i5 avril 1862. 

Disponible le a3 octobre i852. 

Commandant la i" subdivision de la i4* division mili- 
taire le 17 janvier i853. 

Chef d'EUt-Major général de l'armée d'Orient le a3 fé 
vrier i854. 

Général de division le 11 juin i855. 

Disponible le ai août i856. 

Commandant la 19* division militaire le 18 février 1857. 

Commandant la division d'Oran le i3 novembre 1867. 

Mis en disponibilité sur sa demande le 3 février 1869. 

Aide-major général de l'armée d'Italie le 23 avril 1869. 

Commandant supérieur du 7* arrondissement militaire 
(devenu 7* corps d'armée) et des forces de terre et de mer 
en Algérie le 17 août 1869. 

Sous-gouverneur de l'Algérie et chef d'Etat-Major général 
de l'armée d'Afrique le 16 décembre 1860. 

Chargé par intérim du gouvernement de l'Algérie le 
22 mai 1864. 

Gouverneur général intérimaire de l'Algérie le 8 août i864. 

Sénateur le i*' septembre i864. 

Commandant la 5* division militaire le 19 septembre i864. 

Mis en disponibilité sur sa demande le 8 mai 1867. 

Gouverneur de l'Hôtel des Invalides le 27 avril 1870. 

Maintenu définitivement dans la i'* section du cadre de 
l'Etat-Major général de l'armée le 7 juin 1873. 

Décédé à Paris le 24 février i883. 

G/iMPAGNES 

i835, i836, 1837, i838, 1839, i84o, i84i, 1842, i843, 
i844, 1845, i846, 1847. ïS48, 1849, iS5o, i85i et i85a, 
Afrique. 

i85/i, i855 et i856, Orient (a reçu la médaille de Grimée). 



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ÉTAT DBS SERVICES 49^ 

1857, i858 et 1869, Afrique. 

1869, Italie (a reçu la médaille dltalie). 

Fin de 1869, 1860, 1861, i86a, i863 et i864, Afrique. 

1870- 1 871, contre l'Allemagne. 

1871» intérieur. 



BLESSURES 

Coup de feu à la poitrine le 18 décembre i84a, dans une 
expédition contre la tribu des Keraïch. 

BATAILLES ET COMBATS 

Combat sur le Sig, i*' décembre i835. 
Prise de Mascara. 

Combat sur la Tafna, 26 janvier i836. 

Contre les Garabas-Chrouf, !i4 février i836. , 

Combat de Davel-Atscben, i5 avril i836. 
Contre les Kabyles-Sidi-Yacoub, a5 avril i836, où il eut 
son cheval blessé à Tépaule. 
Contre les Oulassas, 26 avril i836. J 

Combat de Tisser, 19 juin i836. \ 

Expédition contre les Medgers-Madar, 4 octobre i836. • 

Passage de la Sikkak, 5 juillet i836. :. 

Combat de Chabet-el-Laham, a décembre i836. 
Combats de Ten-Salmet, 12 mars, et Bridia, i4 mars i84o. 
Combat de Mekedra, 22 octobre i84o. 
Combat de Sidi-Lakdar, i4 janvier i84i. 
Combat de Sidi-Daho, i3 juillet i84i. 
Prise de Saïda, 22 octobre i84i. 
Expédition du Chélif, mai 1842. 
Contre les Flittas, juillet 1842 à janviw i843. 
Combat de Beni-Meslem, 16 juin i843. 
Combat de Sidi-Azis, 3o mai i844. 
Bataille dlsly, i4 août 184/4. 
Combat de l'oued Zelamta, septembre i845. 
Bataille de l'Aima, 20 septembre i854. 
Siège de Sébastopol, 26 octobre i854. 
Bataille d'Inkermann, 5 novembre i854. 



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4g6 LE COMTE DE MARTIMPREY 

Prise des